Leur monde et

le nôtre

 

On dirait un mauvais roman policier : une veuve multi-milliardaire, héritière d’une des plus grandes fortunes du pays ; une dispute familiale glauque comme savent en sécréter les familles bourgeoises lorsqu’elles se déchirent autour d’un héritage ; un maître d’hôtel indiscret qui enregistre les conversations privées de sa milliardaire de patronne pour donner les cassettes à la fille en procès avec la mère ; une île aux Seychelles ; de l’argent planqué en Suisse ; un artiste à ce qu’il paraît doué, qui l’est en tout cas pour les affaires puisqu’il a réussi à se faire offrir pour un milliard d’euros de cadeaux...

 

Et il y aussi les ministres, dont l’un, ministre du Budget en son temps, a réussi à caser sa femme dans l’officine chargée de gérer la fortune professionnelle de la milliardaire...

 

En décortiquant l’affaire Bettencourt-Woerth, la presse apporte chaque jour de nouvelles révélations. Lorsqu’il était ministre du Budget, Woerth prétendait faire du combat contre l’évasion fiscale sa marque de fabrique. Cela la fichait déjà mal que son épouse soit embauchée comme conseillère fiscale d’une des plus grosses contribuables ou du moins qui devrait l’être. Cela la fiche encore plus mal lorsque le bras droit de la milliardaire reconnaît quelques tricheries fiscales ! Ce bras droit s’est vu épingler la légion d’honneur à sa boutonnière par Eric Woerth, peu de temps après avoir embauché sa femme !

 

Et voilà qu’un hebdomadaire fait état d’un déjeuner entre Eric Woerth et Robert Peugeot peu après que celui-ci, victime d’un cambriolage, se soit fait voler 500 000 euros en lingots d’or. Excusez du peu ! Eric Woerth aurait-il conseillé à Peugeot de réduire la valeur déclarée pour réduire son impôt sur la fortune ? Jamais de la vie, proteste Woerth, Robert Peugeot est simplement un ami avec qui il est normal de déjeuner !

 

Mais, justement ! Toutes ces affaires braquent au moins un petit rayon de lumière sur leur monde, le monde des grands bourgeois avec leurs serviteurs politiques, le monde de ceux qui dirigent la société, le monde de ceux qui peuvent faire des cadeaux d’un milliard ou se faire dérober 500 000 euros en lingots d’or sans que cela écorne leur fortune.

 

En étant l’actionnaire principale du premier groupe mondial de cosmétiques, L’Oréal, madame Bettencourt pèse sur la politique. Pas parce que son défunt mari avait été ministre lui-même, mais parce que des ministres, elle peut se les acheter ou se les fabriquer sur mesure.

 

Car, dans son écurie, il n’y a pas que l’épouse de Woerth. Il y a aussi Luc Chatel, l’actuel ministre de l’Éducation nationale, qui a commencé sa carrière comme chef de produit chez L’Oréal pour y devenir DRH. Même s’il dément avoir été poussé à la politique par les Bettencourt, cela crée tout de même des liens. Des liens entretenus au fil des ans par de l’argent versé par la famille aux grands partis politiques susceptibles de se retrouver au gouvernement. Aux partis de droite de préférence car le coeur de la famille est tout naturellement de ce côté-là. Mais sans être sectaire pour autant : Bettencourt, le défunt mari, était lié d’amitié avec Mitterrand dans un parcours commun qui les avait conduits de l’extrême droite d’avant-guerre à la Résistance.

 

Voilà le beau monde qui nous gouverne. Un beau monde où l’argent coule à flots au point d’éclabousser de temps à autre un ministre mais qui est impitoyable vis-à-vis du pauvre qui ne peut plus payer sa facture de gaz ou son loyer.

 

Toute cette affaire tombe mal pour Eric Woerth qui est en pointe dans l’attaque du gouvernement contre les retraites. Elle lui coûtera peut-être sa carrière car la solidarité témoignée par ses collègues ne les empêchera pas de lui faire des crocs-en-jambe. Mais, au-delà des avatars du moment, tout ce beau monde est lié par une profonde complicité, une complicité de classe. Celle de cette haute bourgeoisie qui sait que ses richesses, ses hôtels particuliers, ses îles paradisiaques, sa capacité à s’acheter les services des hommes politiques, tout cela vient de l’exploitation. Tout cela vient des salaires dérisoires payés aux conditionneuses des usines de L’Oréal et de l’usure des ouvriers sur chaîne de Peugeot-Citroën. Il vient aussi des euros volés aux retraités poussés à travailler plus longtemps et qui, grâce à Woerth et Cie, ont de moins en moins de chances d’obtenir une retraite à taux plein.

 

Alors, Éric Woerth, coupable ou pas de complicité avec madame Bettencourt dans une affaire de fraude fiscale ? Ils sont en tout cas, chacun à sa place, les rouages et les profiteurs d’un système dont les crimes vont bien au-delà d’une affaire fiscale.

 

Arlette Laguiller

28 juin 2010


 

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L'hégémonie capitaliste

en pleine forme !

 

Michel MENGNEAU

Nous vivons une période étrange, un peu partout on peut lire, entendre, que le capitalisme est en crise et qu’il se pourrait que ce soit le début d’une agonie. Ceci est une réflexion générale, cependant des individus un peu plus perspicaces laissent entendre que cette crise est simplement systémique, pourtant il s’agit là encore d’un euphémisme pour nous expliquer que les financiers spéculateurs sont en train d’essayer d’épurer le système de quelques pourritures qui gênaient son fonctionnement, avec la complicité des états, le tout sur le dos du lampiste.

 

C’est même encore plus subtil puisque l’on a laissé croire pendant un moment au retour de l’étatisation, étatisation en réalité fictive par laquelle la finance a réussi à se garantir, sans débourser un liard, des avatars que pourraient amener une spéculation trop risquée. Mais le summum de la manipulation fut pour la dette des états européens, prétexte qui une fois de plus a servi à ce que les spéculateurs puissent prendre tous les risques étant maintenant couverts par la garantie complice des états. Ce n’est d’ailleurs pas encore entièrement tout réglé puisqu’il semble que les bourses font un peu « la gueule » n’ayant pas la totale assurance qu’elles pourraient tout se permettre sans y laisser quelques plumes. Soyons rassurés, elles vont y arriver…

 

Le constat que l’on peut tirer de cette courte analyse est que le capitalisme n’a jamais été aussi puissant. Il serait vain et inconscient de croire que les crises, fort bien orchestrées, étaient des soubresauts d’agonie, au contraire l’hégémonie mondiale de la finance n’en est que plus forte ; l’exemple de la multiplication d’achats de terres en est un exemple, mais cela est encore plus probant avec la mise en place des métropoles globales, voire la privatisation des villes comme c’est la cas aux USA où leur nombre particulièrement significatif est de 20 000 environ, ainsi que l’ouverture de nouveaux marchés avec sous le couvert d’une fausse écologie, etc. Le capitalisme est en train de gagner sur tous les tableaux. La finance gouverne ce monde, c’est malheureusement un triste constat, même si parfois en son sein il y a une sorte de guéguerre comme c’est le cas actuellement entre l’Euro et le Dollar, guerre d’obédience pour l’hégémonie mondiale, mais quand il s’agit de plumer le prolétaire, là tout le monde est d’accord…

Alors le monde du travail Européen se pose des questions, ne comprend pas pourquoi l’industrialisation va disparaître et laisser au chômage un nombre important de travailleurs sans que cela pose problème au système capitaliste, la baisse des pouvoirs d’achats étant théoriquement dommageable pour les économies.

 

C’est pourtant simple à comprendre, le travail est devenu essentiellement la variable d’ajustement du capital et il se trouve que dans la plupart des pays européens le niveau de vie de l’ouvrier est devenu trop élevé pour que les actionnaires puissent tirer des bénéfices substantiels de la production. Donc, on délocalise vers des pays où le code du travail est succinct, et les salaires plus bas, pour ne pas être gêné par des grèves intempestives et avoir la rentabilité maximum.

 

Par conséquence les multinationales vont abandonner pendant un temps les pays développés afin d’y diminuer le pouvoir d’achat et les contraintes de l’encadrement du travail. L’Europe consommera moins, mais peu importe pour les spéculateurs puisque les marchés en pleine expansion, indiens, chinois, brésiliens, vont compenser amplement le manque à gagner de la vielle Europe. Le capitalisme mondialisé va en tirer le maximum de profit en créant un autre secteur consumériste, consommation prétendue créatrice de richesses, jusqu’à ce que l’évolution trop importante de ces pays soit elle-même freinée car le niveau de vie aura suffisamment progressé, des salaires devenus plus substantiel diminuant de fait la rentabilité du capital. A partir de ce moment là, on reviendra dans les pays européens appauvris et où les salaires seront bas, et l’on recommencera à faire travailler les chômeurs de nos pays sur des bases salariales moindres, un code du travail pratiquement inexistant, des conditions que le capital trouvera alors rentable.

 

C’est une sorte de mouvement perpétuel permettant au capital de fructifier dans toutes les conditions. Système qui fait totalement abstraction des peuples pour ne servir qu’une oligarchie dominante.

 

Néanmoins, il n’est pas si facile que cela d’appauvrir un peuple, surtout lorsque l’on a crée le conditionnement consumériste et qu’à partir d’un certain moment on ne peut remplir le caddie qu’à moitié, d’où un profond ressentiment. Alors on tente des expériences pour voir la réactivité des peuples, surtout jusqu’à quel point la stratégie du consentement a fait son effet. Ce fut d’abord aux USA avec les « subprimes » qui ont mis des milliers de gens à la rue, maintenant se sont les retraites qui sont sur la sellette remettant au travail des personnes d’un âge particulièrement avancée. Naturellement, dans ce pays où le capitalisme est pratiquement une affaire de gènes peu de réactions sont venues contrarier ce ballon d’essai. Alors on se tourne vers l’Europe pour voir si là aussi les peuples sont mûrs pour accepter toutes sortes de balivernes.

 

Etait toute désignée la Grèce qui avait fait un peu n’importe quoi, mais aussi pour une autre raison, c’est que le gouvernement est socialiste et qu’il est intéressant de savoir jusqu’à quel point les socialistes vont être consentant au système. D’autant que Papandreou est président de l’International socialiste ce qui pourrait mouiller encore plus ceux-ci dans l’acceptation de la loi des marchés comme ce fut le cas avec Strass-Khan au FMI et Lamy à OMC ; ce qui prouve que les partis socialistes européens sont les faire-valoir du capitalisme (d’ailleurs Portugal et Espagne tous deux socialistes ne sont-ils pas aussi les premiers visés afin de mettre définitivement sous l’éteignoir des régimes qui pourraient à la limite contester). On a donc mis les Grecs au pain sec et à l’eau afin de voir comment ils allaient réagir, en définitive cela donnera aux spéculateurs une petite idée de jusqu’où ils pourront aller pour contraindre les peuples. Vont naturellement suivre la plupart des autres pays européens si l’expérience se révèle positive, comme il n’y a pas de fumée sans feu on entend déjà les rumeurs parlant d’austérité, en France, voire en Allemagne.

 

Il en ressort que la contestation pour contrer les désastres de la loi des marchés ne doit pas être essentiellement catégorielle, voire locale, mais plus générale puisqu’il s’agit en effet de se « débarrasser » du capitalisme mondialisé, seule alternative possible pour le bien-être des peuples. D’ailleurs, la radicalité doit être de mise car certaines solutions intermédiaires proposées actuellement pourraient amener le pire…

 

Le meilleur exemple étant la pétition qui demande à ce que l’on taxe les produits financiers, plus précisément les transactions financières.

 

Là, il s’agit d’une inconscience particulièrement caractérisée. En effet, il est évident que les actionnaires qui verront leurs bénéfices diminués par une quelconque taxe, ou autres formes contraignantes, vont tenter par tous les moyens de récupérer les pertes. Et, sans être particulièrement devin, ils vont se tourner vers la productivité et par conséquence la variable d’ajustement qu’est le travail. On connaît quels sont les moyens à leur disposition, forcer à travailler plus pour le même salaire, augmenter la rentabilité, voire diminuer les salaires, mais ce dont on est sur c’est qu’ils vont réduire la masse salariale, ce qui va forcément faire augmenter le chômage dont « on paiera les allocations avec les recettes de la taxe ».

 

Donc, on tourne en rond, en détruisant encore plus le tissu social, et de surcroît, on fait « avec » le système, apportant ainsi une caution involontaire au principe capitalisme ; un accompagnement de plus en quelque sorte. Il faut écarter ce genre d’aberration !

 

Non, la seul solution c’est de sortir du capitalisme, et le seul combat efficace sera celui-là !

 

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  • #1

    clochette (samedi, 15 septembre 2012 19:16)

    d'accord entièrement mais bon sang que faire ????

Prendre au mot la dimension mortifère du capitalisme

 

par Alain Bihr (*)

vendredi 11 juin 2010

 

Au fur et à mesure où, semaine après semaine, quasi quotidiennement, la crise générale du capitalisme contemporain nous apporte son lot de nouvelles plus calamiteuses les unes que les autres, c’est la véritable nature de cette crise qui se révèle. Loin d’être seulement une crise économique, fût-elle structurelle, c’est à une véritable crise de civilisation que nous sommes confrontés.

L’expression est certes galvaudée depuis qu’elle a servi à désigner tout et n’importe quoi (surtout n’importe quoi, d’ailleurs !), en permettant le plus souvent de masquer la manière dont elle s’articule avec la dimension économique de la crise : avec la crise dans laquelle la reproduction du capital comme rapport de production se débat depuis maintenant plus d’un tiers de siècle. Par crise de civilisation, j’entends néanmoins que la situation critique dans laquelle le capital est durablement et sans doute même définitivement engagé (et nous avec lui, pour l’instant du moins) conduit à compromettre, inexorablement, toutes les conditions de la vie en société et jusqu’aux acquis les plus fondamentaux de la civilisation.

 

Quelques exemples des tendances régressives du capitalisme contemporain


Ce catastrophisme fera sans doute sourire le lecteur, qui en a entendu d’autres dans le genre. Quelques exemples pris dans l’actualité la plus récente lui feront, je l’espère, toucher du doigt et ce que je veux dire et la gravité de ce qui est en question.

 

Commençons par la nouvelle « réforme » des retraites qui se prépare en France (et ailleurs), en fait un nouveau pas en avant vers la destruction programmée de l’assurance vieillesse, avec à la clef et la nécessité de prolonger la durée de la vie active et l’appauvrissement de la partie la plus âgée de la population, dès lors qu’elle n’exercera plus d’activité professionnelle.

 

Tout le monde sait que la condition humaine se définit, notamment, par la conscience qu’a chaque homme, de sa mortalité, de la finitude de son existence. Il en est résulté, très tôt dans l’histoire et même la préhistoire des sociétés humaines, des rêves d’immortalité dont toutes les religions ont fait leur beurre, en promenant d’illusoires paradis post mortem. De manière plus matérialiste, mais autrement plus efficace, les hommes ont obstinément travaillé depuis des millénaires à améliorer leurs conditions matérielles d’existence : les progrès de la productivité du travail, ceux de l’hygiène publique, ceux de la connaissance scientifique et de la pratique médicale se sont conjugués pour permettre d’augmenter l’espérance de vie moyenne des populations humaines, c’est-à-dire le pourcentage de ceux des humains capables d’atteindre de grands âges tout en faisant reculer les limites de ces derniers.

 

Le capitalisme a eu partie liée avec ces progrès, dont il a étendu le champ et accéléré le rythme. Et, pourtant, non seulement il en aura limité les pleins bénéfices à la partie de la population mondiale concentrée dans les formations dominantes (les soi-disant « Etats développés »), et encore de manière très inégale ; mais aujourd’hui, il fait directement obstacle à la poursuite de ce mouvement, y compris au sein de ces formations. L’augmentation de l’espérance de vie, qui devrait résonner comme une bonne nouvelle, y apparaît comme une catastrophe parce qu’elle oblige à consacrer une part grandissante de la richesse sociale à l’entretien de personnes économiquement (mais non socialement) improductives et que cette contrainte entre directement en contradiction avec les exigences de la reproduction du capital et les intérêts de ses propriétaires. Autrement dit, la survie du capitalisme exige aujourd’hui de sacrifier la réalisation en cours d’un des plus vieux rêves de l’humanité et des plus beaux acquis de la civilisation : le prolongement de la vie et l’entretien de nos vieux.

 

Prenons un deuxième exemple, proche du précédent. C’est un autre rêve de l’humanité que celle d’une vie « sans maladie », d’une santé aussi constante et parfaite que possible. Et c’est un autre acquis de la civilisation que d’avoir progressé dans cette voie et que d’avoir étendu le bénéfice de ces progrès au plus grand nombre. Inutile de rappeler que l’institution d’une prise en charge publique, par le biais de l’impôt et de la cotisation sociale, de la lutte contre la maladie y aura largement contribué. Que des progrès restent à réaliser, là encore, sur un plan mondial, c’est l’évidence même ; comme est évidente la disponibilité actuelle en moyens matériels et personnels à cette fin. Là encore, seule l’incompatibilité de leur mobilisation avec les exigences de la reproduction du capital (qui impose non seulement un partage inégal de la richesse sociale mais encore un usage souvent nuisible de celle-ci) stérilise cette possibilité. Et c’est ainsi qu’on vient nous expliquer que la prise en charge sociale de la maladie et des malades est devenue dispendieuse, qu’il faut mettre fin à la « dérive des dépenses de santé » (quid de la dérive des revenus des professionnels de la santé, des profits des groupes pharmaceutiques et des intérêts des fonds de placement propriétaires des cliniques privés dont ces dépenses réputées inflationnistes sont pourtant la condition soigneusement tue sinon cachée ?) et « rationner l’accès aux soins » au détriment d’une part grandissante de la population, en commençant par la plus paupérisée ?

 

Veut-on un troisième exemple, qui n’est pas non plus sans rapport avec les deux précédents ? Le travail est d’abord une nécessité naturelle, inscrite dans notre condition biologique ; au fil des siècles et au gré du développement de rapports d’exploitation de l’homme par l’homme, il est devenu une contrainte sociale ; et certains y voient même une obligation morale, contractée à l’égard de nos tiers proches ou de la société dans son ensemble. Quoi qu’il en soit, précisément parce qu’il est inscrit à l’horizon de l’existence de la plupart d’entre nous (j’exclus de ce nous les rentiers qui vivent à nos crochets), le travail s’est toujours accompagné du rêve de la fin du travail, qui compte ainsi lui aussi parmi les plus archaïques de l’humanité.

 

Là encore, à défaut de pouvoir le réaliser tel quel, du moins les hommes se sont-ils avancés sur la voie de la réduction de la quantité de travail et donc de la durée du travail que chaque humain doit fournir pour assurer la reproduction matérielle des sociétés dont il est membre, en en augmentant la productivité. Et, sous ce rapport aussi, le capitalisme s’est montré progressiste en développant considérablement les forces productives de la société. Mais, là encore, sur un mode de plus en plus contradictoire, puisque l’économie grandissante de travail vivant (le travail des hommes par opposition au travail mort des machines) que réalise l’accroissement de la productivité du travail se traduit, dans le cadre des rapports capitalistes de production, par une augmentation constante du chômage et de la précarité salariale. Une fois de plus, comme la fée Carabosse, le capital compromet la réalisation d’un antique rêve d’émancipation en cauchemar.

 

Allez, un dernier exemple pour faire bon compte. L’ensemble des « rêves » précédents s’articule sur celui de rendre les hommes « maîtres et possesseurs de la nature ». En développant l’appareillage industriel du travail humain ainsi que les connaissances scientifiques qui en sont pour partie la condition, le capitalisme aura également contribué à la réalisation de ce dernier rêve. Tout en le transformant là encore en cauchemar dès lors que ce projet de domination de la nature revient à traiter cette dernière comme un immense réservoir de matières premières et d’énergie dans lequel on pourrait puiser sans tenir compte de sa finitude ainsi que comme un immense dépotoir dans lequel on pourrait rejeter les résidus et déchets de la production industrielle, sans tenir davantage compte de la finitude des écosystèmes à les absorber. La catastrophe écologique qui en résulte n’est nullement accidentelle ni par conséquent évitable : elle est inscrite dans le productivisme inhérent à la reproduction indéfinie du capital tout comme dans le caractère aveugle et incontrôlable d’un procès social de production divisé entre de multiples capitaux indépendants et rivaux les uns des autres [1].

 

Le communisme ou la mort !


Je pourrais multiplier les exemples, en montrant comment le capitalisme contemporain compromet de même d’autres acquis de la civilisation, tels que l’élévation du niveau intellectuel et culturel de la population obtenue par l’intermédiaire de la diffusion de l’accès à l’écrit ou encore l’autonomie affective et réflexive de l’individu. Mais plutôt que de multiplier ainsi les exemples, tentons d’en dégager le sens général ainsi que les conséquences à en tirer sur le plan politique.

 

Il y a en gros un siècle, Rosa Luxembourg avait bien défini ce qui allait être l’enjeu du XXe siècle en posant le dilemme suivant : le socialisme ou la barbarie. Et, en effet, faute d’avoir su réaliser le socialisme et pour l’avoir lamentablement parodié sous la forme de la social-démocratie et atrocement défiguré sous la forme du stalinisme, le siècle écoulé n’a pas été avare de barbaries. Aujourd’hui, au terme d’un siècle d’élargissement et d’approfondissement de l’emprise du capitalisme sur l’humanité, l’enjeu s’est lui-même radicalisé : ce sera le communisme ou la mort ! Ou bien nous serons capables de dépasser le capitalisme en réalisant le projet communiste d’une société réconciliée avec elle-même ainsi qu’avec la nature (pour faire bref), ou bien les tendances mortifères du capitalisme à l’œuvre dans les régressions précédemment pointées iront jusqu’à leur terme.

 

La première condition pour conjurer cette perspective est bien de prendre conscience que de telles tendances sont ici à l’œuvre et d’en mesure la violence potentielle. Or on est encore très loin du compte y compris parmi ceux qui dénoncent les régressions précédentes et se mobilisent contre elles, sans pour autant deviner de quoi elles sont grosses. La plupart d’entre eux jugeront sans doute que j’exagère voire que je délire en parlant de telles tendances. Qu’ils réfléchissent un moment aux faits suivants :

 

• Instituer un allongement de la durée de cotisation et donc d’activité pour pouvoir prétendre à une pension à taux complet, alors même que les carrières professionnelles sont par ailleurs de plus en plus raccourcies par l’allongement du délai d’accès à un premier emploi stable et la multiplication, en cours de vie active, des périodes de chômage, n’est-ce pas programmer sciemment le raccourcissement de l’existence des retraités par usure au travail d’un grand nombre et par baisse de leurs revenus pour tous ?

 

• Que peut bien signifier le fait que l’on ait calculé que « (…) un peu plus de la moitié des dépenses de santé du régime général est destinée aux malades de 55 ans et plus de 30% à ceux de 70 ans et plus » et que « Le montant moyen de dépenses médicales représente 5238 euros chez les seniors contre une moyenne nationale de 1793 euros. » [2] ? Sinon qu’on induit ainsi l’idée que les « seniors » coûtent cher non seulement à l’assurance-vieillesse mais encore à l’assurance-maladie et qu’on ferait d’une pierre deux coups si l’on pouvait abréger leur existence ? Et pour en rajouter une touche, méditons le ballon d’essai suivant d’un Alain Minc, toujours à la pointe de l’entreprise de déconstruction de l’Etat-providence : « J’ai un père qui a 102 ans. Il a été hospitalisé pendant 15 jours en service de pointe, il en est sorti. La collectivité française a dépensé 100.000 euros pour soigner un homme de 102 ans. C’est un luxe immense, extraordinaire, pour lui donner quelques mois, ou j’espère, quelques années de vie. Je trouve aberrant que quand le bénéficiaire a un patrimoine ou quand ses ayants droit ont les moyens, que l’Etat m’ait fait ce cadeau à l’œil. Et donc, je pense qu’il va bien falloir s’interroger sur le fait de savoir comment on récupère les dépenses médicales sur les très vieux en ne mettant pas à contribution ou leur patrimoine quand ils en ont un ou le patrimoine de leurs ayants droit. Ce serait au programme socialiste de le proposer. » [3]

 

• Que peut bien signifier que les gouvernants s’entêtent (en France du moins) à maintenir en activité des réacteurs nucléaires à bout de souffle (initialement programmés pour durer trente ans, on projette de les faire fonctionner quarante ans voire au-delà) ou à construire des réacteurs de « nouvelle génération » (type EPR) dont on sait qu’il présente des risques spécifiques d’accidents graves (type Tchernobyl) sinon que c’est là une manière de dire aux populations qu’elles doivent accepter de courir de tels risques ? Tout comme il faudra que les générations futures acceptent de vivre pendant des centaines et même des millions d’années à côté ou au-dessus de poubelles débordant de déchets nucléaires.

 

• Que peut signifier la récurrence des « marées noires » (la dernière en date qui vient de se déclencher dans le golfe du Mexique promet de dépasser toutes les précédentes réunies) et le fatalisme avec lequel elles sont accueillies par ces mêmes gouvernants et leurs hérauts médiatiques sinon que la poursuite de la « croissance économique » (= la reproduction du capital) vaut bien qu’on lui sacrifie le milieu marin tout entier s’il le faut ?

 

Jaurès disait que le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage [4]. Aujourd’hui le capitalisme n’est plus mortifère seulement sur les champs de bataille qu’il multiplie pourtant un peu partout sur la planète. C’est par l’ensemble des dimensions de sa dynamique de reproduction qu’il est déjà actuellement mortifère ou qu’il s’apprête à devenir de jour en jour davantage. Il devient urgent d’en faire naître et d’en aiguiser la conscience dans le mouvement social.

 

Quelques mots d’ordre radicaux, (mais pas trop, tout de même !)


A cette fin, je propose que soient diffusés dans les prochaines mobilisations des slogans qui, loin de s’opposer aux tendances mortifères en question, surenchériront sur ces dernières de manière à les rendre les plus explicites et intelligibles possible. Par leur caractère à la fois absurdes et monstrueux, ces slogans doivent amener à prendre conscience du nihilisme radical et de la profonde barbarie qui animent le capitalisme contemporain. Ce qui n’exclut pas de recourir à l’humour noir pour faire rire jaune ! La liste suivante en fournit quelques exemples qui n’ont aucune prétention à l’exhaustivité. Je fais confiance dans l’imagination des militants pour en inventer d’autres :

 

• Institution d’une durée légale maximale de vie pour tous ! L’idéal serait la fixation de cette durée à 65 ans puisque cela permettrait de supprimer l’assurance vieillesse (par euthnasie), ce qui fera plaisir à la patronne du MEDEF, Laurence Parisot. Mais, pour ne pas trop choquer le public (j’entends déjà d’ici l’indignation des Thibaut – CGT –, Mailly _ FO – et Chérèque –CFDT) et ménager une transition, on peut envisager de partir de l’espérance de vie actuelle (disons 80 ans) et de diminuer l’âge en question d’un semestre par an jusqu’à atteindre 65 ans en 2040. C’est raisonnable, non ?

 

• Institution d’un capital santé pour tous, c’est-à-dire d’un montant global de prise en charge de soins sur l’ensemble de l’existence, depuis la naissance, au-delà duquel il appartiendra à chacun de payer intégralement les soins auxquels il voudra recourir… s’il peut. On laissera le soin aux « partenaires sociaux » de fixer ce montant, en veillant cependant à ce qu’il ne soit pas trop élevé. Selon le principe bien connu que « Les soins, ce n’est pas obligatoire, même et surtout quand on est malade ! ».

 

• Rétablissement de l’esclavage. On a beaucoup trop et injustement décrié l’esclavage qui présente pourtant bien des avantages. Car l’esclave est assuré, outre sa ration de coups de fouet ou de bâton, d’être nourri, logé et blanchi (même médiocrement) et de ne jamais connaître les affres du chômage et de l’inactivité. Chacun pourra donc choisir librement de devenir esclave plutôt que de rester travailleur salarié ou chômeur, en ayant la possibilité de se vendre lui-même au plus offrant et de racheter ultérieurement sa propre liberté le cas échéant. Evidemment, il conviendra d’instituer une bourse aux esclaves, où le cours de chaque catégorie d’esclaves devra fluctuer selon les règles imprescriptibles d’« une concurrence libre et non faussée ». La Croix Rouge et Amnesty International seront autorisés à enquêter et à rapporter sur les conditions de vie des esclaves, en veillant à ce qu’ils ne soient soumis à aucun traitement inhumain ni dégradant.

 

• Institutions de primes de risque écologique. Les personnes qui accepteront de vivre et de travailler dans des conditions écologiquement dangereuses ou a fortiori dégradées se verront gratifiées d’une augmentation de leur capital santé et d’un allongement de leur durée légale d’existence…

 

• Et pour résumer le tout : « La vie est un luxe que tout le monde n’est pas (plus) en droit de se payer ! »

 

 

(*) Alain Bihr vient de publier aux Editions Page deux, dans nouvelle collection « Empreinte », La logique méconnue du Capital.


1. Voir l’article : « Le capitalisme peut-il se mettre au vert ? » publié dans la revue La Brèche, numéro 5, mars 2009.

 

2. Etude de l’impact du vieillissement de la population sur les depenses de sante, CNAMTS

 

3. Déclaration faite à l’émission "Parlons Net", France-Info, 7 mai 2009.

 

4. Les véritables propos de Jaurès sont les suivants : « Toujours votre société violente et chaotique, même quand elle veut la paix, même quand est à l’état d’apparent repos, porte en elle la guerre, comme une nuée dormante porte l’orage ». Textes choisis, Editions Sociales, 1959, p. 88.

 

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Marxisme et religion

 

On présente souvent les marxistes comme hostiles et intransigeants face à la religion se revendiquant de la célèbre formule de Marx : « La religion est l’opium du peuple ».

 

Par Giulia Acqua

In "Que faire ?"


À la base : le matérialisme historique

 

Pour comprendre l’attitude du marxisme envers la religion, il faut d’abord nous pencher sur l’analyse matérialiste du système. L’homme se pense et pense son rapport au monde dans un système. C’est ce qu’explique Marx lorsqu’il écrit que « Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c’est inversement leur être social qui détermine leur conscience. » [1] Autrement dit, cette société dans laquelle nous vivons nous permet de nous penser, et nous construisons notre conception du monde à partir de celle-ci et non l’inverse. Le matérialisme historique s’oppose à la philosophie classique qui pense le monde à partir de l’idée. Lorsque Descartes écrit le fameux cogito : « Je pense donc je suis », il théorise que le monde qui nous entoure n’est jamais indépendant de notre pensée. La seule certitude de l’homme c’est qu’il doute de tout ce qui l’entoure. Si on ne peut être sûr que ce qui nous entoure est réel on ne peut en revanche douter de notre existence puisque le fait de douter la prouve. Le matérialisme historique se construit en opposition frontale à cette conception puisqu’il suppose l’acceptation du monde matériel indépendamment de notre pensée : j’ai non seulement la certitude que le monde existe en dehors de ma pensée de celui-ci, mais aussi que ma conscience se détermine en fonction de lui et non, comme dans la vision cartésienne, lui en fonction d’elle.

 

La conception classique du monde aboutit à l’acceptation de la religion, comme l’écrit John Molyneux : «  L’idéalisme philosophique et la religion sont intimement liés. Si l’esprit a la priorité sur la matière, quel esprit cela peut-il être sinon celui de Dieu ? » [2]. Le matérialisme historique dénonce ainsi ­l’évidence de la religion. Il est incompatible avec celle-ci puisque si la matière précède l’esprit, l’esprit divin n’a plus de sens. Mais alors, en tant que matérialiste, comment expliquer la religion ? On ne peut pas se contenter de rejeter la religion comme une illusion. Il faut donc être en mesure d’en donner une lecture matérialiste.

 

Contestations du système

 

Si notre conscience se construit en fonction du monde, il faut donc conclure que c’est la société qui produit la religion. La religion est une réponse à l’aliénation humaine. En tant que produit du système, elle est la réponse à un besoin pour l’être humain opprimé dans un système d’en sortir partiellement. La religion naît et se développe à partir de l’oppression des hommes. Elle permet de limiter cette sensation d’oppression et les peines qui en découlent en faisant espérer une autre vie après la mort sans souffrances. La religion permet à l’être humain de croire à une autre société que celle dans laquelle il vit et elle lui donne de l’espoir dans un monde désespéré.

 

Beaucoup ont entendu et entendent encore l’expression « opium du peuple » comme la définition que donne Marx de la religion. Si, en effet, Marx définit la religion comme un opium, l’analyse qu’il en fait ne se limite pas à cette comparaison : « La misère religieuse est, d’une part, l’expression de la misère réelle, et, d’autre part, la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée par le malheur, l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’une époque sans esprit. C’est l’opium du peuple. » [3] Autrement dit, la religion est contradictoire : elle est un opium visant à apaiser une partie de la population, renforçant en cela le système dans lequel nous vivons, mais elle est aussi le début d’une contestation du système. En effet tout en maintenant des illusions sur la religion, l’homme peut critiquer et remettre en cause le système qui l’oppresse et combattre pour son renversement. C’est pourquoi Marx écrit qu’elle est à la fois : « l’expression de la misère réelle, et, d’autre part, la protestation contre la misère réelle ». En tant que marxistes nous devons combattre la religion en tant que facteur d’aliénation de l’homme : « Le dépassement de la religion en tant que bonheur illusoire du peuple est l’exigence de son véritable bonheur. » [4] Mais ce dépassement n’implique pas la suppression de la religion comme préalable nécessaire à l’émancipation sociale. Si nous sommes pour l’abolition du salariat, nous ne le combattons pas frontalement : nous pensons que c’est dans la lutte contre le système qui le génère que peuvent se créer les conditions de son dépassement. De la même manière nous ne pouvons supprimer la religion en la niant mais nous pouvons mettre en place les conditions qui mèneront à son inutilité et à sa disparition. L’erreur à ne pas commettre aujourd’hui est de stigmatiser les croyants au lieu de tenter de réduire sur eux l’emprise de ceux qui détiennent et vivent de ce pouvoir religieux, de la même manière que nous cherchons, au quotidien, à affaiblir le pouvoir politique et économique. En d’autres termes, ce ne sont pas les fumeurs d’opium que nous devons combattre mais ceux qui vendent l’opium tout comme ceux qui entretiennent un système dans lequel la religion est nécessaire.


Comment à la fois considérer la religion comme un symptôme de la société et une contestation de celle-ci ? Comment les marxistes doivent-ils lutter contre la religion sans rejeter une partie de la population ? Nous ne pouvons détacher la religion de notre vision du système, et les deux doivent être combattus mais aussi analysés ensemble. Pour Lénine, si les marxistes promeuvent une compréhension scientifique du monde, « cela ne veut pas du tout dire qu’il faille mettre la question religieuse au premier plan ». Au contraire, « Il serait absurde de croire que, dans une société fondée sur l’oppression sans bornes et l’abrutissement des masses ouvrières, les préjugés religieux puissent être dissipés par la seule propagande. Oublier que l’oppression religieuse de l’humanité n’est que le produit et le reflet de l’oppression économique au sein de la société serait faire preuve de médiocrité bourgeoise. Ni les livres ni la propagande n’éclaireront le prolétariat s’il n’est pas éclairé par la lutte qu’il soutient lui-même contre les forces ténébreuses du capitalisme. L’unité de cette lutte réellement révolutionnaire de la classe opprimée combattant pour se créer un paradis sur la terre nous importe plus que l’unité d’opinion des prolétaires sur le paradis du ciel » [5].


La religion face au système : Comprendre et combattre l’islamophobie

 

À diverses époques, différentes religions ont été stigmatisées et ses croyants persécutés. Ce phénomène est toujours lié à des intérêts politiques et économiques. Aujourd’hui pour diverses raisons politiques, on voit se développer dans les sociétés occidentales une islamophobie grandissante accompagnée du rejet et d’un racisme envers les personnes d’origine arabe.

 

L’Islam est aujourd’hui une religion victime de nombreuses discriminations depuis la loi interdisant le voile dans les écoles publiques françaises, en passant par l’interdiction récente du burkini dans certaines piscines municipales ou encore par le débat actuel lancé par le gouvernement sur le port de la burka en lien avec celui lancé sur l’identité nationale. Cette discrimination ne touche pas seulement la France mais l’ensemble du monde occidental (cf. : récemment la loi contre la construction de minarets en Suisse). À tout bout de champ, dans les médias, à travers les discours d’hommes politiques, l’Islam est associé au terrorisme et à l’intégrisme religieux. On se souvient de certaines formules de Nicolas Sarkozy proférées, lors de la campagne présidentielle, à l’égard de la communauté musulmane : « Je ne veux plus de filles excisées, plus de filles mariées de force, plus de moutons égorgés dans les baignoires. »

 

Mais comment expliquer et comprendre le développement de l’islamophobie dans les sociétés dites occidentales ? Il se trouve que la grande majorité des peuples qui détiennent les réserves mondiales de pétrole est musulmane. Alimentée par la théorie du choc des civilisations, cette raison devint suffisante pour développer ce qui, aux États-Unis, fut nommé « guerre contre le terrorisme ». Cette guerre idéologique et politique sans limites a conduit à des guerres biens réelles au Moyen Orient – notamment en Irak et en Afghanistan – et à la stigmatisation des populations du monde arabe. Ces guerres, justifiées idéologiquement de la même manière que l’étaient les guerres coloniales par l’importation de la démocratie et du modèle occidental, ont rencontré d’importantes résistances sur place. Or, la résistance des peuples du Moyen Orient à l’impérialisme s’est souvent exprimée sous la forme de l’Islam. Pour citer John Molyneux qui analyse la montée de l’islamophobie : « Si les gens qui peuplent le Moyen Orient ou l’Asie centrale avaient été bouddhistes, ou si le Tibet contenait des champs pétrolifères comparables à ceux de l’Arabie saoudite ou de l’Irak, nous serions aujourd’hui confrontés à une floraison de bouddhophobie. » [6] Dès lors, la meilleure façon de rendre ces guerres acceptables est le développement d’un racisme latent par l’idée que l’islam serait une religion arriérée et dangereuse, incapable de se renouveler et de se réadapter. C’est ce que l’on entend dans la bouche des médias, de nombreux hommes politiques de droite comme de gauche, c’est cette théorie que développent les théoriciens du choc des civilisations et qui a donné lieu à un livre écrit par Huntington que Bush, durant la guerre en Irak et en Afghanistan, invoquait pendant ses discours pour justifier les attaques et les envois de troupes supplémentaires [7]. Les principales critiques que l’on entend à l’égard de l’Islam portent sur le lien particulier qu’entretiendrait l’islam avec le sexisme. Il est important quand on parle de ce lien de chercher à comprendre l’origine du problème. Encore une fois, je m’appuierai sur l’analyse de John Molyneux : « Ce n’est pas la conscience religieuse musulmane qui détermine la position des femmes dans la société musulmane, mais la situation réelle des femmes qui modèle les croyances religieuses musulmanes. L’Islam est née dans la péninsule arabique. Pendant des siècles, cette grande ceinture a été essentiellement pauvre, sous-développée et rurale, et le demeure aujourd’hui à un degré très important. D’autres sociétés, de l’Irlande à la Chine, porteuses de niveaux de développement et de structures sociales similaires, exercent une oppression semblable sur les femmes et sur les gays. » [8] L’idée que l’Islam serait une religion particulièrement sexiste et que le voile se limite à l’incarnation de ce sexisme, permet à la classe dirigeante de stigmatiser non seulement les musulmans mais l’ensemble de la population arabe. Ainsi, le prétexte du voile, de la burqa et de l’extrémisme religieux permettent non seulement de justifier et de banaliser une forme détournée de racisme mais aussi de faire des musulmans un bouc-émissaire idéal face aux problèmes économiques dans la société. Cette technique n’est pas nouvelle, et de même que certains analystes ont fait une comparaison entre la crise de 1929 qui a précédé la seconde guerre mondiale et la crise que nous vivons actuellement, on peut comparer la montée croissante et inquiétante de l’islamophobie au développement de l’antisémitisme qu’a connue la société à une autre époque « de crise ».


Les marxistes dans le NPA et la religion

 

Aujourd’hui, une grande partie de la population est croyante. Nous ne pouvons le nier, et nous devons à partir de ce fait considérer que les révoltes actuelles sont menées par des travailleurs dont une partie est croyante. La révolution ne peut s’envisager sans cette partie de la population. En tant que matérialistes nous ne pouvons pour autant adopter une foi religieuse. Toutefois, on ne peut la combattre par des discours, des articles ou des tracts mais par une pratique commune : le militantisme. Le NPA est un parti qui regroupe aussi bien des marxistes que des militants aux trajectoires très diverses. Il vise à rassembler tous ceux et celles qui veulent se battre pour engager une confrontation concrète contre le système capitaliste dans son ensemble. Si le NPA a pour objectif d’être un parti de masse il est inévitable que dans ses rangs une partie des travailleurs soit croyante. Rejeter des travailleurs sous le seul prétexte qu’ils sont croyants serait une erreur. D’une part, cela reviendrait à abandonner des populations ouvrières aux discriminations que leur fait subir la classe dirigeante, ce dont pourraient profiter des organisations qui instrumentalisent la religion et le politique que l’on prétendrait combattre. De la même manière, cela ne permettrait pas de combattre le racisme autour duquel la classe dirigeante essaye aujourd’hui d’unir les travailleurs qui ne sont pas victimes de cette stigmatisation. Enfin, cela reviendrait à croire que les croyances religieuses seraient par essence incompatibles avec toute volonté de transformation de la société.

 

Alors que le Parti Ouvrier Social-Démocrate de Russie était à l’époque un parti ouvertement marxiste, Lénine défendait pourtant que même un prêtre y aurait sa place. Du moment qu’ « il s’acquitte consciencieusement de sa tâche dans le parti sans s’élever contre le programme du parti, nous pouvons l’admettre dans les rangs de la social-démocratie, car la contradiction de l’esprit et des principes de notre programme avec les convictions religieuses du prêtre, pourrait, dans ces conditions, demeurer sa contradiction à lui, le concernant personnellement. ». Plus généralement, poursuivait-il, « nous devons non seulement admettre, mais travailler à attirer au parti social‑démocrate tous les ouvriers qui conservent encore la foi en Dieu ; nous sommes absolument contre la moindre injure à leurs convictions religieuses, mais nous les attirons pour les éduquer dans l’esprit de notre programme, et non pour qu’ils combattent activement ce dernier. » [9]

 

La lutte contre la religion est subordonnée à la lutte des classes et un parti anticapitaliste comme le NPA se doit d’intégrer tous les éléments du prolétariat qui sont prêts à combattre le système, y compris ceux qui conservent des idées religieuses.

 


À Lire...

Le texte de Marx d’où est tirée la fameuse citation sur l’« opium du peuple » est l’Introduction à la Contribution à la critique de La philosophie du droit de Hegel. Fort heureusement, le texte est beaucoup plus beau que le titre ! On peut le lire sur Internet à l’adresse suivante : http://www.marxists.org/francais/ma...

 

De nombreux écrits de Marx et Engels sur la religion ont été rassemblés dans un livre publié en 1968 aux Éditions Sociales. On le trouve encore parfois en librairie, mais on peut aussi le télécharger sur http://classiques.uqac.ca/classique...

 

On peut y ajouter les critiques que faisaient Engels au Programme des émigrés blanquistes de la Commune, (http://www.marxists.org/francais/en...)

 

Lénine a écrit deux textes courts et faciles à lire sur la question : « Socialisme et religion » (http://www.marxists.org/francais/le...) et « De l’attitude du parti ouvrier à l’égard de la religion » (http://www.marxists.org/francais/le...). Ce dernier expose de façon particulièrement claire et utile l’attitude qui doit être celles des révolutionnaires marxistes : la subordination de la lutte contre la religion à la lutte de classes. On peut d’ailleurs en savoir plus sur l’attitude des bolcheviks en lisant sur notre site « Les bolcheviks, l’Islam et la liberté religieuse » de Dave Crouch (http://quefaire.lautre.net/archives...).

 

Parmi les textes récents, celui de notre camarade Michaël Lowy, « Opium du peuple ? Marxisme critique et religion », est une excellente introduction générale. (http://www.npa2009.org/content/opiu...). Celui de Gilbert Achcar est plus long, et aborde la question de l’attitude des révolutionnaires envers la religion de peuples colonisés (http://www.npa2009.org/content/marx...). Sur notre site, le texte de John Molyneux « Pas seulement un opium » est un excellent résumé de l’approche marxiste envers la religion, et une critique utile de l’athéisme borné (http://quefaire.lautre.net/archives...).

 

Sur la question de l’Islam politique, Chris Harman a écrit au milieu des années 90 un texte fondamental, « Le prophète et le prolétariat » (http://tintinrevolution.free.fr/fr/...). À l’occasion du débat autour de l’exclusion de jeunes filles portant un foulard de l’école publique, Antoine Boulangé a écrit une brochure qui reste d’une brûlante actualité : « Foulard, laïcité et racisme » (http://quefaire.lautre.net/ancien/a...).

 

Enfin, à propos des débats suscités par la candidature d’une camarade voilée au Danemark, on relira avec profit l’article de Nina Trige Andersen paru dans le numéro 10 de l’ancienne formule de cette revue, « Les musulmans, la gauche et les féministes auto-proclamés » (http://quefaire.lautre.net/que-fair...).

 

Notes

[1] Karl Marx, Préface à la Critique de l’économie politique, http://www.marxists.org/francais/ma...

[2] John Molyneux, Pas seulement un opium : marxisme et religion

[3] K. Marx, L’Introduction à la Critique de la philosophie du droit de Hegel, Ellipses, 2000, http://www.marxists.org/francais/ma...

[4] K. Marx, idem.

[5] Lénine, Socialisme et religion, http://www.marxists.org/francais/le...

[6] John Molyneux, op. cit.

[7] Samuel Huntington, Le Choc des Civilisations, Éditions Odile Jacob, Paris, 2007.

[8] John Molyneux, op. cit.

[9] Lénine, De l’attitude du parti ouvrier à l’égard de la religion, http://www.marxists.org/francais/le....

 

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L’ami (Haaretz)

 

Comme l’a montré la rencontre de cette semaine entre Elie Wiesel et Obama, avec des amis comme ça Israël n’a pas besoin d’ennemis.


Vous les colons de Pisgat Ze’ev, vous qui vous êtes imposés à Shekh Jarrah, vous qui convoitez Silwan, vous qui vous êtes infiltrés dans les quartiers musulmans, et vous aussi, Nir Barkat, Maire de cette ville nationaliste, pouvez cesser de vous inquiéter : Jérusalem toute entière vous appartient pour toujours. Le prix Nobel de la paix, Elie Wiesel a été à la Maison Blanche voir son ami, Barack Obama, en mission pour un autre ami, Benjamin Netanyahu, et en sortant il a dit qu’il avait bon espoir qu’Obama suive son conseil de reporter les pourparlers sur Jérusalem.

 

Avec des amis comme ça, Israël n’a pas besoin d’ennemis. Soixante deux ans après avoir déclaré son indépendance, Israël a encore besoin de colporteurs juifs influents -parfois Wiesel et parfois Ron Lauder- pour aller intercéder après du Noble Maître. Quarante trois ans après le début de l’Occupation, tous ces gens unissent leurs efforts dans un seul but : la maintenir.

 

Il n’y a pas beaucoup de Juifs qui, comme Wiesel, trouvent porte ouverte à la Maison Blanche et que le Président écoute. Et que fait Wiesel de cette chance unique ? Il demande à Obama de reporter les pourparlers sur Jérusalem. Il ne lui parle pas de la nécessité de mettre fin à l’occupation, ni d’établir une paix juste (et un Israël juste), ni de l’horrible injustice qui est faite aux Palestiniens. Non, il lui parle de maintenir l’occupation.

 

Et lorsqu’il est invité à déjeuner par le Président, au lieu de profiter de son soit disant ascendant moral pour supplier son hôte de ne plus tolérer la mauvaise volonté d’Israël, il marchande un report. Il l’a fait apparemment pour le bien d’un pays dont le Premier Ministre, il y a juste un an, a fait un discours sur la solution de deux états mais n’a rien fait depuis pour la mettre en œuvre. Un pays que la Syrie supplie presque de faire la paix et un pays contre qui les Palestiniens ont arrêté depuis longtemps de perpétrer des attentats. Mais ce pays refuse de faire la paix. Et voyant tout cela qu’est-ce que cet ami recommande ? de reporter. De reporter et reporter encore, comme Netanyahu qui l’a envoyé lui a demandé de le faire.

 

Cet homme dont le comité du prix Nobel a dit :" C’est un messager pour l’humanité ; son message est un message de paix, de pardon et de dignité humaine", fait juste le contraire. Pas de paix, pas de pardon, pas de dignité humaine, en tous cas pas pour les Palestiniens. Après la ridicule campagne de publicité américaine faisant valoir que Jérusalem est citée dans la Bible (plus de 600 fois) et pas une seule fois dans le Coran, peut-être que malheureusement le Président du changement va écouter l’avis de son ami, le survivant de l’Holocauste, et détruire toute chance de paix.

 

Wiesel fera le nécessaire et Obama reportera. Environ un quart de million de Palestiniens vivront sous occupation israélienne encore une génération. Un quart de million ? Non, trois millions et demi parce que pour Obama, Wiesel et en fait tout le monde, il est clair qu’il n’y aura pas de paix si on ne divise pas Jérusalem.

 

Et qu’en sera-t-il si Obama reporte les pourparlers sur Jérusalem comme le lui demande son ami ? Et les reporter jusqu’à quand ? Encore 43 ans ? Ou peut-être 430 ans ? Et qu’arrivera-t-il en attendant ? 100 000 colons de plus ? Le Hamas au gouvernement en Cisjordanie aussi ? Et pourquoi ? Parce que Jérusalem n’est pas mentionnée dans le Coran, les Palestiniens qui y vivent n’ont pas le droit de décider de leur sort ?

 

Et qu’en est-il de la sainteté de Jérusalem, troisième ville sainte de l’Islam après la Mecque et Medina ? Quel est le rapport entre la sainteté et l’indépendance, de toutes façons ? Que se passera-t-il si les pourparlers sont reportés et qu’ils parlent de l’eau comme le souhaite Netanyahu ? Aucune de ces questions n’a été posée a l’ami.

 

Comme c’est triste que ce soient ces gens-là qui soient considérés par les Juifs comme des modèles ! On dirait qu’ils croient que le soutien automatique et aveugle à Israël et ses caprices est le signe d’une vraie amitié - que maintenir l’occupation sert les buts d’Israël et ne menace pas son avenir. Ils écoutent leur conscience et dénoncent les injustices dans le reste du Monde, mais quant il s’agit d’Israël, on dirait qu’un voile leur tombe sur les yeux et on ne les entend plus.

 

Si j’étais Elie Wiesel un illustre survivant de l’Holocauste, un lauréat du prix Nobel, je dirais à mon ami de la Maison Blanche, au nom de la paix, de l’avenir d’Israël et de la paix dans le monde : "Je vous en prie, Monsieur le Président, soyez ferme. Israël dépend de vous plus que jamais. Il est si isolé que sans le soutien américain il disparaîtrait. C’est pourquoi, Monsieur le Président", je dirais à Obama, en mangeant la nourriture kosher qu’on me servirait, "soyez un vrai ami pour Israël et évitez lui la catastrophe".

 

Gidéon Levy

Haaretz. 6 mai 2010


Texte Original :

http://www.haaretz.com/print-editio...

 

 

Traduction par D. Muselet pour le Grand Soir

 


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Mensonges, manipulations et mauvaise foi :

la réforme des retraites en trois dimensions

 

In www.jennar.fr


Analyse du « Document d’orientation sur la réforme des retraites »

Le gouvernement vient d’adresser aux syndicats et au patronat son « Document d’orientation sur la réforme des retraites ».


Il persiste et signe dans son intention d’aggraver encore les conditions de travail des salariés et celles dans lesquelles ils pourront prendre leur retraite. Trois dimensions caractérisent ce projet : le gouvernement ment, il manipule l’opinion et il fait preuve d’une mauvaise foi sans pareille.

 

Mensonges
Le gouvernement affirme que « la véritable cause du déséquilibre de nos régimes de retraites est la démographie ». C’est doublement faux. Le Conseil d’orientation des retraites a indiqué dans son rapport d’avril 2010 que la principale raison de l’aggravation des déficits sociaux était la crise financière : en 2006, donc avant la crise, le déficit de l’ensemble du système de retraite était de 2,2 milliards d’euros ; en 2008, il atteignait 10,9 milliards et il devrait être de 32,2 milliards en 2010.


D’autre part, l’allongement de l’espérance de vie ne devient une catastrophe que si on refuse de mettre en débat la richesse produite, sa nature, son évolution et la manière dont elle est répartie.

 

Manipulations
Le gouvernement affirme s’engager à « écarter toute solution qui baisserait le niveau de vie des Français ou augmenterait le chômage ». Or, prétendre inciter les salariés à travailler plus longtemps, que ce soit en reculant l’âge légal de la retraite ou en augmentant la durée de cotisation, entraîne inéluctablement une baisse du niveau des pensions, malgré tous les serments qui prétendent le contraire. C’est déjà le résultat des contre-réformes de 1993 et de 2003, ce sera le cas avec celle de 2010 si elle est effective.


Alors que le chômage continue d’augmenter, le travail forcé des seniors se substituera à l’emploi des jeunes. Le « travailler plus » des uns se traduira par l’exclusion et la précarité des autres, jeunes, femmes, non diplômés. La reconnaissance de la pénibilité du travail semble se limiter pour le gouvernement aux salariés déjà « cassés » par leur travail, qu’on ne contraindra (peut-être) pas à travailler plus longtemps…


Toute alternative au « travailler plus » est a priori exclue sans possibilité de discussion : toute augmentation des cotisations est interdite. On nous dit que les déficits des régimes de retraite se chiffreront par dizaines de milliards d’euros, voire plus de 100 milliards en 2050 : mais on refuse d’accompagner l’évolution démographique par une augmentation des cotisations au fur et à mesure que la richesse s’accroît. Pourtant la seule application du taux de cotisation patronale aux dividendes distribués comblerait immédiatement tout le déficit actuel de la Caisse nationale d’assurance vieillesse, le régime général de la Sécurité sociale.


Quant à la « contribution supplémentaire de solidarité sur les hauts revenus et les revenus du capital sans restitution au titre du bouclier fiscal », elle restera largement symbolique au regard des sommes nécessaires. Le flou règne sur ces nouveaux financements, mais le choix de reculer l’âge légal de la retraite et/ou de rallonger la durée de cotisation est présenté comme ferme et définitif.

 

Mauvaise foi
Le gouvernement réaffirme l’impératif de solidarité et sa confiance dans le système par répartition. Mais il organise en même temps la baisse inéluctable du niveau des pensions parce que de moins en moins de salariés pourront satisfaire aux nouvelles obligations de travailler plus longtemps. Il ouvre ainsi la voie à tous ceux qui, comme le Medef ou les compagnies d’assurance, veulent élargir le champ des retraites complémentaires par capitalisation auxquelles pourront souscrire les titulaires de hauts revenus ou de hauts salaires. Les inégalités sociales en seront encore aggravées, dans la société et au sein même du salariat.


Loin de consolider la solidarité du système par répartition, le document gouvernemental met au programme des prochaines années une « réforme systémique » pour transformer notre système en un système « par points » ou « par comptes notionnels ». Le Conseil d’orientation des retraites, dans son rapport de janvier, a montré comment une logique individualiste viderait alors de tout son sens le système par répartition. Les pensions seraient calquées sur les contributions personnelles de chaque salarié cotisant : adieu au principe de solidarité qui inspire les fondements de la Sécurité sociale. Alors même que – comme le reconnaît le Conseil d’orientation des retraites – cette réforme systémique n’aurait aucune efficacité face à un choc économique ou démographique.


La logique profonde de la réforme annoncée des retraites n’est donc pas de préserver la solidarité mais au contraire de rassurer les marchés financiers : à l’image de ce qui se passe en Grèce, en Espagne et maintenant partout en Europe, le gouvernement veut montrer sa détermination à faire payer la réduction des déficits publics aux salariés et à la population, en laissant intacts les revenus et le pouvoir de la finance.


L’association Attac, initiatrice, avec la Fondation Copernic, d’un appel pour « Faire entendre les exigences citoyennes sur les retraites » qui se traduit aujourd’hui par de multiples actions de sensibilisation de la population sur l’enjeu des retraites, participera à toutes les initiatives qui seront prises dans les jours et les semaines à venir pour faire échouer le projet du gouvernement.


Attac France
Le 17 mai 2010


Pour en savoir plus :
- http://www.france.attac.org/spip.php?rubrique24
- http://www.exigences-citoyennes-retraites.net/

 

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Prolétaires de toute l’Europe unissez-vous !

 

Mohamed BELAALI

Les événements qui se déroulent sous nos yeux en Grèce et leurs conséquences économiques politiques et sociales sont d’une grande importance. Il s’agit d’un conflit de classes exemplaire. Que voyons-nous ? Face au capital et ses patrons, ses banquiers, ses spéculateurs, ses agences de notation, ses marchés financiers, ses institutions financières comme le FMI de Dominique Strauss-kahn, la Commission européenne, la BCE, les dirigeants des États de l’Union, les parlementaires etc. etc., se dresse courageusement le peuple grec notamment les travailleurs. Il s’agit d’un combat inégal entre le capital et le travail. D’un côté des parasites en tout genre qui, comme des vautours, dévorent encore ce qui reste de leur proie grecque, de l’autre des hommes et des femmes qui luttent pour leur emploi, leur salaire, leur retraite, leur école, leur hôpital...

 

Les marchés financiers profitant de la situation, stimulés par les agences de notation, exigent pour leurs éventuels prêts à la Grèce des taux d’intérêt exorbitants. Les milliards apportés par les États européens et le FMI ont été empruntés sur les marchés à 1,4 ou 1,5 % et prêtés à la Grèce à 5 % ! « /En aidant la Grèce, on s’aide nous-mêmes. Les 6 milliards/ d’euros prêtés à la Grèce par la France /on ne les a pas trouvés dans les caisses de l’Etat. On les emprunte à un taux d’environ 1,4 ou 1,5% et on les prête aux Grecs à environ 5%. Donc nous ferons un gain là-dessus. C’est bon pour le pays, c’est bon pour la Grèce, c’est surtout bon pour la zone euro. Il faut rassurer les marchés » /déclarait M.Eric Woerth, ministre français des affaires sociales (1) ; c’est la notion capitaliste de l’aide ! Marchés financiers, gouvernements européens, FMI , tels des vampires pompent ainsi généreusement la richesse du peuple grec.

 

La crise grecque montre également et d’une manière éclatante la faillite de toute la construction européenne. Ses institutions se sont révélées incapables de réagir et d’apporter la moindre solution à un pays pourtant membre de l’Union. La BCE, la Commission européenne, le Conseil européen, l’Eurogroupe et le Parlement européen sont comme tétanisés, paralysés face à cette crise. En revanche elles sont très promptes et actives pour imposer au peuple grec les différents plans dits d’austérité. Elles exécutent servilement les ordres des spéculateurs parasites et des requins de la finance internationale. Faut-il rappeler qu’en dehors du Parlement européen, aucune institution ne possède la légitimité démocratique. Dans ces conditions, elles ne peuvent agir que sous le contrôle et les exigences des marchés financiers. Jean-Claude Junker président de l’Eurogroupe n’a-t-il pas déclaré d’ailleurs que /« Si les marchés mettent en cause la crédibilité de la démarche grecque, des mesures additionnelles devront être prises. La zone euro n’interviendra que lorsque cela aura été fait » ? /C’est exactement ce qui s’est passé : après le premier plan d’austérité, les marchés financiers et les agences de notation avec la complicité des États de l’Union ont estimé que ce premier plan n’était pas suffisant pour mettre la Grèce à l’abri d’un défaut de paiement. Le 6 mai 2010, le parlement grec vota un deuxième plan détruisant un peu plus ce qui reste encore des services publics et poussant les travailleurs grecs à la misère. « /Nous pouvons garantir que le pays ne fera pas faillite »/ a lancé le ministre des Finances*, *Georges Papaconstantinou. Signalons au passage que ce plan, « d’une sévérité inédite »(3) selon la presse bourgeoise elle-même, a été voté grâce aux voix des socialistes du Pasok et de... l’extrême droite !

 

Pendant que les parlementaires discutaient de la manière la plus efficace pour étrangler les travailleurs grecs afin de satisfaire les marchés financiers, l’Union Européenne, le FMI etc. des dizaines de milliers de manifestants scandaient « /FMI et UE nous volent un siècle d’acquis sociaux »//, ou encore //« Non à la destruction des droits des travailleurs », // //« La crise ce sont les dirigeants qui doivent la payer : les voleurs, les spéculateurs »// etc. /

 

Entre les deux plans, les taux d’intérêt des obligations d’État grec à dix ans se sont envolés. Ils ont atteint des niveaux historiques à 12,506 % le 7 mai 2010 alors qu’ils ne sont qu’ à 2,727 % en Allemagne et de 3,030 % en France (4). A quand le troisième plan ?* *L’ enrichissement de quelques uns n’a d’égal que la souffrance du plus grand nombre. Vive l’Union Européenne !

 

Les bourgeoisies européennes sont donc déterminées à exploiter le peuple grec jusqu’à la moelle épinière. Les gouvernements européens de droite ou socio-démocrates, au solde de ces classes dominantes, ne reculeront devant rien pour briser la résistance des travailleurs grecs. Ils n’hésiteront pas à utiliser tout leur appareil répressif pour imposer leur volonté et garder leurs privilèges. Aujourd’hui c’est le peuple hellénique qui paie très cher les conséquences de la crise du capitalisme dont seule la bourgeoisie est responsable. Demain, sera peut-être le tour des travailleurs espagnols, portugais, irlandais, italiens, français etc. Le capital ne connait pas de frontières. Dans sa logique et ses lois, il ne connait que le profit. Nicolas Sarkozy, par la voix de son premier ministre François Fillon, prépare déjà les travailleurs à supporter les conséquences des « réformes » qu’il comptait imposer avec ou sans les marchés financiers. Le gouvernement français peut même utiliser la situation grecque pour accélérer sa politique de destruction des acquis sociaux afin que la richesse reste concentrée entre les mains d’ une minorité de la population.

 

La classe ouvrière européenne n’a pas d’autres choix que de se préparer au combat que lui impose le capital si elle ne veut pas que sa situation, déjà dégradée, ne s’aggrave encore davantage. Mais ce combat ne peut être gagné que dans l’unité de l’ensemble des travailleurs européens. L’union de tous les prolétaires d’Europe est donc une nécessité vitale.

 

Mohamed Belaali


 

L'énergie, une obsession du

 

productivisme capitaliste…

 

 

Le Ragondin Furieux 03/05/2010

 

Cette fois il ne s'agit pas de raffinage de denrées nourricières pour produire de l'éthanol mais de méthanisation de ces mêmes productions agricoles à partir de laquelle on va obtenir du gaz méthane. Si ce procédé peut être une bonne solution pour nos déchets périssables qui vont ainsi produire de l'énergie tout en ne posant plus de problème de stockage ou d'incinération, ainsi que la production d'éthanol dans le cas de surproduction agricole, cela reste un détournement inconcevable de l'agriculture lorsque l'on va cultiver volontairement pour nous alimenter en énergie, que ce soit pour les agro-carburants comme pour le méthane !

 

Les solutions alternatives doivent d'abord commencer par la réduction de nos consommations d'énergie ce qui diminuera dans un premier temps la notion de productivisme. Le concept d'énergie renouvelable ne doit pas non-plus tomber dans la même erreur de ce qui amena la suractivité humaine, dont on ne peut que constater les ravages au fil des jours. Il est évident qu'il est préférable de favoriser le photovoltaïque sur le toit des immeubles, voire sur les maisons individuelles que subventionner la prolifération de grandes étendues cultivables transformées en champs de capteurs solaires. Dans le même ordre d'idée, de l'énergie à n'importe quel prix, il y a un autre secteur tout à fait discutable : c'est l'éolien terrestre, mais surtout pour sa rentabilité aléatoire…, si ce n'est d'enrichir que celle des promoteurs du partenariat public/privé ; en l'occurrence les grandes multinationales qui par ce biais réduisent à leur merci des municipalités devenant tributaires du bon vouloir du diktat capitaliste. On reconnaît là la continuité d'un productivisme dévastateur que l'on va tenter d'atténuer sous le nouveau leitmotiv fumeux du capitalisme appelé pompeusement la « croissance verte ».

 

On pourrait citer moult exemples tant ils commencent à faire florès, mais nous prendrons celui de la méthanisation qui pourrait devenir de plus en plus d'actualité, d'autant que pour l'Europe, entre autres, les agro-carburants observent une certaine pose due à deux conjonctures, un regard plus perspicace de la part des utilisateurs sur l'arnaque des « biocarburants » (appellation trompeuse utilisée pour mieux faire vendre, la mode du préfixe  « bio » servant d'appel commercial) et aussi, de la part des raffineurs, une mise en veilleuse momentanée que l'on doit à un prix du pétrole un peu moindre. C'est d'ailleurs l'une des raisons de la baisse du prix des céréales (la demande est moindre, les cours chutent), ce qui ne va pas perdurer lorsque le pétrole augmentera. On peut donc constater que le prix ne nos aliments dépend de moins en moins de la demande alimentaire, mais des fluctuations du marché de l'énergie, et c'est là que le drame est en préparation.

 

Alors, pour produire de l'énergie, on veut aussi méthaniser en achetant des terres afin d'y semer des céréales pour en tirer au final du méthane. On pourrait croire que cela se passe en Afrique du Sud ou plus généralement en Afrique subsaharienne où les multinationales investissent à tour de bras pour produire des agro-carburants, ou dans les marécage de Malaisie qui sont surexploités par des plantations de palmier à huile œuvre de Nestlé et consort, sans oublier la déforestation industrielle de l'Amazonie. Non cela se passe à notre porte, dans la Creuse à proximité de Guéret, sur les bords de la Gartempe où la société Abiodis veut acheter 300 hectares de terres pour produire des céréales qui seront méthanisés dans l'usine de Guéret. Il n'y a pas besoin d'être grand clerc pour deviner que l'on va avoir affaire à de l'agrobusiness hyper productiviste afin de sortir des rendements maximums d'une terre qui ne sera qu'un support ; les engrais, pesticides, insecticides, voire les OGM étant les bases de cette agriculture.

 

Voilà, cette course à l'énergie prétendue verte va transformer encore plus le monde agricole en une sorte d'usine à produire des carburants, des méthanes, des amidons pour les polymères, etc. et ceci et de surcroit entre les mains d'industriels productivistes qui vont finir par faire disparaître totalement l'agriculture paysanne si nous n'y mettons pas un frein.

 

C'est ce qu'ont essayé de faire lors de la séance plénière du conseil régional du Limousin le 20 avril des élus conscients et responsables en déposant une motion s'opposant à la vente des terres. Le résultat sans surprise demandera néanmoins quelques explications. Pour rappel : l'UMP et le PS ont voté contre, Europe-Ecologie et ADS se sont abstenus, « Limousin, terre de Gauche » a voté pour.

 

L'UMP, défenseur de la croissance capitaliste, qu'elle soit verte ou pas d'ailleurs, peu importe pourvu que le capital exulte, était dans son jardin et on ne peut que remarquer une fois de plus qu'ils vont favoriser l'industrie capitaliste, qu'ils vont maquiller de « bio » pour mieux faire passer la pillule.

 

Les socialos de plus en plus incompétents, farouches promoteurs du fumiste développement durable ne pouvaient faire autre chose que d'emboiter le pas aux capitalistes rois du libre échange et des marchés, ce qui les classe dans la même catégorie que les amis à Sarkozy. C'est à se demander s'ils savent ce que veut dire écologie hormis pour bien paraître dans les salons et tromper le gogo, ceci avec la bénédiction des écolos bobos de la nébuleuse Europe écologie.

 

La nébuleuse, voilà le cas intéressant, car ces faux-culs se sont abstenus ! Pour nous faire voir la veille d'élection un « hélicolo » tartuffe consommer quelques milliers de litres de carburant pour filmer une planète en décomposition, ils savent faire… Pousser des cris d'orfraie quand on a mis la boite de conserve dans la mauvaise poubelle, ils savent faire…Par contre, quand il s'agit de s'attaquer aux vrais problèmes, raison de plus lorsqu'ils ne sont pas médiatisés ou plus simplement médiatiques, et qu'ils peuvent être des freins à la fumeuses croissance verte, là, il n'y a plus personne. Car surtout, ce qu'ils oublient de dire c'est qu'ils ne sont pas anticapitalistes, anti-productivistes surtout, ou du moins lorsqu'ils abordent le sujet du bout des lèvres ; enfumage puisque c'est pour ne pas paraître trop en retard avec les vrais écologistes qui eux le sont car éradiquer le capitalisme est un concept incontournable pour sauver la planète. Dans d'autres temps nous aurions cité Coluche qui avait un mot très adapté à ces personnages et leurs agissements, nous ne le citerons pas, nous dirons plus poliment : des baratineurs électoralistes s'adaptant aux contextes qui les arrangent, et menteurs de surcroît ! On comprend mieux le rapproche qui pourrait se faire avec le PS, on va assembler les tartufes, ça nous promet un spectacle peu ragoûtant qui va cependant encore tromper le naïf….

 

Par contre, nous devons remercier les élus de « Limousin, terre de gauche » d'avoir voté pour cette motion qui, de plus, proposait une réflexion très intéressante en évoquant un engagement sur la maitrise du foncier. Il y aurait d'ailleurs beaucoup à faire sur ce sujet dans le milieu agricole, ne serait-ce que pour l'obédience discutable des Chambres d'agriculture ou de la SAFER (Société d'Aménagement Foncier et d'Etablissement Rural), pour ne citer que ces deux instances.

 

On peut faire une petite remarque, pas anodine dans sur le fond, quant aurait-il été si Limousin, terre de Gauche était rentré dans l'exécutif avec le PS ?

 

Nonobstant, comme il y a des élus particulièrement intelligents dans ce mouvement, ils auraient voté contre le projet et pour la motion, nous en sommes persuadé, mais la position aurait été probablement plus difficile à soutenir, donc la situation actuelle totalement indépendante du PS favorise bien la liberté d'expression sans arrière pensée. Cela aurait sans doute aussi posé la même interrogation si « Tous ensemble, la Gauche vraiment ! » des Pays de Loire avait eu suffisamment de voix pour s'accoquiner avec le PS au second tour, puisque Notre-Dame-des Landes, enjeux écologique et sociétal considérable, eut été un problème difficilement surmontable et une ambiguïté lors de la cohabitation.

 

Bref, des hommes sensés ont pris la bonne décision en soutenant la motion dont ils étaient aussi les instigateurs. L'espoir est qu'ils servent d'exemples et que nous soyons vraiment vigilants sur cette lancée pour que l'ultralibéralisme débridé -avec son corolaire le productivisme capitaliste pour lequel les exploiteurs veulent absolument s'accaparer de tout pour continuer à nous faire faire croire que l'on pourra indéfiniment produire de l'énergie sans détruite la planète- soit combattu sans concession !!!.

 

Voir la motion sur le site : www.terredegauche.fr


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« Réforme »

des retraites : l’escroquerie à la démographie

 

par Arlette Laguiller, Lutte Ouvrière

mardi 20 avril 2010


L’argumentation de tous ceux qui proclament qu’il serait nécessaire de réformer les retraites, c’est à dire de la quasi totalité des hommes politiques de la bourgeoisie, droite et gauche confondues, des économistes et des commentateurs qui leur emboîtent le pas, se veut de bon sens : l’allongement de la durée de la vie imposerait une telle réforme. Mais c’est une escroquerie, car s’il est vrai que le nombre d’actifs a diminué, le problème n’est pas là.

Si les caisses de retraite sont menacées de déficit, la raison essentielle ne réside pas dans l’augmentation à venir du nombre des retraités, mais dans la diminution des rentrées destinées à alimenter ces caisses de retraite. Une diminution qui ne cesse de s’aggraver depuis près de quarante ans, et qui se détériore encore plus vite depuis l’explosion de la crise financière en 2007.

 

Pour maintenir ses profits, le patronat a réduit depuis des années les effectifs des entreprises, faisant produire autant, voire plus, par moins de travailleurs. Les plans de licenciements, les fermetures d’entreprises, se sont multipliés, entraînant ces dernières années une augmentation massive du chômage. Et celle-ci est devenue une nouvelle arme aux mains des patrons pour refuser toute augmentation des salaires, en prétendant que ceux qui ont la chance d’avoir un emploi devraient s’estimer heureux.

 

La stagnation des salaires des travailleurs qui ont gardé leur emploi (c’est-à-dire leur diminution de fait si l’on tient compte de l’inflation), les pertes salariales de la plupart de ceux qui ont retrouvé un travail, les maigres allocations de chômage de ceux qui y ont droit, la misérable aumône du RSA, sans compter le nombre grandissant de ceux qui ne sont plus indemnisés, de ceux qui essaient de survivre en courant de « petit boulot » en « petit boulot », ou avec des temps partiels imposés, tout cela explique les difficultés prévues pour l’avenir des caisses de retraite.

 

Or, qui est responsable des bas salaires, si ce n’est le patronat ? Qui est responsable des licenciements et du chômage, si ce n’est ce même patronat ? Qui est responsable de la généralisation de ces emplois qui obligent à vivre avec quelques centaines d’euros par mois, sinon le patronat et le gouvernement à son service ? La démographie n’est pour rien là-dedans. Et la justice la plus élémentaire voudrait que ce soient les responsables de cet état de fait, les industriels et les banquiers, dont les profits sont florissants malgré la crise, qui supportent les frais de cette situation.

 

Mais l’État, le gouvernement, sont au service de ces industriels et de ces banquiers. Et les seuls qu’ils envisagent de faire payer, ce sont les travailleurs.

 

Le camp des gens qui nous gouvernent, c’est celui du patronat. On en a encore eu un exemple quand, le 13 avril, Peugeot-Citroën, qui avait pourtant reçu des millions d’euros de dons du gouvernement, sans compter des milliards d’euros de prêts, prétendument destinés à « défendre l’emploi », a annoncé la fermeture de son site de Melun-Sénart. Décision aussitôt entérinée par le gouvernement, sous le fallacieux prétexte qu’il ne s’agissait pas d’un site de production.

 

Mais les travailleurs auraient tort de compter sur une hypothétique victoire de la gauche aux prochaines élections pour s’opposer aux attaques que le gouvernement peaufine contre les retraites. Aucun gouvernement de gauche n’a remis en cause les décisions qui avaient été prises par la droite contre les retraites. Et il ne le fera pas plus dans l’avenir. Le président d’un « laboratoire d’idées » socialiste, un proche de Strauss-Kahn, formule ainsi sa position sur le problème des retraites : « Il va falloir demander des efforts à quelqu’un : les retraités ou les actifs » ! Mais ce prétendu socialiste n’imagine même pas de demander des efforts aux industriels et aux banquiers responsables de la situation.

 

« Sauver le régime des retraites » comme ils disent, en garantissant à chacun la possibilité de partir à soixante ans, avec un montant décent, il n’y a qu’une lutte déterminée des travailleurs, de l’ensemble des travailleurs, qui pourra l’imposer.

 

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Social-démocratie et collaboration de classes

par Mohamed BELAALI

« Dans tous ces écrits, je ne me qualifie jamais de social-démocrate, mais de communiste. Pour Marx, comme pour moi, il est absolument impossible d’employer une expression aussi élastique pour désigner notre conception propre » (*)
F. Engels

 

Didier Migaud et Michel Charasse ont été nommés par Sarkozy, l’un premier président de la Cour des comptes, l’autre au Conseil constitutionnel. L’un est député socialiste, l’autre est un ancien ministre et ami de Mitterrand. Mais Sarkozy a recruté également Michel Rocard pour effectuer plusieurs missions, entre autres, pour réfléchir au grand emprunt national et servir d’ambassadeur de France chargé des négociations internationales relatives aux pôles Arctique et Antarctique. Jack Lang, lui, a été envoyé à Cuba comme émissaire spécial du président et en Corée du Nord pour « mission d’information ». Eric Besson, qui a quitté Ségolène Royal et le PS juste après les résultats du premier tour des présidentielles de 2007, est nommé d’abord Secrétaire d’État avant de devenir Ministre de l’immigration. Martin Hirsch était confortablement installé dans son fauteuil de Haut Commissaire aux Solidarités Actives et à la Jeunesse avant de quitter le gouvernement le 22 mars 2010. Jean-Marie Bockel occupe le poste de secrétaire d’État auprès de la ministre de la Justice et des libertés. Bernard Kouchner, ministre des gouvernements socialistes de Michel Rocard à Lionel Jospin, travaille aujourd’hui pour Sarkozy en tant que ministre des Affaires étrangères et européennes. Le cas de Dominique Strauss-kahn est plus délicat et moins flagrant. Sarkozy n’avait, si l’on peut dire, que soutenu activement sa candidature à la présidence du Fonds Monétaire International (FMI). Il ne s’agit là que de la personnification d’une collaboration de classes d’un courant politique ancien, celui de la social-démocratie.

 

Ces hommes qui se déclarent toujours de « gauche » occupent des postes de ministres, de secrétaires d’État, de présidents ou membres d’institutions importantes pour aider Sarkozy à appliquer une politique entièrement au service des classes dominantes. Répudier et renier ses propres principes politiques est devenu une habitude chez les socio-démocrates. Et ce renoncement se fait naturellement sans état d’âme et sans scrupule. Il est difficile de distinguer sérieusement aujourd’hui un dirigeant social-démocrate d’un dirigeant de droite, tellement leurs idées et leurs pratiques politiques se confondent. Privatisations, destruction des services publics, précarisation et « flexibilisation » de l’emploi, baisse des charges pour les entreprises, cadeaux fiscaux accordés aux plus riches, réduction des dépenses publiques, mépris des couches populaires et soumission au patronat sont quelques aspects de leur gestion commune du libéralisme. Leur vénération du marché et du profit les rend insensibles et indifférents aux injustices, aux inégalités et à l’irrationalité du capitalisme qui produit en même temps richesses pour une minorité et misère pour la majorité de la population. La guerre reste pour eux , comme pour la bourgeoisie, l’un des moyens qu’ils utilisent au niveau international pour régler les conflits.

 

Les socio-démocrates ont depuis longtemps renoncé à vouloir changer le monde. Ils se sentent plus à l’aise, tellement le mot révolution leur fait peur, dans la gestion de la brutalité et de la barbarie du capitalisme qu’ils considèrent comme un système naturel et donc inéluctable.

 

Déjà en 1891, après la chute de Bismarck, les socio-démocrates allemands ont abandonné leur programme révolutionnaire contre un programme de réformes démocratiques. Depuis, les socio-démocrates au pouvoir en Europe, avec des différences de degré et non d’essence, n’ont cessé de mener des politiques de collaboration de classes.

 

En 1914 ils ont voté, au Reichstag, les crédits de la guerre impérialiste avec ces termes : « Nous n’abandonnerons pas la patrie à l’heure du danger ». Avec ce vote, les dirigeants socio-démocrates allemands ont contribué à déclencher l’une des plus meurtrières guerre de l’histoire : 9 millions de morts ! La Section Française de l’Internationale Ouvrière (SFIO) se rallie, elle aussi, à l’effort de guerre et à « l’Union sacrée » juste après l’assassinat de Jean Jaurès en juillet 1914 ! Socio-démocrates et classes dominantes sont ainsi unis pour mener ensemble cette terrible guerre.

 

Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, figures emblématiques de la classe ouvrière allemande, sont assassinés en 1919 sur ordre de la social-démocratie.

 

Ces évolutions ont brisé l’unité du mouvement socialiste. En France, le congrès de Tours de 1920 a consacré la rupture entre les révolutionnaires et les réformateurs (socio-démocrates) qui ont gardé le nom de la SFIO jusqu’à la fin des années soixante avec la création du parti socialiste. Et on va taire par pudeur les positions honteuses de la social-démocratie concernant la colonisation.

 

Aujourd’hui, cette collaboration de classe est encore plus flagrante ; elle est même revendiquée et assumée : « Les différences entre la droite et la gauche sont obsolètes » disait T. Blair (1). La « troisième voie » n’a t-elle pas été présentée justement comme le dépassement de la gauche et de la droite ?

 

Subjugués par le marché et la mondialisation capitaliste, les socio-démocrates anglais vont jusqu’à emprunter à M Thatcher ses convictions politiques et économiques. Le Labour party est devenu le New Labour pour mieux marquer leur adhésion au néolibéralisme. Cette thatcherisation du parti travailliste a été facilitée, entre autres, par la défaite des mineurs anglais qui avaient mené un combat héroïque contre Thatcher et l’État britannique en déclenchant l’une des plus dures et des plus longues grèves (1984/1985) de l’histoire de la classe ouvrière anglaise. Les lois conservatrices anti-syndicales n’ont pas été remises en cause par Blair lorsqu’il est arrivé au pouvoir en 1997. L’Employment Act de 2002 ne cherchait, au contraire, qu’à étouffer les revendications des salariés et développer le partenariat (partnership) c’est-à-dire la paix sociale entre travailleurs et patrons.

 

La politique étrangère menée par la social-démocratie anglaise et son avatar la troisième voie, est surtout marquée par l’alignement inconditionnel sur les États-Unis. La guerre en Irak, qui a fait près de deux millions de morts, est un exemple éloquent de cette coopération étroite entre les républicains américains et les socio-démocrates anglais. Blair n’était-il pas d’ailleurs le meilleur soutien de Bush dans cette boucherie irakienne ? L’autre allié de T. Blair n’est que le social-démocrate allemand Gerhard Schröder. La collaboration de classes passe cette fois non pas par la troisième voie, mais par « le nouveau centre » !

 

De 1998 à 2005, Schröder a mené des politiques économiques et sociales en faveur du patronat que même le gouvernement Kohl ne pouvait réaliser. Le marché du travail a été flexibilisé et précarisé par les réformes de l’Agenda 2010 et les lois Hartz (2003/2005). Les indemnités chômage ne sont versées que sur 12 mois seulement au lieu de 32 auparavant. Les chômeurs de longue durée, qui sont tenus d’accepter n’importe quelle offre d’emploi, ne reçoivent qu’une allocation minimale de 350 euros mensuel. Les pensions de retraite ont été diminuées etc. Schröder a ainsi précarisé et paupérisé l’ouvrier allemand. Par contre, il a fortement baissé les impôts pour les plus riches. Ainsi le taux marginal d’imposition est passé de 53 à 42 %.

 

En 2005, la collaboration de classe s’est concrétisée par la formation de la « grande coalition » formée du SPD et de l’Union chrétienne-démocrate CDU-CSU. Là encore, il est difficile de distinguer le SPD des partis bourgeois avec lesquels il gouverne. Il est devenu au fil du temps, par sa politique antisociale, un instrument efficace au service de la bourgeoisie allemande.

 

Le SPD, comme les Verts d’ailleurs, a engagé la Bundeswehr (l’armée allemande) dans la guerre au Kosovo et en Afghanistan. C’est cette même armée qui est responsable du massacre de Kunduz en 2009 qui a coûté la vie à 142 personnes dont de nombreux civils. En France, le Parti socialiste (PS) ne fait pas exception à cette complicité de classes chère aux socio-démocrates européens. Si des politiques en faveur des classes dominantes ont été menées dès 1983, c’est surtout le gouvernement Jospin (1997-2002) qui s’est le plus éloigné des classes populaires. Jospin ne disait-il pas lui-même « mon programme n’est pas socialiste » ? Son gouvernement s’est illustré effectivement par un nombre impressionnant de privatisations et d’ouvertures de capital d’entreprises publiques : France Télécom, Air France, EADS, Crédit lyonnais, Thomson Multimédia, GAN, CIC, Crédit Foncier de France (CFF), Caisse nationale de prévoyance (CNP) etc. etc. En terme de recettes liées à ces privatisations, Jospin a fait mieux que ses deux prédécesseurs de droite Juppé et Balladur réunis ! Les conséquences de cette vente massive au privé sont désastreuses pour les salariés et les citoyens usagers des services publics : suppressions de postes par milliers, restructuration et dégradation de la qualité du service rendu. Le « new management », introduit dans ces entreprises privatisées notamment à France Télécom, a poussé nombre de salariés au suicide.

 

Dominique Strauss Kahn et Laurent Fabius, deux ministres du gouvernement Jospin, ont adopté des mesures fiscales très avantageuses en faveur des stocks options. Laurent Fabius a également mené une politique fiscale très favorable pour les entreprises et les classes aisées. Par contre lorsqu’il s’agit des intérêts des ouvriers, le gouvernement Jospin semble indifférent. Son dynamisme et son volontarisme à servir le patronat n’a d’égal que son impuissance à défendre les ouvriers :« l’État ne peut pas tout » déclarait Jospin lorsque Michelin avait annoncé le licenciement de 7500 salariés !

 

Sarkozy prépare en ce moment un plan pour venir à bout de ce qui reste encore du régime de retraite par répartition. Pour lui faciliter la tâche, François Hollande expliquait le 28 mars 2010 « qu’il faut sans doute allonger la durée des cotisations ». Martine Aubry disait-elle autre chose lorsqu’elle a déclaré, avant de se rétracter, « je pense qu’on doit aller, qu’on va aller très certainement, vers 61 ou 62 ans » ?

 

Cette collaboration interne de classe, se prolonge également sur le plan externe. La guerre impérialiste en Yougoslavie était menée, main dans la main, par Chirac et Jospin derrière l’OTAN.

 

Dans un communiqué conjoint du 24 mars 1999, on apprend que « le président de la République, en accord avec le gouvernement, a décidé la participation des forces françaises aux actions militaires, devenues inévitables, qui vont être engagées dans le cadre de l’Alliance atlantique » (2). Le 23 mars c’est à dire le jour même où les attaques aériennes contre la Yougoslavie furent décidées, Jospin déclarait à l’ Assemblée nationale « la France est déterminée à prendre toute sa part à l’action militaire devenue inévitable ». Même détermination, même collaboration de classe et même soumission à l’impérialisme américain !

 

« Les armes vont parler » disait François Mitterrand pour annoncer la première guerre du Golfe en 1991. Lorsqu’il s’agit de défendre ses intérêts, la bourgeoisie ne recule devant aucun moyen y compris le plus abject, la guerre. Et elle n’éprouve aucune difficulté à entraîner dans son sillage la social-démocratie.

 

Au sud de l’Europe, les socio-démocrates se distinguent, eux, par un zèle particulier à servir les classes dominantes. Ainsi le Pasok (parti socialiste grec) et le Parti socialiste portugais, tous les deux au pouvoir, ont décidé avec la complicité de leurs parlements et contre leurs populations, des plans d’austérité dirigés contre les classes populaires : gèle des salaires et des retraites, hausse de la TVA payée essentiellement par les pauvres, privatisations massives (au Portugal), suppressions ou réductions de certains acquis sociaux, réductions des dépenses publiques etc. (3). Au moment où le capitalisme connaît une crise profonde, ces partis socialistes au pouvoir tentent par tous les moyens de le sauver ! Étrange socialisme que celui de la social-démocratie !

 

En Espagne l’âge de départ à la retraite a été repoussé. José Luis Zapatero, socialiste lui aussi, a condamné ainsi les salariés espagnols à travailler jusqu’à l’âge de 67 ans ! Le premier ministre espagnol a également apporté son soutien(avec d’autres socialistes européens) à la candidature de José Manuel Barroso à la présidence de la Commission européenne. Non seulement l’ancien premier ministre portugais est à la tête de l’une des institutions les plus libérales, qui a détruit tout ce que des générations entières ont construit comme progrès social en Europe, mais il est aussi l’organisateur du sommet (aux Açores portugaises avec George W. Bush, Tony Blair et José Maria Aznar), où fut décidée la guerre en Irak.

 

Aujourd’hui, plus qu’hier encore, la social-démocratie est très éloignée des intérêts des classes populaires. Au pouvoir, elle déploie un zèle singulier pour servir les riches et les puissants. S’il lui arrive de jeter quelques miettes aux dominés, c’est pour mieux cacher sa vraie nature et se présenter comme une alternative aux représentants des dominants. Elle a une lourde responsabilité dans l’étouffement des mouvements sociaux et elle est toujours prompte à participer aux guerres impérialistes. En un mot, elle est, à l’intérieur comme à l’extérieur, au service de la classe dominante. Il est peut-être temps de songer à construire une alternative en dehors de ce courant politique qui constitue un véritable obstacle au changement et au dépassement du capitalisme.

 

Mohamed Belaali, in Le Grand Soir 16 avril 2010

 

(*) F. Engels, préface à la brochure du Volksstaat de 1871-1875. Marx, Engels « La social-démocratie allemande ». 10/18, 1975, page 7.

 

(1) Cité par Philippe Marlière :http://www.cahiersdusocialisme.org/...

(2) Communiqué des autorités françaises, le 24 mars 1999, Documents d’actualité internationale, 1999, no 9, p 342 http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/IM...

(3) http://www.lemonde.fr/europe/articl.... Pour le Portugal voir Le Monde du 27 mars 2010

 

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Quand le lobby des pesticides empêche la commercialisation de produits naturels

 

 

Par Sophie Chapelle in Basta ! 14 avril 2010

 

Insecticides naturels ou fertilisants bio s’échangent sans problème ailleurs en Europe. Pas en France. Se procurer un tel produit pour entretenir son potager ou protéger son champ y est puni par la loi. Le purin d’ortie ou l’huile de neem sont considérés comme des produits toxiques au même titre qu’un pesticide de synthèse. Qu’importe, particuliers et paysans pratiquent la désobéissance civile.

 

 

L’annonce avait fait sourciller les multinationales de l’agro-business comme Syngenta, Bayer ou BASF. En septembre 2008, Michel Barnier, alors ministre de l’Agriculture et de la Pêche, présente le plan « Ecophyto 2018 » en Conseil des ministres. S’inscrivant dans la suite du Grenelle de l’environnement, ce plan vise à réduire de 50 % l’usage des pesticides, en 10 ans « si possible ». « C’est un nouveau modèle agricole français qui se construit », s’enthousiasmait à l’époque Michel Barnier.

Un an et demi plus tard, les impasses réglementaires continuent de se dresser devant les agriculteurs, arboriculteurs et jardiniers en quête d’alternative aux pesticides. « Nous avons l’impression que les services de la protection des végétaux s’inquiètent beaucoup plus des préparations naturelles peu préoccupantes que des produits chimiques et toxiques qui peuvent être cancérigènes », s’indigne Jean Sabench, responsable de la commission pesticides à la Confédération paysanne.

 

« L’industrie a gagné »

 

« Préparations naturelles peu préoccupantes » ? Ce terme est issu de la Loi sur l’eau et désigne les préparations à base de composant naturel comme la prêle, l’ortie, la fougère, l’argile, le vinaigre blanc ou le petit lait. Utilisées pour renforcer la capacité des plantes, ces préparations prennent la forme d’extrait fermenté, de décoction, d’infusion ou de macération. Le purin d’ortie en est devenu l’emblème quand, fin 2005, la Loi d’orientation agricole contraint ces produits à subir les mêmes tests, contrôles et procédures que les produits « phytopharmaceutiques » – un qualificatif juridique appliqué aux pesticides chimiques – en vue d’obtenir une autorisation de mise sur le marché national.

 

En 2006, la mobilisation des associations permet d’amender la loi. Les préparations naturelles pourront bénéficier d’une procédure simplifiée. Mais le décret du ministère de l’Agriculture publié en juin 2009 continue d’exiger l’inscription sur la liste européenne des produits « phytopharmaceutiques ». « Au dernier moment, l’industrie a gagné car l’administration a mis une contrainte supplémentaire inadmissible », explique Jean Sabench. Problème pour les structures de l’agriculture bio : les études exigées avant la commercialisation sont excessivement coûteuses. « Le ministère de l’Environnement voulait nous aider à financer les études. Quand ils ont vu le nombre de préparations et le coût global ils nous ont dit qu’ils n’avaient pas les moyens de le faire », raconte l’agriculteur de la conf’.

 

Désobéissance civile

 

Producteur de fruits bio dans la Loire, Jean-Luc Juthier assure ne pas pouvoir vivre de son travail sans ces produits-là. « En agriculture biologique, on connait certaines impasses techniques avec le puceron ou le ver de la cerise par exemple. Nous avons donc décidé de continuer à utiliser ces préparations dans la transparence avec les services de l’État et nos organismes certificateurs. C’est en quelque sorte de la désobéissance civile. » Une situation difficilement tenable sur le long terme. « Il y a eu un contrôle chez un revendeur d’huile de neem (utilisée comme insecticide bio), commente Guy Kastler de l’Association pour la promotion des produits naturels peu préoccupants. L’administration lui a demandé de le détruire comme un déchet industriel toxique alors que depuis des siècles les populations indiennes utilisent les graines et les feuilles de cet arbre comme cosmétique ou vermifuge pour les enfants. » Le 3 avril dernier à Saint-Chamond (Loire), des agriculteurs, jardiniers, élus et consommateurs ont décidé de poser le problème sur la place publique en épandant symboliquement de l’huile de neem sur les plantes.

 

Pour les défenseurs des préparations naturelles peu préoccupantes, cet acharnement juridique trouve sa source dans le procès autour de l’huile de neem. En 1995, l’Office européen des brevets accorde à une entreprise américaine, W.R. Grace, un brevet sur les vertus fongicides de cette huile. Immédiatement, une procédure d’opposition est entamée par une coalition internationale comprenant notamment la Fédération internationale de l’agriculture biologique. Les opposants démontrent que le pouvoir fongicide de l’huile de neem est une connaissance ancienne et répandue chez les agriculteurs indiens et ne peut donc constituer une invention. Au terme d’une longue bataille juridique et technique, l’Office européen revient finalement sur sa décision en mai 2000 et confirme l’annulation du brevet en 2005. « Depuis ce procès, il y a une fixation sur l’huile de neem », assure Guy Kastler. « Tout le monde peut faire du purin d’ortie ou broyer du neem et faire de l’huile. Cela relève du domaine public, poursuit Jean Sabench. Mais pendant les discussions au ministère de l’Agriculture, nous nous sommes heurtés à l’industrie des pesticides, qui a continuellement pratiqué une opposition frontale. »

 

L’exception française

 

Première consommatrice de pesticides en Europe, la France continue aujourd’hui de classer les préparations naturelles dans les « phytopharmaceutiques ». D’autres pays européens, soumis aux mêmes directives et règlements, reconnaissent et classent ces préparations dans une catégorie à part. En Allemagne par exemple, les substances de base acceptées par le règlement européen bio n’ont pas besoin d’être inscrites sur la liste européenne. Plus de 400 préparations sont ainsi commercialisées dans ce pays. «  En Espagne, il suffit de vérifier que les préparations naturelles sont peu toxiques et efficaces et l’on peut faire l’inscription à peu de frais, explique Jean Sabench. Nous réclamons une réglementation qui soit également logique en France. »

 

Les associations, syndicats et collectivités locales mobilisées demandent l’adoption en France d’un amendement à la loi Grenelle 2 affirmant que les préparations naturelles peu préoccupantes ne sont pas des pesticides et permettant leur commercialisation et leur utilisation effectives. Dans les ministères, les lobbies s’agitent. Arriveront-ils une fois de plus à imposer leur morbide point de vue ?


Sophie Chapelle

 

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Privilèges

Les retraites dorées des seigneurs du capitalisme

 

Par Ivan du Roy in Basta ! 15 avril 2010

 

Une centaine de grands patrons d’entreprises cotées en Bourse bénéficient d’un précieux régime de retraite complémentaire, les fameuses "retraites chapeaux". Grâce à elles et pour parer à une baisse de leur rémunération, ils seront à l’abri du moindre besoin pour leurs vieux jours. Car c’est en millions d’euros que les prestations faiblement soumises à l’impôt leur sont versées. Une injustice qui rime avec folie des grandeurs, à l’heure où le droit à la retraite du plus grand nombre est remis en cause.

 

 

Pas question d’augmenter les cotisations patronales pour financer le régime des retraites. Cela handicaperait la compétitivité des entreprises, dixit la patronne du Medef, Laurence Parisot. Les grandes entreprises cotées en bourse ne se privent pourtant pas de provisionner des dizaines de millions d’euros pour financer de faramineuses retraites complémentaires à leurs dirigeants, ces « retraites chapeaux » qui défraient régulièrement la chronique. Comme si malgré leurs salaires souvent excessifs, leurs stock-options, et leurs parachutes dorés, les PDG à la retraite risquaient de galérer, tel un smicard qui voit sa pension baisser irrémédiablement.

 

La « retraite chapeau », c’est un régime de retraite complémentaire qu’une grande entreprise offre à ses dirigeants pour compléter le régime de base. C’est le Conseil d’administration qui en fixe les modalités et les conditions d’obtention. Exemple : un dirigeant de la World Company perçoit un salaire annuel d’un million d’euros. Lors de son départ en retraite à 60 ans, et même si son ancienneté ne dépasse pas quelques années, son entreprise lui assure un taux de remplacement de sa rémunération (salaire, primes, jetons de présence…) de 50%. Elle lui versera donc directement une rente qui viendra largement compléter, à hauteur de 500.000 euros par an, les pensions versées par la Sécurité sociale et la caisse de retraite des cadres (celles-ci sont soumises à un plafond). Et ce, jusqu’à son décès. Comme vous allez le constater, la réalité dépasse allègrement cette modeste fiction.

 

400 fois le minimum vieillesse

 

Selon l’Autorité des marchés financiers, une centaine de dirigeants d’entreprises cotées (CAC 40 et SBF 120) bénéficient en France de ce régime très spécial. Dans notre tableau ci-dessous, nous avons regroupé les montants des retraites chapeaux versées à 24 dirigeants de grandes entreprises. Ces informations sont publiques mais dispersées dans les volumineux bilans financiers des grands groupes, divulguées ici ou là, au gré des révélations sur les faramineuses rémunérations des patrons, par un article dans la presse économique ou dans des blogs juridiques et financiers. Chaque année, ces 24 dirigeants reçoivent ensemble près de 30 millions d’euros en pension retraite !

 

Dirigeant Societe date de depart de l’entreprise Pension retraite annuelle Equivalence en minimum vieillesse
Owen-Jones Lindsay L’Oreal 2006 3,4 millions 400
Zacharias Antoine Vinci 2006 2,2 millions 259
Landau Igor Aventis 2005 1,8 million 211
Fourtou Jean-Rene Aventis 2002 1,6 million 188
Dehecq Jean-Fran ois Sanofi-Aventis En fonction 1,6 million 188
de Royere Edouard Air Liquide 1995 1,6 million 188
Beffa Jean-Louis Saint-Gobain En fonction 1,5 million 176
Forgeard Noel EADS 2007 1,2 million 141
Bernard Daniel (1) Carrefour 2005 1,2 million 141
Fourtou Jean-Rene (2) Vivendi 2005 1,2 million 141
Pauget George Credit agricole En fonction 1,13 million 133
Proglio Henri Veolia 2009 1 million 117
Schweitzer Louis Renault 2005 1 million 117
Collomb Bertrand Lafarge 2003 1 million 117
Joly Alain Air Liquide 2001 1 million 117
Potier Benoit Air Liquide En fonction 1 million 117
Morin Thierry Valeo 2009 880000 94
Pebereau Michel BNP-Paribas 2003 800000 94
Bouton Daniel Societe Generale 2008 730000 86
Folz Jean-Martin Peugeot Citroen 2007 630000 74
Weinberg Serge PPR 2005 600000 70
Richard Pierre Dexia 2008 583000 68
de Pouzilhac Alain Havas 2005 137500 16
Gazet du Chatelier Christian Solendi 2007 130000 15
en euros / par an
Retraite moyenne tout regime 15500
Minimum vieillesse 8500

 

© Basta !

 

(1) La Justice a annulé fin 2008 la provision d’environ 30 millions d’euros destinée à la retraite chapeau de Daniel Bernard.

(2) Jean-René Fourtou a renoncé en 2005 à sa seconde retraite chapeau octroyée par le Conseil d’administration de Vivendi.

 


 

Lindsay Owen-Jones, l’ancien PDG de L’Oréal, reçoit ainsi une pension annuelle de 3,4 millions d’euros. Soit 400 fois le minimum vieillesse ! Deuxième sur le podium de ces retraites qu’on ne peut même plus qualifier de dorées, l’ancien PDG de Vinci, Antoine Zacharias touche 2,2 millions d’euros. Il est talonné par Igor Landau et Jean-René Fourtou, tous les deux anciens dirigeants d’Aventis. L’argument patronal pour justifier ces mégas pensions est toujours le même : il faut « fidéliser » les dirigeants en intégrant ces retraites chapeaux dans leurs contrats et les protéger d’une chute brutale de revenus lors de leur départ en retraite. Cette justification ne tient pas un instant lorsqu’on connaît les différentes et colossales rémunérations de ces dirigeants en activité. La moyenne de la rémunération brute globale des patrons du CAC 40 atteignait avant la crise 2,2 millions d’euros annuels (chiffres de 2006). Et ce n’est qu’une moyenne.

 

Rente à vie

 

Pendant les dix années qui ont précédé sa retraite, la rémunération d’Antoine Zacharias, champion des stock-options, s’est ainsi élevée au total à 250 millions d’euros. En lui assurant une retraite conséquente, on ne peut que saluer la charitable initiative de Vinci pour éviter l’indigence à son ancien PDG. Sans sa retraite chapeau, celui-ci aurait sans doute été obligé d’hypothéquer son pavillon de banlieue pour errer de centres d’hébergements en hôtels meublés tout en pratiquant la mendicité. Sa généreuse pension le protègera de ces désagréments. Mais qu’en est-il des 90.000 autres salariés du groupe de BTP dont le salaire mensuel moyen est de 2.750 euros ? Le misérable régime général, c’est bon pour la plèbe !

 

« L’ex PDG d’Airbus a également réussi à négocier une retraite ’’chapeau’’ de pas moins de 100.000 euros par mois. Avec à peine plus de 60 ans, il peut ainsi espérer amasser une rente cumulée de 30 millions d’euros sur les 25 prochaines années. Si ce chiffre de 100.000 euros par mois a été par la suite démenti par l’interessé, ce dernier n’a pas infirmé l’information du versement par Airbus d’une retraite chapeau conséquente », observe, en octobre 2007, Le Figaro à propos de Noël Forgeard qui a laissé, comme chacun sait, Airbus (EADS) dans une situation loin d’être admirable.

 

Des provisions par millions

 

Pour financer les retraites chapeaux de ces hauts dirigeants, les grandes entreprises provisionnent des sommes considérables : 40 millions à Vinci, 32,9 millions à la Société générale, 28,6 millions à BNP Paribas, 13 millions à Veolia pour la retraite chapeau du seul Henri Proglio (quand il prendra sa retraite après son passage à EDF), entre 8 et 11 millions au groupe PPR (Fnac, Conforama, Gucci…) pour Serge Weinberg, 3 millions à Solendi, une entreprise qui gère le « 1% logement »…

 

Bizarrement, on n’entend pas Laurence Parisot monter au créneau pour défendre la « compétitivité » des entreprises menacées par les retraites chapeaux. Pourtant, ces provisions représentent un pourcentage non négligeable de la trésorerie : 5% du bénéfice net 2010 de la Société Générale, 2,2% du bénéfice net 2010 de Veolia dans le cas d’Henri Proglio. Et calculées sur l’espérance de vie moyenne après 60 ans, ces provisions devront être ré-alimentées si un ex-PDG vit plus vieux que prévu. Et ce, quelle que soit la situation financière de l’entreprise dans 10, 20 ou 30 ans. Une garantie durable dont ne bénéficient pas la grande majorité des salariés.

 

Le cas Daniel Bernard, ancien PDG de Carrefour, demeure emblématique. Lors de son départ en 2005, les actionnaires apprennent qu’il va bénéficier à ses 60 ans d’une retraite complémentaire annuelle de 1,243 million d’euros par an, correspondant à 40% de sa dernière rémunération. « Compte tenu d’une espérance de vie moyenne de 85 ans, cela représentait donc la coquette somme de 31 millions d’euros. Outre cette confortable retraite, Daniel Bernard avait obtenu le versement d’une clause de non-concurrence, équivalent à trois années pleines de salaires, soit 9,4 millions d’euros », précise Le Nouvel Observateur. Soit près de 40 millions… Manque de chance, trop pressé de profiter de sa rente viagère, Daniel Bernard s’en va à 58 ans. La nouvelle direction de Carrefour conteste la retraite chapeau devant la Justice. La pension sera finalement annulée en appel fin 2008. Rassurez-vous, privé de ses droits à la retraite, le malheureux Daniel Bernard a su rebondir : il a pris la présidence d’une chaîne de bricolage britannique Kingfisher (Castorama…), est administrateur d’Alcatel (100.000 euros en 2009 pour participer aux réunions) et de Capgemini.

 

Trois ans de cotisation : 1,2 million de pension

 

Autre cas insolite : celui de Jean-René Fourtou. Il figure deux fois dans notre tableau, et ce n’est pas une erreur ! Car les retraites chapeaux peuvent se cumuler. Aventis s’est engagé à lui verser une pension de 1,6 million d’euros après son départ en 2002. Puis Vivendi Universal, dont il est PDG de 2002 à 2005, lui promet, pour à peine trois années de labeur, une retraite complémentaire de 1,2 million [1]. Dans un magnifique accès de sobriété, l’ancien triple PDG (Rhône-Poulenc, Aventis, Vivendi) renonce à toucher sa seconde retraite complémentaire. « Je considère que celle que je touche comme ancien président d’Aventis est suffisante », déclare-t-il, en 2005, devant l’assemblée générale des actionnaires, craignant d’être éclaboussé par le scandale de la retraite chapeau de son collègue de Carrefour. Quelle délicate attention ! Il reste cependant Président du Conseil de surveillance de la multinationale et touche à ce titre une rémunération d’un million d’euros annuel. Et après Aventis, Vivendi lui assure un bien-être minimum pour plusieurs générations : « Au total, en trente mois, il avait virtuellement amassé 27 millions d’euros au moment de son départ, essentiellement en stock-options (son dernier salaire s’élevait à 3,4 millions d’euros). De quoi goûter paisiblement sa semi-retraite de président du conseil de surveillance (un million d’euros par an) », rappelle le quotidienLes Echos.

 

La discrète multinationale Air Liquide, fournisseur de gaz « rares » (hydrogène, azote…) pour l’industrie, est aussi particulièrement généreuse avec ses anciens dirigeants. Son président d’honneur, Édouard de Royère, empoche chaque année une modeste pension de retraite équivalente à 188 allocations de solidarité aux personnes âgées (minimum vieillesse). Édouard de Royère est également membre du Conseil d’administration du groupe financier Fimalac, propriétaire à 60% du groupe Fitch et de son agence de notation financière du même nom (Fitch Rating). Celle-là même qui, avec les agences Moody’s et Standard & Poors, évalue les États en fonction de leurs dettes publiques. C’est elle qui a récemment abaissé la note de la Grèce, précipitant le pays dans la crise… et l’obligeant à affaiblir son système de protection sociale, dont son régime de retraite. C’est, entre autre, pour éviter un tel sort, que le gouvernement Sarkozy accélère la remise en cause de l’assurance vieillesse. Remise en cause qui, bien évidemment, ne concerne pas les retraites chapeau.

 

Vous frisez l’exaspération ? Ce n’est pas terminé. Les montants provisionnés par les entreprises pour financer ces retraites chapeaux sont très faiblement imposés. Les contributions de l’entreprise ne sont pas soumises aux cotisations sociales, ni à la CSG ou à la CRDS. Elles n’alimentent donc pas les caisses de retraite. Jusqu’à fin 2009, elles étaient imposées entre 6% et 12%. Quant aux pensions versées aux dirigeants, elles étaient taxées à 8%. Considérées comme une rente viagère, elles bénéficient d’un abattement de 10% pour le calcul de l’impôt sur le revenu. Le Premier ministre François Fillon a annoncé en avril 2009 qu’il taxerait les retraites chapeaux « de façon confiscatoire ». En 2010, la taxation de ces provisions a été doublée (entre 12% et 24%) et une contribution de 30% est mise en place pour les rentes dépassant huit fois le plafond de la Sécurité sociale, soit au-delà de 276.960 euros annuels. On reste très loin d’une mesure confiscatoire. À l’aune de la réforme des retraites, ces mégas privilèges ne sont, pour l’instant, pas menacés. La baisse des pensions du retraité moyen – qui touche 1.288 euros par mois [2] – est, elle, déjà programmée. Vous avez dit inégalités ?

 

Ivan du Roy

 

Notes

 

[1] Montant cité dans le rapport parlementaire du député Philippe Houillon sur les rémunérations des dirigeants, juillet 2009.

 

[2] Selon le Conseil d’orientation des retraites

 

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"Vie de merde, bouffe de merde, corps de pauvres"

 

À chaque fois que je rentre dans la banlieue où j'ai grandi, dans le neuf-un, je suis frappé par plusieurs choses: (1) tout est bien propre avec des fleurs partout malgré les voitures qui brûlent, (2) les zones commerciales à l’américaine (des magasins/entrepôts construits à la va-vite autour d’un parking) remplacent les dernières forêts, (3) on voit que les gens ont de moins en moins d’argent et les supermarchés ont supprimé les produits les plus luxueux au profit des gammes premier prix, (4) la laideur commerciale et l’indigence des publicités omniprésentes sont d’une violence extrême et (5) il y a plein de gens vraiment très gros partout. Plus que gros. Carrément obèses, en fait.

 

Il y a quatre ans, j’avais été mixer mon premier disque à Detroit. Là-bas, la laideur structurelle de la ville et l’obésité des gens faisaient partie de l’exotisme. Mais chez moi, dans le neuf-un, la violence de cette pauvreté culturelle et visuelle mélangée à l’épidémie d’obésité m’a énormément choqué. Je ruminais ma déception quand je suis tombé sur plusieurs livres et articles sur la nourriture, l’obésité, les classes sociales et la révolution verte. Comme d’habitude, il faut savoir séparer le bon grain de l’ivraie, même si ce n’est pas facile. 

 

Une des théories en vogue dans le Nord de l’Europe est que l’obésité est une maladie mentale. Ce serait une sorte d’anorexie à l’envers, mixée à des comportements d’addiction, de faiblesse morale et de dérèglements comportementaux. Au lieu de laisser les laboratoires nous mener en bateau et nous concocter des pilules magiques qui font maigrir sans aucun effet secondaire, les médecins et psychologues se voient en grands prêtres du contrôle de soi, à mettre en place des thérapies pour empêcher les gens de se bâfrer comme des cochons.

 

Un truc de paresseux

 

C’est vrai que je me sens mal à l’aise quand je vois à Amsterdam ces touristes américaines obèses qui se remplissent de mégamenus XL de frites, de hamburgers et de wraps (contenant au moins une demi-feuille de laitue) mais qui font une crise d’asthme si la serveuse leur sert un coca normal au lieu du coca light qu’elles ont demandé.

 

Voir des obèses manger trop, c’est presque aussi insoutenable que ces publicités pour les fondations de protection des animaux où ils vous montrent des chiots malheureux dans des cages. Il y a quelque chose d’obscène dans ce gavage d’obèses.

 

Cependant, même si on a envie de crier que ces Américains sont obèses parce qu’ils sont paresseux et gourmands, je me demande s’il y a là une explication valable. Car qui connaît les États-Unis sait que plus on est pauvre, plus on est soit super maigre, soit super gros. Les corps des Américains signent leur appartenance à une classe sociale, bien avant leur accent ou leurs vêtements. Les riches ont des corps athlétiques et des dents parfaites, les pauvres n’ont ni l’un ni l'autre, et la classe moyenne essaye de limiter les dégâts pour ne pas trop ressembler aux pauvres.

 

Quand on sait à quel point la méritocratie américaine est un mythe, et que la richesse comme la pauvreté sont avant tout hérités, on se dit qu’il doit y avoir autre chose que la volonté personnelle qui fait que les riches sont beaux et les pauvres sont moches. Donc l’idée que les gros le sont parce qu’ils sont paresseux, aussi évident que cela paraisse, ça me paraît quand même très douteux.

Les psy ont beau essayer de nous vendre leur thérapie anti-morfales, je n’y crois pas.

 

 

Un truc de classe

 

Un des bouquins essentiels de la décennie dont j’ai déjà parlé dans la Revue n°10 de Minorités est The Spirit Level, Why More Equal Societies Almost Always Do Better de Richard Wilkinson et Kate Picket. On y découvre un lien statistique direct entre les maladies et les inégalités. Pour résumer rapidement, plus une société est inégale, plus les gens sont gros, dépressifs et violents. Plus une société est égalitaire, plus ses membres contrôlent leur propre vie : moins de criminalité, moins de violences, moins d’adolescentes enceintes, moins de viols, moins d’obésité, moins de maladies, moins d’extrême-droite...

 

Notre couple de sociologues anglais avoue cependant ne pas pouvoir vraiment expliquer dans les détails comment cela est possible: tout montre que les inégalités sont un facteur de stress individuel et collectif qui a des conséquences dramatiques, mais ils ne parviennent pas vraiment à mettre la main sur des articles scientifiques qui expliqueraient pourquoi vivre dans une société inégalitaire produit de l’obésité.

 

Finalement, je suis tombé sur un article de chercheurs, repris ensuite dans Slate, qui ont réussi à démontrer quelque chose de vraiment intéressant: l’obésité n’a pas de lien direct prouvable avec la quantité de nourriture ingérée, et elle n’est pas la cause de toutes les maladies en général associées à un important surpoids. L’obésité est en fait un symptôme d’empoisonnement alimentaire.

 

Pour résumer, le corps humain se protège de la nourriture de merde en stockant les éléments qu’il ne sait pas dégrader ou transformer à l’extérieur du corps, dans la couche de gras externe. Plus on mange de la merde, plus on se retrouve à dégouliner de gras sur le ventre, les seins et les fesses. Et puis, au bout d’un dizaine d’années, quand le corps n’arrive plus à se défendre et n’arrive plus à stocker toutes ces horreurs dans le gras externe, les organes internes sont touchés, et les maladies associées à l’obésité se font sentir.

 

 

Nation malbouffe

 

Dans Fast Food Nation, un livre très bien fait que j’avais dévoré en une traite, Eric Schlosser explique comment l’industrialisation de l’alimentation américaine est allée de pair avec une économie de bas salaires, d’un prolétariat ultra mobile et corvéable à merci, et la construction d’une Amérique inégalitaire où les infrastructures payées par tous sont au service des intérêts de quelques industriels.

 

Il raconte l’exploitation des adolescents par les chaînes d’alimentation rapide, l’indigence des contrôles d’hygiène, la très très mauvaise qualité des ingrédients utilisés par l’industrie alimentaire, la cruauté envers les animaux et les travailleurs sans papiers (dont les restes peuvent se mélanger dans votre hamburger), mais aussi le mensonge généralisé. 

 

Le premier mensonge est celui de la composition des produits vendus: gras de très mauvaise qualité, graisses trans (désormais interdites dans certains États ou villes), bas morceaux, additifs en tous genre. Le plus frappant est celui de l’odeur et du goût: pour cacher que nous bouffons littéralement de la merde, la viande est dotée d’un parfum « viande bien saisie sur le barbeque», les frites pré-cuites sont parfumées aux bonnes-frites-qui-n’existent-plus, la mayonnaise est parfumée au fromage et la bouillie de restes de poulets passés à la centrifugeuse pour augmenter la quantité d’eau est, elle aussi, parfumée au poulet.

 

Quand à l’umami, ce cinquième goût découvert par les Japonais, celui qui nous fait adorer le poulet frit ou la viande bien saisie, il ne doit rien aux ingrédients ou à la cuisson: il vient d’additifs chimiques destinés à tromper votre palais.

 

Non seulement on nous vend de la merde dans des jolis emballages, mais on trompe notre instinct et notre odorat. 

 

Une histoire qui traîne beaucoup sur le net et dans les journaux est celle de cette américaine qui a laissé traîner dehors un Happy Meal™, ce menu concocté avec amour par McDonald pour les enfants, juste pour voir. Ignoré par les champignons, les bactéries et les insectes, il n’avait pas bougé un an après. Si même les bactéries et les champignons n’en viennent pas à bout, et que les mouches (qui ne sont pas connues pour être de fines bouches) s’en désintéressent, comment peut-on imaginer que notre corps puisse le dégrader pour y trouver les éléments dont il a besoin? Je sais que ça a refroidi beaucoup de parents autour de moi qui ont lu cette histoire.

 

 

Empoisonnement collectif planifié

 

Il suffit de se promener dans n’importe quel supermarché américain, néerlandais ou britannique pour réaliser à quel point la bouffe industrielle domine: il est presque impossible de se concocter un repas avec des produits non transformés exempts d’additifs destinés à tromper vos sens. Manger sainement demande des ressources pécuniaires et organisationnelles que les pauvres ne peuvent pas se permettre. 

 

Cette évolution, on la retrouve désormais dans ma banlieue d’origine: les magasins de primeurs ont fermé depuis longtemps, remplacés par des boutiques télécom, les supermarchés font de plus en plus de place pour les plats préparés par l’industrie alimentaire (avec des marges très intéressantes) au détriment des produits frais non transformés (dont la marge est bien moindre). Vendre un poireau à quelques dizaines de centimes pour faire une soupe rapporte énormément moins que vendre un litre de soupe à plusieurs euros, surtout quand elle consiste surtout en de l’amidon, des exhausteurs de goût, des gras de mauvaise qualité et du sel.

 

Tout à coup, les statistiques des sociologues commencent à faire sens: les sociétés inégalitaires (États-Unis et Royaume-Uni en tête) sont celles où la pauvreté est la plus violente, mais aussi où l’industrie alimentaire a le plus développé d’alimentation à bas prix pour satisfaire les besoins caloriques des plus pauvres. Car leur revenu disponible y est aussi bien moindre que dans les société plus égalitaires.

 

Les pays européens qui suivent cette pente facile de l’inégalité sont aussi ceux qui sont les plus touchés par l’industrialisation de l’alimentation, réponse économique à la baisse des salaires réels et la violence organisationnelle qui est exercée sur les familles. Dans une société où les gens n’ont plus beaucoup l’occasion de manger ensemble parce qu’on leur demande d’être flexibles tout en les payant moins, la malbouffe industrielle est une réponse normale.

 

 

Manger bouger point FR

 

Alors quand je vois ces campagnes gouvernementales « manger bouger » après des publicités pour de la malbouffe à la télé, je commence à voir rouge. On laisse les classes moyennes se paupériser, on transforme leurs villes en centres commerciaux vulgaires uniquement accessibles en voiture où la seule nourriture possible est de la merde parfumée, et on nous dit qu’il faut bouger sinon on va tous être gros.

 

Maintenant qu’on sait que nos corps deviennent obèses parce qu’on nous fait ingérer des produits toxiques, et qu’on mange de la merde car c’est l’organisation optimale si on veut maximiser les profits de quelques uns tout en maintenant les salaires  des autres aussi bas que possible sans que les gens aient faim, ça ne vous fait pas tout drôle d’entendre dire partout que si vous bougiez un peu votre cul vous seriez moins gros?

 

Ce qui m’énerve encore plus, c’est qu’on sait désormais que le modèle américain de développement est une catastrophe: une nature à bout de souffle, des villes laides où l’on vit mal, des classes moyennes paupérisées qui sont obligées de vivre à crédit parce que travailler ne nourrit plus son homme, et un quasi-monopole de l’alimentation industrielle qui a conduit à une obésité pandémique et une morbidité inconnue jusque là, même chez les enfants.

 

Donc on sait. Mais rien n’est fait, on continue comme ça.

 

Tout va bien, le pays se modernise. Vous reprendrez bien un peu notre merde parfumée?

 

Mais n'oubliez pas de vous bouger le cul, bande de gros paresseux.

 

Laurent Chambon

par Laurent Chambon - Dimanche 04 avril 2010

Laurent Chambon est docteur en sciences politiques, spécialiste des minorités en politique et dans les médias, il a siégé pour le Parti travailliste à Amsterdam Oud-Zuid de 2006 à 2010, est chercheur à l'Université de Poitiers pour le projet MinorityMedia et est co-fondateur de Minorités.

 

 

 

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A quoi devons-nous faire face ?

 

"Face à un antisémite, je suis juif.

Face à un stalinien, je suis trotskiste.

Face à une armée, je suis fusillé pour l'exemple.

Face à Tsahal, je suis palestinien.

Face à Sarkozy, je suis pêcheur au Guilvinec.

Face à Castro, je suis homo.

Face à la CIA, je suis guevariste.

Face à Poutine, je suis tchétchène.

Face à l'OTAN, je suis afghan.

Face au pape, je suis capote.

Face aux Pinochet, je suis Victor Jara.

Face aux curés, je suis athée.

Face à la société machiste, je suis féministe.

Face à l'optimisme, je suis sceptique.

Face à la fatalité, je suis optimiste.

Face à la pluie, je suis gouttière.

Face à l'avenir, je suis suranné.

Face à l'autorité, je suis rebelle.

Face aux institutions, je suis Marcos.

Face aux marchés financiers, je suis alter.

Face au Grenelle, je suis radical-écolo.

Face à la bourgeoisie, je suis hors-classe.

Face à la condition humaine, je suis Malraux.

Face à la pub, je suis décroissant.

Face à la beauté, je suis tribun.

Face à l'éternité, je suis étoile filante.

Face au raciste, je suis sans-papiers.

Face à la mort, je suis déicide.

Face à l'écriture, je suis poids-plume.

Face au commerce, je suis gratuit.

Face aux certitudes, je suis affligé.

Face au capitalisme, je suis abolitionniste.

Face aux conventions, je suis dissident.

Face à la vieillesse, je suis poupon.

Face à la jeunesse, je suis subordonné.

Face à la vertu, je suis Robespierre.

Face à la vanité, je suis escarbille.

Face aux vérités, je suis conditionnel.

Face aux souvenirs, je suis infécond.

Face au terrorisme d'Etat, je suis Rouillan.

Face à la propriété, je suis vol."

 

 

Par Velveth, in Mediapart

 

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Commentaires : 4
  • #1

    De la Panouse Vivien (mercredi, 05 mai 2010 11:16)

    Camarade, " Face au pape, je suis capote" est une réduction qui sert le capitalisme.







  • #2

    Michel (mercredi, 05 mai 2010 18:05)


    En quoi cela sert-il le capitalisme, Camarade ??

    Ce sont des sentences, des "raccourcis" certes, mais qui parlent. A mon sens, bien sûr.

    Dans ce cas précis, c'est une antinomie "provocante" pour le papisme...

    On pourrait faire un développement pour chacune de ces sentences, mais c'est un autre sujet !

  • #3

    De la Panouse Vivien (samedi, 08 mai 2010 18:26)

    Vous écrivez :

    "Face à un antisémite, je suis juif". Là c'est OK : les antisémites sont contre les juifs etc...C'est donc clairement être du côté de la victime.
    " Face à un stalinien, je suis trotskiste". Là c'est OK : le trotskisme est le bon côté de l'ex-socialisme soviétique, le stalinisme son mauvais côté.
    "Face à une armée, je suis fusillé pour l'exemple." Encore OK : on a tranché la vie d'un mec parce qu'il a commis une faute miltaire, ce n'est pas bien.
    "Face à Tsahal, je suis palestinien.". Toujours d'accord : la peur de disparaître sous le nombre et sous la haine conduit les Israéliens à oppresser les Palestiniens. Et il ne faut pas être du côté des oppresseurs.
    Mais "Face au pape, je suis capote", non : trop de gens bien en place et pratiquant de sales affaires ont intérêt à ce que l'Eglise s'occupe seulement de problèmes de sexe (comme Benoît XVI l'a fait dans son voyage en Afrique ) ou de questions internes (du genre de l'ouverture en direction des intégristes). Ce qu'ils redoutent, c'est qu'elle critique l'injustice et le pouvoir de l'argent. Mais si de votre côté il y a l'équation "pape=anti-capote", alors...





  • #4

    Michel (dimanche, 09 mai 2010 01:45)


    @ Vivien :

    Merci pour le message.

    Précision : je ne suis pas l'auteur de ce texte !

    Comme je le disais précédemment, ce sont des sentences et donc c'est réducteur. Bien entendu qu'il ne faut pas réduire le pape à la "capote"... je suis anticlérical et je ne pense pas que l'oligarchie catholique romaine critique le pouvoir de l'argent : celle-ci a toujours été du côté du pouvoir contre les peuples. Je ne stigmatise pas les individus (prêtres ou autres) qui, eux, ont pu faire des choses positives tout au long de l'histoire...

Scores élevés

du FN :

une surprise ?

 

Les résultats du 1er tour des élections régionales l’avaient déjà montré: l’extrême droite, et en premier lieu le Front National, a obtenu des résultats significatifs. Avec 12% des suffrages au niveau national, celui-ci reste solidement ancré dans le paysage politique, malgré l’émergence de listes concurrentes en grande partie issues de ses propres rangs (comme le Parti de la France de Carl Lang). Si des listes comme Alsace d’abord (4, 98%) et la Ligue du Sud en région Provence-Alpes-Côte-D’azur (2, 69%), portées notamment par les Identitaires qui confirment leur implantation dans certaines régions, obtiennent des scores non négligeables, le FN conserve néanmoins son statut de premier parti d’extrême-droite.

 

Avec respectivement 20, 29% des voix en PACA, 18, 31% dans le Nord-Pas-de-Calais et 14, 01% en Rhône-Alpes, les trois principales figures du FN que sont Jean-Marie Le Pen, sa fille Marine, et Bruno Gollnisch, réalisent des scores importants, avec des moyens financiers et des capacités militantes pourtant nettement plus faibles que dans les années 90. En s’emparant de la question sociale, Marine Le Pen a confirmé son implantation dans une région considérée comme un bastion historique de la gauche (elle finit 2ème dans le Pas-de-Calais), et a ainsi marqué des points dans la bataille pour la succession à la tête du FN, malgré le bon score de son rival Bruno Gollnisch.

 

Le second tour n’a fait que confirmer ces (bons) résultats: non seulement le recul de l’abstention par rapport au premier tour (de 53, 6 à 48, 9%) n’a pas désavantagé le FN, mais celui-ci progresse même nettement partout où il s’est maintenu (jusqu’à 26, 5% dans le Vaucluse et 24, 4% dans le Pas-de-Calais). Il obtient ainsi une moyenne de près de 18% des voix ainsi qu’un total de 118 conseillers régionaux. Si il perd des voix par rapport aux régionales de 2004, il améliore ses scores dans une bonne partie des régions où il s’est maintenu, notamment dans le Nord-Pas-de-Calais.

 

Le fait que le FN soit non seulement en capacité de se maintenir au second tour dans 12 régions, mais aussi d’améliorer ses scores au second, a fait mentir ceux qui, y compris à gauche, prétendaient au lendemain de l’élection de Nicolas Sarkozy que le FN était un parti moribond. Qui peut s’en étonner? Si la stratégie du candidat à la présidentielle Sarkozy, qui avait repris une bonne partie des thèmes de campagne «traditionnels» du FN avait porté ses fruits en 2007 (en «siphonnant» une partie de l’électorat du FN), sa politique sécuritaire, anti-sociale et raciste n’a fait que renforcer les idées de l’extrême droite, qui a su profiter de l’incapacité du «président du pouvoir d’achat» à apporter des réponses à la crise.

 

Pour détourner la colère des couches populaires victimes de la crise économique et sociale provoquée par sa propre politique, Sarkozy et l’UMP ont renforcé un peu plus un climat de racisme et de stigmatisation des musulmans, amplifié notamment lors du débat sur «l’identité nationale» mené par Eric Besson, responsable l’année dernière encore de l’expulsion de 30000 étrangers. Les petites phrases sur les «Auvergnats», sur des candidats comme Ali Soumaré (que le candidat UMP du Val d’Oise disait avoir confondu avec «un joueur de l’équipe réserve du PSG»), le projet de loi sur la Burqa, mais aussi les petites phrases d’un Georges Frêche (réélu avec plus de 54% des suffrages dans le Languedoc-Roussillon) ne peuvent que légitimer un peu plus les idées de l’extrême-droite et donner confiance à ses militants les plus radicaux, qui depuis quelques mois multiplient les actes racistes ou les agressions contre des militants du mouvement social…

 

Le NPA, tout en continuant à mener une politique anti-raciste, de solidarité entre les travailleurs et entre les peuples contre la politique de Sarkozy et du patronat, appelle à la reprise de mobilisations unitaires face à une extrême-droite de «retour» sur la scène électorale et face à sa frange la plus radicale.

 

NPA 26/03/2010

 

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Dictature de la finance

Les Etats européens livrent leurs populations aux spéculateurs


Par Nadia Djabali 16 mars 2010 in Basta !

 

On les croyait temporairement stigmatisés suite à leur responsabilité dans la crise financière. Loin de faire profil bas, les marchés financiers repartent à l’assaut de ce qui reste du « modèle social européen ». Objectif : faire payer les populations en menant une offensive sans précédent contre les salaires, les services publics et les droits sociaux, avec la complicité des gouvernements. Si la Grèce est aujourd’hui dans le collimateur, tous les pays européens sont concernés.

 

Photo : Répression des manifestations contre le plan d’austérité, Athènes,

5 mars 2010 (droits réservés)

 

Le 27 janvier 2010, l’état grec lève sans difficulté 8 milliards d’euro d’emprunt sur les marchés financiers. La demande pour ces obligations était cinq fois plus importante que l’offre proposée. Le 4 mars, la Grèce réussit à nouveau à emprunter 5 milliards d’euros. « Preuve qu’en dépit de la conjoncture extrêmement néfaste, l’économie grecque reste forte », déclare-t-on au ministère des Finances à Athènes. Ces deux épisodes laissent perplexes compte tenu de la kyrielle de déclarations alarmistes sur la possible faillite des finances publiques de la péninsule hellénique.

 

Fonds spéculatifs, Hedge Funds et banques d’affaires joueraient-ils à la spéculation, tout en sachant qu’un État ne peut pas faire faillite et que les contribuables passeront tôt ou tard au guichet pour éponger les dettes ? Ne serait-ce pas là une opportunité politique pour donner un sérieux tour de vis à l’État « providence » en le démantelant encore plus ? Jean-Claude Trichet, président de la Banque centrale européenne et Jean-Claude Juncker, président de l’Eurogroupe, ont complimenté Athènes pour les efforts de rigueur déployés par le gouvernement social-démocrate de Georges Papandréou. Selon Jean-Claude Trichet, le gel des salaires et celui des retraites sont des mesures « convaincantes » pour réduire un déficit estimé à 30 milliards d’euros. Avec une question : qui doit payer la crise ? Les populations ou les acteurs des marchés financiers ?

 

Hausse des prix, baisse des salaires et chômage de 18%

 

Beaucoup moins convaincue par ces mesures, la population grecque craint de payer le plan de rigueur par une longue récession. « Ces mesures sont cruelles, injustes et partiales », s’indigne Stathis Anestis, de la Confédération générale des travailleurs grecs (GSEE). « Les travailleurs ne doivent pas payer seuls la crise par une baisse des salaires et la remise en cause d’acquis sociaux. Le pays subit une attaque sans précédent qui ne concerne pas seulement la Grèce, mais aussi d’autres pays visant à la suppression des droits sociaux. » Pourtant, les dirigeants syndicaux continuent à soutenir le gouvernement Papandréou tout en subissant une pression très forte de leur base pour qu’ils s’opposent aux mesures de rigueur. Les grèves de 24 heures proposées par les deux principales centrales syndicales (GSEE et Adedy) en laissent plus d’un dubitatifs. Le 3 mars, un rassemblement devant le Parlement a rapidement dégénéré. Yannis Panagopoulos, dirigeant de la GSEE, a été molesté par des jeunes manifestants et a dû être évacué alors qu’il entamait son discours.

 

Le Parlement grec votait, en procédure d’urgence, un texte intitulé « Mesures d’urgence pour faire face à la crise financière ». Objectif : regagner la crédibilité des marchés en économisant 4,8 milliards d’euros en 2010. Outre le gel des pensions de retraite des fonctionnaires et des salaires du public comme du privé, les 13ème et 14ème mois versés aux fonctionnaires seront amputés de 30% et 60%. La TVA passe de 19 à 21%, les taxes sur l’alcool augmentent de 20%, le prix des cigarettes de 63%. Le prix de l’essence monte de 8 centimes au litre, et le diesel de 3 centimes, alors qu’un mois plus tôt le prix des carburants avait déjà augmenté de 25 centimes. Et ce n’est pas fini : « De nouvelles solutions devront être envisagées en 2011 et 2012 », prévient le Finlandais Olli Rehn, commissaire européen aux Affaires économiques et monétaires. « Le renforcement des restrictions budgétaires va briser toute reprise de la consommation et de l’activité, commente Agnès Benassy-Quéré directrice du CEPII (Centre d’études prospectives et d’informations internationales), au moment où le taux de chômage pourrait atteindre 18% suite à l’expiration des programmes d’emplois publics financés par l’Union européenne. »

 

Où est passée la solidarité européenne ?

 

L’électrochoc subi par la population grecque ne comporte aucune contrepartie. Ni le FMI (Fonds monétaire international), ni les États européens n’ont prêté de l’argent. Ces derniers y sont contraints par le traité de Maastricht : celui-ci prévoit une clause qui interdit à un État membre de répondre des engagements financiers d’un autre. Le 15 mars à Bruxelles, les ministres des Finances de l’Eurogroupe (de la zone euro) sont tombés d’accord. Des prêts bilatéraux d’un montant de 20 à 25 milliards d’euros pourraient être consentis à la Grèce en cas de besoin. « Mais nous pensons que la question ne se posera pas » a d’ores et déjà annoncé Jean-Claude Juncker, président de l’Eurogroupe et Premier ministre du Luxembourg. Aucun calendrier, aucun montant, aucun taux d’intérêt n’est rendu public. Jean-Claude Juncker a évoqué des taux élevés afin d’ « inciter fortement » la Grèce à retourner au plus vite vers les marchés financiers pour trouver de l’argent. Les 11 millions de Grecs apprécieront cette grande solidarité. Cette solution « dont n’aurait pas besoin la Grèce » devra néanmoins être avalisée par les dirigeants européens lors d’un prochain sommet, sans doute les 25 et 26 mars.

 

Grande absente du dispositif : la Banque centrale européenne (BCE). Cette dernière a le droit de prêter de l’argent aux banques privées, mais ses statuts l’empêchent d’acheter directement des obligations d’État. « On a aujourd’hui cette chose absolument inouïe que, quand vous vous appelez la République française, vous devez payer 3,4% ou 3,5% d’intérêts alors que si vous vous appelez BNP-Paribas, vous allez payer 0,5% », s’insurge l’économiste Jacques Sapir, « le fait que la BCE n’ait pas aligné les taux auxquels les État peuvent emprunter sur les taux auxquels elle prête aux banques, c’est aujourd’hui scandaleux. »

 

Cette situation illustre également les choix politiques qui ont présidé à la construction européenne : mettre à la disposition des banques privées un véritable marché européen de la dette publique. Car la BCE peut en revanche racheter à des banques les obligations d’Etat qu’elles détiennent, à condition qu’elles soient bien notées. « C’est l’acquisition directe de titres souverains par la BCE qui est interdite. Mais pas l’acquisition tout court. Celle-ci n’est pas seulement possible : elle est quotidienne », écrit Frédéric Lordon. « Les titres de la dette publique, abondamment détenus par les banques, sont l’un des instruments privilégiés de leur refinancement auprès de la banque centrale. Et pour cause : quoi qu’on daube à leur sujet, ils demeurent les plus sûrs ». Parmi les institutions financières qui ont spéculé sur la dette grecque, on trouve les américains Goldman Sachs ou JP Morgan, et en Europe, BNP-Paribas ou la Kommertzbank. Selon la banque des règlements internationaux, les banques françaises détiendraient 75,4 milliards de dollars d’obligations grecques.

 

Les agences de notation contre-attaquent

 

La crise grecque a été déclenchée après la décision de deux agences de notations (Fitch et Standard & Poor) de dégrader la note de la dette grecque en décembre 2009. « Attention, la Grèce ne pourra faire face à ses échéances de remboursement » : tel est le message envoyé aux marchés. Cette décision est amplifiée par l’annonce concomitante de la BCE de renforcer ses critères de rachat de titres, sous-entendant qu’elle refuserait les obligations helléniques. Parallèlement, la valeur des « CDS » - des titres financiers qui assurent un créancier en cas de défaillance de l’emprunteur (l’Etat grec en l’occurrence) - adossés à la dette grecque s’envole. Rappelons que ces mêmes agences de notation et CDS avaient été montrés du doigt pour leur rôle dans la crise lors des sommets du G20 à Washington en 2008 puis à Londres en 2009. Que s’est-il passé depuis pour les réglementer ? Absolument rien.

 

La Grèce est par ailleurs loin d’être le seul État confronté à des déficits élevés. Vingt-trois des vingt-sept pays de l’UE sont sous le coup d’une procédure pour déficit excessif. Devant une telle déroute, on peut s’interroger sur les règles édictées par le traité de Maastricht. « Les objectifs de 3% du PIB pour le déficit et de 60% du PIB pour la dette n’ont aucun fondement économique », assènent François Denord et Antoine Schwartz [1], « ils expriment une conception libérale de l’action publique. Celle qui prône un État respectueux du principe d’équilibre budgétaire, solvable, pouvant se présenter auprès des investisseurs et des marchés. »

 

Il faut dire que la crise des subprimes est passée par là. Les États ont assuré à travers l’argent des contribuables la survie de la finance mondiale. Après avoir injecté des centaines de milliards de dollars dans le système financier, les moyens publics se sont raréfiés à mesure que les marchés reprenaient du poil de la bête. Ceux-là même qui ont été sauvés par les États les menacent aujourd’hui en utilisant l’argent qu’États et banques centrales leur ont prêté à des taux historiquement bas. « Ils ont commencé par l’Islande, l’Ukraine et la Hongrie et montent en gamme avec la Grèce, explique l’économiste Julia Cagé dans une note publiée par la fondation Terra Nova, avec en perspective demain, l’Espagne, le Portugal, l’Italie et le Japon. »

 

Mesures draconiennes en Irlande, résistance en Islande

 

En Irlande, la situation n’est pas fameuse. Après avoir voté des économies budgétaires de 3 milliards d’euros en 2009, le gouvernement a mis en place un plan d’économie de 4 milliards pour 2010. La somme est colossale pour un pays de 4,5 millions d’habitants. L’État irlandais prévoit ainsi d’économiser 1 milliard en réduisant les salaires dans la fonction publique, 760 millions dans les dépenses sociales et 2 milliards dans les dépenses de fonctionnement et d’investissement. Ces mesures draconiennes seront inévitablement accompagnée d’une hausse du chômage, de la baisse des recettes fiscales et, par voie de conséquence, de l’aggravation des déficits publics.

 

Les Islandais ne s’y sont pas trompés. Le 6 mars, ils ont massivement rejeté par voie de référendum une loi qui prévoyait que l’Islande rembourse 3,8 milliards d’euros au Royaume-Uni et aux Pays-bas pour indemniser les clients fortunés britanniques et néerlandais de la banque islandaise Icesave qui avaient perdu leurs avoirs lors de la crise financière. « Ce vote du peuple islandais prend une signification particulière alors que le peuple grec essaie de résister à la violente purge que le gouvernement grec et l’Union européenne veulent lui imposer pour, là aussi, lui faire payer le prix d’une crise dont il n’est nullement responsable. Une même politique d’austérité drastique touche, ou va toucher, tous les pays européens », prévient l’Union syndicale Solidaires le 8 mars.

 

Budgets sociaux dans le collimateur

 

Le lendemain, l’agence Fitch menace le Royaume-Uni, la France et l’Espagne de dégrader leur note si ces pays ne prennent pas des mesures de réduction de déficit « plus crédibles ». Le message est clair : ce ne sont pas les Etats qui régulent la finance mais celle-ci qui fixe les grandes orientations de leurs politiques budgétaires. Pour la France, qui a décidé de lever sur les marchés les 35 milliards du « grand emprunt », une telle mesure serait lourde de conséquences. Paris a déjà émis 8,1 milliards d’euros d’obligations. Il reste près de 27 milliards à récupérer. Une dégradation de la note augmenterait le taux d’intérêt et creuserait le montant de la dette à rembourser par les contribuables.

 

Pourtant, depuis près d’une décennie, la France fait de gros efforts pour plaire à l’orthodoxie des marchés. La révision générale des politiques publiques (RGPP) prévoit d’ici 2012, le non remplacement de 160 000 fonctionnaires et l’économie de 7,7 milliards d’euros. Le 11 mars dernier, l’Insee a publié le résultat d’une étude démontrant que 360 000 emplois avaient été détruits en 2009 (600 000 depuis 2008). Dans le cadre de cette économie de pénurie, les dysfonctionnements des services publics se multiplient : de la protection sociale (notamment les Caisses d’allocation familiale) à l’éducation, en passant par les hôpitaux ou le Pôle emploi, la machine s’enraye au détriment des usagers, élèves ou patients. Quant aux chômeurs en fin de droit leur nombre est estimé par le Pôle emploi à un million d’ici la fin 2010, dont 400 000 se retrouveraient sans aucune ressource.

 

Faudra-t-il tailler encore plus dans les budgets sociaux pour satisfaire les marchés ? « Des solutions existent pour sortir du piège de la dette. Mais elles supposent un affrontement avec le patronat et les marchés financiers. Tous les gouvernements européens sont aujourd’hui en train de préparer une politique d’austérité drastique pour faire payer la crise aux salariés et plus largement aux populations, le tout sous le contrôle étroit de la Commission européenne et de la BCE. Il est aujourd’hui grand temps que les salariés européens se mobilisent pour imposer d’autres orientations », souhaite l’Union syndicale Solidaires. La balle est dans le camp du mouvement social et syndical.

 

Nadia Djabali

 

Notes

 

[1] L’Europe sociale n’aura pas lieu, Raisons d’agir, avril 2009

 

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ABUS SEXUELS

Prêtres pédophiles : "une perversion individuelle doublée d'une perversion institutionnelle"


Interview de Christian Terras, rédacteur en chef de la revue catholique critique Golias par Bérénice Rocfort-Giovanni

 

 

Face aux récents scandales de pédophilie en Europe, le Vatican affirme avoir agi avec "rapidité et "détermination". Comment jugez-vous cette ligne de défense ?

- La réaction du Vatican s'explique par l'accumulation d'affaires depuis une quinzaine d'années. Aujourd'hui, le rythme s'accélère. La proportion de cas dévoilés en Europe est sans commune mesure avec ce qui s'est passé aux Etats-Unis. Par conséquent, le Vatican s'arc-boute. Il botte en touche en disant: "c'est pareil dans le reste de la société". Ce sont les prétextes habituels pour ne pas remettre en cause le fonctionnement de l'Eglise. Mais le constat ne suffit plus. Les vagues s'amoncellent et font chavirer la barque de Pierre. En pleine année sacerdotale, ces affaires tombent très mal. Il n'y a pas pire image qu'un prêtre qui salit un enfant. Le Vatican est confronté à une tempête qu'il ne veut pas affronter.

Que faudrait-il alors modifier dans le fonctionnement de l'Eglise catholique pour prévenir les abus sexuels ?


- L'Eglise catholique, de par son idéologie très moralisatrice et dogmatique, n'est plus opérante dans la prise en compte de l'humanité et de la psychologie des hommes et des femmes. Elle maintient dans un carcan les candidats au sacerdoce. Or, une mutation radicale devrait avoir lieu au niveau des personnels permanents, à savoir les prêtres et les évêques. Ils ne devraient plus seulement être recrutés parmi les mâles célibataires. L'Eglise doit aussi revoir sa morale fondée sur la dichotomie bien/mal. Au-delà de la question du célibat, c'est une révolution culturelle qui doit s'engager. Ce changement avait été envisagé avec le Concile Vatican II en 1962, mais il a ensuite été stoppé net en 1968, avec l'encyclique "Humanae vitae", qui interdit notamment la contraception. Ce texte, qui a constitué un véritable séisme, a persuadé l'opinion que l'Eglise était incapable d'engager une réflexion sur la sexualité sans être culpabilisante.

Le célibat des prêtres est régulièrement pointé du doigt. Pensez-vous qu'il soit la cause principale des abus ?

- Le célibat est l'un des éléments qui pousse les prêtres à commettre des actes pédophiles, mais ce n'est pas l'unique explication. De nombreux candidats au sacerdoce présentaient une grande immaturité sur le plan sexuel et camouflaient, inconsciemment, leur pédophilie. On a embarqué ces personnes dans une aventure pour laquelle elles n'étaient pas prêtes.
Pendant des années, l'Eglise a manqué de discernement et a couvert leurs transgressions, en se contentant de déplacer les prêtres pédophiles. La perversion individuelle s'est alors doublée d'une perversion institutionnelle. Le système s'apparente à du crime organisé. La justice a rétabli des repères moraux.

On a du mal à comprendre que l'Eglise catholique, pour laquelle la morale est si importante, couvre de tels abus…

- Tout comme il existe une raison d'Etat, il y a une raison d'Eglise. Elle l'emporte sur le droit des victimes. Pour éviter le face-à-face avec la justice des hommes, l'Eglise préfère s'arc-bouter sur une défense minimaliste. Elle refuse de remettre en cause le système qui a causé et cautionné les abus. Elle balade les familles de victimes.

Comment, dans ce contexte d'omerta, les langues ont-elles pu se délier?

- Un grand nombre de familles catholiques, très pratiquantes, ont été les victimes de prêtres en qui elles avaient une entière confiance. Lorsqu'elles ont demandé des comptes, les évêques se sont contentés de déplacer les personnes incriminées. La prise de conscience des familles a alors été très douloureuse. Dans notre culture de sécularisation, le droit des enfants a émergé. Les parents ont réussi à se détacher de la notion de sacralisation du prêtre et sont rentrés dans une dynamique associative, notamment aux Etats-Unis, dans les années 1990. Les victimes américaines ont ainsi reçu des dédommagements très importants. Ce modèle a fait école en Europe. En France, le procès de l'abbé Bissey, en 2000, a été un électrochoc. Non seulement l'abbé Bissey a écopé de 18 ans de prison, mais la justice a également sanctionné l'autorité hiérarchique, en la personne de l'évêque Pierre Pican. Par solidarité de caste, des évêques ont mis du temps à comprendre cette condamnation. Il a fallu que justice soit rendue pour que l'Eglise prenne peu à peu conscience de la responsabilité institutionnelle. Les évêques signalent désormais de plus en plus les cas de pédophilie.

Qu'a changé l'arrivée de Benoît XVI ?

- Benoît XVI est profondément affecté par ces scandales, car des faits se sont déroulés dans son pays d'origine, l'Allemagne. Son frère, Georg Ratzinger, faisait partie d'une chorale où des membres disent avoir subi des abus. Par ailleurs, l'abbaye d'Ettal fait l'objet d'une enquête pour des actes de pédophilie présumés remontant aux années 70. L'abbaye dépend du diocèse de Munich, dirigée à l'époque par le cardinal Joseph Ratzinger, l'actuel pape. Benoît XVI est donc touché à titre personnel.
D'une manière générale, ce pontificat a radicalisé une orientation très intransigeante en matière de morale et de sexualité. Mais de nombreux chrétiens se détachent désormais de cette vision. Ils ne cautionnent pas les abus et n'hésitent plus à s'exprimer. L'Eglise devient un objet institutionnel comme un autre. Elle est confrontée à un effet boomerang, car souvent les victimes ne parlent que plusieurs années après les faits. Le besoin de vérité est très vivace.

Le pape doit s'adresser prochainement aux catholiques d'Irlande. Qu'attendez-vous de son message ?

- J'ai peur que son discours ne soit qu'un acte de repentance. S'il reste dans un registre purement compassionnel et s'il dédouane l'Eglise, une fois de plus, le Vatican aura raté le rendez-vous avec l'Histoire. Je crains que l'on ne puisse discerner dans les paroles du pape une remise en cause, pourtant nécessaire, de l'institution.

 

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Journal suisse romand anticapitaliste, féministe et écologiste pour le socialisme du 21e siècle
Journal suisse romand anticapitaliste, féministe et écologiste pour le socialisme du 21e siècle



Secret

bancaire:

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

une propagande

mise à nu


Ce que les milieux dirigeants de ce pays essaient d’inscrire dans la tête de chaque habitant·e depuis des décennies, ce que matraque la grande presse quotidiennement, c’est que le secret bancaire est vital pour la place financière helvétique et pour la Suisse dans son ensemble : pour son économie, ses emplois et même son « identité » la plus profonde… En 1931 déjà, le conseiller fédéral Jean-Marie Musy prononçait un discours sur « la question du contrôle des banques » devant un parterre de banquiers suisses réunis pour leur assemblée annuelle : « La fuite de capitaux déposés dans nos banques, qui pourrait être la conséquence de l’institution du contrôle officiel, causerait à notre économie nationale un mal dont le peuple tout entier aurait à souffrir ».

    Cette propagande a continué au cours des années avec une constance redoutable. Pour lui donner un vernis de scientificité, les milieux dirigeants et le patronat bancaire s’appuient sur quelques études menées par des « experts ». Ainsi d’une publication du Professeur lausannois J.-C. Lambelet commanditée par les banques privées genevoises et parue en 2001, qui affirme dans sa conclusion que si le secret bancaire était affecté, cela aurait des « conséquences catastrophiques » pour la Suisse. Le Prof. Lambelet, qui n’a pas froid aux yeux, avance même qu’il faudrait « fermer Genève » en cas de levée du secret bancaire !

    Or, au cours de 2009, les autorités fédérales ont été obligées d’affaiblir le secret bancaire de manière non négligeable, en renonçant à la distinction entre fraude et évasion fiscales. S’en est-il suivi, comme le martelaient en chœur le Conseil fédéral et les milieux bancaires un écroulement de la place financière suisse ? Y a-t-il eu des faillites de banques en cascade et un effondrement de l’économie ? Pire, Genève aurait-elle été rayée de la carte ?

    Non seulement rien de tout cela ne s’est produit, mais en plus, selon le dernier rapport de la Banque nationale suisse, la somme totale des actifs étrangers sous gestion dans les banques suisses en 2009 est restée quasiment stable. Les banquiers privés ont même reçu passablement de nouveaux dépôts (ce qui n’empêche d’ailleurs pas les banques, UBS en premier lieu, de licencier pour accroître leurs marges de bénéfices).

    Car où les riches fraudeurs trouveraient-ils des conditions aussi avantageuses qu’en Suisse ? Quel autre paradis fiscal possède une monnaie aussi puissante et des entreprises de premiers rangs dans des secteurs aussi divers et essentiels que l’agroalimentaire, les technologies informatiques, la pharma, les assurances, l’horlogerie, la cimenterie, l’import-export, l’industrie des machines, etc. En outre, les paradis fiscaux concurrents comme Jersey, Hong-Kong, Singapour ou le Liechtenstein sont aussi sous pression internationale et ne constituent donc guère des alternatives à la Suisse.

    Il faut savoir que la gestion de fortune, si elle engendre de gros bénéfices que se partagent les propriétaires et les dirigeants des banques, ne crée en revanche que peu de postes de travail. Quand on sait qu’un gestionnaire de fortune administre un portefeuille de l’ordre de 200 millions de francs en moyenne, il n’y a pas besoin d’être très doué en économie pour comprendre que les possibilités de création d’emploi sont limitées.

Non seulement toute la propagande autour d’un secret bancaire prétendument vital au pays s’est avérée n’être que du vent, mais il se pourrait bien que la vérité soit à chercher dans l’affirmation opposée : le secret bancaire entraîne des coûts élevés, en particulier pour les salarié·e·s et les gens ordinaires, ceux et celles qui n’ont pas la chance d’être multimillionnaires.


    La principale raison est assez simple à saisir : le secret bancaire offre aux riches résidant en Suisse la possibilité de frauder le fisc du pays. Rappelons que si la distinction entre fraude et évasion est en train d’être supprimée pour les fiscs d’une série de pays, elle ne l’est pas pour le fisc suisse ! Le manque à gagner pour les collectivités publiques se montent à plusieurs milliards par année, une somme que les salarié·e·s doivent doublement payer : par une charge fiscale plus élevée d’un côté et des plans d’austérité, de l’autre.

    De plus, la défense du secret bancaire et d’une place financière axée sur la gestion de fortune a pour corollaire une politique monétaire nuisible aux salariés, car le maintien d’un franc fort pénalise les exportations suisses dans un contexte de crise économique où les licenciements et les mesures de mise au chômage partiel dans l’industrie et les services se comptent par millier.

    Dans ces conditions, il est vraiment incompréhensible que le Parti socialiste et l’Union syndicale suisses ne prennent pas clairement position en faveur de la suppression du secret bancaire en matière fiscale. Le Parti socialiste s’est à ce point rallié à la vision des classes dominantes qu’il ne prend même plus la peine de maintenir la division traditionnelle du travail entre une direction du parti critiquant le secret bancaire et des ministres socialistes au Conseil fédéral le défendant bec et ongles !

    C’est d’autant plus regrettable que, d’un point de vue internationaliste, le secret bancaire contribue à priver les Etats du Tiers-Monde de quelque 5 à 10 milliards de recettes annuelles, somme qui permettrait de créer dans ces pays des centaines de milliers d’emploi. Cette réalité fait du secret bancaire non seulement une nuisance pour les salarié-es vivant en Suisse mais encore un instrument honteux de l’exploitation économique des pays pauvres.

Hadrien Buclin

 

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Merci à Slovar pour cet article
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Economie :

 

Les grandes fortunes des familles du business français !

 

 

Alors, que le Président déplore la désindustrialisation du pays, que le chômage vient d'atteindre la barre symbolique des 10% de la population active et que Christine Lagarde vient de faire des promesses inconsidérées auprès de la Comission Européenne (qui pourraient en cas d'échec nous valoir la pire des cures d'austérité)

Il est réjouissant de constater qu'il existe encore quelques "ménages" et familles qui résistent plutôt bien à la crise !

" Ils sont frères et sœurs, pour d'autres il s'agit d'un père, d'une mère, de leurs enfants ou encore d'une myriade d'oncles et tantes, de cousins plus ou moins éloignés. Leur point commun ? Ils possèdent des pans entiers de l'économie française en étant actionnaires de ces grandes entreprises et en en actionnant leurs manettes. En coulisses ou en occupant les plus hautes fonctions managériales. Découvrez ces puissantes familles du business français" - Ecrit le Journal du Net

L'expression moderne : "Familles du business français" nous rappelle une autre appellation, issue des années 30 : "les deux cent familles"

L'expression "deux cents familles" désignait les deux cents plus gros actionnaires (sur près de 40 000) de la Banque de France pendant l'Entre-deux-guerres. Avant la réforme de 1936, ils constituaient l'Assemblée générale de la Banque de France.

C'est Edouard Daladier, alors Président (Radical) du Conseil qui a lancé le slogan en 1934 : " Deux cents familles sont maîtresses de l'économie française et, en fait, de la politique française. Ce sont des forces qu'un État démocratique ne devrait pas tolérer, que Richelieu n'eût pas tolérées dans le royaume de France. L'influence des deux cents familles pèse sur le système fiscal, sur les transports, sur le crédit. Les deux cents familles placent au pouvoir leurs délégués. Elles interviennent sur l'opinion publique, car elles contrôlent la presse"

Dans La Banque de France au mains des 200 Familles (Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, 1936), Francis Delaisi recensait ces 200 familles, parmi lesquelles :

Famille Caruel de Saint-Martin (Manufacture de Tabacs) - Famille Darblay (Industrie) - Famille Davillier (Banque) - Famille Fould (Banque) - Famille Gradis (Commerce) - Famille Hottinguer (Banque) - Famille Lazard (Banque) - Famille Louis-Dreyfus (Négoce de grains) - Famille Mallet (Banque) - Famille Mirabaud (Banque) - Famille Petiet (Industrie, UCPMI) - Famille Raphaël (Banque) - Famille Robillard (Manufacture de Tabacs) - Famille Rothschild (Banque) - Famille Schlumberger (Industrie) - Famille Schneider (Industrie) - Famille Stern (Banque) - Famille Vernes (Banque) - Famille Wendel (Industrie) - Famille Worms (Banque, Armement naval) - Source Wikipedia

Des noms qui sonnent encore à l'oreille, pour certains ! et dont les héritiers d'aujourd'hui, continuent à engranger quelques bénéfices ....

Mais qui sont aujourd'hui "ces puissantes familles du business français" qui détiennent une grande partie de l'activité économique du pays ?


 

 

Qui sont les puissantes familles de l'économie française ?  ©  JDN
Qui sont les puissantes familles de l'économie française ? © JDN

 

Ces familles qui règnent sur le business français

 

Journal Du Net 3 mars 2010

 

Ils sont  frères et sœurs, pour d'autres il s'agit d'un père, d'une mère, de leurs enfants ou encore d'une myriade d'oncles et tantes, de cousins plus ou moins éloignés.

 

Leur point commun ? Ils possèdent des pans entiers de l'économie française en étant actionnaires de ces grandes entreprises et en en actionnant leurs manettes. En coulisses ou en occupant les plus hautes fonctions managériales.

 

Découvrez ces puissantes familles du business français...

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Comment les logiques marchandes déshumanisent l’hôpital

 

Par Anita Vega, Norma Tellier, in Basta ! 3 mars 2010

 

Redonner goût à la vie pour des patients atteints de longue maladie : depuis trois décennies, des collectifs d’artistes travaillent en ce sens au sein de centres hospitaliers. Ces expériences sont aujourd’hui remises en cause par les logiques comptables et financières. Aux dépens du bien-être des patients et du personnel soignant.

 

Dans le secteur de la santé publique, la rentabilité de l’acte soignant est devenue la grande priorité. Les initiatives qui visent à créer du lien social à hôpital sont de plus en plus difficiles à porter. L’art, la pratique d’une discipline, la médiation artistique et culturelle, l’accueil de compagnies en résidence constituent des expériences concrètes qui améliorent la qualité de vie des patients. Elles sont malheureusement menacées par les logiques marchandes qui envahissent désormais l’hôpital.

 

Lieu de création atypique implanté dans un centre de gérontologie, le cas de la Blanchisserie est révélateur de cette évolution. En 1993, sur invitation du directeur de l’hôpital Charles Foix à Ivry-sur-Seine, des collectifs d’artistes pluridisciplinaires rejoignent le centre de soins pour y investir l’ancienne blanchisserie désaffectée. Depuis ce lieu, ils ont imaginé et mis en œuvre des interventions artistiques auprès des patients et du personnel soignant, dans les espaces de vie et les jardins de l’hôpital : déambulations musicales, ateliers d’art plastique, biennales d’art contemporain, pique-niques bucoliques, expositions photographiques, fanfares, concerts, représentations théâtrales, spectacles de danse... Un véritable temps de respiration pour les patients et le personnel soignant, source de rencontres. Les habitants des quartiers voisins ont également vécu cette transformation en participant aux évènements artistiques.

 

Humaniser l’hôpital : chimère ou véritable ambition ?

 

La question de l’amélioration des conditions de vie a toujours été une préoccupation de l’hôpital et a revêtu des formes très variées. L’exposition « L’humanisation à l’hôpital – mode d’emploi » au Musée de l’Assistance publique – Hôpitaux de Paris (jusqu’au 20 juin 2010), s’en fait d’ailleurs l’écho. D’emblée, cette question a recouvert deux dimensions : la dimension matérielle – amélioration du cadre de vie en institution – et la dimension relationnelle qui consiste à accueillir et écouter autrement le malade. En revanche, à quelques exceptions près, elles n’ont pas été développées dans les mêmes proportions, ni avec les mêmes moyens. Priorité était donnée, au 19ème siècle, à la transformation des dortoirs, de 60 à 80 lits, en chambres doubles ou individuelles. Demain, ce souci de confort pourrait passer par la mise à disposition d’ordinateurs dans les chambres ou par la possibilité de garder son animal domestique avec soi. Pour autant, la dimension matérielle ne répond pas à tous les aspects de la prise en charge du patient.

 

La réflexion autour de la dimension relationnelle à l’hôpital s’est considérablement enrichie dans les années 1970 et c’est notamment à cette période que la notion du droit des malades a fait son apparition. De nouvelles initiatives visant à créer des passerelles avec la vie de la cité, à décloisonner les institutions hospitalières et à lutter contre l’isolement ont vu le jour. Le cas du Forum Jean Vignalou, au sein de l’hôpital Charles Foix est exemplaire. En 1988, après plusieurs années de persévérance, le psychologue Sylvain Siboni et le docteur Beck, chef de service, ouvrent ce lieu d’accueil de jour dédié aux patients atteints de la maladie d’Alzheimer et aux malades en situation de repli. Objectif : redonner goût à la vie. Plusieurs ateliers, animés par une équipe d’éducateurs spécialisés, permettent aux malades d’accéder à l’information, de pratiquer la poésie, la peinture, la cuisine, de partager un repas en commun et non seul dans sa chambre. Chaque jour est une petite renaissance.

 

Suivant ce même mouvement, des artistes se sont implantés en milieu hospitalier. C’est le cas notamment dans les hôpitaux psychiatriques de Ville-Evrard, de La Verrière (Institut Marcel Rivière), d’Aix en Provence (centre Montperrin et son espace de création « 3bisF »), à l’hôpital gériatrique d’Ivry-sur-Seine (Charles Foix) ou au centre polyvalent de Bligny (Théâtre du Menteur). Chaque collectif tente à sa manière de « réinventer » la vie à l’hôpital, avec les patients et le personnel soignant. L’art, et plus spécifiquement la pratique artistique, est vecteur de sens et de vie pour les personnes hospitalisées, comme pour celles qui ne le sont pas.

 

En 1999, témoins de la pertinence de ces initiatives et dans l’espoir de les développer, les ministères de la Santé et de la Culture co-signent la convention « Culture à l’hôpital ». Son préambule énonce « la nécessité de faire de l’hôpital un lieu plus humain, ouvert à la cité ». Cette nouvelle « priorité » du secteur médical et hospitalier se traduit « par des politiques nouvelles visant à améliorer l’accueil et l’accompagnement des personnes hospitalisées et de leurs familles et à assurer au personnel soignant un cadre professionnel plus agréable. La culture peut jouer un rôle essentiel dans cette évolution. En dehors de tout objectif thérapeutique, elle participe à l’amélioration de l’environnement des personnes et contribue à favoriser la relation de l’hôpital avec l’extérieur. »

 

Prendre soin n’est pas rentable

 

Une décennie plus tard, tout a changé au nom du pragmatisme comptable. Les projets culturels initiés 30 ans plus tôt ont bien du mal à survivre. Le cas de la Blanchisserie le montre explicitement : au terme de quinze années d’activité, un changement d’orientation au niveau de la direction de l’hôpital public renverse la situation et entraîne le démantèlement progressif du lieu. Aujourd’hui, le collectif mène une lutte pour redéfinir sa présence dans l’hôpital et sauver l’espace artistique. Ce cas n’est pas isolé. D’autres collectifs d’artistes implantés dans des hôpitaux, comme celui de Ville-Evrard, subissent le même sort.

 

Pour le soignant, prendre un moment pour parler « de tout et de rien » avec son patient est devenu rare, cela ne rapporte pas. Pour être rentable, il faut au contraire produire de l’activité, comme procéder à des examens ou opérer : faire donc fonctionner le matériel médical dans lequel l’hôpital a investi. Hospitalisation courte ou longue, pathologie aiguë ou chronique, chacun demande pourtant de l’attention et souhaite que la machine s’arrête un instant. Le caractère mécanique et technique de l’hôpital peut devenir très anxiogène. Le soignant doit pouvoir cesser toute activité si besoin, et rester un moment au chevet du patient, sans se soucier de la logique comptable. Or c’est précisément ce temps de l’écoute et de l’échange – temps de parole et d’empathie qui échappe résolument à la catégorisation voulue de tout acte – qui est aujourd’hui en danger. Pourtant, la dimension relationnelle est au cœur du métier de soignant : le médecin et l’infirmière traitent d’abord avec des personnes en état de fragilité et de dépendance. La disparition de ce lien humain génère une profonde perte de sens pour la majorité du personnel soignant, questionnant ses fondements éthiques.

 

Logique marchande et perte de sens

 

Avec le lancement en 2007 de la Révision générale des politiques publiques (RGPP), l’équilibre des comptes est devenu la priorité des administrations de l’Etat. A l’hôpital, cette rationalisation des dépenses – déjà engagée dans les années 1990 – a pour effet pervers d’envisager l’acte soignant à l’aune de sa seule rentabilité. Symbole de cette approche économique de la médecine et de l’institution, la tarification à l’activité (T2A) a remplacé la dotation globale comme mode de financement des hôpitaux publics. Sa logique est simple : à chaque pathologie correspond une enveloppe, allouée par l’Etat, variable selon la durée du séjour. Plus la durée de l’hospitalisation s’allonge, moins l’hôpital perçoit d’argent des pouvoirs publics. Cette nouvelle grille tarifaire contraint l’hôpital à considérer le patient d’abord en fonction de ce qu’il rapporte : les pathologies ayant recours à des techniques médicales sophistiquées, et réclamant peu de jours d’hospitalisation, génèrent plus d’argent que les maladies chroniques, qui ne nécessitent pas ou peu d’opérations.

 

Action de protestation contre la fermeture de La Blanchisserie à l’hôpital Charles Foix d’Ivry - © Daniel Maunoury

 

Cette logique pourrait conduire à l’exclusion de certains malades jugés pas assez « rentables », ou au refus de prendre en charge les surcoûts liés à des complications. En ligne de mire : les personnes âgées, les malades en soins palliatifs et toutes les personnes atteintes de maladies longues. Cela apparaît, au regard de l’allongement de la vie, comme un véritable aveuglement face aux réalités de demain. L’un des fondements du modèle français de cohésion sociale – héritière de l’Ordonnance fondatrice de la Sécurité Sociale en 1946 et construite autour de l’idée que chaque individu qui vit en France doit avoir accès à la santé – est largement ébranlé.

 

Les suppressions massives d’emplois au sein de l’hôpital public ne font qu’aggraver la situation. Benoît Leclercq, directeur général de l’Assistance Publique – Hôpitaux de Paris – les estime entre 3 000 et 4 000 d’ici 2012. L’ensemble des syndicats professionnels s’accordent à dire que la qualité des soins et l’accueil des patients seront sévèrement touchés par cette réduction de personnel. Ils rappellent qu’ils souffrent déjà, et dans de nombreux établissements, de problèmes liés aux sous-effectifs.

 

L’approche financière renverse le fonctionnement éthique de l’hôpital public, fondé sur les notions d’hospitalité et d’accueil de tous les malades. Par la même occasion, elle met à mal toute tentative d’accompagnement par l’art et la culture des personnes hospitalisées et fragilise le lien qu’entretient l’hôpital avec la cité. L’hôpital fait partie de l’espace public et de la « vie normale », le couper de sa dimension sociale et culturelle reviendrait à réduire la personne malade à un objet de soin et le soignant à un technicien. Laisser faire, c’est reléguer au second plan ce qui fonde notre humanité.

 

Anita Vega et Norma Tellier

 

 

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Le « jeune »,

ennemi public n°1 ?

 

Par Agnès Rousseaux in Basta ! 23 février 2010

 

Des adolescents de 14 ans en garde à vue, des enfants de 6 ans embarqués au poste de police, des « établissements pénitentiaires pour mineurs », des « centres éducatifs fermés » pour jeunes, des « peines planchers » pour les « récidivistes » de 13 ans… Les enfants délinquants sont de plus en plus considérés comme des adultes. La justice pour mineurs est-elle en train de perdre définitivement sa spécificité ? La délinquance juvénile a-t-elle vraiment « explosé » ? Retour sur une décennie durant laquelle le discours politique a transformé les jeunes en menace.

 

 

Chaque année, 2000 mineurs passent par la case prison. Ce chiffre demeure - pour l’instant - stable. En mai 2009, 743 jeunes de moins de 18 ans étaient incarcérés. Les trois quarts sont enfermés dans les quartiers pour mineurs des maisons d’arrêt, les autres découvrent les nouveaux établissements pénitentiaires pour mineurs (EPM), créés en 2002 par la Loi d’orientation et de programmation pour la Justice (loi Perben). Sept EPM ont été construits [1] et peuvent accueillir 60 jeunes chacun. Si, malgré le discours sécuritaire ambiant, on ne constate pas d’inflation du nombre de mineurs incarcérés, « les historiens de la justice relèvent que l’on n’a jamais construit des prisons qui sont restées vides », prévient la journaliste Nathalie Dollé, auteur du livre « Faut-il emprisonner les mineurs ? ». Quel bilan peut-on dresser de cette politique d’incarcération menée depuis presque une décennie alors que discours politiques et spectacles médiatiques pointent de plus en plus les « jeunes » comme un danger potentiel pour la société ?

 

« Dans les quartiers pour mineurs, les jeunes deviennent fous »

 

Quelles sont les conditions d’incarcération des enfants ayant commis un délit ? « Les quartiers pour mineurs, c’est l’horreur. Ce sont des lieux de privation de droits. Les mineurs sont censés aller six heures par semaine à l’école, mais cela ne se fait jamais. Ils passent seulement quatre heures par jour hors de leur cellule, ils deviennent fous. » Mineurs, prévenus et condamnés sont mélangés. « Les groupes se reforment. Tout ce que l’on reproche à la prison comme école du crime s’applique aux quartiers pour mineurs ». Les conditions d’incarcération ne sont pas meilleures en EPM. Malgré l’encadrement important, les tentatives de suicides se multiplient. « Dans les quartiers pour mineurs, les espaces sociaux permettent aux petites bandes de se recomposer et font baisser la pression. C’est un mode de socialisation. Dans les EPM, tout est minuté. Il n’y a jamais de temps pour se poser », critique Nathalie Dollé. Michel Foucault ne disait-il pas que la vraie tyrannie, c’est le minutage ? « De ce point de vue, les EPM sont un pur enfer. Alors que ces gamins ont déjà du mal avec les contraintes. »

 

Les jeunes incarcérés restent en moyenne 2,5 mois dans les EPM. Certains sont même de passage pour une semaine. Difficile dans ces conditions de mener une action éducative pertinente. L’incarcération « est une rupture supplémentaire, renforce les risques de passages à l’acte violent tournés contre les autres ou contre eux-mêmes », déplore le Syndicat national des personnels de l’éducation surveillée - Protection judiciaire de la jeunesse (SNPES-PJJ) [2]. « Le souci du soin et de l’éducation pour prévenir les mises en danger des détenus, est contradictoire de fait, avec la logique punitive du système carcéral. » L’ancienne ministre de la Justice Rachida Dati déclarait que les EPM avaient pour but « de faire tourner la détention autour de la salle de classe ». Le personnel de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) affirme au contraire que l’objectif de ces établissements « est bien d’augmenter l’incarcération » : « Invoquer la salle de classe est une façon de minimiser le poids des murs, du système disciplinaire, de l’isolement et le but punitif de la prison. »

 

« Personne ne veut bosser dans les EPM »

 

Peut-on mettre en œuvre des mesures éducatives dans un cadre répressif ? « On a mis d’énormes moyens dans les murs et pour le personnel, comme les médecins. Mais on n’a pas suffisamment réfléchi à la question : comment inventer un espace commun ? Symboliquement on ne peut pas mélanger un espace d’éducation et un espace de répression. Les éducateurs tutoient les gamins, les surveillants non. Les gamins arrivent à jouer les uns contre les autres », détaille Nathalie Dollé.

 

Et surtout, le personnel fait défaut. Dans les EPM, l’encadrement pour un jeune est normalement de quatre adultes, surveillants et éducateurs. Or ce sont rarement des éducateurs de la Protection judiciaire de la jeunesse qui sont recrutés, car ceux-ci ne veulent pas y aller. On y retrouve un personnel sans formation ni expérience. « Ce sont des personnes qui viennent avec plein de bonne volonté, qui veulent s’occuper des gamins à problème. Du coup, dans une même équipe, on peut retrouver des gens qui viennent la PJJ, dépositaire d’une culture et d’une histoire, et des gens pas du tout formés. Bilan ? Le taux de rotation est très élevé. »

 

Une société qui a peur ?

 

Troisième lieu « d’enfermement » : les Centres éducatifs fermés (CEF). 1845 enfant y ont été placés depuis mai 2003. Ces centres ne sont pas considérés comme une prison. On n’y est donc pas officiellement incarcéré. Créés en 2003, les CEF s’adressent aux mineurs multirécidivistes faisant l’objet d’une mesure de contrôle judiciaire ou de sursis avec mise à l’épreuve. Il sont prévus pour huit à dix mineurs. La durée du séjour est de six mois maximum, renouvelable une fois. Pourtant, si le jeune fugue du CEF – ce qui est fréquent et prévisible du point de vue judiciaire - il se retrouve automatiquement en prison. Pas sûr que les adolescents trouvent du sens à tout cela. Alors que l’objectif est une future réinsertion sociale, on choisit de les mettre à l’écart. « Pour apprendre à nager, on va à la piscine. Pour leur apprendre à vivre en société, on isole ces gamins. On veut les aider à se réinsérer, alors qu’avant ils ne l’étaient pas forcément. L’idée ici, c’est plutôt de les exclure, pour "protéger" la société. » Selon les chiffres du SNPES-PJJ, un seul EPM de 60 places équivaut à six foyers éducatifs de dix places, huit services d’insertion professionnels pour 250 mineurs ainsi que 10 services de milieu ouvert soit 1500 jeunes suivis. Le choix politique est clair.

 

« Dans une société économiquement rétractée, les déviants ne sont pas une priorité. En plus ils deviennent les boucs émissaires. Observer la façon dont on traite les enfants déviants donne une bonne vision de l’état d’esprit de la société et des adultes », analyse Nathalie Dollé. Le basculement de notre société dans l’ultralibéralisme va de pair avec la mise en avant de la responsabilité individuelle : chacun, qu’il soit chômeur, pauvre ou désoeuvré, est jugé intégralement responsable de son sort. Mais les mineurs ne sont pas, par définition, responsables. « Aujourd’hui, les mineurs sont proportionnellement plus sanctionnés que les majeurs. C’est typique d’une société affaiblie : les plus faibles s’en prennent plein la gueule. Il y a toujours eu ce petit jeu-là, cette peur de la jeunesse, dans toutes les sociétés. Sauf qu’avoir autant de dispositifs de coercition, c’est symptomatique. »

 

« Faire cesser cette spirale de la délinquance »

 

Cette peur correspond-elle à une réalité ? A l’heure où les faits divers scabreux impliquant des mineurs – des agressions dans les établissements scolaires à des cas de persécutions – sont de plus en plus mis en exergue, le miroir médiatique de la société pourrait le laisser croire. Ceux qui souhaitent transformer les jeunes en boucs émissaires et en machine à faire peur également. En octobre 2008, la ministre de la Justice de l’époque, Rachida Dati, déclare sur France 2 [3] : « Il y a environ 4 millions de mineurs entre 13 et 18 ans (...). Il y a 204 000 mineurs qui sont mis en cause pour des actes graves. Des mineurs délinquants (...), c’est des violeurs, des gens qui commettent des enlèvements, des trafics de produits stupéfiants, qui brûlent des bus dans lesquels il y a des personnes. Les mineurs délinquants qui sont incarcérés ou placés en CEF y sont majoritairement pour des actes de nature criminelle. Il est important de faire cesser cette spirale de la délinquance. » Le dossier de presse distribué lors du lancement de la commission Varinard sur l’enfance délinquante [4] cite des chiffres effrayants, à l’appui de cette analyse stigmatisant cette jeunesse « dangereuse ».

 

La ministre oublie qu’on ne calcule jamais une population mais le nombre de jugements rendus. « Les récidivistes ne sont donc jamais pris en compte, chaque mineur jugé devenant un nouveau délinquant, même s’il est un habitué des tribunaux. Les quelques études menées sur des échantillons localement exhaustifs démontrent qu’un jeune peut comparaître jusqu’à 15 fois devant un juge pour des affaires différentes avant sa majorité. Comme, en moyenne, le volume des jugements rendus avant 18 ans semble deux fois plus important que celui des mineurs jugés, on en arriverait ainsi à l’équation qu’un jeune délinquant comptabilisé en vaut deux et que donc le chiffre global des mineurs délinquants devrait être divisé de moitié », lit-on sur le portail « Enfants en justice », mis en place par le ministère de la Justice.

 

Le mineur, ennemi public n°1

 

En décembre 2008, Rachida Dati récidive et annonce une explosion des condamnations criminelles des mineurs de 13 ans. Celles-ci auraient augmenté de 763 % en 10 ans. Pourtant une note de la chancellerie fait état de 27 condamnations pour crime de mineurs de 13 ans, en 1997, contre 32 en 2007 [5], soit une augmentation de… 20%. D’où sort le chiffre de la ministre ? « La délinquance juvénile reste une des questions sociales les plus manipulées, dans tous les sens », rappelle Nathalie Dollé. Pour Laurent Mucchielli, directeur de recherches au CNRS, le diagnostic de la ministre « n’est ni neutre, ni objectif, ni fondé. Il apparaît au contraire totalement orienté, ne rend absolument pas compte de la totalité des éléments de connaissance statistique disponibles, dissimule tout ce qui ne « colle » pas avec la démonstration souhaitée, et conduit au final à énoncer de telles déformations de la réalité que l’on peut parler de véritables contre-vérités induisant les citoyens en erreur. »

 

Mais le tour est joué. « Au prétexte d’un « changement de nature » de la délinquance des mineurs, on fait basculer depuis quelques années des enfants vers l’âge adulte pour pouvoir les punir comme des majeurs…  », regrette Nathalie Dollé. En 2002, la loi autorise le placement des mineurs en détention provisoire, à partir de 13 ans. En 2004, on prolonge la durée légale de garde à vue à 96 heures pour les plus de 16 ans. En 2007, c’est l’apparition des peines planchers, pour les récidivistes, à partir de 13 ans. En février 2010, l’Assemblée nationale adopte un texte mettant fin au huis clos systématique dans les procès de mineurs, ce qui permettait de les préserver.

 

La fin d’une époque où l’enfant était protégé

 

Après la seconde guerre mondiale, l’ordonnance de 1945 relative à la justice pour mineurs pose le principe du caractère exceptionnel de l’incarcération. Après les camps, l’emprisonnement n’est plus vu de la même manière… Pourtant, après la guerre, le taux de délinquance est des plus élevés. Mais la reconstruction ne se fera pas sans la jeunesse. Cette orientation est fortement remise en cause depuis quelques années. « Trahissant l’esprit de l’ordonnance de 1945, le gouvernement fait le choix de répondre aux actes délictueux par la seule logique de l’enfermement, écartant la nécessaire recherche des causes de ces passages à l’acte qui seule pourrait en éviter la réitération », dénonce le SNPES-PJJ.

 

Le syndicat condamne également « une politique qui réduit les jeunes délinquants à leurs seuls passages à l’acte, les enfermant ainsi dans une identité de délinquant ». Car l’évolution récente marque une autre rupture. « Depuis 1945, on privilégie l’histoire de la personne, et on considère l’acte comme un symptôme. On s’intéressait donc à la personnalité du gamin, pas seulement à son acte, pour agir sur les causes et pas sur le symptôme. C’est la vision d’une société qui a confiance en elle, qui estime qu’il s’agit d’une responsabilité collective », considère Nathalie Dollé.

 

Le basculement est désormais net. D’une responsabilité collective, nous sommes passés à une société où chacun doit « se prendre en main », y compris les mineurs, quels que soient leur environnement social, familial, les discriminations dont ils font l’objet, les blocages de la société. Paradoxe : « En parallèle, on revient à une idée du 19e siècle, insistant sur le déterminisme : il y aurait des groupes à risques. Il faut une surveillance, des fichiers. On ne peut pas « soigner » mais il faut contenir le danger pour la société », ajoute Nathalie Dollé. La méfiance généralisée par rapport à la jeunesse est entretenue - voire créée - par des discours sécuritaires. « Aujourd’hui on fait venir des flics dans les cours d’école. Cela montre la faillite généralisée des adultes et une peur sociale démesurée. Des gamins de 10 ans se rendent compte qu’ils peuvent faire peur, ils ne vont pas se gêner... ». En réponse à cela, on a fait disparaître le mot « enfant » des textes juridiques.

 

Agnès Rousseaux

 

Nathalie Dollé, Faut-il emprisonner les mineurs ?, Larousse, Collection à dire vrai, 2010, 9,90 euros.

 

Notes

 

[1] A Lyon, Valenciennes, Meaux, Toulouse, Mantes-la-Jolie, Nantes et Marseille.

 

[2] Dans un communiqué condamnant les EPM

 

[3] Emission « À vous de juger » du 16 octobre 2008 sur France 2

 

[4] La Commission Varinard, installée officiellement le 15 avril 2008, par Rachida Dati, était chargée « de formuler des propositions pour réformer l’ordonnance du 2 février 1945 »

 

[5] Ce que dit par ailleurs Rachida Dati dans un discours 6 mois plus tôt : http://www.gouvernement.fr/gouverne...

 

 

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Ces fortunes du CAC 40 qui se bâtissent sur le dos des contribuables

 

Par Ivan du Roy, 4 février 2010, in Basta !

 

Le cas Henri Proglio est l’arbre d’indécence qui cache une forêt de cupidité. En toute discrétion, vingt patrons et dirigeants de société du CAC 40 viennent d’encaisser une partie de leurs gains en stock-options : près de 20 millions d’euros. Ces énormes plus-values ne doivent rien à l’utilité sociale de ces « élites » mais reposent plutôt sur l’accaparement de richesses produites par d’autres.

 

La crise, quelle crise ? Vingt PDG et hauts dirigeants de grandes entreprises ont perçu près de 20 millions d’euros de plus-values grâce à la vente de leurs stock-options fin 2009. Sur le podium de ces heureux gagnants : le PDG d’Alstom, Patrick Kron, avec 2,5 millions de gains, arrive largement en tête, devant le PDG de Vinci, Xavier Huillard, avec 2 millions, talonné par le directeur financier de GDF-Suez, Gérard Lamarche, avec plus de 1,9 million d’euros (la plus-value de son supérieur, Gérard Metrallet, PDG de GDF-Suez, s’élève plus modestement à 1,3 millions). Ces impressionnants revenus – qui s’ajoutent à leurs salaires, primes et retraites complémentaires [1] – viennent-ils récompenser leur capacité à avoir créé et construit ces grands groupes industriels ?

 

Les trois PDG ont grandi dans le cocon de la haute fonction publique : Xavier Huillard au sein de la Direction départementale de l’équipement, Patrick Kron dans les méandres du ministère de l’Industrie puis de Pechiney, alors nationalisée, Gérard Mestrallet à la direction du Trésor puis au sein de Suez, elle aussi nationalisée. Bref, ils savent administrer mais n’ont rien créé. Leurs revenus reflètent-ils alors leurs incomparables compétences de gestionnaires qui savent allier performances économiques, bonnes pratiques sociales et politiques environnementales ? Que nenni. Ces bonus illustrent plutôt leur étonnante capacité à gérer une organisation qui s’accapare les bénéfices que génèrent l’entreprise, en partie grâce à l’argent des contribuables, sans pour autant en faire profiter leurs salariés. Une pratique qui dépasse largement le cas très médiatisé d’Henri Proglio, premier double PDG de l’Histoire de France.

 

Contribuables embobinés

 

Au printemps 2007, avant la crise, la plus-value potentielle accumulée par les patrons du CAC 40 dépassait le milliard d’euros ! [2] Patrick Kron avait accumulé 14 millions de plus-values en 2008. Après avoir encaissé son pactole de 2009, il lui resterait toujours 10,5 millions d’euros potentiels à empocher avec les actions qu’il n’a pas encore vendues. Ces revenus s’ajoutent bien évidemment à son salaire de dirigeant et à ses primes. Le PDG s’était augmenté de 33% en 2006, portant son salaire annuel à plus de 2,2 millions d’euros. Une augmentation moins médiatisée que les 4 millions d’euros de parachute doré que son prédécesseur Pierre Bilger s’était accordé en laissant, en 2003, une entreprise exsangue. Sous la pression, l’ancien PDG y avait finalement renoncé.

 

Si le PDG d’Alstom gagne autant, c’est que ce polytechnicien a accompli des « miracles ». En 2006, Alstom vient tout juste d’éviter la faillite grâce à un plan de sauvetage de l’Etat et à des milliers de suppressions d’emplois. L’Etat signe au groupe industriel un chèque d’un demi milliard d’euros en rachat d’actions et en prêts. Quatre ans plus tard, grâce aux contribuables, Alstom est sauvé et ses performances boursières sont au top. A l’automne 2009, l’entreprise emploie moins de 15 000 personnes en France contre 27 000 cinq ans plus tôt ! Elle va continuer de réduire ses « coûts », en supprimant notamment 2 000 emplois. Le « miracle » de Patrick Kron, c’est d’avoir su multiplier chômeurs et subventions.

 

Salariés précarisés

 

La stratégie des dirigeants de Vinci, géant du BTP, est plus roublarde. Son ancien PDG, Antoine Zacharias, en a d’ailleurs fait les frais. Au printemps 2007, celui-ci avait accumulé près de 255 millions de plus-values potentielles sur ses stock-options ! Poursuivi pour « abus de bien sociaux » par le tribunal de Nanterre, il sera jugé les 25 et 26 mars prochains. Les émoluments de son successeur paraissent aujourd’hui bien modestes. Les profits de Vinci, et donc la fortune de ses dirigeants, s’appuient en partie sur les « délégations de service public » et les « partenariats public privé » conclus avec l’Etat ou les collectivités territoriales.

 

Rien que pour l’année 2009, Vinci a obtenu la construction du Pont du Levant à Bordeaux (125 millions d’euros), l’édification des campus Paris rive gauche (273 millions) et de celui de l’école polytechnique (100 millions), la mise en place d’une station d’épuration sur l’île de La Réunion (21 millions), la gestion des aéroports de Rennes et Dinard (45 millions de chiffre d’affaires annuel) tout en augmentant sa participation dans ses filiales administrant déjà les aéroports de Grenoble, Chambéry, Clermont-Ferrand et Quimper. Vinci, ancienne Société générale d’entreprises, ne fait que reproduire les pratiques de son ancien propriétaire, Vivendi (ex Compagnie générale des eaux), qui a bâti sa fortune sur la rente de l’eau.

 

Côté politique sociale, le groupe s’enorgueillit d’avoir recruté 10.000 « emplois durables » en France. Précisons que les contrats de 18 mois – qui peuvent être des CDD - sont considérés comme « durables ». La situation sociale de l’entreprise semble très loin d’être paradisiaque. La précarité y est largement développée. Le turn-over des salariés est de 32% selon le bilan social de l’entreprise. La grande majorité des départs sont des fins de CDD ou de contrats en alternance, sans compter un recours important à l’intérim (équivalent à 10% des effectifs). Autant de salariés qui ne participent pas aux bénéfices. Le taux d’absentéisme y est important. Dans l’activité « route », qui comprend une partie des autoroutes anciennement publiques aujourd’hui privatisées, il atteint plus de 17 jours d’absence (plus de trois semaines de congé maladie) par an et par salarié. Soit le double du taux d’absentéisme moyen dans le privé. « En 2007, chacun d’entre nous a rapporté en moyenne 9 000 euros de plus-value annuelle au groupe qui s’endette par sa boulimie de croissance externe par le rachat d’entreprises », s’indignait la CGT, demandant, au vu des millions d’euros de primes et parachutes dorées que se sont accordés les membres du conseil d’administration fin 2008, à ce qu’il n’y ait aucun salaire en dessous de 1600 euros.

 

Consommateurs floués

 

Quant à GDF-Suez, l’entreprise est en situation de quasi-monopole. Depuis 2004, alors que la privatisation progressive de Gaz de France commence, la multinationale ne cesse de critiquer le tarif réglementé du gaz, fixé par l’Etat. Le tarif réglementé lui aurait fait perdre 1,6 milliards d’euros entre 2004 et 2008. Cela n’a pas empêché l’entreprise de réaliser en 2008 le plus gros bénéfice de son histoire : 6,5 milliards d’euros, dont les trois quarts ont été reversés aux actionnaires (dont l’Etat). Ces « pertes » n’ont pas gêné outre mesure le PDG Gérard Mestrallet qui, en plus de la vente de ses stock-options fin 2009, s’était accordé en 2008 une augmentation de 15% avec un salaire supérieur à 264 000 euros mensuels [3]. Étrange coïncidence : l’année 2008 s’est soldée pour le consommateur d’une hausse de 15% de sa facture de gaz, sans que le service rendu se soit amélioré.

 

La fédération de consommateurs UFC Que Choisir pointe la dégradation des réseaux de distribution, de GDF comme d’EDF : « Ces réseaux se dégradent insensiblement depuis des années. Les transformateurs sont moins bien entretenus, les canalisations tardent à être remplacées (…). Le niveau de sécurité reste largement acceptable, mais l’ensemble devient plus fragile et les pannes plus fréquentes. » En parallèle, un mouvement social mené au printemps 2009 dans les filiales de distribution de GDF et d’EDF, dénonçait les inégalités de salaire, la dégradation des conditions de travail ou le recours de plus en plus massif à une sous-traitance aux dépens de la qualité. Ces grèves ont été brutalement réprimées en interne. La prédation des richesses publiques par la nouvelle oligarchie au pouvoir se poursuit en toute impunité, sous la protection du bouclier fiscal.

 

Ivan du Roy

 

Notes

 

[1] Xavier Huillard, PDG de Vinci perçevait en 2008 un salaire mensuel supérieur à 124 000 euros.

 

[2] L’Expansion, juin 2007.

 

[3] Selon le magazine Challenges (2 avril 2009)

 

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De quoi Frêche
est-il le nom ?

La dernière boulette en date du Tartarin de la Septimanie, nom que ce potentat d’Occitanie avait choisi pour remplacer celui du Languedoc-Roussillon est à la mesure du personnage : puante. Mais elle n’est certainement pas l’ultime trouvaille langagière de cet autocrate qui règne sans partage depuis les années soixante-dix sur la ville de Montpellier qu’il a transformée en fief inviolable. Au delà des foucades racistes sur les noirs de l’équipe de France, les harkis, les musulmans, et maintenant les juifs, à travers la personne de Laurent Fabius, nous devons nous interroger sur ce qui constitue le fond de commerce électoral de ce champion toutes catégories des dérapages verbaux, trophée qu’il partage volontiers avec Jean-Marie Le Pen. Son assise politique est réelle. Elle repose sur quelques recettes éprouvées et bien connues.

Le premier de ces ingrédients du « local - populisme » est bien entendu le clientélisme. Frêche sait faire plaisir à chaque communauté et, d’abord, à celles qui votent. Dans cette région souvent à droite lors des élections nationales, il a su capter le vote des pieds noirs, avec ici un musée de la colonisation, là des paroles doucereuses sur l’Algérie Française ; son implantation dans les milieux universitaires est forte, car il a su développer les potentialités de sa ville dans ce domaine, tout en utilisant son statut d’enseignant du supérieur ; il veille sur l’électorat « gris » des personnes âgées ; il flatte les cadres qui se sont installés dans les pépinières technologiques de l’agglomération... Le clientélisme passe par l’arrosage des associations, par l’embauche de personnel dans la municipalité ou dans les officines qui lui sont liées. L’objectif est toujours le même : posséder un vivier d’affidés exprimant la sensibilité d’une partie ciblée de l’électorat. De ce point de vue, Frêche n’a rien inventé : il a simplement optimisé les possibilités du clientélisme en segmentant le marché électoral au mieux de ses intérêts. Il a agit de la même manière sur le plan politique : Frêche a ses écologistes patentés, autour d’Yves Piétrasanta, ancien Vert, ancien conseiller général radical de gauche, ancien maire de Mèze et conseiller régional. Il a ses communistes, avec l’ex-ministre des Transports, Jean Claude Gayssot, ses centristes du Modem.... Ces bons clients là sont récompensés, mais ceux qui crachent dans la soupe, comme Hélène Mandroux, sont aussitôt insultés et vilipendés. Avec Frêche, il faut choisir son camp ; on est pour ou contre lui. Hors de cette alternative, point de salut.

 

Deuxième ingrédient, le verrouillage du Parti Socialiste. Si 70 % de ses militants ont voté pour Georges Frêche aux régionales, ce n’est pas un hasard, mais le résultat d’une longue pratique de « castration » démocratique au sein des fédérations de l’Hérault, de l’Aude et des Pyrénées-Orientales, au profit du cacique qui dirige d’une main de fer les aparatchiks locaux. Il ne s’agit pas seulement ici d’achats de cartes, de morts qui votent, d’employés municipaux réquisitionnés pour faire des majorités ; les cadres sont sélectionnés sur un seul critère : la fidélité au « Duce » de l’Hérault, leur capacité de soumission et leur patriotisme localiste. Cela permet de circonscrire toute volonté de se raccrocher à des courants politiques qualifiés systématiquement de « parisiens » et de disposer ainsi d’une masse de manœuvres permettant d’imposer sa volonté au national. C’est ce qui s’est passé lors du vote interne pour ces élections régionales. Mais une telle stratégie a aussi un effet national : grâce à ses milliers de voix, Frêche pèse sur la désignation du candidat à la présidentielle et sur les équilibres internes au Parti Socialiste. Qui se souvient de son soutien à Ségolène Royal qui permit à cette dernière - avec l’aide de la Fédération des Bouches-du-Rhône, tenue de la même manière par Guérini - de réaliser un score approchant des 50 % face à Martine Aubry ? Des gens, par ailleurs estimables comme Vincent Peillon, lui trouvent des vertus étonnantes. Tous les présidentiables ou presque ont un moment joué un pas de deux avec la baronnie du Languedoc, d’où l’embarras actuel des dirigeants du PS.

 

Le « régional-souverainisme » est le concept politique qui lui permet de résister aux tempêtes qu’il déclenche régulièrement. Mieux, il les alimente grâce à cette idéologie de comptoir qui fait office de substitution au socialisme. Frêche s’appuie sur un scénario particulier : au pouvoir depuis des lustres, il est considéré comme un grand aménageur, un grand gestionnaire. En réalité, il a su comprendre avant les autres que la décentralisation permettait à des villes importantes de devenir des métropoles régionales. Il a été de toutes les modes urbaines les plus productivistes ; sa réputation de « grand » maire est à la mesure de la démesure de ses constructions réalisées aux dépends de la périphérie, laquelle s’est souvent révoltée, derrière le président du Conseil général de l’Hérault, contre un maire qui s’accaparait toutes les subventions. Sa recette éprouvée repose sur l’antagonisme entre les néo-languedociens et l’ancienne société locale, plus liée à la terre et à la viticulture. Sa politique économique a provoqué un développement par l’extérieur de nouvelles entreprises à la recherche d’une ville assez centrale du point de vue des communications et adaptée au mode de vie des cadres urbains. Si Montpellier attire bien les entreprises et les grands services publics, dans la réalité il y accroissement de la ségrégation, sociale et spatiale et un vrai phénomène de « gentrification ». L’étalement urbain n’est pas vraiment contrôlé et Montpellier compte de nombreux RMIstes, les laissés pour compte de la croissance qui ont cru au mirage de Montpellier-Technopole. Le clientélisme modernisé est un moyen de gérer les effets pervers de la croissance. En fait , le système frêchiste ressemble de plus en plus à celui de la Ligue du Nord en Italie, et aux mouvements xénophobes flamands ; il joue une petite musique contre les élites parisiennes et cherche des boucs-émissaires locaux dans les populations pauvres. Ses petites phrases et ses coups de gueule qui « passent » mal à l’extérieur, sont aussi des éléments de la communication à usage local qui permettent de souder les populations de la ville et de la région contre l’ennemi extérieur. La démagogie populiste finissant par payer, il s’enferme dans une sorte de « lepeno-localisme » qui permet d’offrir aux populations locales l’illusion d’une revanche à bon compte contre des incarnations de ce qui est considéré comme déviant, marginal ou lointain et de communier autour du « père de la région ».

 

Ainsi, Frêche peut continuer à faire tourner ce système longtemps, même si la gauche locale, avec Europe Ecologie et le Front de Gauche, tente de se ressaisir au prix de ruptures avec l’appareil frêchiste et ses stipendiés. Ça ne se traduira en termes politiques que si le Parti Socialiste a réellement le courage de rompre avec les pratiques frêchistes. Pour nous, ce courage passe par l’union d’une liste Europe-Ecologie/PS, dirigée par Jean Louis Roumégas, parce que les écologistes ont montré qu’ils ne céderaient en aucun cas au deuxième tour à la tentation d’un pseudo-vote utile qui ferait perdre son âme à la gauche. Une fois de plus, une fois de trop. Un accord existe avec le Front de Gauche pour que la liste la mieux placée organise une liste de rassemblement au second tour. Voilà une bonne occasion pour Martine Aubry de prouver sa stature de dirigeante nationale. Plutôt qu de s’arcbouter sur une tête de liste socialiste qu’elle accomplisse un geste fort en n’empêchant pas les écologistes de construire le rassemblement. La gauche courageuse du Languedoc-Roussillon ne veut pas être l’enjeu d’une bataille pipée au sein d’un parti socialiste local vérolé. Au delà de la présidence du Conseil Régional, ce qui se joue ici, c’est l’alternative entre une gauche avilie, salie par ses turpitudes, une gauche colonialiste et raciste et une gauche de combat qui ne cède rien sur les valeurs !

 

Noël Mamère, le 1 er Février 2010

 

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Régionales.

L’autre gauche,

c’est pas gagné…

 

"Une fois de plus, l'autre gauche

se prépare à être très en deçà de ses potentialités"

 

 

"J’avais affirmé ma disponibilité et ma volonté de m’investir dans la bataille des régionales. Malheureusement, ce ne sera pas possible, ce que je regrette profondément. A l’issue d’un long processus auquel j’ai participé avec la Fédération pour une alternative sociale et écologique (Fase), j’avoue ne pas y retrouver mes petits, comme on dit. Une fois de plus, l’autre gauche se prépare à être très en deçà de ses potentialités et de la place qu’elle devrait occuper dans un contexte de crises sociale, économique et démocratique, face à une droite dure au pouvoir.

 

Après la division avec le NPA, les listes en préparation autour du Front de Gauche (constitué du PCF, du Parti de Gauche de Jean-Luc Mélenchon et de la Gauche Unitaire composée d’ex du NPA) se constituent dans de nombreuses régions en tournant le dos à l’esprit de rassemblement et à celui de novation. L’idée d’un élargissement et d’une impulsion nouvelle à partir de l’acquis des européennes, où le Front de Gauche avait obtenu 6,8% - passant contre toute attente devant le NPA (5,2%) - est en passe de ne pas se traduire dans les faits. La lecture des mails quotidiens de camarades de la Fase qui rapportent l’état des discussions en région est de ce point de vue assez éloquent, même s’il reste fort heureusement quelques bonnes nouvelles ! En Ile-de-France et en PACA, pour prendre deux régions emblématiques, la construction des listes a même révélé une véritable « chasse aux sorcières » à l’égard des sensibilités composant la Fédération - les communistes unitaires en ont particulièrement fait les frais.

 

Le rejet de la candidature de Patrick Braouezec était déjà une très mauvaise nouvelle tant elle fermait bien des possibilités pour une dynamique digne de ce nom en Ile-de-France, et même au-delà. C’est le duo Pierre Laurent (tête de liste régionale) / Marie-George Buffet (tête de liste en Seine-St-Denis) qui a été mis en place et donnera le ton. Rien n’a été fait pour contrebalancer cette construction autour du PCF. De ce point de vue, le veto émis sur ma candidature en Seine-Saint-Denis m’apparaît comme un symptôme. Loin d’être un simple règlement de compte personnel (pour ma candidature dans les collectifs antilibéraux en 2006 face à Marie-George Buffet et ma venue sur Montreuil qui a violemment contrarié le député PCF Jean-Pierre Brard, maire sortant - finalement battu par la verte Dominique Voynet…), elle participe clairement d’une volonté politique de fond : combattre celles et ceux qui revendiquent haut et fort la création d’une nouvelle force. On peut d’ailleurs s’interroger sur où en sera, au lendemain des régionales, la « lune de miel » entre un Parti de Gauche qui poursuit l’objectif de construire un Die Linke à la française et un PCF qui a décidément choisi de construire… le PCF.

 

Les faiblesses de la Fase, qui fonctionne avant tout comme un réseau et ne s’est pas donné les moyens de sa visibilité dans l’espace public pour construire un meilleur rapport de force, n’ont pas permis de changer l’état d’esprit et d’aboutir à un meilleur dispositif de campagne. Ce constat amènera nécessairement à des remises en cause radicales pour la Fase.

 

A ce jour, il me paraît impossible d’avaler tant de couleuvres (qui pourrait soutenir une campagne dont les principaux animateurs ont émis un veto le concernant ?) et de souscrire à une construction politique qui, globalement et sans sous-estimer quelques bonnes surprises régionales, a favorisé l’accord entre de petits appareils au lieu de rechercher les ingrédients pour mener une campagne dynamique, ouverte sur la société, porteuse de souffle et d’espoir, de pluralisme et de renouvellement. Le fait que Mohammed Mechmache du Forum social des quartiers populaires ait claqué la porte ou que l’hypothèse de la candidature de Leila Chaibi de L’appel et la pioche n’ait pas été retenue m’apparaissent comme des faits significatifs, qui indiquent ce qui était possible et est en train d’échouer.

 

Le triple défi que nous devons relever pour être populaire et peser utilement reste donc largement devant nous : allier contenu radical sur une ligne de transformation sociale et écologique, unité des forces de l’autre gauche et renouvellement/refondation du projet comme des formes. Dans Transformer à gauche que j’ai publié au Seuil en octobre dernier, ces points sont développés. Nous avons donc du pain sur la planche. Ce travail au long cours reste absolument motivant."

 

Clémentine Autain

Posté le 14 janvier 2010

 

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Apprentis sorciers

 

Nanotechnologies :

tous cobayes de la nano-bouffe ?

 

Par Agnès Rousseaux, 14 janvier 2010, in Basta !

 

Après les OGM, les nanotechnologies s’invitent dans notre assiette : les nano-aliments, traités avec des nano-pesticides et contenus dans des nano-emballages, se multiplient. A la clé : de faramineux profits financiers pour les industriels et des risques environnementaux et sanitaires aujourd’hui impossibles à évaluer. Le tout dans une totale - et incroyable - absence de règles et de contrôles.

 

 

Des aliments intelligents qui s’adaptent aux goûts du consommateur, des vêtements qui repoussent l’eau, des matériaux qui s’auto-réparent, de la « poussière intelligente » qui enregistre discrètement les conversations... Bienvenue dans le nano-monde ! Un univers où la science bricole des particules invisibles au microscope et empile des atomes à l’échelle du nanomètre, c’est-à-dire un milliardième de mètre [1]. Les nanotechnologies seront à la base d’une troisième révolution industrielle au cours du 21e siècle, nous promet-on.

 

Une révolution qui passe aussi par nos assiettes. Car ces nanoparticules sont déjà présentes dans les aliments industriels, les pesticides agricoles, les emballages alimentaires, les récipients de stockage... sans contrôle ni étiquetage. Des particules qui, du fait de leur minuscule taille, traversent les barrières biologiques et peuvent circuler dans tout l’organisme : la peau, les tissus, le cerveau... Alors, prêts pour une nourriture « atomiquement modifiée », aux effets encore inconnus ?

 

Au moins 106 nano-aliments déjà commercialisés

 

Difficile de recenser les nano-aliments existants. Les fabricants ont bien compris que les incertitudes qui entourent aujourd’hui les nano-particules peuvent effrayer les consommateurs. Ils ne communiquent pas clairement sur leur utilisation. Selon l’ONG les Amis de la Terre, c’est toute la chaîne alimentaire qui est aujourd’hui « contaminée ». Son rapport intitulé « Du Laboratoire à nos assiettes : les nanotechnologies dans l’alimentation et l’agriculture  » dresse la liste de 106 produits alimentaires, du jus de fruit « fortifié » aux compléments alimentaires vitaminés en passant par un « nano-thé ».

 

L’Agence française de sécurité sanitaire de l’environnement et du travail (Afsset) dénombre tous secteurs confondus 2 000 nanoparticules manufacturées déjà commercialisées, et plus de 600 produits de consommation concernés. Si ces chiffres sont difficilement vérifiables du fait de l’absence de traçabilité, des estimations situent le marché des nano-aliments à plus de 5 milliards de dollars en 2005, avec des prévisions de 20 milliards de dollars pour 2010. Le groupe de consultants Helmut Kaiser prévoit que le recours aux nanotechnologies concernera, d’ici 2015, 40% des aliments industriels.

 

« Une technologie de confort pour les pays riches »

 

Du silicate d’aluminium pour empêcher l’agglutination des aliments en poudre, du ketchup épaissi avec du dioxyde de silicium, des vinaigrettes blanchies au dioxyde de titane... Les nano-aliments nous apporteraient, selon leurs partisans, des avancées culinaires majeures : du chocolat ou des glaces sans lipides et sans sucre, qui conservent le même goût que l’original, une huile (Shemen Industries) qui inhibe l’entrée du cholestérol dans le sang, un substitut alimentaire (Nanotrim de Nanonutra) qui brûle les graisses. Ou la possibilité de modifier le goût d’un aliment selon nos désirs. Des industriels comme Nestlé cherchent à concevoir les « nano-aliments du futur ».

 

Le géant agroalimentaire Kraft Foods (Etats-Unis) fait partie de ces pionniers. En 2000, il a financé un consortium de 15 universités et laboratoires de recherche, Nanotek, pour concevoir de la nourriture « intelligente » et personnalisée, tels des aliments qui contiennent des centaines de nano-capsules, remplies de saveurs, de nutriments, de couleurs différentes. Un four à micro-ondes pourrait déclencher, selon la fréquence des ondes, telle ou telle capsule, selon les désirs du consommateur. Une nourriture interactive en quelque sorte, qui peut même se transformer elle-même si une personne est allergique à un composant, ou libérer une dose de supplément nutritif si elle détecte des carences. Kraft Foods, le concepteur de ce projet, est propriétaire des marques de chocolat Milka, Côte d’Or, Toblerone, Suchard, et de café Carte Noir, Grand’Mère, Jacques Vabre ou Maxell. Imaginez demain votre café de couleur rose et au goût banane qui vous délivre votre dose quotidienne de vitamines C... Ou du chocolat qui libère des arômes de carotte tout en soignant votre gueule de bois. Formidable, non ?

 

Des nanos au goût d’OGM

 

Pourquoi ce déploiement de technologies ? « Sur le plan alimentaire, on ne comprend pas à quoi ça sert, explique Rose Frayssinet, de l’ONG Les amis de la Terre. « C’est comme les usages dans le textile : à quoi servent des chaussettes « sans odeur » avec du nano-argent ? Les nano-particules vont partir dans l’eau au bout de quatre lavages, et vont aller bouffer les microbes jusque dans les stations d’épuration. Au vu de ce que ça coûte, quelle est l’utilité sociale de tout ça ? Ce sont des technologies pour le confort des plus riches ».

 

Certains voient les nano-aliments comme une « aubaine » pour les paysans du Sud. Leur credo ? Des nanos qui augmenteraient la productivité agricole et permettraient de lutter contre la faim. Une promesse qui rappelle celles des lobbys biotechnologiques et leurs OGM. La comparaison ne s’arrête pas là : risques sanitaires et environnementaux, privatisation du vivant ou de combinaisons d’atomes par des brevets industriels, mise sur le marché de produits dont l’innocuité n’est pas prouvée... Des nanocides (pesticides utilisant les nano-technologies) intelligents qui nécessiteraient un dosage moins important que les pesticides actuels, et ne causeraient aucun mal aux insectes ? Le fait que ce soit des firmes comme Monsanto, Bayer ou Syngenta qui les développent ne peut qu’inviter à rester très prudent sur le sujet...

 

Vers un nouveau scandale sanitaire ?

 

« Dans le cas des OGM, nous avons obligé Monsanto à rendre publiques des études partielles de toxicité dissimulées au public. Des études semblables n’existent pas sur la nocivité des nanoparticules, souligne la Fondation Sciences citoyennes. Et les lanceurs d’alerte sont actuellement dissuadés par tous les moyens (poursuites en justice...) de briser la propagande officielle ». Pour Rose Frayssinet, nous sommes face à un risque encore plus grand que les OGM. « Les OGM, c’est un secteur, alors que les nanotechnologies concernent tous les secteurs. Les risques sont d’autant plus difficiles à analyser. On ne peut pas avoir une vision globale des implications ».

 

Difficile en effet de contrôler le comportement de nano-particules. Elles ne répondent pas aux lois de la physique classique, mais à celles de la mécanique quantique. Construire des particules, atome par atome, manipuler la matière au niveau des molécules, c’est entrer dans un monde d’incertitude radicale. Les propriétés des particules, comme leur toxicité ou leur persistance biologique, varient selon leur taille. De fait, les connaissances actuelles sur les effets toxiques des nano-particules manufacturées sont très limitées.

 

« Les données disponibles indiquent que certaines nanoparticules insolubles peuvent franchir les différentes barrières de protection, se distribuer dans le corps et s’accumuler dans plusieurs organes, essentiellement à partir d’une exposition respiratoire ou digestive », prévient une étude de l’Afsset, en 2006. Les nano-particules se diffusent dans les alvéoles pulmonaires, le sang, la barrière hémato-encéphalique qui protège le cerveau, ou le placenta. Fin 2008, un nouveau rapport de l’Agence juge que la nano-toxicologie fournit « des résultats encore peu nombreux, disparates et parfois contradictoires » et qu’il « n’est cependant pas possible d’exclure à cette date l’existence d’effets néfastes pour l’homme et l’environnement ». Quant à l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa), après avoir rappelé que des études extérieures montrent de possibles altérations de l’ADN par les nano-particules [2], elle confesse « l’impossibilité d’évaluer l’exposition du consommateur et les risques sanitaires liés à l’ingestion de nanoparticules. » Très rassurant...

 

Nano-particules : l’amiante du 21ème siècle ?

 

Une étude britannique démontre l’existence d’un effet indirect des nanoparticules qui endommageraient « à distance » l’ADN [3]. Marie-Claude Jaurand, directeur de recherche à l’INSERM, pointe du doigt les nano-tubes de carbone, matériau ultra-résistant utilisé dans l’industrie, pour leurs effets « similaires à ceux de l’amiante », concernant la production de lésions de l’ADN et la formation d’aberrations chromosomiques. Face à ces risques, que font les instances compétentes ? Pas grand chose. Les instruments règlementaires sont inadaptés. Ministères et agences sanitaires sont complètement dépassés (les documents les plus récents publiés sur le site du ministère de la Santé datent de 2007). L’évaluation des risques doit être totalement repensée.

 

Les systèmes d’autorisation de mise sur le marché reposent sur la composition chimique des produits. Pour les nanoparticules, cela ne suffit pas, car les effets dépendent aussi de l’organisation spatiale des éléments atomiques et de leur taille. Un élément non toxique peut le devenir à l’échelon nanométrique. « Le dioxyde de titane et les dioxydes d’argent n’ont pas les mêmes propriétés au niveau nanométrique et au niveau macroscopique, explique Rose Frayssinet. Ils n’ont pas les mêmes propriétés selon qu’ils mesurent 20 nano ou 60 nano. Pour étudier les risques, il faudrait donc mener des études pour toutes les échelles ». Mais cela coûte cher. Et les outils manquent. « D’après les textes européens, dès qu’on modifie un aliment, une étude d’innocuité est obligatoire. Mais personne ne sait le faire. Il y a encore un an, il n’y avait aucun filtre vraiment sûr pour récupérer les nano-particules. Sans compter que les délais d’études étant très longs, les résultats arriveront après la mise sur le marché. On demande aux fabricants de travailler dans des salles blanches, avec des scaphandres. Et juste derrière, on met les produits sur le marché. C’est aberrant ! ».

 

Concernant la production et la mise sur le marché, les industriels se réfèrent à la directive européenne REACH. Celle-ci est pourtant insuffisante. Seules les substances chimiques produites en quantité supérieure à une tonne par an y sont soumises. Vu la taille des nano-particules, cette quantité de production n’est pas toujours atteinte. Et pour le moment, aucune obligation d’étiquetage n’existe, même si le Parlement européen commence à se saisir de cette question.

 

L’État finance sans s’inquiéter des conséquences

 

« No data no market » (pas de données, pas de marché). Telle est la position défendue par de nombreuses associations écologistes, qui espèrent être rejointes par les syndicats de salariés. Elles demandent un moratoire sur les nano-produits. Et des procédures d’évaluation des risques adaptées. Les ONG souhaitent aussi débattre de l’utilité sociale des nanotechnologies, en particulier dans le secteur alimentaire.

 

Le gouvernement français a lancé en 2009 le plan Nano-Innov, qui vise à placer la France parmi les pays les plus en pointe sur les nanosciences, en encourageant la recherche fondamentale à travailler « avec les entreprises pour mettre au point des technologies, déposer des brevets, créer des produits  ». 70 millions d’euros ont été consacrés l’an dernier à ce projet. En parallèle, aucun fonds n’est dédié aux études toxicologiques et aux impacts sanitaires et environnementaux.

 

Valérie Pécresse, ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, a souligné à l’occasion du lancement de ce plan l’excellence de la recherche nationale sur les nanotechnologies (5ème rang mondial [4]) mais se désole que seulement 290 brevets aient été déposés en 2005, ce qui représente moins de 2% des brevets mondiaux. Car le secteur peut rapporter gros. La National Science Foundation (NSF) américaine évalue le marché des nanotechnologies à mille milliards de dollars en 2015. Selon la Fondation Sciences citoyennes, les investissements en recherche et développement ont été quasiment multipliés par dix entre 1997 et 2003 (3,5 milliards d’euros), avec une prévision de croissance de 40 % par an. « Les chercheurs nous disent souvent : il suffit qu’on parle de ’nanotechnologies’ dans nos projets pour avoir de l’argent pour mener des recherches », commente Rose Frayssinet.

 

Les multinationales de la pharmacie et de l’agrochimie sont sur les rangs pour fabriquer davantage de nano-aliments. A l’opposé de systèmes alimentaires organisés localement et écologiquement soutenables, se prépare une nouvelle révolution alimentaire, basée sur l’accaparement par quelques firmes privées des éléments constitutifs de la matière et de notre alimentation. Après la malbouffe, nous voici transformés en cobayes de la nano-bouffe, avec le silence complice de l’État.

 

Agnès Rousseaux

 

Notes

 

[1] Taille de l’atome : 1 dixième de nanomètre, ADN : 10 nanomètres, protéines : 20 nanomètres.

 

[2] « Certaines nanoparticules peuvent traverser et/ou altérer les membranes plasmiques, nucléaires et mitochondriales, induire une peroxydation lipidique et la génération d’espèces réactives de l’oxygène elle-même à l’origine d’un stress oxydatif pouvant altérer des protéines et l’ADN ( Hong 200657 ; Xia 200658 ; Beck-Speier 200559 ; Lewinski et al. 200860 ; Stone 200761 ; Hussain et al., 200562) ». Source : Nanotechnologies et nanoparticules dans l’alimentation humaine et animale - AFSSA

 

[3] « Nanoparticles can cause DNA damage across a cellular barrier » Gevdeep Bhabra et al., Nature Nanotechnology (en ligne le 5 novembre 2009)

 

[4] avec 3 526 publications en 2006, soit 5,6% des publications mondiales

 

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Développement pas vraiment durable

Agrocarburants : bienvenue dans

l’enfer vert

 

Par Nadia Djabali 13 janvier 2010, in Basta !

 

Les agrocarburants seraient-ils la solution miracle pour limiter les émissions de CO2 et réagir à l’épuisement des ressources pétrolières ? S’ils représentent une manne financière pour de grands groupes industriels, leur efficacité énergétique est loin d’être prouvée, et leurs conséquences sociales et environnementales sont déplorables. Pourtant, en investissant des centaines de millions d’euros dans cette filière, l’Etat français continue de miser sur ce qui semble bien être une escroquerie.

 

 

La cause est entendue, il faut réduire la consommation mondiale d’énergie fossile. Pour freiner le dérèglement climatique et se préparer à la raréfaction des réserves de pétrole, l’utilisation de ressources biologiques pour produire du carburant est considérée comme l’une des solutions-miracles. La France compte y consacrer plusieurs centaines de millions d’euros dans les années qui viennent. Mais ce choix est-il vraiment judicieux ?

 

La canne à sucre et le maïs sont dorénavant distillés en éthanol. Palmiers à huile, colza et soja sont, eux, transformés en biodiesel. La deuxième génération d’agrocarburants proviendra de n’importe quel résidu agricole : mauvaises herbes, parties des plantes impropres à l’alimentation, arbres et même l’huile de cuisine usagée. Bienvenue dans l’ère de l’indépendance énergétique pour tous, dans un monde où communautés agricoles et pays pauvres pourront bénéficier de la manne de l’or vert ! Mais attention aux désillusions.

 

L’Union européenne a conçu en décembre 2008 une directive fixant le seuil d’incorporation des agrocarburants dans la production dédiée aux transports à 10% d’ici 2020 dont plus de 5% d’ici 2012. Face aux critiques très vives, l’UE a reformulé cette obligation en transformant « 10% de biocarburants » en « 10% d’énergies renouvelables » et a ouvert la porte aux autres filières (éolien, solaire, hydraulique...). Les pays de l’Union ont donc le choix de la répartition entre la consommation d’agrocarburants [1] et la production d’électricité renouvelable pour atteindre leurs objectifs.

 

Le développement durable, pour les riches seulement

 

De nombreux mouvements tels que la Confédération paysanne, Peuples solidaires, le Réseau action climat ou Oxfam, dénoncent les agrocarburants. Du Brésil à l’Indonésie en passant par le Sénégal, petits paysans et communautés locales sont expropriés et nombre de forêts rasées pour faire place aux millions d’hectares de plantations de palmiers à huile, de soja ou de jatropha. Le Brésil est, depuis trente ans, en pointe dans la production d’éthanol à base de canne à sucre. Il est aujourd’hui le deuxième producteur d’agrocarburants derrière les États-Unis.

 

Si la canne à sucre est beaucoup plus efficace énergétiquement que le maïs, le colza ou la betterave utilisés dans les pays du Nord, les mouvements sociaux et écologistes locaux critiquent les effets néfastes d’un modèle tourné vers l’agrobusiness. La monoculture intensive de canne à sucre dans les États côtiers (Nordeste notamment) contribue indirectement à la déforestation en repoussant vers l’Amazonie d’autres types de productions, comme les vastes plantations de soja destinées à l’alimentation animale en Europe. Ce modèle, qui favorise les gigantesques exploitations, a ainsi expulsé de leurs terres 5,3 millions de personnes entre 1985 et 1996, générant la disparition de 941 000 petites et moyennes exploitations agricoles.

 

Les conditions de travail dans les plantations de canne à sucre sont souvent déplorables, dans un pays où l’esclavage agricole est encore une réalité pour des dizaines de milliers de personnes. En trente ans, les objectifs de productivité exigés des ouvriers agricoles travaillant dans les plantations de canne à sucre ont été multipliés par trois avec la mécanisation (entre 12 et 15 tonnes de coupe par jour et par travailleur). Si l’objectif n’est pas réalisé, le travailleur est renvoyé. Ce n’est pas demain que petits paysans et ouvriers agricoles bénéficieront du « développement durable » promis par l’avènement des agrocarburants.

 

L’or vert des multinationales

 

Au contraire des compagnies pétrolières, de l’industrie agroalimentaire, des entreprises de biotechnologie et des sociétés financières qui se frottent les mains. Les multinationales états-uniennes Cargill ou ADM [2] (négociants en grains et en produits alimentaires de base) contrôlent la production de matières premières agricoles sur de nombreux continents. Les entreprises de biotechnologie tels que Monsanto ou Syngeta investissent pour produire des plantes et des arbres répondant aux exigences des fabricants d’agrocarburants. « La révolution des agrocarburants accompagne les OGM. Cargill s’est par exemple associé avec Monsanto pour produire une nouvelle variété de maïs génétiquement modifié destiné à la fois aux agrocarburants et à l’alimentation animale, explique l’ONG Grain. Les nouveaux milliardaires et autres investisseurs, ainsi que les contribuables du monde entier, qui y participent par les subventions que leurs gouvernements distribuent au secteur, injectent des sommes énormes d’argent frais dans ces réseaux d’entreprises. Le résultat : une gigantesque expansion de l’agriculture industrielle mondiale et un contrôle renforcé des firmes. »

 

Au Guatemala, où la production d’agrocarburants est massive, les plantations sont aux mains de grands propriétaires et de multinationales qui entrent directement en concurrence avec l’agriculture vivrière locale. Les paysans sont expulsés parfois très violemment et les cours d’eau détournés. Au Nord-Ouest de la Colombie où la guerre de l’huile de palme fait rage, les petits paysans vivent depuis une dizaine d’année sous le régime de la terreur. Les populations sont évacuées de force de leur terre ou assassinées par les paramilitaires pour que des firmes y fassent pousser des monocultures d’huile de palme, converties ensuite en agrocarburants. Le gouvernement colombien ferme les yeux sur ces exactions et soutient une révision de la loi légalisant les expulsions. Au Brésil, le Mouvement des sans terre (MST) dénonce un « processus de recolonisation » des terres par des multinationales.

 

« Tout ceci n’est rien moins que la réintroduction de l’économie coloniale de la plantation redéfinie pour fonctionner selon les règles du monde moderne, néolibéral et globalisé » assène l’ONG Grain. Sans oublier l’efficacité très contestable de plusieurs types d’agrocarburants : en Asie du Sud-Est, la production d’une tonne de biodiesel tiré du palmier à huile dans les tourbières produit 2 à 8 fois plus de CO2 que la seule combustion de diesel de pétrole. Quant au Brésil, 80% des émissions de gaz à effet de serre du pays proviennent de la déforestation, conséquence indirecte de l’extension de la canne à sucre pour augmenter la production d’éthanol.

 

Une niche fiscale d’un milliard d’euros

 

Ce bilan lamentable semble pourtant rester lettre morte auprès du gouvernement français et de plusieurs collectivités territoriales comme la région Picardie. En France, les agrocarburants bénéficient depuis 1992 d’une exonération partielle de la taxe intérieure de consommation (TIC, ancienne TIPP). Pour l’année 2008, les montants de défiscalisation représentent un coût pour les finances publiques estimé à 939 millions d’euros. Celui-ci pourrait atteindre 1,1 milliard d’euros cette année. Mais cela ne suffit pas pour cette filière de plus en plus gourmande. Début octobre 2009, on apprend que l’État français s’apprête à lancer l’expérimentation à grande échelle des agrocarburants de deuxième génération, avant même d’avoir tiré le bilan de la première. Le conseil d’administration de l’Ademe (Agence pour le développement et la maîtrise de l’énergie) valide un plan de développement des agrocarburants de deuxième génération baptisé « BioTfuel » (prononcez « beautiful »), d’un montant de 112 millions d’euros. L’Ademe apportera une aide de 30 millions d’euros et la région Picardie, 3,2 millions.

 

Le projet expérimental est porté par un consortium comprenant le pétrolier Total, l’Institut français du pétrole (IFP), le Commissariat à l’énergie atomique (CEA), Sofiproteol (Établissement financier de la filière des huiles et protéines végétales) et le groupe allemand Uhde (industrie chimique et nucléaire). Le consortium prévoit la construction de deux sites industriels, dont un à Compiègne, l’autre sur un site de Total. La compagnie pétrolière - qui a dégagé 13,9 milliards d’euros de bénéfices en 2008 – recevra à ce titre 7,2 millions d’euros des contribuables pour financer ce programme de recherche.

 

Quand l’énergie atomique est rebaptisée énergie alternative

 

En octobre 2009, l’Ademe a mis en ligne la synthèse d’un rapport très attendu sur les agrocarburants. Quelques jours plus tard, elle la retirait en toute discrétion, ne laissant que la synthèse peu fidèle aux résultats de l’étude. Celle-ci montre que l’efficacité énergétique de plusieurs agrocarburants (comme celui issu du blé) est très médiocre, et que certaines filières, comme celle du colza, produit davantage de gaz à effet de serre que le diesel fabriqué par une raffinerie pétrolière ! « La lecture complète de l’étude conduit à des conclusions opposées à celles de cette synthèse, dénonce Jean-Denis Crola, d’Oxfam France. Les agrocarburants y sont présentés sous un jour très favorable. En choisissant ce format, le gouvernement fait passer un message clair : la politique de soutien aux agrocarburants ne changera pas et restera la seule action mise en place pour réduire les émissions de gaz à effet de serre du secteur des transports. »

 

Plus inquiétant encore, le 14 décembre 2009, Nicolas Sarkozy a dévoilé la répartition des 35 milliards d’euros du grand emprunt, dont 22 milliards seront levés en 2010 sur les marchés financiers. Parmi eux, 5 milliards seront consacrés au développement durable. « L’essentiel de l’effort portera sur les énergies renouvelables puisque nous allons affecter 2,5 milliards d’euros à l’Ademe qui sélectionnera ensuite les meilleurs projets présentés par les laboratoires dédiés aux énergies renouvelables, à l’Institut français du pétrole, au CNRS, dans les universités ou au CEA, expliquait Nicolas Sarkozy devant un parterre de journalistes. Le CEA a un savoir-faire technologique inégalé dans le nucléaire mais nous permet aussi, ce qui se sait moins, de figurer aux premiers rangs de la recherche mondiale dans le domaine solaire, dans les biocarburants ou le stockage de l’énergie. » Décision a été prise de rebaptiser le CEA. Il s’appellera dorénavant le Commissariat à l’Énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA²). Ça promet.

 

Nadia Djabali

 

Notes

 

[1] Le terme « biocarburants » peut induire qu’il s’agirait de carburants « bio » et crée une confusion avec l’agriculture biologique. Or les cultures destinées à produire du carburant n’ont rien de « bio » : emploi de pesticides, irrigation incontrôlée, déforestation… Nous employons donc le terme agrocarburants (carburants issus de l’agriculture)

 

[2] Archer-Daniels-Midland Company

 

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Comment le secteur privé prépare le démantèlement de la Sécurité sociale

 

Par Mathieu Javaux (4 janvier 2010), in Basta !

 

Quelle sera la situation de notre système de sécurité sociale en 2015 ? Déremboursement des médicaments pris en charge à 35%, des soins dentaires, des frais d’opticiens ou des indemnités journalières... mais surtout des affections longue durée, par exemple les maladies cardiovasculaires ou certains types de diabète. Tels des médecins de Molière, le cabinet de consultants Jalma, une référence dans le secteur de la santé, ne voit qu’une solution pour sauver le malade : la saignée. Une vision partagée par un grand nombre de responsables du secteur des mutuelles, des assurances et de la Sécurité sociale. Avec un pactole de 16 milliards d’euros à la clé, pour le privé. Décryptage.

 

« Quel avenir pour l’assurance maladie ? ». C’est le titre du « livre blanc » édité par le cabinet Jalma, fin 2009. Jalma, c’est un cabinet de consultants spécialisé dans le secteur de l’assurance. Il a pour clients les principales mutuelles, assurances et institutions de prévoyance, ainsi que des banques et des ministères. Bref, du lourd en matière d’influence, un « leader » du secteur comme on dit. Son livre blanc indique les grandes orientations que souhaitent prendre les acteurs de l’assurance maladie d’ici 2015. Quel avenir, donc, pour notre Sécu ? Malgré le point d’interrogation, la réponse semble limpide. Elle tient en quelques mots : moins d’assurance maladie obligatoire, donc moins de sécurité sociale, et plus d’assurance maladie complémentaire… pour celles et ceux qui auront les moyens de se la payer.

 

Pour appuyer cette orientation, rien de tel qu’une bonne expertise soi-disant impartiale. Depuis une quinzaine d’années, les cabinets de consultants ont poussé dans le milieu des « complémentaires santé », y compris chez les mutuelles qui s’affichent « militantes ». Ces consultants sont souvent payés 1000 euros par jour et leurs « conseils » se révèlent bien pratiques pour les dirigeants mutualistes qui tentent de cacher derrière le masque de l’expertise externe leurs décisions les plus impopulaires : plans sociaux élaborés à la hache, transformation des adhérents, sociétaires ou bénéficiaires en clients, rentabilisation des risques santé, sape de la Sécurité sociale. Des décisions que leurs instances politiques, censées faire partie de « l’économie sociale » rechignent à assumer.

 

Ne dîtes plus patients mais clients

 

Parmi ces cabinets, Jalma, créé en 1997 par des anciens du courtier en assurance Gras Savoye, a un rôle particulier. Chaque année, il dresse un « panorama de l’assurance santé », véritable bréviaire libéral de la protection sanitaire et sociale. Ce rapport, qui s’appuie sur les conceptions des oligarques de la protection sociale, d’Axa aux mutuelles, pèse 150 pages et coûte la bagatelle de 150 euros. En plus de ce livre blanc, ils se sont fendus cette année d’un sondage : le « 1er baromètre CSA/Jalma sur la perception par les français de leur système de santé », histoire de mesurer l’« acceptabilité » des réformes envisagées auprès de l’opinion.

 

Rappelons tout d’abord que la différence entre le régime obligatoire - la Sécurité sociale - et les mutuelles et assurances complémentaires est fondamentale. Le régime obligatoire offre les mêmes remboursements à tous et les cotisations sont proportionnelles au salaire de l’assuré. Le régime complémentaire propose une multitude de contrats divers et ses cotisations varient selon l’âge de l’assuré, ses capacités financières et, pour les assurances, selon son état de santé. Si les mutuelles sont à but non lucratif, les assurances doivent rémunérer des actionnaires. L’objectif des assurances est de restreindre le régime obligatoire pour rendre indispensable le régime complémentaire et, ainsi, accroître le nombre de leurs clients, et augmenter leurs bénéfices qui seront ensuite redistribués à leurs actionnaires. Si les mutuelles, en tant que structures à but non lucratif, n’ont pas vocation à faire des profits, rappelons que bon nombre d’entre elles ont fusionné, disparu ou se sont transformées purement et simplement en assurance. Axa, mutuelle il y a 25 ans, en est l’exemple le plus emblématique.

 

8 millions de patients stigmatisés

 

L’objectif affiché par le rapport est de lister des propositions pour résorber le déficit de l’assurance maladie (environ 18 milliards d’euros en 2009). Ses auteurs oublient de s’interroger sur de nouvelles ressources. La question est rapidement évacuée au motif qu’une augmentation des impôts ou des cotisations sera nécessaire pour financer les retraites. Dans ce cas, « difficile, voire impossible, d’augmenter dans la foulée les ressources pérennes de l’assurance maladie  ». Débat réglé donc. Pas question évidemment de s’interroger sur une réforme de la fiscalité qui prendrait en compte les stocks option, qui instaurerait une véritable fiscalité écologique (taxer les produits néfastes pour la santé par exemple, comme les pesticides ou les industries polluantes), ni d’envisager de nouvelles recettes grâce à une taxation des revenus financiers, voire de remettre en cause quelques niches fiscales pour riches.

 

Si on ne peut augmenter les recettes, il faut donc s’attaquer aux dépenses. En premier lieu, les « affections longue durée » (ALD), qui représentent le premier poste des dépenses de la Sécurité sociale. Ces ALD sont prises en charge à 100 % par le régime obligatoire. Les bénéficiaires sont les personnes - au moins 8 millions en 2009 - atteintes de maladies diverses et souvent chroniques : cancer, sida, maladies rares, diabète, et certaines personnes âgées atteintes de maladies dégénératives. 60 % des remboursements de l’assurance maladie concernent 15 % des personnes assurées, qui sont en ALD. Selon le rapport, « 5% des assurés en ALD, soit 0,7% de la population [420 000 personnes], perçoivent en moyenne 70 000 euros de remboursement des régimes obligatoires » par an. Ce qui représente 25 % des prestations de la Sécurité sociale. Présenter les chiffres de cette manière est déjà un choix politique en soit. Cela revient à amalgamer des types de pathologies très diverses. Et cela vise surtout à stigmatiser des personnes qui ont le tort de coûter cher car elles sont malades.

 

Un pactole de 16 milliards d’euros pour le privé

 

Le rapport ne l’indique pas explicitement, mais pour tous les organismes complémentaires, le véritable magot est là. Sur le poste de dépenses des ALD, quelques pourcents transférés aux complémentaires - pour le moment exclues de ce dispositif - représenteraient rapidement plusieurs milliards d’euros de chiffres d’affaires supplémentaires. Le rapport envisage deux scénarios pour « sauver la Sécu ». Le premier est fondé sur « l’instauration d’un ticket modérateur de 10 % en trois ans à partir de 2011 [1].

 

Concrètement, la Sécurité sociale ne rembourserait aux malades en ALD que 95 % puis 90 % au lieu des 100 %. Le second scénario propose de « restreindre l’accès au régime ALD selon les recommandations de la Haute autorité de santé ». Plusieurs ALD - maladies cardiovasculaires, affections liées à l’hypertension artérielle (comme le diabète) ou la tuberculose seraient exclues des remboursements intégraux. Conséquence ? Des millions de personnes ne seraient plus prises en charge à 100% par la Sécu, ce qui provoquerait une hausse sans précédent des cotisations aux complémentaires santé. Ce système défavorise les revenus les plus faibles. Les ménages avec un revenu égal ou inférieur au Smic sont ceux qui consacrent déjà la plus grande part de leurs revenus - de 6% à 10% - pour adhérer à une complémentaire santé.

 

Pour atteindre l’équilibre ou s’en approcher, les deux scénarios prévoient aussi la remise en cause du remboursement par la Sécu de ce qu’ils considèrent comme relevant du petit risque : le petit appareillage (bas de contention, matériel orthopédique par exemple), les médicaments à vignette bleue (pris en charge à 35 %), plus les soins dentaires, ou les frais d’opticiens, déjà presque intégralement à la charge des complémentaires santé. Au total, selon ces deux scénarios, ce serait au moins 16 milliards d’euros qui seraient chaque année transférés vers le régime complémentaire. Ces transferts devraient permettre aux complémentaires privées de doubler leurs cotisations d’ici 2015. Plus 100% en 5 ans, ça c’est de la croissance ! Rappelons que 7% de la population n’est pas couverte en complémentaire santé (ni CMU complémentaire) [2].

 

Problème : 95 % des Français sont favorables au principe de solidarité

 

Ce remède de cheval pour « sauver la Sécu » ne semble pas convaincre les Français, malgré les efforts déployés pour saper les principes de la solidarité nationale. Au grand désespoir du commanditaire, 95 % des sondés considèrent que la prise en charge à 100 % des ALD est justifiée [3], alors que 4 % [4] estiment qu’elle n’est pas justifiée.

 

Comme les réponses ne correspondent pas à ce que les consultants souhaitaient entendre, une autre question est apparue dans le sondage : « Les affections de longue durée telles que le diabète, l’hypertension ou insuffisance respiratoire sont aujourd’hui prises en charge à 100% par l’assurance maladie et constituent le poste de dépense qui augmente le plus vite. Pour réduire cette dépense de santé pensez-vous qu’il est préférable de … ? » :

 

- Remettre en cause la prise en charge à 100% des assurés les plus aisés : 45 %

 

- Réduire la prise en charge à 95 % ou 90 % de tous les assurés (scénario 1) : 21 %

 

- Augmenter les impôts (tels que la CSG) et maintenir le système en l’état : 15%

 

- Supprimer la prise en charge à 100% uniquement de certaines affections (scénario 2) : 8%

 

- Ne se prononcent pas : 11% »

 

La question ne précisait malheureusement pas à partir de quel niveau de revenus l’assuré est considéré comme « aisé ». Cette subtilité permet aux auteurs de conclure leur rapport par ces mots : « Respectueux du principe d’égalité, ils [les Français] privilégient la piste de la mise sous condition de ressources de la prise en charge à 100% en cas de nécessité absolue. Il ne faut donc pas enterrer trop vite le bouclier sanitaire, qui pourrait devenir, sous une forme encore à définir, un outil essentiel des réformes à venir ». La solution imaginée est simple : les personnes dont les revenus sont inférieurs à un certain plafond (mais qui pourrait baisser au fur et à mesure de l’évolution des déficits) bénéficieraient d’un « bouclier sanitaire », c’est-à-dire le maintien de l’ALD à 100%. Tandis que le reste de la population « aisée » verrait son ALD en partie transférée vers les complémentaires.

 

Quand l’on retrouve un certain Guillaume Sarkozy

 

Le débat est donc posé. En petit comité mais avec les gens qui comptent. Les propositions du rapport émanent bien des actuels dirigeants de notre protection sociale et non d’un « think tank » néo-libéral. Dans ce rapport, presque tous les acteurs incontournables de la couverture santé en France, dont les « avis et recommandations » ont été intégrés, figurent dans les remerciements. Ainsi Etienne Caniard, membre de la Haute autorité de santé et futur président de la Fédération nationale de la mutualité française (FNMF), et Jean Pierre Davant, son président actuel. Les mutuelles de cette fédération couvrent 37 millions de français. On retrouve aussi Daniel Havis, PDG de la Matmut, l’homme aux huit Porsche qui est aux valeurs mutualistes ce que le babybel est au fromage. Sont également remerciés Guillaume Sarkozy, DG du groupe Malakoff Médéric et frère du Président, et Frédéric Van Roekeghem (dit Rocky), DG de la CNAM et, en tant qu’ancien directeur des audits d’Axa, pas forcément très à l’aise avec le principe de solidarité en matière de santé… Ou encore Guy Vallancien, chef du département d’urologie à l’Institut mutualiste Montsouris, médecin traitant de la Mutualité française et auteur d’un livre dont le titre laisserait rêveur n’importe quel ultra libéral : « La Santé n’est pas un droit »... Tout un programme.

 

Ces oligarques se considèrent-ils solidaires des conclusions du Livre blanc ? Sont-ils favorables au doublement des cotisations des mutuelles ? Les dirigeants de la Sécurité sociale sont-ils d’accord avec la suppression d’une partie des ALD, ou l’instauration d’un ticket modérateur pour les malades les plus fragiles ? C’est l’Assemblée nationale qui vote l’Objectif national des dépenses d’assurance maladie (ONDAM), et donc le budget de la Sécurité sociale. A quel moment les élus se saisiront-ils de ces questions ? Quand les dirigeants mutualistes iront-ils assumer devant leurs assemblées générales respectives de telles orientations à l’heure où même les États-Unis d’Obama tentent de revenir au principe d’une couverture santé presque universelle ? En attendant, on peut suggérer une piste de ressources nouvelles pour la Sécurité sociale : taxer les prestations des consultants qui désirent tant son retour à l’équilibre.

 

Mathieu Javaux

 

Notes

 

[1] 5% en 2011 et 5% supplémentaires à partir de 2013

[2] Selon la selon la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES)

[3] tout à fait 60 %, plutôt 35 %

[4] 1 % pas du tout et 3 % plutôt pas

 

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Dossier Iran


Par OCL

 

Dernier ajout : 28 décembre.

 

Iran Solidarité

 

Alors qu’une certaine gauche anti-libérale se mobilise en faveur du régime de la République Islamique ; alors que Chávez a chaleureusement félicité Ahmadinejad pour son élection et l’a saluée comme la « victoire pour un monde nouveau », comme il l’avait soutenu fin 2005 dans ses campagnes négationnistes et antisémites notamment (ce « socialisme des imbéciles » selon August Bebel), lors du concours des caricatures sur le judéocide et visant les juifs en tant que juifs (et non l’Etat d’Israël en tant qu’Etat sioniste et colonialiste) ; alors que les thèses complotistes semblent une fois de plus proliférer dans un schéma binaire aussi faux et mystificateur qu’il pouvait l’être à l’époque des blocs et de la guerre froide, nous savons qu’il existe en Iran d’autres paroles venues du bas de la société et se battant pour échapper à ces simplifications qui font le jeu à la fois de l’impérialisme et du pouvoir des mollahs.

 

Dans le mouvement de masse qui secoue l’Iran, il existe une dimension de classe, des syndicats indépendants et des révoltes ouvrières, une dimension féministe et des combats pour l’égalité et l’autonomie individuelle et collective qui peuvent aller contre les religions et les superstitions. 
En nous gardant de tout triomphalisme propice à des lendemains qui déchanteraient, ce sont ces mouvement-là, qui ne s’alignent ni sur le régime ni sur aucun des blocs et fractions du régime qui aspirent à gouverner le pays, que ce soit ceux de MM. Moussavi ou Karoubi, que nous devons soutenir et populariser.

Il est hors de question de s’aligner sur les campagnes hypocrites de l’Occident contre le « fondamentalisme » et pour les « droits de l’Homme » ainsi que sur ses éventuelles tentatives d’intervention politique et militaire dans ce pays. Nous nous opposons à l’OTAN et à toutes les interventions de type impérialiste, présentes et passées, et au rôle de l’Etat français et de son complexe militaro-industriel qui, après avoir soutenu la dictature sanglante du Shah, s’est empressé d’armer et de soutenir l’Irak de Saddam Hussein et de pousser ce pays à attaquer l’Iran dans une guerre particulièrement meurtrière de huit longues années (1980-1988).


 

De même que sur le nucléaire, nous refusons d’entrer dans ce choix imposé et biaisé. Nous ne nous battons pas pour le « droit au nucléaire iranien » même au nom du combat anti-impérialiste : nous nous battons pour la dénucléarisation totale, civile et militaire, de la planète ! Nous nous battons pour le démantèlement de toutes les installations, de toutes les armes de destruction massive à commencer par celles des grandes puissances politiques et militaires qui en font l’un des éléments-clés de leur domination impériale. Nous devons populariser toute information, analyse, prise de position s’inscrivant dans la perspective, de l’indépendance politique, de la lutte de classe, du combat contre toute forme d’exploitation économique et de domination (oligarchique, étatique, patriarcale, religieuse…), du combat pour l’émancipation et pour le socialisme libertaire.

 

OCL (Organisation communiste libertaire) 3 juillet 2009

 

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Des infos actualisés en français sur

Révolution en Iranhttp://iranenlutte.wordpress.com/

 

Le mouvement de révolte populaire qui secoue l’Iran depuis les résultats de la mascarade électorale ne porte pas la question de qui doit gérer le régime des mollahs. Moussavi, ancien dirigeant de la république islamiste, responsable du massacre de milliers de prisonniers politiques dans les années 80, n’est en rien une alternative. Le mouvement de masse commencé le 12 juin ne s’en prend d’ailleurs pas qu’à Ahmadinejad mais au régime islamiste lui-même. Ce blog a pour but de diffuser des informations sur la lutte en Iran et sur les courants révolutionnaires qui y participent. A bas la république islamiste ! En Iran comme ailleurs, vive la révolution socialiste !

 

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Élections régionales :

mais qui regarde les cartes de la France d'aujourd'hui ?


Par Michel FRANCOIS, conseiller municipal UDB Saint-Herblain

 

A trois mois des élections régionales, qui s'intéresse aux cartes de la France ? Pas grand monde à en juger par les thèmes agités. La Documentation française met pourtant en ligne sur son site de véritables bombes politiques, comme la carte ci-contre, tout simplement légendée : Paris polarise et domine le territoire français. Dans sa sobre évidence, cette légende a presque plus de force que le célèbre Paris nous pompe ! de l'UDB... C'est en tout cas la même pieuvre qui nous est dessinée. Que dit ou rappelle cette carte entre cent autres choses ?

Elle nous dit que la "région capitale", pompe la population (énorme demi-cercle sombre), les emplois qualifiés (seul et énorme demi-cercle orange foncé), les revenus (seule surface régionale vert foncé).

Mieux : elle nous montre comment : par les voies de communication. Ici, ce sont les autoroutes et les lignes à grande vitesse, mais nous savons ce qu'il en est du TGV bas-de-gamme ou de l'avion. Et nous voyons comment les "régions" épousent le plus souvent, comme par hasard, le tracé de ces voies, et se hâtent de privilégier leur axe principal, lequel se confond avec la route de Paris ou la prolonge : Rennes - Brest, Saint-Nazaire - Le Mans, pour ce qui nous est le plus proche.

Ce qu'on ne devine même pas : les rares lents trains quotidiens qui relient Nantes à Quimper, pour ne pas parler de Brest, ou de Saint-Nazaire - Saint-Brieuc. Les maires de Rennes et de Nantes peuvent bien entonner le Chant du Rapprochement : la carte fait à leur place le bilan du découpage qu'ils n'ont pas envie de remettre en cause.

L'écologie politique pourrait trouver dans des cartes comme celles-là une mine de thèmes de revendication et d'action, qui pourraient enfin la conduire loin de la défense des schémas aériens d'hier et d'une complaisance étonnante à l'égard de "régions" construites par et pour la polarisation du territoire, du pouvoir et de l'argent autour de Paris, et au profit de ceux qui y prospèrent derrière les journaux et les télés qu'ils y ont installés.

Et à se demander peut-être : mais ça, combien ça coûte à ceux qui habitent dans le jaune ?

Ou bien : est-ce que ça n'aurait rien à voir avec les élections régionales et la recentralisation ?

 

La domination de Paris sur le territoire français
La domination de Paris sur le territoire français

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Bolivie :

Evo Morales face à lui-même

 

 

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On pensait à tort que le résultat obtenu en 2005 par Evo Morales lors des élections de 2005, avec 53,7%, constituerait un record à jamais gravé dans l’histoire de la démocratie bolivienne. Voilà que celui-là même que la majorité des médias occidentaux accusaient de conduire une « politique populiste » ayant pour effet de « diviser le pays », a récidivé avec plus de force encore, au terme des élections générales réalisées le 6 décembre dernier, en atteignant cette fois 63%. Loin d’avoir souffert de « l’usure du pouvoir » après quatre années de mandat, le chef d’État bolivien dispose désormais de la majorité au sein de la nouvelle Assemblée Législative Plurinationale, à la Chambre des Députés comme au Sénat – cette dernière jusqu’alors aux mains de la droite.


Surtout, l’hégémonie du Mouvement vers le Socialisme (MAS) paraît ne plus avoir de limites : s’il était encore de rigueur, il y a quelques semaines encore, de décrire la Bolivie comme un pays « fracturé », en permanence « au bord de la guerre civile » entre l’Occident andin et l’Orient amazonien, la percée réalisée par le parti de Morales dans des régions qui lui sont traditionnellement hostiles lui permet d'obtenir la majorité absolue dans les départements de Tarija et Chuquisaca, et d’atteindre des résultats allant au-deà des 40%, à Santa Cruz notamment.


La victoire du MAS et de Morales, de fait, ne surprend que par son ampleur, tant ce succès était pronostiqué par tous les analystes politiques. L'opposition elle-même était divisée entre l'ex-préfet de Cochabamba Manfred Reyes Villa, un ancien militaire autrefois lié au parti du dictateur Hugo Banzer, et Samuel Doria Medina, un riche entrepreneur qui assuma les fonctions de ministre de l'Économie à la fin des années 1980, alors que la Bolivie achevait sa conversion au néolibéralisme.


De campagne, il n’y en eut pas vraiment. À cela, une cause toute politique : le vide programmatique d'une droite aujourd'hui cantonnée dans la dénonciation d’un supposé « totalitarisme du MAS », tout en s’engageant à conserver la politique de redistribution des richesses entamée par le gouvernement Morales. Mais aussi une cause somme toute plus banale : une désorganisation chronique de formations politiques qui ressemblent de moins en moins à des partis et de plus en plus à des fédérations hétéroclites de mécontents, dont les militants semblent peu disposés à engager de fortes sommes dans une bataille vue comme perdue d'avance. Ce que confirmeront les chiffres, Reyes Villa obtenant finalement, avec 27%, un score un peu plus élevé que ce qu’indiquaient les sondages, et Doria Medina, avec 6%, voyant son groupe parlementaire réduit à néant.


Le résultat atteint par le MAS place désormais Morales face à une série de défis, résumée en une formule répétée à plusieurs reprises par le président bolivien : « Au cours de ces quatre dernières années, j'ai apprisà gouverner. Maintenant, je veux faire fructifier cette expérience pour gouverner le pays pour les cinq années à venir ». Face à une majorité si écrasante, reste à s’interroger sur la direction que prendra le « processus de changement » bolivien qui, pour l’heure, paraît enserré dans un horizon strictement « modernisateur ». Le programme présenté par le MAS, qui mêle nationalisme et productivisme, en est une illustration pertinente : modernisation économique, avec le « grand saut industriel » illustré par l’exploitation du lithium, du gaz et du fer ; administrative avec une nouvelle gestion publique, et une décentralisation poussée via les autonomies départementales et indigènes ; et étatique, avec une reconstruction des services publics.


Pour autant, si la victoire de Morales est évidemment accueillie comme un triomphe populaire, il n’en demeure pas moins que l’ampleur de ce succès laisse pointer bon nombre de dangers (bureaucratisation, cooptation des mouvements sociaux, émergence d’une « droite endogène » bolivienne, etc.). Des risques qui, pour l’heure, n’entachent pas l’aura dont bénéficie le président bolivien, qui reste plus que jamais le dépositaire des espoirs des secteurs les plus humbles de la population.

De La Paz, Hervé Do Alto

 

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Capitalisme :

ce qu’il doit au désespoir

(et inversement)

 

NPA 13/12/2009

 

 

Le capitalisme est un système qui prospère sur le malheur et l’aliénation de la majorité de population et ne profite qu’à une infime minorité de possédants, réels ou virtuels.

Depuis le krach financier, les Bourses et les banques se sont refait une petite santé, mais l’économie réelle subit encore l’impact monstrueux de cette crise. Et encore une fois, la note la plus salée est payée par le salariat et, plus largement, le « précariat ». Les délocalisations continuent et les licenciements économiques battent des records. En France, près de 600 000 personnes ont perdu leur emploi en 2009, pendant que des grands groupes ont vu le cours de leurs actions s’envoler. Nous n’attendions pas grand-chose des bonnes paroles de Sarkozy, qui s’était engagé à « moraliser » le capitalisme, mais notre perplexité est immense devant la complaisance d’une partie des médias et l’apathie du plus grand nombre. Lorsque Sarkozy fait le distinguo entre capitalisme financier et capitalisme tout court, il continue de défendre ce système économique basé sur la domination des possédants et la soumission des autres. L’escroquerie consiste à nous faire croire que ce système peut être contrôlé, moralisé ou humanisé. Or, le capitalisme est intrinsèquement barbare : son organisation repose sur la compétition effrénée, l’accaparement des biens et des services ; le libre échange commercial exacerbe la concurrence internationale au détriment des productions locales et le productivisme est un non-sens écologique.


Aujourd’hui nous vivons sous le règne du « néo-libéralisme » qui est soit la forme aboutie du capitalisme si l’on se place du côté de Wall Street, soit l’expression économique d’une phase terminale pour le quidam moyen. Ce néolibéralisme a vu le jour au tournant des années 1980 et il s’est accéléré et décomplexé avec la chute du mur de Berlin et les mandats de Reagan et Thatcher. Sous ces deux ères politiques, l’idée qu’il n’y avait pas d’autre alternative que le capitalisme s’est imposée. Avec la chute du Mur, l’utopie communiste et l’espoir qu’elle pouvait susciter ont été engloutis dans l’effondrement du bloc de l’Est. Sans autres solutions ou systèmes viables, tous les excès du capitalisme sont permis ; qu’importe si un milliard de personnes souffrent de la faim alors que la planète produit assez de denrées alimentaires pour nourrir 12 milliards d’individus (1) ; qu’importe si des multinationales engrangent des bénéfices colossaux et licencient à tour de bras dans la foulée ; qu’importe si l’épidémie du sida continue de ravager l’Afrique, l’Asie et une partie de l’Amérique du Sud parce que les grands groupes pharmaceutiques freinent la production des médicaments génériques ; qu’importe si le brevetage compulsif et hystérique des semences, du végétal, de l’animal, de la culture et du savoir continue. Qu’importe, tout a un prix, tout doit être rentable, l’air, l’eau, la santé, la nourriture, les loisirs, la famille et les amis « facebookés » ou « twitterisées », dans une grande entreprise d’abrutissement collectif.
L’aspiration à une vie meilleure a été remplacée par l’appât du gain. Le Loto et l’Euromillions sont devenus les seules échappatoires à nos vies précarisées par l’aliénation au travail ou à l’absence de travail.


Pourtant, le désastre continue, car le capitalisme nous pousse à l’extrême individualisme, au détriment de notre dignité et de notre humanité. Ce que le capitalisme doit au désespoir, et inversement, nous le voyons chaque jour autour de nous. Ce monde d’une froideur sidérante et cette actualité nous révulsent et nous révoltent : comment peut-on encore défendre un système qui pousse des hommes et des femmes à se suicider à cause de leur travail, ou bien parce qu’ils n’en ont pas ? Le travail est devenu un calvaire pour beaucoup, une souffrance invivable. L’autre arme du capitalisme est l’aliénation à la surconsommation et la dépendance au crédit qui,avec le nombre grandissant des dossiers de surendettement, fait lui aussi des victimes et des drames innombrables.


Ces questions, nous les vivons dans nos entourages respectifs. Ici dans les quartiers populaires de Marseille, la misère n’est pas un effet de style ou une tournure littéraire. Elle est là, glauque et dévastatrice, mais des signes d’espoir et de résistance commencent à pointer au loin. Des comités de chômeurs se forment, des marches contre la précarité s’organisent, des associations de locataires se dressent contre les institutions et les bailleurs sociaux, des comités contre l’expulsion des étrangers et les expulsions locatives se battent tous les jours. Des collectifs d’associations, comme le Collectif d’action et de réflexion populaire "Crap" (2) que nous avons rejoint, tentent de monter des chaînes de solidarité active. Toutes ces initiatives sont comme de minuscules étincelles dans l’immense obscurité, mais elles sont porteuses de cette folie qu’est l’espoir d’un monde meilleur, plus juste, cet espoir qui fait que nous ne nous résoudrons pas à abdiquer.


Quartiers Nord/Quartiers Fort

(association des quartiers Nord de Marseille)

1. Rapport de la FAO 2007.


2. Collectif d’associations, d’habitants, de syndicats, de médias alternatifs et de partis de la gauche radicale, regroupant une trentaine d’organisations marseillaises. Prenant pour modèle le LKP guadeloupéen, ce collectif entend agir politiquement pour et avec les quartiers populaires.

 

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La fin de
l’histoire ?

Il y a déjà 20 ans, à la chute du Mur de Berlin et de l’Union Soviétique, Francis Fukuyama, un des maîtres-penseurs du néo-conservatisme américain, avait émis une hypothèse : nous étions en train d’assister à la fin de l’histoire à la sauce hégélienne, telle que nous l’avions connue depuis l’Antiquité avec ses conflits, ses luttes pour le pouvoir, ses confrontations de classe... Depuis, face à une histoire qui ne s’arrête jamais, il a reconnu s’être trompé. Vingt ans après, un autre néo-conservateur, du nom de Nicolas Sarkozy, supprime purement et simplement l’histoire et la géographie des manuels de terminale S, au moment même où les élèves de cette classe d’âge obtiennent le droit de vote et doivent donc être armés pour comprendre et interpréter, au-delà du zapping, le monde complexe qui est le leur.

Ce rapprochement entre deux « fins de l’Histoire » est moins incongru qu’il n’y paraît. Le président de la République aime bien canoniser Guy Môquet, Albert Camus, Jaurès ou Blum, mais il n’aime pas l’Histoire avec un H majuscule ; il ne l’aime pas, parce qu’elle est l’exact contraire de sa vision du monde, qui mélange la dépendance atlantiste, le démantèlement de l’Etat social et l’affaiblissement des collectivités territoriales, une conception individualiste et l’instrumentalisation électoraliste d’une xénophobie d’Etat. Depuis l’aspiration des bourgeois des villes aux libertés communales face aux seigneurs, jusqu’aux lois de décentralisation de 1981, des valeurs républicaines inscrites depuis 200 ans aux frontons de nos mairies, jusqu’au programme du Conseil National de la Résistance, des luttes anticoloniales au refus de la guerre d’Irak, une nette ligne de démarcation sépare cette France là de l’esprit délétère du sarkozysme.

 

Au nom d’une intégration à marche forcée de la France dans la mondialisation, ce régime détruit les fondements même de l’identité de nation. Mais il n’est pas européen pour autant. Il y a quelques années, dans « Penser l’Europe », Edgar Morin avait montré comment la culture européenne s’était construite à partir de la convergence et de la dialogique des cultures latines, grecques, islamiques et des empires barbares. L’Europe actuelle est le produit d’un tourbillon historique qui a produit l’Humanisme de la Renaissance et la Raison du Siècle des Lumières ; toutes choses étrangères aux affairistes qui nous gouvernent, soumis à ceux qui achètent et vendent du temps de cerveau disponible. L’enjeu de l’enseignement de l’Histoire et de la géographie est là : Refuser la conception utilitariste des études, couplée à la marchandisation de l’enseignement, qui est en train de préparer un monde de plus en plus inégalitaire, avec des élites sans références ni projet. La grande masse du peuple est livrée à la dictature de l’écran et de l’audimat sous toutes ses formes, télé, radio, Internet, où la culture du divertissement et de la confusion régnent en maître absolu.

 

L’écologie mentale a aussi son écosystème : quand une partie de sa diversité disparaît, qu’il s’agisse de l’Histoire ou de la Géographie, de la Philosophie, du Latin ou des Lettres, ce sont des pans entiers de l’humanité qui disparaissent. Je refuse le dérèglement de la citoyenneté, comme je refuse le dérèglement climatique. D’ailleurs, le fait que la décision d’en finir avec l’Histoire pour les jeunes scientifiques, intervienne à l’ouverture du sommet historique de Copenhague est symbolique. Comment combattre le réchauffement climatique si on ne le place pas dans une histoire de la longue durée, comme l’a fait Emmanuel Leroy Ladurie avec sa magistrale « Histoire du Climat » ? Comment saisir l’ampleur des conséquences sur la vie des hommes, si on ne s’est pas imprégné de l’identité de la France de Fernand Braudel et de Marc Bloch ?

 

Un scientifique sans vision historique est hémiplégique. Le risque est grand de voir naître des générations de savants sans éthique, car devenus « hors sol », sûrs d’eux mêmes, ne doutant jamais. Or, l’Histoire comme la philosophie, débouchent sur le doute - le fameux « que sais je ? » de Montaigne - et c’est une bonne chose. Les savants qui créèrent la Bombe atomique, Einstein en tête, furent les premiers à dénoncer les conséquences du nucléaire. Ils n’évoluaient pas en chambre, mais ils étaient animées par une conscience historique, participaient aux grands débats de l’époque, imprégnés d’un enseignement pluridisciplinaire et humaniste.

 

Nicolas Sarkozy avait tenté de recycler la « politique de civilisation », prônée par Edgar Morin, mais il conduit une politique de barbarie. Mettez côte à côte le débat sur l’identité nationale, qui tourne à la xénophobie de sous-préfecture, la suppression de l’Histoire et Géographie en Terminale S, c’est à dire pour la moitié des élèves qui passent le baccalauréat, la suppression d’un fonctionnaire sur deux, ce qui veut dire concrètement la mise à mal du service public de l’éducation, de la culture, de la santé, de la police, la privatisation de la Poste, les atteintes multiples au droit à la Santé (franchises médicales, fiscalisation des revenus des accidentés du travail...), la généralisation des fichiers et de la vidéo-surveillance sous toutes ses formes... Partout les limites sont franchies. La semaine dernière, des services de sécurité, sans mandat, ont perquisitionné mon bureau de député, sans respect pour la sanctuarisation de l’Assemblée nationale. La police avait déjà franchi la porte des écoles pour expulser des enfants de sans papiers. Petit à petit, des traditions séculaires sont violées, bafouées, piétinées, sans égard pour l’Histoire de la France des Droits de l’Homme qui n’existera plus que dans les téléfilms dont Nicolas Sarkozy sera le héros. Il faut sauver l’Histoire et annuler cette décision inique et révélatrice d’un pouvoir qui s’assoit sur toute notre culture. Cette pétition d’historiens de toutes tendances n’est pas seulement juste, elle est salutaire et doit rassembler tous ceux qui s’insurgent contre le matamore du Fouquet’s .

 

Noël Mamère, le 7 décembre 2009

 

PS/1. Le sommet de Copenhague ouvre donc aujourd’hui, 7 décembre 2009. Plus d’une centaine de chefs d’Etat sont attendus pour ce rendez-vous de l’Humanité avec elle-même. L’urgence climatique, à part une poignée de négateurs, est reconnue comme un enjeu prioritaire par la communauté internationale. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres, c’est-à-dire la signature d’un accord contraignant. Le risque est grand de voir la conférence accoucher d’un texte a minima, ne décidant rien de précis. C’est d’ailleurs ce que sont venus dire les militants courageux de Greenpeace, la semaine dernière à l’Assemblée nationale : « des actes, Monsieur le Président ». Même l’Union européenne, qui est pourtant la meilleure élève de Kyoto, propose des mesures inférieures aux propositions du GIEC. En fait, personne, ne veut payer, les Etats industrialisés comme les gros pollueurs des multinationales, parce que la note suppose de changer de modèle de développement. Je ne suis pourtant pas pessimiste, parce qu’une immense vague de fond écologiste s’est levée. Elle va continuer à déferler sur le monde. La course de vitesse entre l’ancien et le nouveau monde ne fait que commencer. Copenhague n’est qu’une étape.

 

PS/2. Bonne nouvelle. Evo Morales vient d’être réélu Président de la Bolivie, avec 63 % des suffrages. Quand on sait la manière dont la droite raciste, celle des privilégiés des régions riches, a combattu le premier président d’origine indienne de ce pays, avec l’appui, à peine caché, des Etats-Unis, on peut saisir l’importance de cette élection, non seulement pour le peuple bolivien mais pour toute l’Amérique latine.

 

PS/3. Mauvaise nouvelle : Obama engage les USA dans une vietnamisation de la guerre en Afghanistan. En accordant à ses généraux les demandes qu’ils exigeaient, le Président américain vient de faire un pas de plus dans la sale guerre contre le peuple afghan. Alors que le danger représenté par Al Qaïda et ses alliés, les talibans pakistanais, se trouve de l’autre côté de la frontière. L’occupation par l’OTAN de l’Afghanistan jette dans les bras de la rébellion, une partie, chaque jour plus grande, de la population afghane révoltée par les bombardements meurtriers, les intrusions violentes de soldats étrangers et la corruption des milices des seigneurs de la guerre de Karzaï, le président soutenu à bout de bras par les forces de la coalition. Tout cela va mal finir, je l’avais dit dès le premier jour de la guerre. Pour le moment, la France dit qu’elle n’enverra pas de troupes supplémentaires au côté des GI. Très bien. Mais elle donnerait un signe politique fort en proposant un calendrier de retrait pour les engagés sur le terrain.

 

"Face à la crise économique, le programme des anticapitalistes
est antagonique avec celui des antilibéraux !"


Tendance CLAIRE du NPA 01/12/2009

 

Les gouvernements bourgeois sont bien obligés de constater que les « plans de relance », c’est-à-dire les plans de soutien au patronat, sont incapables de relancer vraiment l’activité. Les taux d’intérêt des Banques centrales sont aujourd’hui quasi nuls, les Banques centrales injectent massivement des liquidités sur les marchés financiers, les États creusent le déficit public pour venir en aide aux entreprises. Et pourtant rien n’y fait : le crédit ne redémarre pas et les gouvernements bourgeois ne disposent d’aucune réelle marge de manoeuvre supplémentaire.


Ils en sont donc à pleurnicher et à supplier les banquiers de distribuer des crédits aux entreprises. Alors que les banquiers se goinfrent de profits et de bonus, les dirigeants impérialistes sont obligés de hausser le ton : « Nous exigeons que les institutions financières remplissent leurs devoirs », a par exemple déclaré Merkel samedi 28 novembre. Elle a aussi nommé un « médiateur » chargé d’aider les entreprises à obtenir des crédits... Pathétiques gesticulations qui ont de plus en plus de mal à cacher leur impuissance à sortir les économies impérialistes du marasme.


Alors que les gouvernements sont obligés de reconnaître que la reprise n’est pas au rendez-vous (« la crise n’est pas finie », a indiqué Merkel samedi 28/11), leur seule remède est d’aller toujours plus loin dans l’aide au patronat, en proposant notamment que l’État se porte garant des créances des banques. Pour inciter les banques à prêter, l’État va leur garantir que l’argent du contribuable (c’est-à-dire essentiellement celui des travailleurs) viendra quoi qu’il arrive à leur secours si les emprunteurs font défaut !


Toute l’absurdité du système capitaliste s’étale sous nos yeux. Si le crédit et l’activité ne repartent pas, c’est parce que les économies impérialistes font face à une crise de rentabilité profonde. Pour sortir de la crise, les gouvernements veulent toujours plus faire payer les travailleurs pour alimenter les profits. Depuis le début des années 1980, suite aux grandes défaites ouvrières, le taux d’exploitation a augmenté constamment, opérant comme une contre-tendance à la loi de la baisse tendancielle du taux de profit inhérente au développement de l’accumulation capitaliste (où la quantité de travail vivant, seul créateur de la valeur, est de plus en plus faible par rapport à la quantité de moyens de production nécessaire pour produire). Mais cette surexploitation n’a pas suffi et ne suffira pas à nous sortir du marasme économique et du chômage de masse. Elle ne fera qu’aggraver nos conditions de vie. Pour qu’il y ait une vraie reprise économique dans le cadre du système, il faut qu’il y ait au préalable une destruction / dévalorisation massive du capital, ce qui ne peut être le cas que suite à une guerre ou à une vague gigantesque de faillites qui mettent des millions de travailleurs au chômage.


Les antilibéraux keynésiens (PCF, PG) nous font croire qu’il y a une alternative dans le cadre du capitalisme : il faudrait donner du pouvoir d’achat aux salariés, ce qui augmenterait la consommation, et donc la production. Cette pseudo-alternative est une escroquerie intellectuelle visant à faire croire qu’on pourrait, grâce à une autre politique économique, sortir de la crise économique sans toucher aux fondements du capitalisme : la division de la société en classes, avec d’un côté les propriétaires privés des moyens de production et de l’autre les travailleurs qui sont obligés de leur vendre leur force de travail pour survivre. Il n’y a pas de solution « antilibérale » à la crise : ces recettes ne feraient que l’aggraver. En effet, le moteur de l’économie capitaliste est le profit. Les mesures antilibérales ne feraient que peser sur la rentabilité des entreprises, ce qui bloquerait encore davantage l’investissement et l’accumulation, aggravant ainsi le chômage de masse.


Les anticapitalistes (conséquents) doivent dénoncer cette imposture antilibérale. En 1981, Mitterrand a déjà mis en oeuvre ces recettes. Faute de s’attaquer au coeur du système capitaliste, cela a abouti à un fiasco, qui a obligé le gouvernement à corriger le tir et à mener une politique d’austérité décuplée au service des intérêts du capital : la seule politique possible dans le cadre du système capitaliste. Aujourd’hui, si l’ensemble des gouvernements de la planète capitaliste mène des politiques contre les intérêts des travailleurs, ce n’est pas par « méchanceté » ou par servilité à l’égard de tel ou tel capitaliste, c’est parce que ces politiques sont celles qui sont dictées par le fonctionnement même du capitalisme.


Chercher, pour des raisons « tactiques » (dans le meilleur des cas...), à constituer des alliances programmatiques avec les antilibéraux aux élections, est donc une faute politique grave, qui ne peut que faire reculer la conscience des masses, et donner du crédit aux antilibéraux. C’est pourtant le choix défendu par les positions A et C lors de la consultation nationale interne du NPA, qui aboutit à mettre au placard les mots d’ordre qui ne sont pas compatibles, de façon trop visible, avec le maintien du système capitaliste, pour se rallier au programme des antilibéraux.


Nous devons utiliser les élections régionales comme une tribune pour expliquer qu’il n’y pas de solution capitaliste à la crise, pour polémiquer contre les idées antilibérales en montrant leur inconséquence. Pour détacher les travailleurs des illusions réformistes et les faire progresser vers l’anticapitalisme conséquent, il ne faut pas commencer à faire une campagne commune avec eux, en mettant sous le boisseau nos analyses et en s’alignant sur leurs recettes.


Nous devons expliquer que, pour satisfaire nos revendications, nous n’avons pas d’autre choix que de prendre le pouvoir pour faire tourner l’économie sur d’autres bases que celles du profit, consciemment et donc en fonction de nos besoins. Il ne s’agit pas d’aménager, de corriger ou de compléter le système. C’est malheureusement le sens, par exemple, de l’amendement défendu par la direction du NPA qui propose de mettre en avant, lors de la campagne, « la mise en place d’un grand service public bancaire ». Or, il ne s’agit pas d’avoir un pôle public bancaire : il s’agit d’exproprier l’ensemble du système bancaire privé, afin de constituer un monopole bancaire piloté par les travailleurs. D’une façon générale, il s’agit d’expliquer qu’il faudra que les travailleurs auto-organisés prennent le pouvoir, au travers de leurs propres institutions, et exproprient l’ensemble des grands groupes capitalistes. C’est la seule solution à la crise conforme aux intérêts des travailleurs.


Gaston Lefranc

 

 

> Pour le débat "Anticapitalisme ou antilibéralisme ?" voir ICI

 

Grand emprunt :

aux riches pour donner aux riches...

 

Début décembre, le gouvernement doit statuer sur le « grand emprunt », une nouvelle manière de racketter les fonds publics au profit des industriels et de la finance.


Sarkozy l’avait annoncé solennellement devant le Parlement réuni en Congrès à Versailles, le 22 juin dernier.

 

Opposant « bon » et « mauvais » déficit, il avait confirmé sa volonté de poursuivre les réformes qui s’attaquent aux droits sociaux et aux services publics pour privilégier les « dépenses d’avenir ». Il était alors question, pour ce grand emprunt national, de 100 milliards d’euros et d’une souscription publique auprès des particuliers.Le montant en sera finalement de 35 milliards, dont 22 milliards seront levés sur les marchés financiers, le reste étant constitué par les montants remboursés à l’État par les banques. Sarkozy, qui voulait en faire une manifestation large d’union sacrée face à la crise, a dû en rabattre sur le projet initial tant son gouvernement et lui-même sont impopulaires, tant il est évident, dans de larges couches de la population, que cet emprunt, dans la continuité des plans de relance, ne serait destiné qu’à servir l’intérêt de ceux-là mêmes qui sont responsables de la crise.

 

Mais il a tout de même réussi à y associer des personnalités de gauche et les confédérations syndicales. C’est l’ancien Premier ministre socialiste, Rocard, qui a présidé, avec Juppé, de l’UMP, la commission chargée d’étudier les détails de l’emprunt, et toutes les confédérations syndicales se sont prêtées complaisamment à la concertation à laquelle les invitait Sarkozy, en tant que « partenaires sociaux », avec le Medef, comme elles le font sur bien d’autres sujets. Or si certaines, comme la CGT, estiment ne pas avoir été entendues, ce n’est pas le cas du Medef, qui peut s’estimer satisfait sur toute la ligne.
Les milliards du grand emprunt seront en effet principalement consacrés à la recherche et au développement de « technologies d’avenir », dépenses parmi celles qui coûtent le plus cher aux entreprises sans assurance de rentabilité immédiate. Mais l’État va les prendre à sa charge sans exercer aucune contrainte en contrepartie.

 

Deux à trois milliards pourraient ainsi être utilisés pour construire un réseau à très haut débit en fibre optique dans les zones moyennement ou peu peuplées du pays. Un investissement lourd que l’État assurera en confiant la réalisation aux industriels du secteur, auxquels il offre par la même occasion un marché énorme. 800 millions sont réclamés par Airbus pour financer les recherches en matière de « transports d’avenir ». Les 16 milliards qui seraient consacrés aux universités et à la recherche – encore un vœu du Medef –, s’inscrivent dans le cadre des réformes qui renforcent les partenariats entre le privé et le public, la constitution de campus d’excellence, toutes choses qui conduisent à la privatisation de l’enseignement supérieur et de la recherche.


Il y a eu beaucoup de critiques, dans les médias et dans la classe politique, mais la grande majorité d’entre elles porte sur l’ampleur des déficits que cet emprunt va encore creuser et sur la nécessité de réduire, de comprimer… les dépenses publiques, d’accentuer les politiques d’austérité, de supprimer un plus grand nombre de postes de fonctionnaires, de sabrer encore dans les régimes de retraite. Le Medef et le gouvernement sont les premiers à le dire.

Le ministre du Budget, Éric Woerth, a promis à plusieurs reprises des « ajustements très importants » des dépenses publiques dans les prochaines années, et il a annoncé tout dernièrement, en lien avec le grand emprunt, qu’il allait demander des « efforts de productivité » aux opérateurs publics tels que l’Institut géographique national (IGN), la Météo, les Agences régionales de santé ou l’Institut national du cancer.


Le gouvernement sert exclusivement les intérêts des gros actionnaires de l’industrie et des sociétés de finance. C’est essentiellement cette politique qui augmente la dette à des rythmes tels que l’État français va devoir lever
250 milliards d’euros tous les ans à partir de 2010 sur les marchés financiers, c’est-à-dire en empruntant aux mêmes que ceux qu’il a subventionnés grassement, en leur offrant ainsi une nouvelle source d’enrichissement.


C’est une politique qui conduit à sa faillite.


À la catastrophe annoncée, il n’y a qu’une réponse qui corresponde à l’intérêt collectif : l’annulation de la dette publique, l’expropriation des banques et des sociétés de finance pour constituer un service bancaire unique sous contrôle de la population.


Galia Trépère

NPA 03/12/2009

Les VERTS se suicident en frayant avec le nouveau visage de la droite que représente

François Bayrou



Il est sans doute parfois possible de trouver des « militants », terme un peu bizarre j’en conviens, du Modem qui peuvent avoir envie de venir ou revenir vers la gauche, vers les valeurs anti-libérales qui animent la mouvance écologiste depuis des lustres. Mais imaginer que Bayrou, Lou Ravi du Béarn, puisse avoir une once de pensée de gauche, un minuscule atome crochu avec ceux qui contestent les formes prédatrices et destructrices du capitalisme et de l’idéologie de la croissance, revient à croire avec des semaines d’avance au Père Noël. Imaginer que celui qui fut l’« efficace » ministre de la droite à l’éducation nationale et à la Recherche de la droite (1993-1997), puisse comprendre ce que sont la décroissance ou une croissante respectueuses des écosystèmes et des citoyens, relève de l’illusion d’optique, et de la tromperie sur la marchandise. Imaginer encore que sa compagne de route, Corinne Lepage, ministre de l’environnement d’Alain Juppé puisse, au delà de ses discours « parfaits », épouser les valeurs et les refus politiques des Verts, relève de la méthode Coué. Les avocats, c’est bien connu, ne font qu’épouser le temps d’une plaidoirie, les errances de leurs clients...

 

S’en prendre à Nicolas Sarkozy, ne constitue pas un programme écologiste, juste une posture de l’illusion présidentielle. François Bayrou n’est qu’un homme politique prêt à faire feu de tout bois (même vert) pour soutenir ses ambitions et faire oublier les dernières élections, il l’a prouvé avec la misérable façon dont il a traité Cohn-Bendit pendant la campagne électorale des Européennes ; il a trouvé un nouveau créneau d’illusionniste et l’adopte pourvu qu’il soit un peu vert puisque c’est la mode. Il l’a prouvé aussi en ne débitant sur l’environnement, les énergies renouvelables, sur l’agriculture, sur la préservation de la biodiversité et sur l’Europe que des propos convenus et quelques idées picorées avec précaution chez les Verts ; mais en oubliant leurs dimensions de critique véhémente de l’économie. Il ne fait qua psalmodier en public les mêmes antiennes ronflantes que celles de la droite productiviste à laquelle il appartient encore, juste dépité de ne pas être calife à la place du calife avec l’appui de ses derniers amis du Medef.

 

Alors il est à la fois inutile et dangereux de s’acoquiner avec ces requins de la magouille politicienne. Les Verts n’ont pas vocation à sauver ce type d’espèces menacées. Ils ne doivent pas se prêter à ce type de réhabilitation d’un homme et d’un fantôme de parti en quête de la légitimité à la mode.

 

José, Dany, Karima, Jean-Paul et tous les autres, nous ne vous avons pas envoyé à Bruxelles pour que vous pactisiez avec des escrocs politiques qui n’ont comme objectif que de se déguiser en vert pour quelques mois. Ce n’est pas en avalant des couleuvres que l’on résout la question de la biodiversité.

 

François Bayrou, il suffit de se référer à ses actes et à ses écrits, n’a jamais remis en cause la suprématie du nucléaire et quand il fut ministre de l’éducation il n’a pas levé un seul petit doigt pour que l’écologie et l’environnement entrent efficacement dans les programmes scolaires et universitaires. L’écologie n’est pour lui qu’une idée porteuse...

 

Cécile Duflot devrait savoir que, quel que soit son réel talent pour sortir les Verts de leur querelles internes, à force de faire le grand écart, on finit pas s’infliger des claquages dont on ne se remet jamais vraiment. Pour une fois, je trouve que ce qui reste du PS, le Parti de Gauche et le PC, ont eu raison de se refuser de se participer au sauvetage et à la réhabilitation verte d’un courant de droite à la recherche d’une légitimité nouvelle.

 

François Bayrou a compris depuis quelques semaines, les communicants qui l’aident lui ont expliqué, que la réunion de Copenhague serait un excellent créneau pour se refaire une virginité à partir de l’échec qui se profile. Alors le forum de samedi ne peut que lui servir de rampe de lancement pour les élections régionales surtout pour la présidentielle, sa seule véritable obsession. Alors il est non seulement inutile mais aussi dangereux de lui faire la courte échelle.

 

Que les Verts et Europe-Ecologie débauchent et recrutent à gauche, oui, mais pêcher dans les eaux troubles des droites ne pourra que décontenancer les électeurs et surtout tous les citoyens qui ont puisé dans le succès des européennes, une nouvelle raison d’entretenir des actions durables et quotidiennes de résistance.

 

Scénarios du pire

et alternative écosocialiste

 

CONTRETEMPS

 

Quelle est la situation de la planète quelques mois avant la Conférence des Nations Unies à Copenhagen sur le Changement Climatique ? Premier constat : tout s’accélère bien plus vite que prévu. L’accumulation de gaz carbonique, la montée de la température, la fonte des glaciers polaires et des « neiges éternelles », la désertification des terres, les sécheresses, les inondations : tout se précipite, et les bilans des scientifiques, à peine l’encre des documents séchée, se revèlent trop optimistes. On penche maintenant, de plus en plus, pour les fourchettes les plus élevées, dans les prévisions pour l’avenir prochain. On ne parle plus - ou de moins en moins - de ce qui va se passer à la fin du siècle, ou dans un demi-siècle, mais dans les dix, vingt, trente prochaines années. Il n’est plus seulement question de la planète que nous laisserons à nos enfants et petits-enfants, mais de l’avenir de cette génération-ci.

 

Un exemple, assez inquiétant : si la glace du Groenland fondait, le niveau de la mer pourrait monter de six mètres : cela veut dire l’inondation, non seulement de Dacca et autres villes maritimes asiatiques, mais aussi de…New York, Amsterdam et Londres. Or des études récentes montrent que la surface de la calotte glaciaire du Groenland au dessus de 2000 mètres ayant fondu est supérieure de 150% à la moyenne mesurée entre 1988 et 2006 [1]. Selon Richard Alley, glaciologue de la Penn State University, la fusion de la calotte du Groenland, qu’on avait l’habitude de calculer en centaines d’années, pourrait se produire en quelques décennies [2].

 

Cette accélération s’explique, entre autres, par des effets de rétroaction (feed-back). Quelques exemples : 1) la fonte des glaciers de l’Arctique - déjà bien entamée- en réduisant l’albedo, c’est à dire le degré de réflexion du rayonnement solaire (il est maximal pour les surfaces blanches) – ne peut qu’augmenter la quantité de chaleur qui est absorbée par le sol ; des scientifiques ont calculé que la réduction de 10% de l’albedo de la planète aurait l’effet équivalent d’une augmentation de cinq fois du volume de CO2 dans l’atmosphère [3]. 2) la montée de la température de la mer transforme des surfaces immenses des océans en déserts sans plancton ni poissons, ce qui réduit leur capacité à absorber le CO2. Ce phénomène s’est accéléré, selon une étude récente menée par des océanographes du National Atmospheric and Oceanic Administration, quinze fois plus vite que prévu dans les modèles existants [4].

 

D’autres possibilités de rétroaction existent, encore plus dangereuses. Jusqu’ici peu étudiées, elles ne sont pas incluses dans les modèles du GIEC (Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat), mais risquent de provoquer un saut qualitatif dans l’effet de serre : 1) les 400 milliards de tonnes de carbone pour le moment emprisonnées dans le perglisol (permafrost), cette toundra congelée qui s’étend du Canada à la Sibérie. Si les glaciers commencent à fondre, pourquoi le perglisol ne fondrait pas lui-aussi ? En se décomposant, ce carbone se transforme en méthane, dont l’effet de serre est bien plus puissant que le CO2. 2) Des quantités astronomiques de méthane se trouvent aussi dans les profondeurs des océans : au moins un trillion de tonnes, sous forme de clathrates de méthane. Si les océans se réchauffent, il est possible que ce méthane soit libéré dans l’atmosphère, provoquant un saut dans le changement climatique. Par ailleurs, ce gaz est inflammable : des chercheurs Russes ont observé, dans la Mer Caspienne, des émissions de méthane sous forme de torches enflammées qui montent à des centaines de mètres [5]. Selon l’ingénieur chimiste Gregory Ryskin, une éruption majeure du méthane océanique pourrait générer une force explosive 10 mille fois plus importante que ce que produirait l’ensemble du stock d’armes nucléaires de la planète [6]. Mark Lynas, qui cite cette source, tire la conclusion qu’une planète avec six degrés de plus serait bien pire que l’Enfer décrit par Dante dans la Divine Comédie… Ajoutons que, selon le dernier rapport du GIEC, la montée de la température pourrait dépasser les six degrés, considérés jusqu’ici comme le maximum prévisible.

 

Tous ces processus commencent de façon très graduelle, mais à partir d’un certain moment, ils peuvent se développer par sauts qualitatifs. La menace la plus inquiétante, de plus en plus envisagée par les chercheurs, est donc celle d’un runaway climate change, d’un glissement rapide et incontrôlable du réchauffement. Il existe peu de scénarios du pire, c'est-à-dire dans le cas où l’augmentation de la température dépasse les 2°-3° degrés : les scientifiques évitent de dresser des tableaux catastrophiques, mais on sait déjà les risques encourus. A partir d’un certain niveau de température, la terre sera-t-elle encore habitable par notre espèce ? Malheureusement, nous ne disposons pas en ce moment d’une planète de rechange dans l’univers connu des astronomes…

La discussion de ces « scénarios du pire » n’est pas un vain exercice apocalyptique : il s’agit de réels dangers, dont il faut prendre toute la mesure. Ce n’est pas non plus du fatalisme : les jeux ne sont pas encore faits, et il est encore temps d’agir pour inverser le cours des événéments. Mais il nous faut le pessimisme de la raison, avant de laisser toute sa place à l’optimisme de la volonté.

 

Les solutions des élites dirigeantes

Qui est responsable de cette situation, inédite dans l’histoire de l’humanité ? Ce sont les êtres humains, nous répondent les scientifiques. La réponse est juste, mais un peu courte : les êtres humains habitent sur Terre depuis des millénaires, la concentration de CO2 a commencé à devenir un danger depuis quelques décennies seulement. En tant que marxistes, nous répondons ceci : la responsabilité en incombe au système capitaliste, à sa logique absurde et myope d’expansion et accumulation à l’infini, à son productivisme irrationnel obsédé par la recherche du profit. En effet, tout l’appareil productif capitaliste est fondé sur l’utilisation des énergies fossiles – pétrole, charbon – émettrices de gaz à effet de serre ; le même vaut pour le système de transports routiers, surtout au cours des dernières décennies, et pour la voiture individuelle.

 

Quelles sont donc les propositions, les solutions, les alternatives proposées par les « responsables », les élites capitalistes dirigeantes ? C’est peu de dire qu’elles ne sont pas à la hauteur du défi. On peut ranger leurs positions en trois grands groupes :

 

1) Les autruches : ceux qui prétendent que la terre est plate et que le changement climatique n’a pas de source « anthropique », n’est pas lié aux activités humaines : ce serait par exemple le résultat des tâches du soleil, ou autres explications farfelues. C’était, il n’y a pas longtemps, la position de l’administration Bush. Elle a été défendue par un certain nombre - décroissant - de scientifiques, certains lourdement subventionnés par l’industrie pétrolière [7]. On a tenté de silencier l’opinion de scientifiques « gênants » comme James Hansen, le responsable climatique de la NASA. Cette cécité climatique est une bataille d’arrière garde, en perte de vitesse.

 

2) Les partisans du « business as usual » : certes, le problème existe, mais il peut être résolu par le volontariat des entreprises, et par des mesures techniques, sans qu’il soit nécessaire de prendre des décisions contraignantes chiffrées. Cette posture peut se combiner avec une sorte d’ « opportunisme » affairiste : puisque le réchauffement global est inévitable, essayons d’en tirer le mieux pour nos affaires.

 

Un exemple est éclairant : la fonte de la banquise arctique en été. Le phénomène se produit bien plus vite que prévu : selon les dernières observations scientifiques (février 2008), on prévoit sa complète dissolution non plus vers 2050 mais vers 2013 ! Comment expliquer cet emballement ? Selon le scientifique Jean Claude Gascard, coordonnateur du programme européen d’étude de l’Arctique, il est essentiellement dû à la baisse de l’albédo : l’océan absorbe plus de chaleur que la glace, qui le réfléchit comme un miroir. Par un effet de rétroaction, cette fonte provoque donc une nouvelle montée de la temperature de l’océan. Les choses bougent donc beaucoup plus vite que ce que tous les modèles avaient prévu. Nous vivons ce qui devait se produire dans trente ou quarante ans. Tout le monde est au travail pour comprendre pourquoi  les modèles ne suivent pas [8].

 

Or, que font les gouvernements limitrophes de la région, USA, Russie et Canada ? Ils se disputent, à coups d’expéditions militaires patriotiques, le tracé des zones respectives de souveraineté, en vue de la future exploitation du pétrole qui gît actuellement sous les glaciers…

 

Un autre exemple intéressant, qui concerne cette fois la Commission Européenne : un rapport confidentiel [8] attirait l’attention sur le danger d’une inondation de certains pays, tels que la Hollande, comme résultat probable de l’élévation du niveau de la mer. Ce rapport considérait l’hypothèse d’un déménagement massif de la population concernée, ce qui créerait des opportunités extraordinaires pour l’industrie du bâtiment…

 

Quelles sont les mesures techniques pouvant faire front à la menace ? On trouve ici une grande diversité de propositions. Certains relèvent de la « géo-ingénierie » la plus délirante : semer des fertilisants sur les océans, pour favoriser l’essor du plancton ; diffuser dans la stratosphère des myriades de fragments de miroirs, pour réfléchir la chaleur solaire… L’imagination technocratique est assez fertile. Une autre voie, plus classique, consiste à proposer l’énergie nucléaire, qui est censée ne pas produire pas d’émissions, comme alternative. Sauf que, pour remplacer l’ensemble des énergies fossiles, il faudrait construire des centaines de centrales nucléaires, avec un nombre inévitable d’accidents – un, deux, trois, plusieurs Tchernobyls ? - et une masse astronomique de déchets radioactifs - certains avec une durée de milliers d’années - dont personne ne sait que faire. Sans parler du risque majeur de prolifération militaire des armes atomiques.

 

Mentionnons aussi le dernier remède miracle, parrainé par les USA et le Brésil, mais qui intéresse aussi l’Europe : remplacer le pétrole -de toute façon destiné à s’épuiser- par les biocarburants. Les céréales ou le maïs, plutôt que de nourrir les peuples affamés du Tiers Monde, rempliront les tanks des voitures des pays riches. Selon la FAO (Food and Agriculture Organisation) des Nations Unies, les prix des céréales ont déjà considérablement augmenté, en partie à cause de la forte demande de biocarburants, vouant à la faim des millions de personnes des pays pauvres [10]. Ajoutons que, selon un nombre grandissant de scientifiques, le bilan carbone de la plupart de ces agro-carburants n’est pas vraiment favorable, leur production générant - par les fertilisants, les transports, etc - autant d’émissions qu’ils sont censés économiser (par rapport au pétrole). Sans parler de la déforestation que la production agro-capitaliste de ces carburants est en train de provoquer, déjà, au Brésil et en Indonésie. Ce n’est encore qu’une tentative, assez vaine, de sauver un système de transport irrationnel fondé sur la voiture et le camion.

 

La plus intéressante de ces solutions-miracle techniques est la capture et séquestration du carbone, qui concerne surtout les centrales électriques. Reste que pour le moment on ne connaît que quelques rares expériences locales, et beaucoup d’experts mettent en doute l’efficacité de la méthode.

 

3) Les accords internationaux contraignants. C’est le cas de Kyoto, portée notamment par les gouvernements européens. Kyoto représente, à certains égards, une vraie avancée, par le principe même d’accords internationaux avec des objectifs chiffrés et des pénalités. Cela dit, son dispositif central, le « Marché des Droits d’Emission » s’est révélé bien décevant : l’Europe, c’est-à-dire le groupe de pays le plus engagé, n’a réussi, pendant dix ans, à réduire les émissions que de 2% ; on voit mal comment elle pourra atteindre en 2012 l’objectif déclaré de 8%, un objectif si modeste qu’il n’aurait pratiquement aucune incidence sur l’effet de serre [11]. Cet échec n’est pas un hasard : les quotas d’émission distribués par les « responsables » étaient tellement généreux, que tous les pays ont fini l’année 2006 avec des grands excédents de « droits d’émission ». Résultat : le prix de la tonne de CO2 s’est effondré de 20 euros en 2006 à moins d’un euro en 2007…. L’autre dispositif de Kyoto, les « Mécanismes de Développement Durable » - échange entre droits d’émission au Nord et investissements « propres » dans les pays du Sud - n’a, de l’avis général, qu’une portée limitée, parce qu’il est invérifiable et sert à couvrir toutes sortes de combines et abus [12].

 

Une des vertus de Kyoto cependant consiste à porter la question du changement climatique sur le terrain politique. Voici une bonne nouvelle : l’ex dirigeant du gouvernement conservateur d’Australie, John Howard, un ami de Georges Bush et un négateur obstiné du réchauffement de la planète - vient de perdre les élections au profit de son adversaire travailliste qui s’est engagé à signer les accords de Kyoto : c’est la première fois dans l’histoire d’un pays que la question du changement climatique joue un rôle important dans une élection.

 

En décembre 2009 aura lieu à Copenhagen la Conférence des Nations Unies sur le Changement Climatique. Peut-on attendre un réveil tardif de la part des oligarchies dominantes ? Rien n’est à exclure, mais toutes les propositions officielles jusqu’ici - le rapport Stern(13] en est un exemple éclairant - sont parfaitement incapables de renverser le cours des choses, parce que obstinément enfermées dans la logique de l’économie de marché capitaliste. Comme le constate Hervé Kampf, journaliste au quotidien Le Monde, dans son intéressant ouvrage Comment les riches détruisent la planète : « le système social qui régit actuellement la société humaine, le capitalisme, s’arc-boute de manière aveugle contre les changements qu’il est indispensable d’opérer si l’on veut conserver à l’existence humaine sa dignité et sa promesse » [14].

 

Pour affronter les enjeux du changement climatique, et de la crise écologique générale, dont les exemples que nous avons exposé sont l’expression la plus menaçante - il faut un changement radical et structurel, qui touche aux fondements du système capitaliste : une transformation non seulement des rapports de production (la propriété privée des moyens de production) mais aussi des forces productives (les moyens techniques et les savoir-faire humains servant à produire). Cela implique tout d’abord une véritable révolution du système énergétique, du système des transports et des modes de consommation actuels, fondés sur le gaspillage et la consommation ostentatoire, induits par la publicité. Bref, il s’agit d’un changement du paradigme de civilisation, et de la transition vers une nouvelle société, où la production sera démocratiquement planifiée par la population ; c’est à dire, où les grandes décisions sur les priorités de la production et de la consommation ne seront plus décidées par une poignée d’exploiteurs, ou par les forces aveugles du marché, ni par une oligarchie de bureaucrates et d’experts, mais par les travailleurs et les consommateurs, bref, par la population, après un débat démocratique et contradictoire entre différentes propositions. C’est ce que nous désignons par le terme ecosocialisme.

 

L’alternative écosocialiste

 

Qu’est-ce donc l’écosocialisme ? Il s’agit d’un courant de pensée et d’action écologique qui fait siens les acquis fondamentaux du socialisme - tout en le débarrassant de ses scories productivistes. Pour les écosocialistes la logique du marché et du profit - de même que celle de l'autoritarisme bureaucratique de feu le « socialisme réel » - sont incompatibles avec les exigences de sauvegarde de l’environnement naturel. Tout en critiquant l'idéologie des courants dominants du mouvement ouvrier, ils savent que les travailleurs et leurs organisations sont une force essentielle pour toute transformation radicale du système, et pour l’établissement d’une nouvelle société, socialiste et écologique.

 

L'éco-socialisme s'est dévéloppé surtout au cours des trente dernières années, grâce aux travaux de penseurs de la taille de Manuel Sacristan, Raymond Williams, Rudolf Bahro (dans ses prémiers écrits) et André Gorz (idem), ainsi que des précieuses contributions de James O'Connor, Barry Commoner, John Bellamy Foster, Joel Kovel (USA), Juan Martinez Allier, Francisco Fernandez Buey, Jorge Riechman (Espagne), Jean-Paul Déléage, Jean-Marie Harribey, Pierre Rousset (France), Elmar Altvater, Frieder Otto Wolf (Allemagne), et beaucoup d'autres, qui s'expriment dans un réseau de revues telles que Capitalism, Nature and Socialism, Ecologia Politica, etc.

 

Ce courant est loin d'être politiquement homogène, mais la plupart de ses répresentants partage certains thèmes communs. En rupture avec l'idéologie productiviste du progrès - dans sa forme capitaliste et/ou bureaucratique - et opposé à l'expansion à l'infini d'un mode de production et de consommation destructeur de la nature, il représente une tentative originale d’articuler les idées fondamentales du marxisme avec les acquis de la critique écologique.

 

James O’Connor définit comme ecosocialistes les théories et les mouvements qui aspirent à subordonner la valeur d’échange à la valeur d’usage [15], en organisant la production en fonction des besoins sociaux et des exigences de la protection de l’environnement. Leur but, un socialisme écologique, serait une société écologiquement rationnelle fondée sur le contrôle démocratique, l’égalité sociale, et la prédominance de la valeur d’usage [16]. J’ajouterais que : a) cette société suppose la propriété collective des moyens de production, une planification démocratique qui permette à la société de définir les buts de la production et les investissements, et une nouvelle structure technologique des forces productives ; b) l'écosocialisme serait un système basé non seulement sur la satisfaction des besoins humains démocratiquement déterminés mais aussi sur la gestion rationnelle collective des échanges de matières avec l'environnement, en respectant les ecosystèmes.

 

L’écosocialisme développe donc une critique de la thèse de la « neutralité » des forces productives qui a prédominé dans la gauche du 20ème siècle, dans ses deux versants, social-démocrate et communiste soviétique. Cette critique, pourrait s’inspirer, à mon avis, des remarques de Marx sur la Commune de Paris : les travailleurs ne peuvent pas s’emparer de l’appareil d’Etat capitaliste et le mettre à fonctionner à leur service. Ils doivent le « briser » et le remplacer par un autre, de nature totalement distincte, une forme non-étatique et démocratique de pouvoir politique.

Le même vaut, mutatis mutandis, pour l’appareil productif : par sa nature, et sa structure, il n’est pas neutre, mais au service de l’accumulation du capital et de l’expansion illimitée du marché. Il est en contradiction avec les impératifs de sauvegarde de l’environnement et de santé de la force de travail. Il faut dont le « révolutionnariser », en le transformant radicalement. Cela peut signifier, pour certaines branches de la production - les centrales nucléaires par exemple - de les « briser ». En tout cas, les forces productives elles-mêmes doivent être profondément modifiées. Certes, des nombreux acquis scientifiques et technologiques du passé sont précieux, mais l’ensemble du système productif doit être mis en question du point de vue de sa compatibilité avec les exigences vitales de préservation des équilibres écologiques.

Cela signifie tout d’abord une révolution énergétique : le remplacement des énergies non-renouvelables et responsables de la pollution, l’empoisonnement de l’environnement et le réchauffement de la planète - charbon, pétrole et nucléaire - par des énergies « douces » « propres » et renouvelables  (eau, vent, soleil) ainsi que la réduction drastique de la consommation d’énergie (et donc des émissions de CO2).

 

Mais c’est l’ensemble du mode de production et de consommation - fondé par exemple sur la voiture individuelle et d’autres produits de ce type – qui doit être transformé, avec la suppression des rapports de production capitalistes et le début d’une transition au socialisme. J’entends par socialisme l’idée originaire, commune à Marx et aux socialistes libertaires, qui n’a pas grand chose à voir avec les prétendus régimes « socialistes » qui se sont écroulés à partir de 1989 : il s’agit de « l’utopie concrète » - pour utiliser le concept d’Ernst Bloch - d’une société sans classes et sans domination, où les principaux moyens de production appartiennent à la collectivité, et les grandes décisions sur les investissements, la production et la distribution ne sont pas abandonnées aux lois aveugles du marché, à une élite de propriétaires, ou à une clique bureaucratique, mais prises, après un large débat démocratique et pluraliste, par l’ensemble de la population. L’enjeu planétaire de ce processus de transformation radicale des rapports des humains entre eux et avec la nature est un changement de paradigme civilisationnel, qui concerne non seulement l’appareil productif et les habitudes de consommation, mais aussi l’habitat, la culture, les valeurs, le style de vie.

 

Quel sera l’avenir des forces productives dans cette transition au socialisme – un processus historique qui ne se compte pas en mois ou années ?

 

Deux écoles s’affrontent au sein de ce qu’on pourrait appeller la gauche écologique :

 

1) L’école optimiste, selon laquelle, grâce au progrès technologique et aux énergies douces, le développement des forces productives socialistes peut connaître une expansion illimitée, visant à satisfaire « chacun selon ses besoins ». Cette école ne prend pas en compte les limites naturelles de la planète, et finit par reproduire, sous l’étiquette « développement durable » le modèle socialiste ancien.

 

2) L’école pessimiste qui, partant de ces limites naturelles,

considère qu’il faut limiter, de façon draconienne, la croissance démographique et le niveau de vie des populations. Il faudrait prendre la voie de la décroissance, au prix du renoncement aux maisons individuelles, au chauffage, etc. Comme ces mesures sont fort impopulaires, cette école caresse, parfois, le rêve d’une « dictature écologique éclairée ».

 

Il me semble que ces deux écoles partagent une conception purement quantitative de la « croissance »  ou du développement des forces productives. Il y a une troisième position, qui me paraît plus appropriée, dont l’hypothèse principale est le changement qualitatif du développement. Il s’agit de mettre fin au monstrueux gaspillage de ressources par le capitalisme, fondé sur la production, en grande échelle, de produits inutiles ou nuisibles : l’industrie d’armement est un exemple évident. Il s’agit donc d’orienter la production vers la satisfaction des besoins authentiques, à commencer par ceux qu’on peut désigner comme « bibliques » : l’eau, la nourriture, le vêtement, le logement - auxquelles il faut ajouter, bien entendu, la santé, l’éducation et la culture.

Comment distinguer les besoins authentiques de ceux artificiels et factices ? Ces derniers sont induits par le système de manipulation mentale qui s’appelle « publicité ». Pièce indispensable au fonctionnement du marché capitaliste, la publicité est vouée à disparaître dans une société de transition au socialisme, pour être remplacé par l’information fournie par les associations de consommateurs. Le critère pour distinguer un besoin authentique d’un autre artificiel, c’est sa persistance après la suppression de la publicité...

 

La voiture individuelle, par contre, répond à un besoin réel, mais dans un projet ecosocialiste, fondé sur l’abondance des transports publics gratuits, celle-ci aura un rôle bien plus réduit que dans la société bourgeoise, où elle est devenue un fétiche marchand, un signe de prestige, et le centre de la vie sociale des individus.

Certes, répondront les pessimistes, mais les individus sont mus par des désirs et des aspirations infinies, qu’il faut contrôler et refouler. Or, l’écosocialisme est fondé sur un pari, qui était déjà celui de Marx : la prédominance, dans une société sans classes, de l’ « être » sur « l’avoir », c’est à dire la réalisation personnelle, par des activités culturelles, ludiques, érotiques, sportives, artistiques, politiques, plutôt que le désir d’accumulation à l’infini de biens et de produits. Ce dernier est induit par le fétichisme de la marchandise inhérent au système capitaliste, par l’idéologie dominante et par la publicité : rien n’indique qu’il constitue une « nature humaine éternelle ».

 

Cela ne veut pas dire qu’il n’y aura pas de conflits, entre les exigences de la protection de l’environnement et les besoins sociaux, entre les impératifs écologiques et les nécessités du développement, notamment dans les pays pauvres. C’est à la démocratie socialiste, libérée des impératifs du capital et du « marché », de résoudre ces contradictions.

 

Oui, nous répondra-t-on, elle est sympathique cette utopie, mais en attendant, faut-il rester les bras croisés ? Certainement pas ! Il faut mener bataille pour chaque avancée, chaque mesure de réglementation des émissions de gaz à effets de serre, chaque action de défense de l’environnement.

 

Le combat pour des réformes eco-sociales peut être porteur d'une dynamique de changement, à condition qu'on refuse les arguments et les pressions des interêts dominants, au nom des "règles du marché", de la "competitivité" ou de la "modernisation".

Certaines demandes immédiates sont déjà, ou peuvent rapidement devenir, le lieu d'une convergence entre mouvements sociaux et mouvements écologistes, syndicats et défenseurs de l'environnement, "rouges" et "verts". Ce sont des demandes qui souvent « préfigurent » ce que pourrait être une société éco-socialiste :

 

- le remplacement progressif des énergies fossiles par des sources d’énergie « propres », notamment le solaire ;

 

- la promotion de transports publics - trains, métros, bus, trams - bon-marché ou gratuits comme alternative à l'étouffement et la pollution des villes et des campagnes par la voiture individuelle et par le système des transport routiers.

 

- la lutte contre le système de la dette et les "ajustements" ultra-libéraux imposé par le FMI et la Banque Mondiale aux pays du Sud, aux conséquences sociales et écologiques dramatiques : chômage massif, destruction des protections sociales et des cultures

vivrières, destruction des ressources naturelles pour l'exportation.

 

- défense de la santé publique, contre la pollution de l'air, de l'eau (nappes phréatiques) ou de la nourriture par l'avidité des grandes entreprises capitalistes.

 

- développement subventionné de l’agriculture biologique, à la place de l’agro-industrie.

 

- la réduction du temps de travail comme réponse au chômage et comme vision de la société privilégiant le temps libre par rapport à l'accumulation de biens. [17]

 

La liste des mesures nécessaires existe, mais elle est difficilement compatible avec le néo-libéralisme et la soumission aux interêts du capital… Chaque victoire partielle est importante, à condition de ne pas se limiter aux acquis, mais mobiliser immédiatement pour un objectif supérieur, dans une dynamique de radicalisation croissante. Chaque gain dans cette bataille est précieux, non seulement parce qu’il ralentit la course vers l’abîme, mais parce qu’ils permet aux individus, hommes et femmes, notamment aux travailleurs et aux communautés locales, plus particulièrement paysannes et indigènes, de s’organiser, de lutter et de prendre conscience des enjeux du combat, de comprendre, par leur expérience collective, la faillite du système capitaliste et la nécessité d’un changement de civilisation.

 

 

 

1   Travaux de Marco Tedesco, de la NASA, cités dans Le Monde du 14.12.2007.

2   Cité par Fred Pearce, The Last Generation, Reading, Eden project books, 2006, pp.83,90.

3  Calculs d’experts du Scripps Institution of Oceanography de San Diego, Californie, cités par Fred Pearce, The Last Generation, p. 168.

4   Le Monde, 5.2.2008, p.8

5  Cités par Fred Pearce, op.cit. p.157.

6   Cité par Mark Lynas, Six Degrees. Our Future on a Hotter Planet, London, Fourth Estate, 2007, p.251.

7  On trouve un chapitre éloquent au sujet de cette climate change denial industry dans le livre de Georges Monbiot, Heat : how to stop the planet bruning, London, Allen Lane, 2006

8  Le Monde, 23.2.2008, p.7

9  « Changement Climatique et Sécurité Internationale », rapport réalisé par Javier Solana et la commission européenne, présenté au Conseil le 13 mars 2008.

10  FAO, La situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture 2008, p 98 ftp://ftp.fao.org/docrep/fao/011/i0100f/i0100f06.pdf

11   Cf. Le Monde, 7.12.07, p.7.

12   Sur les limites de Kyoto et, en général, sur la crise du changement climatique, je renvoie à l’excellent dossier rédigé et organisé pour la revue Inprecorr (n° 525, mars 2007) par Daniel Tanuro, sous le titre « Le capitalisme contre le climat ».

13  Rapport sur l’économie du changement climatique rédigé par l’économiste Nicholas Stern pour le gouvernement britannique en 2006. En Anglais : http://www.hm-treasury.gov.uk/stern_review_report.htm, résumé en français : http://www.hm-treasury.gov.uk/d/stern_longsummary_french.pdf

14   Hervé Kempf, Comment les riches détruisent la planète, Paris, Seuil, 2007, p. 8.

15   La valeur d’usage d’une marchandise correspond à son utilité, sa capacité à satisfaire un besoin, alors que sa valeur d’échange est représentée par son prix relatif.

16  James O’Connor, Natural Causes. Essays in Ecological Marxism, New York, The Guilford Press, 1998, pp. 278, 331.

17  Voir Pierre Rousset, "Convergence de combats. L'écologique et le social", Rouge, 16 mai 1996, pp. 8-9.

 

A quand la chute du mur de l'argent ?

 

Hillary Clinton, Gordon Brown, Dimitri Medvedev, et Nicolas Sarkozy se sont précipités à Berlin pour fêter, avec Angela Merkel, les 20 ans de la chute du mur. Poutine manquait au tableau, lui qui est un exemple des réussites de cette fin du « bloc soviétique » , qui l’a fait passer d’obscur lieutenant-colonel du KGB, qu’il était en 1989 en Allemagne de l’Est, au rang d’homme fort d’une Russie rentrée dans le giron du monde capitaliste, de l’argent roi et de la corruption.

 

Ce mur, construit pour arrêter l’hémorragie de ceux qui quittaient l’Est pour l’Ouest, où le niveau de vie était nettement plus élevé, faisait de ce demi pays qui n’avait de communiste que le nom et où toute opposition politique était réprimée, une prison pour les peuples. La frontière entre les deux Europe, dont le mur de Berlin n’était qu’un maillon, était une monstruosité. Mais les grandes puissances qui en fêtent la fin, ne sont-elles pas celles qui avaient décidé, d’un commun accord à l’issue de la guerre mondiale, de couper l’Europe en deux ?

 

Dans l’Allemagne réunifiée les inégalités demeurent avec des salaires toujours plus faibles à l’est qu’à l’ouest et un taux de chômage plus fort. Et surtout elles s’accroissent entre les riches et les pauvres dans l’ensemble du pays, comme ici en France, avec la crise.

 

La fin du bloc de l’Est a surtout été une fête pour les financiers de Wall Street (la « Rue du mur »… et de l’argent), des bourses de Paris, Londres ou Tokyo qui peuvent faire valser leurs capitaux d’un bout à l’autre de la planète, exploiter la main d’œuvre en Roumanie, Russie ou Chine. Mais elle a plus facilité la libre circulation des marchandises et des capitaux que celle des peuples.

 

Car pour un mur de perdu, dix de retrouvés.

 

730 kilomètres de mur ont été érigés par le gouvernement d’Israël pour séparer les ghettos de misère où il cantonne la population palestinienne, des colonies israéliennes implantées en Cisjordanie. Un mur dont, vendredi dernier, les habitants du petit village palestinien de Nilin ont symboliquement abattu un pan.

 

Et c’est un rideau de fer de 1 200 kilomètres de long, longé par un no man’s land bardé de dispositifs électroniques, caméras, senseurs terrestres, que construisent les Etats-Unis à la frontière du Mexique pour empêcher l’immigration clandestine. Le mur de Berlin a fait 137 morts entre 1961 et 1989. Mais plus de 5 000 émigrants sont morts en tendant de passer du Mexique aux USA au cours de 15 dernières années, tués par les garde-frontière, ou décédés en tentant de passer par les zones montagneuses et désertiques moins surveillées.

 

Les gouvernements de France, d’Angleterre, d’Espagne, d’Italie n’ont pas besoin de murs pour faire la chasse aux immigrés venus des pays du sud. Ils ont les mers. Le 25 septembre dernier, une petite embarcation, avec 60 émigrants de Guinée et du Sénégal, a chaviré, entre le Maroc et l’Espagne. Les 11 survivants ont été aussitôt réexpédiés en Afrique. En août, 73 autres, venus d’Ethiopie et d’Erythrée, étaient morts de faim et de soif sur un bateau au large de la Sicile. Le gouvernement italien a instauré un délit d’aide à l’immigration clandestine pour les pêcheurs qui viendraient à secourir ces embarcations d’infortune. Comme le gouvernement français a fait de l’aide aux réfugiés de Calais un délit. Et Sarkozy et Brown organisent en commun des charters pour renvoyer des émigrés afghans vers leur pays d’origine, là où la France, l’Angleterre et les USA, entretiennent une guerre sanglante.

 

Murs, barbelés, chasses à l’homme n’empêchent pas des millions de femmes et d’hommes, quittant les pays où les grandes puissances et leurs trusts entretiennent la misère, d’affluer au risque de leur vie vers les pays riches pour y trouver de quoi faire survivre leurs familles. D’autant que les patrons d’ici sont trop contents de pouvoir les sous-payer parce que sans droits. Jusqu’à ce que ceux-ci, travailleurs comme nous tous, se rebiffent collectivement pour imposer leurs droits, comme les 5 000 travailleurs sans papiers actuellement en grève en région parisienne.

 

Pour en finir avec ces barrières que les gouvernants érigent un peu partout dans le monde pour protéger les possédants de la misère qu’eux même engendrent, il faudra en finir avec les banques, les grands trusts qui dominent le monde.

 

C’est le mur du fric qu’il faudra faire sauter.

 

 

Convergences Révolutionnaires 9 novembre 2009

 

Entretien avec la féministe égyptienne Nawal El Saadawi

 

Nawal El Saadawi, née en 1931, est une écrivaine féministe et militante, médecin de formation, née dans le village de Tahla, sur les bords du Nil. Elle a écrit plusieurs livres consacrés à la condition des femmes dans le monde musulman, dans lesquelles domine une critique radicale du système patriarcale, par exemple dans « Elle n’a pas sa place au paradis » (1972) ou dans « Femme au degré zéro » (1975) pour ne citer que deux de ses ouvrages parmi les plus connus.


Dans votre pays, votre travail est des plus controversés. Vous avez été emprisonné par le président Anouar al-Sadate en 1981. Plus récemment, vous avez reçu des menaces de mort. Qu’est-ce qui malgré ces risques vous a poussé à écrire ?

 

J’écris avant tout pour le plaisir de l’écriture, plaisir dans lequel s’enracinent mes convictions sociales et politiques. Et ce depuis l’enfance, où j’ai éprouvé le besoin de tenir un journal intime, car je ne pouvais pas croire en un Dieu injuste. Je ne pouvais pas croire en Dieu parce qu’il aimait mon frère plus que moi, alors je lui écrivais de longues lettres… Plus tard, mon premier livre [Mémoire d’une femme docteur, 1958] a été écrit à partir de mon expérience de médecin : c’était un geste de protestation contre la circoncision des femmes dont je voyais les dégâts dans mon cabinet, et contre les « reconstructions » forcées d’hymen au moyen de points de suture avant les mariages. Ce livre m’a valu de perdre mon travail.

Cela fait plusieurs décennies que vous menez des combats féministes. Mais l’excision par exemple est encore monnaie courante en Egypte. Avez-vous l’impression que la condition des femmes dans les pays musulmans s’est améliorée ?

 

L’histoire avance en zigzag, avec un pas en avant, puis deux en arrière, puis deux ou trois en avant et à nouveau un en arrière. Mais elle va de l’avant cependant. La vie de ma fille en Egypte est ainsi bien meilleure que la mienne. Elle a beaucoup plus de liberté. Elle vit seule. Elle n’est pas mariée. Elle est contre le mariage. Elle a acquis beaucoup de droits grâce aux luttes que nous avons menées. Bien sûr aujourd’hui, il y a un retour de bâton, avec le regain d’influence des religions au sein de la politique : le fondamentalisme chrétien aux Etats-Unis, le fondamentalisme juif soutenant Israël, l’intégrisme islamiste. On voit bien que la religion est une idéologie politique. Les livres saints sont des livres politiques. Et dans toutes les religions, Dieu hait les femmes : « j’ai créé l’homme à mon image, et les femmes en inférieure. » Je ne peux rester silencieuse face à cette tromperie.

Mais qu’en est-il de la spiritualité, par opposition aux religions organisées ?

 

La spiritualité aussi est idéologique. C’est un mot postmoderne utilisé pour brouiller les esprits. En réalité, sous ce mot de spiritualité, il y a surtout le fait que les gens en ont marre du capitalisme dont la cupidité s’accroît avec la crise. Mais la solution ne sera pas trouvée dans la quête spirituelle telle qu’on nous la vend aujourd’hui.

Quel est le rôle de l'écrivain-e dans tout cela ? Est-ce que l'écrivain-e doit s’engager ?

 

Oui, l’écrivain·e doit promouvoir l’éthique la plus haute et les valeurs humaines fondamentales : la justice, la liberté, l’égalité. La plupart des écrivains en Egypte sont proches du gouvernement, voire travaillent pour lui. Ils veulent être riches et recevoir des prix. Naguib Mahfouz, qui a travaillé pour le gouvernement, a eu le prix Nobel. J’ai été nominée, mais les dissidents créatifs n’ont jamais le prix Nobel. Le Prix Nobel lui aussi est idéologique. Naguib Mahfouz était un bon écrivain, il possédait un art consommé de la narration, mais son travail ne conduit pas les lecteurs et lectrices à un niveau plus élevé de conscientisation. C’était un homme de l’establishment.

Vous signez votre dernier roman qui va paraître en arabe du nom de votre mère, El Saïd. Pourquoi ?

 

Je n’ai jamais rencontré mon grand-père, le père de mon père. Pourquoi devrais-je porter le nom d’un homme qui m’est étranger ? En Egypte, il y a deux millions d’enfant nés hors mariage, et pour un enfant, avoir le nom de sa mère est déshonorant. Alors, avec d’autres, j’ai commencé un mouvement contre cette coutume. Toute ma vie, j’ai honoré ma mère. Mon premier livre était dédicacé à « la femme qui m’a donné la vie et qui a vécu pour moi sans me donner son nom ». De même, ma fille a signé ses articles Mona Nawal, du nom de sa mère. Elle a été trainée devant les tribunaux égyptiens et accusée d’apostasie pour avoir signé ainsi. Mais elle a gagné son procès.

En tant que féministe égyptienne, que pensez-vous de l’idée défendue par certaines féministes occidentales qui veulent respecter l’authenticité culturelle des pratiques comme l’excision ou le voile ? Croyez-vous dans le relativisme culturel ? 

 

Le relativisme culturel est une idée erronée. Mutiler des enfants va à l’encontre de toute humanité. Pour ce qui est du port du voile, le plus souvent, il ne s’agit pas pour les femmes d’un libre choix. Elles se voilent en raison de la pression sociale, de même que les femmes occidentales qui se maquillent le font très souvent à cause de la pression sociale, et non par choix.

    A ce propos, c’est comme pour la semi-nudité en Occident, qui est due à la pression sociale qui s’exerce sur les femmes, dans les diners mondains par exemple. Je ne suis pas contre en soi le fait de dénuder certaines parties de son corps, mais alors il faut que tout le monde soit nu, les hommes aussi, et non pas en veston cravate ; ils devraient montrer leur décolleté eux aussi !

Cet entretien est paru pour la première fois dans une version plus étendue en juin 2009 sur le site d’information américain « Double X ».

Traduction et adaptation de notre rédaction.
22/10/2009

Alternatives écologiques :

Sortons de la logique du profit !

 

Olivier BONFOND
23 octobre 2009

Il faut l’admettre, La gestion actuelle de la crise écologique mène l’humanité dans une impasse. Sa survie même est menacée. Alors que la prise de conscience citoyenne grandit et que les mouvements sociaux s’organisent, les dirigeants de ce monde veulent nous faire croire qu’ils ont maintenant pris les choses en main et que nous pouvons avoir confiance en l’avenir. Malheureusement, malgré des déclarations ambitieuses (1), les solutions proposées par les gouvernements, les institutions internationales et les grandes entreprises, en restant inscrites dans un modèle capitaliste et productiviste, ne constituent en rien une alternative. Pendant ce temps, les équilibres écologiques continuent de se dérégler et la majorité est maintenue dans la pauvreté et l’exploitation. Des alternatives à la crise écologique globale existent pourtant. Mais pour pouvoir être qualifiées de sérieuses, celles-ci devront impérativement marquer une rupture radicale avec le modèle de développement actuel et la logique du profit.

L’humanité en danger

 

Si le monde est un village, ce village devient inhabitable pour un nombre grandissant d’habitants. Sans rentrer dans une enchère catastrophiste, il est important, avant de proposer des alternatives, d’ouvrir les yeux sur l’ampleur des défis à relever.

 

Les mers et océans, source de toute vie, sont sur-pollués et surexploités. L’eau douce devient une denrée rare : plus d’un milliard de personne n’a pas accès à l’eau potable. Les forêts, poumons de planète, sont coupées massivement : selon la FAO, environ 13 millions d’hectares (l’équivalent de la surface de l’Angleterre) de forêts disparaissent annuellement, soit 1 terrain de football toutes les quinze secondes. La nourriture est gaspillée : alors que 100 000 personnes meurent quotidiennement de faim ou de ses suites immédiates et que plus d’un milliard de personnes souffrent de manière chronique de la faim, entre 30 et 40% des aliments achetés aux États-Unis et en Angleterre ne sont pas consommés ! (2) Les sols, qui abritent 80% de la biomasse, et qui permettent à l’homme de se nourrir, meurent à grande vitesse : 24 milliards de tonnes de sols fertiles disparaissent chaque année. Un tiers de la superficie des terres émergées du globe (4 milliards d’hectares) est menacé par la désertification (3). Les déchets inondent la planète : environ 2,5 milliards de tonnes de déchets sont produits chaque année (4), soit plus que la production mondiale de céréales (environ 2 milliards de tonnes par an). La perte de biodiversité se poursuit inexorablement : une espèce sur huit des plantes connues est menacée d’extinction. Chaque année, entre 17 000 et 100 000 espèces disparaissent de notre planète, et un cinquième de toutes les espèces vivantes pourrait disparaître en 2030. (5) Les catastrophes « naturelles » et « sanitaires » augmentent, en fréquence et en intensité : cyclones dévastateurs, canicules meurtrières, sécheresses, inondations, maladie de la vache folle, grippe aviaire, grippe porcine, … Le réchauffement du climat, s’il ne doit pas cacher les autres menaces écologiques, constitue sans doute la menace la plus importante pour l’espèce humaine et les écosystèmes, car il renforce et accélère la majorité des phénomènes cités plus haut. Les conséquences humaines du réchauffement climatique sont déjà une réalité, en particulier pour les populations du Sud : pour les années 2000-2004, un habitant sur 19 a été affecté par une catastrophe climatique dans les pays en développement. Le chiffre correspondant pour les pays de l’OCDE est de 1 sur 1 500 (6). Et nous sommes au début d’un processus qui risque de s’aggraver : suite à la montée des océans, 150 millions de personnes se verront dans l’obligation de migrer d’ici 2050. Le nombre de personnes touchées par la famine pourrait augmenter de 600 millions et le nombre de celles touchées par la malaria de 300 millions.

 

S’il ne se sert à rien de tomber dans le fatalisme, il faut cependant être réaliste. Le constat est dramatique, les défis sont gigantesques et l’urgence est maximale. Comme Jacques Chirac l’a dit il y a tout juste 7 ans : «  Notre maison brûle et nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas ! Prenons garde que le XXIème siècle ne devienne pas, pour les générations futures, celui d’un crime de l’humanité contre la vie (7) ». 7 ans plus tard, la « maison » continue pourtant de brûler, et l’incendie, plutôt que de diminuer, s’amplifie et s’étend.

 

Pour des alternatives non capitalistes

 

Quelles sont les principales « solutions » prônées par les gouvernements, les institutions internationales, les grandes entreprises pour inverser cette tendance mortifère et sauver les écosystèmes ? Plus de croissance, mais de la « croissance soutenable ». Plus de marché, avec le marché de l’eau ou encore le marché du carbone. Plus de science et de technologies « vertes » (agrocarburants, puits de carbone, micro-algues,…) pour limiter la concentration de gaz à effet de serre (GES) dans l’atmosphère. Plus d’OGM pour résoudre le problème de la faim dans le monde. Plus de taxes pour pousser les consommateurs à ne pas consommer moins mais à consommer mieux. Toutes ces mesures, même si elles ne sont pas toujours intrinsèquement mauvaises, ne pourront en aucun cas résoudre la crise écologique. La raison est simple : elles ne remettent pas en cause l’impératif de croissance, dicté par la logique du profit.

 

Alors que le monde connaît la crise mondiale la plus importante depuis les années 1930, l’objectif prioritaire de tous les gouvernements et des grandes institutions telles que le FMI et le G20, reste de retrouver la croissance économique. Selon la théorie dominante, la croissance économique est la solution, la fin et le moyen. Quand Nicolas Sarkozy déclare « Le développement durable, c’est n’est pas moins de croissance, c’est plus de croissance ! » (8), tout est dit. C’est une aberration. Dans un monde fini, rechercher la croissance à tout prix ne peut aboutir qu’à un désastre écologique.

 

Et pas seulement écologique. Rappelons-le, la logique d’accumulation du capital, la logique croissantiste et productiviste, est à l’origine de toutes les crises planétaires actuelles (sociale, économique, financière, énergétique, climatique, migratoire…). Ces crises ont un caractère systémique et nécessitent donc des réponses systémiques. D’où la nécessité d’alternatives non capitalistes, qui s’inscrivent dans une perspective de construction d’un modèle dont l’objectif prioritaire soit la sauvegarde des écosystèmes et la justice sociale. Ensuite, il faut réfléchir aux mesures concrètes à mettre en place pour atteindre cet objectif. Si certaines mesures peuvent impliquer une croissance de la production et donc du PIB, comme par exemple la construction d’infrastructures de santé ou la formation de médecins, d’autres provoqueront inévitablement une décroissance du PIB. On pense ici particulièrement à la question de l’armement, plus grosse dépense au niveau mondial (1 339 milliards de dollars en 2007) ! Il s’agit de passer d’un raisonnement quantitatif à un raisonnement qualitatif.

 

Réduire drastiquement la demande mondiale d’énergie et développer massivement les énergies renouvelables

 

Si l’on veut limiter à 2C° l’augmentation de la température moyenne de l’atmosphère et éviter la catastrophe climatique, les objectifs sont clairs : la production mondiale de GES doit diminuer de 50% à 85% d’ici 2050. Pour les pays industrialisés, principaux émetteurs de GES, il s’agit de réduire les émissions de 80% à 95% d’ici 2050 (par rapport à 1990), en passant obligatoirement par une réduction intermédiaire de 25% à 40% d’ici 2020.

Pour relever ce défi gigantesque, il faut combiner forte réduction de la consommation d’énergie et développement massif des énergies renouvelables. En matière d’économie d’énergie, il faut avant tout travailler sur la question de l’habitat et des transports. Les habitations, responsables d’une partie importante de la consommation finale d’énergie et des émissions de CO2 (9), doivent être isolées. Les entreprises privées, ne s’intéressant qu’aux profits et donc à la demande solvable, sont incapables de mener à bien cette mission. Il est donc nécessaire de mettre en place des services publics, transparents et démocratiques, qui auraient pour objectif l’isolation de tous les bâtiments.

 

Au niveau des transports, il faut, d’une part, développer des transports collectifs efficaces, de qualité et tendant le plus possible vers la gratuité. D’autre part, il s’agit, quand cela est possible, de relocaliser l’économie. On connaît tous et toutes les exemples aberrants des tomates, des pots de yaourts, qui, pour limiter les coûts de production et donc maximiser les profits, parcourent des milliers de kilomètres avant d’être mis en vente. Contrairement au discours dominant qui veut faire passer le protectionnisme comme l’ennemi numéro un, il est nécessaire de favoriser les productions locales et de repenser le protectionnisme, mais dans un esprit de coopération et non de compétition.

 

Remplacer les énergies fossiles par les énergies renouvelables est techniquement possible : comme le souligne Daniel Tanuro, « le flux d’énergie solaire qui atteint la terre est égal à 8 000 fois la consommation énergétique mondiale. Compte tenu des technologies actuelles, 1/1000 de ce flux peut être converti en énergie utilisable ». (10)

 

Pourquoi alors la part des renouvelables dans la production globale continue-t-elle de stagner ? La raison est double : premièrement, les transnationales du secteur de l’énergie fossile ne veulent pas se détourner de la poule aux œufs d’or que représente le marché des combustibles fossiles. On estime à environ 1 500 milliards de dollars les profits annuels réalisés par ce secteur. Selon ce critère, dominant dans le modèle capitaliste, le marché des renouvelables n’est pas à la hauteur. Deuxièmement, les grandes transnationales énergétiques ne sont pas friandes de l’énergie solaire, car on se l’approprie plus difficilement. Or la propriété privée est la condition du profit et la base même du fonctionnement du système capitaliste. On comprend alors mieux pourquoi les agrocarburants, véritable scandale écologique et humain, sont de loin préférés à la révolution solaire.

 

Combiner justice fiscale, justice sociale et justice climatique

 

On le voit bien, le marché et l’initiative privée ne sont pas capables de relever les défis environnementaux et sociaux. Seuls des investissements publics massifs et orientés dans la « bonne » direction, pourront faire avancer l’humanité vers une réelle alternative. Pour financer ces investissements et ces services publics, une autre fiscalité est possible et nécessaire. Contrairement à la nouvelle taxe carbone en France qui veut faire payer les plus pauvres et non les principaux responsables (11), il faut une fiscalité qui s’attaque de front aux inégalités sociales : impôt sur les grosses fortunes, taxe sur la spéculation et les plus-values boursières, augmentation de la progressivité de l’impôt, relèvement de l’impôt sur les sociétés, mais aussi réduction radicale du temps de travail, sans perte de salaire et avec embauche compensatoire, font partie intégrante des solutions à mettre en œuvre pour résoudre la crise écologique et sociale. Elles constituent des outils nécessaires qui permettront aux gouvernements de financer des projets socialement utiles et respectueux de la nature, tandis que les individus auront les ressources et le temps d’agir et de pratiquer la citoyenneté. Justice fiscale et justice climatique vont de pair.

 

De la même manière, la justice climatique ne pourra pas devenir une réalité si l’on ne se préoccupe pas des questions de pauvreté et d’inégalités. Rappelons-le, les rapports de domination Nord-Sud sont une des causes principales de la destruction de la nature : grâce à l’outil de domination qu’est la dette, les puissances du Nord, en complicité avec les classes dominantes du Sud, peuvent imposer des politiques qui amènent au bradage des ressources naturelles, à la destruction de l’environnement, mais aussi à l’exploitation des peuples et à la déstructuration du tissu économique et social. Les gouvernements et les citoyens du Sud se voient alors privés de moyens pour mettre en place des actions respectueuses de l’environnement. L’annulation de la dette, tout comme le transfert massif et gratuit de technologies propres vers le Sud, sont indispensables.

 

Combiner actions individuelles et revendications globales

 

Trop souvent, on a tendance à réduire l’écologie à une question de pratiques individuelles. Vous voulez sauver la planète ? Consommez équitable, triez vos déchets, éteignez la lumière quand vous quittez une pièce, … Parce que nous serions tous responsables de la destruction de l’environnement, nous avons le pouvoir et le devoir d’agir en changeant nos comportements individuels. Si ces actions à titre individuel sont nécessaires et utiles, il ne faut pas se leurrer sur leur capacité à inverser les tendances actuelles. Surtout, il ne faut pas oublier que si nous sommes tous responsables, nous ne sommes pas tous également responsables. Il faut donc prendre garde que la nécessaire prise de conscience individuelle ne dédouane le système économique dominant et n’occulte l’essentiel débat sur les alternatives systémiques.

 

Renforcer les mouvements sociaux et la démocratie

 

Pour que ces alternatives se mettent en place concrètement et pour que les gouvernements du Nord et du Sud mettent la priorité dans des projets socialement utiles et respectueux de la nature, les mouvements sociaux ne pourront pas rester les bras croisés. Ils devront agir et, via des mobilisations massives, imposer une réelle participation à l’ensemble du processus de prises de décisions politiques. Ne nous trompons pas, les dirigeants de ce monde ne sont ni inconscients, ni aveugles. Ils sont tout simplement au service des capitalistes financiers et industriels, qui ont des intérêts opposés à ceux de la majorité. Les rapports de force seront déterminants. A l’heure actuelle, ces rapports ne sont toujours pas en faveur des peuples. Malgré certains discours « radicaux », l’offensive néolibérale se poursuit. Pourtant, le mouvement social s’organise et, au Nord comme au Sud, des victoires, certes partielles et insuffisantes, montrent que rien n’est inéluctable. L’exemple de Fribourg en Allemagne (12), mais aussi et surtout la lutte des peuples indigènes d’Amérique latine, notamment avec leur concept de « buen vivir », nous montrent une voie intéressante à suivre pour qu’une nouvelle relation naissent entre les êtres humains et la nature.

 

Olivier Bonfond

(CADTM Belgique)
olivier@cadtm.org
www.cadtm.org

 

(1) Barack Obama et Gordon Brown se sont récemment prononcés pour une réduction de 80% des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2050.

(2) PNUE, The environmental food crisis   http://www.grida.no/_res/site/file/...

(3) http://www.wateryear2003.org/fr/ev....

(4) http://www.actu-environnement.com/a...

(5)  http://fr.wikipedia.org/wiki/Biodiv...

(6) PNUD, Rapport mondial sur le développement humain, 2007/2008 .

(7) Discours de Jacques Chirac en septembre 2002 à Johannesburg lors du Sommet de la Terre http://www.cawa.fr/la-maison-brule-...

(8) Extrait du discours prononcé le 20 mai 2008 par le Président français Nicolas Sarkozy,

(9) Dans l’Union européenne, l’isolation des bâtiments permettrait de diminuer de 42% les coûts énergétiques et les émissions de CO2.

(10) Daniel Tanuro, « Le diable fait les casseroles, mais pas les couvercles : défense du climat et anticapitalisme », 26 janvier 2007, http://www.mondialisation.ca/index....

(11) Voir Aurélien Bernier « La taxe carbone, ou l’écologie antisociale », 27 août 2009, http://www.m-pep.org/spip.php?artic.... Comme A. Bernier l’indique dans la conclusion « la taxe carbone n’est pas intrinsèquement mauvaise. Elle est comme tous les outils de fiscalité environnementale qui sont utilisés toutes choses égales par ailleurs : injuste et donc inacceptable. Il faut prendre le problème à l’envers. C’est une répartition équitable des richesses qui permettra de promouvoir ou d’exiger des comportements plus écologiques. Il faut taxer le capital et augmenter les revenus du travail avant de mettre en place des contraintes environnementales que les citoyens pourront alors assumer. »

(12) Pour plus d’informations, lire Philippe Bovet, « Objectifs ambitieux à Fribourg », Manière de voir n°81

 

Source : Le Grand Soir Info

 

"Le syndrome Nicolas Hulot" (chronique France Culture)

 

 

PAR Clémentine AUTAIN

 

Sincèrement, le personnage public de Nicolas Hulot n’a jamais été ma tasse de thé… Comme beaucoup, j’apprécie de longue date l’émission « Ushuaïa » mais l’icône populaire souvent trop lisse et consensuelle à mon goût m’a agacée plus d’une fois. Du coup, en allant voir le film qu’il a réalisé avec Jean-Albert Lelièvre, j’ai à vrai dire été bluffée. Certes, depuis quelques temps, les déclarations fracassantes de Hulot contre le capitalisme m’avait interpellée, mais en me laissant plutôt perplexe sur la sincérité de ce tournant idéologique. Mais là, avec Le syndrome du Titanic, Nicolas Hulot nous livre au cinéma un témoignage touchant et percutant du monde tel qu’il ne va pas. On pourrait se moquer de sa lucidité nouvelle, dire qu’il a découvert le fil à couper le beurre. Un procès à mon avis sans intérêt. Car la force de ce film, c’est d’articuler les enjeux sociaux et écologiques dans une démonstration grand public qui cerne l’essentiel. Le syndrome du Titanic est tout simplement un documentaire de salubrité publique. Le propos est simple mais pas simpliste : il nous dit, nous rappelle les inégalités, notamment entre le Nord et le Sud, l’horreur des guerres, le gaspillage qui mène tout droit à la destruction de la planète, l’homogénéisation des cultures et des désirs nuisibles car « sans diversité, il n’y a plus d’unité possible ». Les images sont belles, justes, tantôt « cash », tantôt subtiles, souvent poignantes. On voyage d’un bout à l’autre des injustices. D’un côté le luxe, de l’autre les bidonvilles. On passe des poules en batteries aux carcasses d’ordinateurs, aux embouteillages infinis de voitures. La possession comme réalisation de soi est dénoncée dans ce monde où l’on finit par préférer l’objet à l’autre. Le consumérisme est mis à nu dans toute sa vulgarité, sa dangerosité. C’est un documentaire qui plaide pour que nos sociétés posent des limites et repensent de fond en comble leur modèle de développement. Ce film a quelque chose à voir avec les démonstrations à la Michaël Moore. La provocation et le style accusateur en moins. Car il donne à voir le réel, dans ses dimensions violentes et destructrices, mais dans un récit fait d’interrogations. Le registre est davantage celui de l’émotion que de la leçon. C’est tranché, sans grandes nuances sur le fond – par exemple, la ville, la modernité, la télévision semblent parfois être un peu vite mis au pilori, emportés sur l’air du « c’était mieux avant » -, et en même temps c’est pas péremptoire et même habité par le doute. Je pense notamment à ce doute final sur comment rendre désirable l’autre monde. C’est un film esthétique, l’image est travaillée, recherchée, mais jamais esthétisant, contrairement à Home de Yann Arthus-Bertrand par exemple où l’on contemple des images sublimes d’un monde en péril sans se sentir réellement et profondément interpellé pour agir. Là, le propos est habité, engageant. Nicolas Hulot a peur, il le dit. Et nous place en acteur, il nous interroge : qu’allons-nous faire ? Avec une voix off de Hulot lui-même et quelques extraits de propos de personnalités célèbres, il y a peu de mots. Car il n’en faut pas tant que ça pour dire l’essentiel. Et voilà mon étonnement : je suis allée au cinéma et j’ai entendu quelque chose qui ressemble à ce que je comprends des urgences et préoccupations du moment. Davantage en tout cas que lorsque j’écoute et je lis partout les polémiques politico-médiatiques qui ont saturé l’actualité ces dernières semaines. La clarté du discours frappe par contraste, au moment où tout semble très brouillé, très confus, très éloigné des urgences liées aux crises que nous traversons. Ce film est donc comme une surprise, un étonnement : c’est dans nos salles de cinéma, avec la patte de Nicolas Hulot, que l’on peut entendre que « le capitalisme dominant n’est pas la solution mais le problème » et qu’il faut « revisiter l’imaginaire jusqu’aux frontières de l’utopie ». Merci !

 

LYNCHAGE MEDIATIQUE

 

« L’affaire » Frédéric Mitterrand est un bel exemple de cette nouvelle traque : la chasse à courre médiatique. Cette battue consiste à sacrifier un homme (ou une femme), sur l’autel de l’opinion sans que la personne déjà condamnée par la justice médiatique puisse se défendre devant un quelconque tribunal, hormis celui de TF1. Dans cette affaire sordide, c’est l’héritière du Président du Front National qui tient le cor. En bonne émule des méthodes de Goebbels, pour qui la rumeur et la calomnie étaient des armes politiques destinées à tuer, Marine Le Pen est dans son rôle : la chasse à l’homme a toujours constitué le viatique de l’extrême-droite. La violence de ses diatribes n’est pas nouvelle, souvenons nous des années trente, quand Roger Salengro, le Ministre socialiste de l’Intérieur se suicida en plein Front populaire...

 

Mais, l’effrayante nouveauté, c’est que cet appel crapoteux à l’ordre moral a été repris par des gens de gauche. En réitérant, deux jours après, les mêmes attaques que le Front National, Benoit Hamon a commis une faute politique. Il assume son rôle de rabatteur, en cachant à peine son objectif politique : s’adresser aux classes populaires qui ne supporteraient pas le dévoiement des mœurs. Cet appel non dissimulé au lynchage est insupportable. Soit on reproche un délit à Frédéric Mitterrand, sur la base de faits avérés, et la Justice doit dire le Droit, soit on ne s’engage pas dans une affaire qui ne fait que le lit du populisme. Que Mitterrand se soit comporté en Ministre de l’élite des artistes et non comme le Ministre de la Culture dans le cas Polanski, est une erreur de jugement qui doit être condamnée comme telle (Jack Lang qui appartient au même parti que Benoit Hamon, l’a fait de la même manière), mais qu’on vienne lui reprocher un livre, paru depuis quatre ans, qui exprimait son mal-être sous forme d’autobiographie est franchement une indignité. Lorsqu’on est un responsable politique, on n’attaque pas un écrivain, même devenu ministre, pour le contenu de ses livres.

 

Certes, Frédéric Mitterrand n’est ni le Baudelaire des « Fleurs du Mal », ni Céline, ni Houellebecq, mais on n’attaque pas les hommes de culture pour leur production littéraire... Faut-il que le PS soit aux abois pour que son porte - parole se lance dans de telles divagations ! Faut-il qu’il ait si peu à dire sur les questions sociales et écologiques pour qu’il fasse diversion sur des histoires montées en épingle par l’extrême-droite ! Faut-il que les jeunes quadras soient si peu confiants dans l’avenir de leur parti pour qu’à l’instar de Manuel Valls, ils soutiennent leur camarade porte-parole sur la base d’une prétendue rupture générationnelle qui séparerait les partisans du laxisme (entendez les vieux soixante-huitards) et les partisans de l’ordre moral, conscients des nouvelles réalités !

 

Lorsque l’on commence à dériver, on ne s’arrête plus. Il faut d’urgence que Martine Aubry siffle la fin de la récréation. D’autant plus que la même semaine, on apprend que les militants socialistes du Languedoc-Roussillon ont approuvé à 70 % la désignation d’un homme de paille de Georges Frêche comme candidat à la présidence de la Région ; Frêche qui a traité les harkis de « sous-hommes », qui insulte les uns et les autres en fonction de leur couleur de peau, qui se comporte comme un petit potentat, va donc être reconduit alors qu’on instruit le procès en sorcellerie de Frédéric Mitterrand... Le pilori contemporain est un mécanisme pervers. Quoi qu’il fasse ou quoi qu’il dise, la petite musique du lynchage continuera à faire résonner l’air de la calomnie. Daniel Cohn-Bendit a connu les mêmes attaques auxquelles François Bayrou a apporté son concours lors des dernières européennes. A juste titre, il lui avait répondu qu’il ne serait jamais Président de la République et que son attitude était « minable ».Si parfois l’arme du lynchage revient comme un boomerang en pleine figure de son auteur, en général la victime est salie pour longtemps. Cette chasse à l’homme, fondée sur la délation, est toujours ignoble. Quand une certaine gauche la cautionne pour faire oublier son inconsistance et ses propres travers, elle se confond avec le torrent de boue qu’elle a contribué à déverser.

 

Le Sarkozysme qui transforme tout en jeu d’apparences, berlusconise la vie politique et brouille tous les codes référentiels issus de la Résistance. Nous sommes revenus à ces temps où le fond de l’air sentait mauvais, où des socialistes et des communistes, des Déat et des Doriot, passaient de gauche à droite. Besson nous en délivre tous les jours les symptômes en n’ayant plus de limites dans la transgression quand il annonce des charters pour Kaboul. Lorsque les responsables du PS - pas tous, heureusement - croient qu’ils peuvent remonter dans les sondages en s’alignant sur l’extrême droite, ils mêlent la bêtise à la honte. Il faut dire stop à cette régression de l’esprit. Au secours, Blum et Jaurès, revenez, ils sont devenus fous.

 

Noël Mamère , le 12 octobre 2009

REGARDS N° 65 OCT 2009
REGARDS N° 65 OCT 2009

Nicolas Sarkozy :

Pourquoi ça marche encore ?

 

par Clémentine AUTAIN

 

La confiance règne encore et toujours, malgré un bilan face à la crise jugé peu positif… Nicolas Sarkozy a beau éradiquer les acquis sociaux et respirer le mépris, il continue de faire plutôt belle figure. Est-ce son art d’user les mouvements sociaux, de raconter des fables, de faire taire les dissonances au sein de son propre parti? Quelques raisons d’un succès.

 

Depuis son arrivée à la présidence de la République, Nicolas Sarkozy impose son rythme, sa marque, ses contre-réformes. Il allie des mesures clairement libérales sur le plan économique, avec son lot de remises en cause des acquis sociaux, et une bonne dose de contrôle social. Très tôt, le paquet fiscal fut l’emblème d’une politique au service des vainqueurs du système. Et pourtant… Nicolas Sarkozy est toujours là et bien là. Même si ses courbes de popularité ont connu de vrais moments de faiblesse et si les Français jugeaient dans un récent sondage son bilan face à la crise peu positif (58 % d’opinions négatives), près d’une moitié de Français continuerait à lui faire confiance et son image reste peu écornée. Pire, face à la crise du capitalisme qui aurait dû invalider tous ses présupposés idéologiques, l’animal politique arrive à adapter son discours, à tourner à son avantage ce moment difficile. Voici le champion de la dérégulation qui se mobilise pour une « moralisation du capitalisme » ! Fini le Fouquet’s et les montres en or, l’heure est à la chasse au bonus et à la valorisation du rapport Stiglitz. Au total, non seulement il donne le sentiment qu’il y a un pilote dans l’avion quand la gauche est atone, mais il réussit à reprendre l’avantage, quitte à puiser quelques recettes, quelques formules à gauche pour donner le change. Les Verts cartonnent aux européennes ? Sarkozy dégaine la taxe carbone. Il y a à la fois une cohérence dans son projet politique, qui ne change pas de cap, et de la souplesse pour convaincre, séduire, s’adapter. « Changer pour que rien ne change », on connaît la formule. Pourquoi ça marche (encore) ? Regards vous soumet quatre clés d’explication.

 

L'ART DE RACONTER DES HISTOIRES

 

Pour être président de la République, sans doute faut-il savoir raconter des histoires… Nicolas Sarkozy l’a compris très tôt. Occuper l’espace, donner à voir des sentiments, des succès et des échecs, des romances : le Président excelle dans cet « art ». Christian Salmon a parfaitement décrit, dans Storytelling, ce phénomène qui consiste pour les politiques à endormir l’esprit critique public en mettant en scène leurs propres histoires. Cette méthode, qui se pratique dans la publicité ou le management et fut progressivement importée en politique par la Maison Blanche depuis Reagan, tente d’instrumentaliser l’art du récit. Le conseiller spécial de Nicolas Sarkozy, Henri Guaino, a parfaitement retenu la leçon américaine : « La politique, a-t-il déclaré au Monde, c’est écrire une histoire partagée par ceux qui la font et ceux à qui elle est destinée. On ne transforme pas un pays sans être capable d’écrire et de raconter une histoire. » Car il doit toujours se passer quelque chose, le Président doit contrôler l’agenda pour capter l’attention des médias et de l’opinion. Il s’agit non pas de faire appel aux convictions ou à la raison mais de capter et de synchroniser les émotions. C’est ainsi que nous passons doucement mais sûrement de l’opinion publique à l’émotion publique. Ce climat est gravissime pour la démocratie et contribue à dissoudre la politique. Mais en attendant, il profite au pouvoir en place.

 

Sarkozy a mis en scène son destin : c’est l’histoire d’un pauvre enfant de Neuilly, brimé, qui rêvait d’être président. Il a mis en scène son couple avec Cécilia, son divorce, sa rencontre sous forme de conte de Noël avec une nouvelle mannequin. Une vie privée faite de joies et de souffrances, pleine de rebondissements : une vraie série à l’américaine. Des personnages comme Rachida Dati, Fadela Amara ou Rama Yade font le miel du storytelling. Dans un autre registre, Bernard Kouchner fait partie des profils bien utiles. Sarkozy en use et en abuse. Il s’est aussi payé le luxe de se réapproprier des pans de l’histoire de France délaissés par la gauche, de lui piquer en quelque sorte ses emblèmes, ses référents tels que Guy Môquet, Léon Blum ou Jaurès. Là où l’imaginaire de gauche s’est essoufflé, asséché, la droite sait occuper l’espace. Même face à la crise du capitalisme, Sarkozy se donne des airs de justicier – façon Disney ! – au combat contre les méchants du G20, en guerre contre les bonus et les paradis fiscaux. La fable !

 

La parole de Sarkozy se veut performative et l’homme ne manque jamais une occasion d’aller lui-même au « front » – soutenir telle entreprise en faillite, rencontrer une association de victimes, serrer la main aux services de police. Comme l’actualité bouge sans cesse, nous suivons le zapping orchestré par le Président. Que ses paroles soient sans effet, que les actions ne suivent pas, que les promesses d’un jour soient oubliées le lendemain, importe moins que la capacité du Président à être réactif et à sembler toujours à l’endroit où il faut, au moment où il faut. Et il n’hésite pas à dire tout et son contraire. Or, comme l’explique fort bien Bertrand Méheust dans La politique de l’oxymore. Comment ceux qui nous gouvernent nous masquent la réalité du monde, cette utilisation des oxymores, cynique et à grande échelle, peut conduire à la destruction des esprits et devenir un outil de mensonges. Des termes tels que « flexisécurité », « moralisation du capitalisme » ou « vidéo protection » visent à brouiller nos repères. Nicolas Sarkozy recourt également aux oxymores dans les faits : souvenez-vous de sa visite au Vatican avec… Jean-Marie Bigard ! La promotion de la libre circulation des capitaux mais pas des êtres humains, la lutte contre le chômage comme priorité dans un système qui a besoin d’un taux de chômage pour fonctionner, etc., sont autant de façons de masquer les actes politiques, dans un contexte où la contestation sociale grandit.

 

Sa force est d’avoir su « moderniser » la droite et le style présidentiel. Le footing comme l’omniprésence du Président impriment sa marque, l’installent comme un homme de son temps. Il se veut l’homme de l’action, du mouvement. Et Sarkozy sait s’adapter au contexte, évoluer en fonction des rapports de force dès lors qu’il ne s’agit pas de remettre en cause les fondements de son projet libéral et autoritaire. Récemment, la taxe carbone ou le renoncement à recourir aux tests ADN pour les immigrés montrent qu’il ne veut céder aucun espace à ses adversaires, qu’il est capable de petits arrangements politiques pour séduire au-delà de son électorat acquis.

 

LE ROULEAU COMPRESSEUR COMME MÉTHODE

 

La droite cultive son triste adage selon lequel « la rue ne gouverne pas ». Il est arrivé ces dernières années qu’elle le fasse à ses dépens. En 1995, le plan Juppé a dû être enterré devant l’ampleur de la mobilisation. En 2006, les jeunes ont obligé Dominique de Villepin à retirer son CPE. Pour le reste, et singulièrement depuis que Nicolas Sarkozy est président, force est de constater que les luttes sociales peinent à engranger les victoires. Au-delà des interrogations sur la stratégie des confédérations syndicales et sur le manque de perspective politique qui pèse négativement sur la combativité sociale et l’issue des conflits, il y a bien cette manière de la droite d’avancer frontalement, brutalement, en désignant des ennemis, en opposant les uns aux autres, qui possède une part d’efficacité. Le passage en force est devenu une méthode, comme une habitude. La ligne de conduite, c’est un gouvernement qui ne cède pas, en tout cas pas de manière significative, devant les manifestations unitaires ou les durs conflits sociaux. Il poursuit sa feuille de route, sûr de ses choix comme de sa capacité à vaincre le mouvement. Et Sarkozy a même osé l’arrogance suprême, en juillet 2008 : « Désormais, quand il y a une grève en France, personne ne s’en aperçoit ». Le refus de la discussion, la provocation, l’humiliation et la détermination à imposer nombre de contre-réformes sont déstabilisants et permettent de contenir une révolte plus grande encore. Finalement, le gouvernement nous aurait-il à l’usure ? Emblématique, l’université s’est mobilisée comme jamais, la ronde s’est obstinée la nuit et le jour, mais n’a pas réussi à avoir la peau de la loi Pécresse. Au diable le mouvement de résistance des soignants, les hôpitaux doivent s’avaler le projet Bachelot qui importe les logiques du marché. Le monde de la justice fut vent debout ? Qu’importe, les juges d’instruction risquent bel et bien d’être supprimés, la mainmise du parquet d’augmenter. Quant au « pouvoir d’achat », il restera en l’état (pas d’augmentation des salaires et minima sociaux), malgré les grands rendez-vous de l’hiver et du printemps derniers qui, dans l’unité syndicale, avaient porté cette revendication. De La Poste aux Molex, les foyers de contestation ne manquent pas mais la capacité à gagner reste faible. Assommant. Accablant aussi. Car, à force de ne rien arracher, de prendre des jours et des jours de grève – qui signifient du salaire en moins – sans obtenir d’avancées, le peuple se désespère et se demande à quoi bon. Par la convergence des luttes – unité syndicale, « Appel des appels » –, d’aucuns pensaient que les mouvements gagneraient en efficacité. Ce ne fut pas suffisant. Pour l’heure, seul le LKP en Guadeloupe a réussi à atteindre une alchimie et un niveau de contestation porteurs d’espoir et de victoire. A méditer.

 

LA MACHINE UMP UNIFICATRICE DES DROITES

 

Le pari n’était pas gagné d’avance mais le résultat est là : la création de l’UMP a permis d’unifier solidement les différents courants de la droite. Créée en 2002 pour les besoins de Jacques Chirac, candidat à l’élection présidentielle, le sigle signifiait au départ : Union pour la majorité présidentielle. Il regroupait alors le RPR, Démocratie libérale et une bonne partie des députés de l’UDF. Rebaptisé Union pour un mouvement populaire, ce grand parti réussit à rassembler différentes familles de la droite, des conservateurs libéraux aux gaullistes en passant par les chrétiens démocrates. En novembre 2004, Nicolas Sarkozy prend la tête de l’organisation, à l’occasion d’un vote interne où il obtient plus de 85 % des voix. Face à lui, les candidats déchus Nicolas Dupont-Aignan et Christine Boutin font pâle figure… Avec cette assise militante confortable travaillée de longue date par l’entretien de réseaux internes et la construction d’une identité politique médiatique, le leader a les mains libres. Objectif : la présidentielle de 2007. L’échéance est pour Nicolas Sarkozy une vraie réussite : il remporte l’élection, toutes les autres composantes de la droite s’affaissent et la disparition de l’UDF rebat une partie des cartes à droite. Ce n’est pas le tout de devenir président, encore faut-il le rester, convaincre durablement l’opinion et gagner les différentes échéances électorales qui émaillent le mandat. Autrement dit, la « machine UMP » doit être confortée et l’unité des droites renforcée.

 

En juin 2009, un Comité de liaison de la majorité présidentielle est lancé par Sarkozy pour coordonner les partis qui soutiennent son action. La feuille de route est claire : « Intensifier le travail en commun et préparer les futures échéances électorales ». Ce Comité est composé de représentants de l’UMP et de présidents des différentes organisations et clubs politiques de droite. On y trouve la gaulliste Michèle Alliot-Marie qui préside « Le Chêne », Jean-Louis Borloo pour le Parti radical, Christine Boutin avec son jeune Parti chrétien-démocrate ou encore les amis de Charles Pasqua (RPF-IE). S’y ajoutent les nouvelles recrues issues des rangs de la gauche : Jean-Marie Bockel pour La gauche moderne (LGM) et Les Progressistes autour d’Eric Besson. Le Nouveau Centre, cette fraction de centristes qui avaient fait la campagne de François Bayrou mais ont rejoint la majorité gouvernementale, siège également. Les chasseurs du CPNT sont aussi de la partie. Et, dernière recrue de poids (symboliquement en tout cas) en vue des régionales, le Mouvement pour la France de Philippe de Villiers a rejoint la dynamique de rassemblement.

 

Cette large unité, la droite en a rêvé au XXe siècle, elle y est parvenue en ce début de XXIe siècle. Certains pensaient la structure UMP éphémère, bâtie pour les circonstances. Elle se révèle une vraie usine à unité, une machine à gagner. Elle est le fruit d’un effacement relatif des divergences fondamentales entre les courants de la droite – les clivages hérités du gaullisme se sont estompés – et d’une adhésion large – plus ou moins forcée mais globalement acceptée – à un chef, Nicolas Sarkozy. L’efficacité est là : un parti en ordre, où les dissonances apparaissent moins fortes que les capacités de rassemblement. Reste, bien sûr, Dominique de Villepin, qui se pose en homme de l’alternative à Sarkozy – sait-on jamais ! Mais ses réseaux et sa popularité, entachée par l’affaire Clearstream, ne lui permettent pas de jouer réellement dans la « cour des grands ». Il semble ne faire aucun doute que Nicolas Sarkozy sera le candidat unique de la droite en 2012. Jean-François Copé tente bien également de faire entendre sa voix, une petite musique qui se veut différente du sarkozysme. Mais chacun sait que la « jeune garde » se prépare surtout pour 2017. Tous ont un intérêt commun : réussir aux régionales de mars prochain. L’UMP entend devancer significativement la gauche au premier tour pour enclencher une dynamique suffisante au second. La force des scores de l’UMP aux premiers tours peut d’ailleurs créer une interprétation un peu erronée des résultats, comme nous l’avons vu aux élections européennes : la gauche était majoritaire en voix, le seul parti soutenant la majorité présidentielle ne recueillait « que » 28 % des voix mais le camp du Président est sorti vainqueur de l’échéance, devant un PS en peine avec ses 16,8 %.

 

UNE OPPOSITION EN BERNE

 

Le dira-t-on assez ? L’une des clés de la réussite de Nicolas Sarkozy, c’est la faiblesse de la gauche. Une opposition qui n’arrive pas à s’opposer efficacement, c’est vraiment du pain béni… La critique efficace est celle qui réussit à donner à voir une autre manière d’appréhender les problèmes, une logique alternative pour l’action publique. Or, pour l’essentiel, la gauche et le Modem concentrent les attaques sur le style, la méthode, le manque de moyens et plus rarement sur le sens et les finalités de la politique de la droite – et sur le terrain du style, c’est finalement François Bayrou qui apparaît le plus radical, toujours prompt à dénoncer la connivence avec les médias ou la présidence « bling-bling » ! La droitisation d’une bonne partie de la « gauche » et la baisse de la conflictualité politique sont passées par là. En cette rentrée politique encore, le Parti socialiste reste embourbé dans ses querelles internes et peine à dégager une ligne alternative audible. Quant à l’autre gauche, si elle parlait d’une seule voix – de manière polyphonique mais cohérente –, si elle faisait durablement cause commune, si elle n’avait plus peur de gagner, Nicolas Sarkozy aurait enfin un adversaire digne de ce nom.

 

C.A.

 

Paru dans Regards n° 65, octobre 2009

 

 

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Etre anticapitaliste au Maroc !

 

Ismail Manouzi est directeur du journal Almounadil-a, revue regroupant depuis 2005 des articles et analyses politiques sur l’actualité politique et les luttes sociales au Maroc.

 

Ouarzazate, le 17 septembre 2009, Ismail nous attend á la terrasse d’un café, il vient de faire une nuit de bus depuis Agadir pour faire cet entretien. J’avais plein de questions, connaissant si peu le pays, il les a devancées, en nous faisant une radioscopie précise et organisée de la situation politique marocaine. Voici la retranscription de notre entretien.

 

Propos recueillis par Julien Terrié



Le roi du Maroc Mohamed VI, jouit d’une bonne image à l’échelle internationale, il est même surnommé le “Roi des pauvres”, qu’en est-il en réalité ?

C’est vrai que le régime marocain apparaît comme une exception parmi les pays arabes. Hassan II a laissé l’image d’un régime autocratique et moyenâgeux mais qui juste avant sa mort a su se donner une nouveau visage en convoquant un gouvernement, dit « d’alternance », présidé par le secrétaire général de l’Union Socialiste des Forces Populaires (USFP), le plus grand parti d’opposition reconnu mais aujourd’hui totalement converti au libéralisme et … à la monarchie.

L’actuel roi a continué à travailler la “communication” par des mesures n’ayant aucun coût politique ou économique mais une forte charge symbolique : révision mineure du code de la famille, création de la structure dite « Instance Équité et Réconciliation » pour tourner la page de la répression, permission à la presse de fouiller le passé dictatorial et d’évoquer quelques tabous. Ces mesures, dont la portée a été gonflée par les médias locaux et internationaux constituent, je pense, la base de cette bonne image.
Il est vrai que l’héritage lourd du régime d’Hassan II en matière d’atteinte aux libertés fondamentales, de répression, de paupérisation, mais aussi d’analphabétisme est une raison suffisante pour expliquer les efforts de communication du nouveau roi pour tenter d’absorber le mécontentement populaire grandissant, tout en préservant, malheureusement, son essence autocratique et poursuivant la mise en œuvre des politiques libérales.

 

Quel est aujourd’hui le rôle de la monarchie ?

La monarchie doit aujourd’hui garantir et renforcer les intérêts des sociétés multinationales et des pays créanciers de la dette externe marocaine grâce aux privatisations et à l’exploitation des ressources naturelles agricoles et minières, notamment bien sûr, le phosphate (le Maroc est le premier producteur mondial de phosphate).

Tout ceci est en lien avec le renforcement de la présence économique de la France avec environ 60 % du total des investissements étrangers au Maroc. L’Espagne est au deuxième rang avec 15 %. Les accords de libre échange doivent permettre l’extension des marchés des multinationales et le démantèlement du tissu économique local. Les risques sont important de voir rapidement exploser le chômage et s’accélérer l’exode rural.

Socialement, la politique de Mohamed VI est comparable à celle de Sarkozy, avec la casse systématique des systèmes de solidarité notamment la CNSS, Caisse Nationale de Sécurité Sociale, la privatisation du système de santé, du système universitaire…
Le rôle du régime marocain au service de la politique de lutte contre le terrorisme s’est accru, principalement à cause de la place importante des Marocains dans les réseaux d’Al Qaïda. D’où, le renforcement de la présence militaire impérialiste dans la région (des exercices militaires de l’OTAN et une base militaire près de Tan-Tan) et l’attribution à la monarchie d’un nouveau rôle de garde-frontières face aux vagues d’immigration des victimes des politiques libérales en Afrique.


Quel impact a, selon toi, la crise au Maroc ?

Pour l’instant, les effets sont indirects : la première ressource financière du pays étant les Marocains Résidants à l’Etranger (MRE), les licenciements en Europe vont certainement avoir un impact sur les chiffres de cette année. En ce qui concerne les sources de revenus internes au pays, dans le textile, 50.000 emplois ont déjà disparu. L’agriculture ne souffre pas trop grâce aux pluies particulièrement exceptionnelles de ces deux dernières années, mais elle reste fragile et dépendante du pluviomètre. L’exportation de Phosphate reste stable.
Le chômage des jeunes risque de s’aggraver mais c’est un problème systémique et de longue date, qui est d’ailleurs à l’origine du Mouvement des Jeunes Diplômés au Chômage, véritable bête noire de la monarchie.

Où en est ce mouvement ?

Tout d’abord, il est bon de rappeler que depuis la naissance du mouvement en 1991, Les jeunes n’ont toujours aucune reconnaissance légale ne serait-ce qu’associative, ce qui ne leur permet toujours pas, par exemple, d’avoir de locaux.

Ce mouvement a eu la grande vertu d’éduquer le mouvement social marocain paralysé par la répression et une crise profonde du syndicalisme : ses militants ont été les premiers à ressortir dans la rue, surtout dans les petites villes. Ils ont ainsi réussi à maintenir la pression sur la monarchie pour l’embauche de 35.000 à 40.000 jeunes par an dans la fonction publique.

L’apogée du mouvement a été la plus grande manifestation de jeunes à Rabbat en 1999. Ceci a fonctionné jusqu’en 2004. Depuis, le gouvernement et les collectivités locales stoppent les recrutements en divisant les embauches par cinq : ceci a énormément affecté le mouvement et réduit sa base. On assiste depuis à un changement de stratégie en lien avec leur affaiblissement, avec des mobilisations plus locales et parfois plus radicales.

 

Comme à Sidi Ifni ?

Par exemple. L’énorme mobilisation des jeunes et des habitants d’Ifni a montré une forte détermination de la population. Ifni a cette particularité d’être une petite ville (20.000 habitants) sans activité économique principale. A la suite d’un forum social local, les habitants ont élaborées une plate-forme de revendication et élu un “secrétariat de suivi de la situation” avec des représentants des associations, partis politiques et syndicats.

En 2005, la population a bravé l’interdiction de manifester et l’aile modérée a quitté le secrétariat ce qui a laissé la place à une autogestion salutaire qui a permis le développement de la mobilisation. Les autorités n’ont pas laissé faire, la répression s’est abattue pendant 3h sur la ville, mais les manifestants ont tenu bon, la police s’est retirée et la manifestation a continué pour finir devant le commissariat.

La population a fait preuve d’un immense courage et de dignité. Politiquement, ce fût une nouvelle preuve de l’utilité d’une force politique qui a pris beaucoup d’importance et dans laquelle beaucoup de camarades se sont organisés : ATTAC Maroc.

 

Il y a eu une nouvelle mobilisation en 2008, l’”intifada d’Ifni”…

Oui, cette fois le mouvement est parti des jeunes non diplômés. La municipalité devait embaucher 8 balayeurs, mais ce sont 800 jeunes qui se sont présentés ! Les 792 non embauchés sont allé bloquer la route entre le port et le village, 12 sont restés par un sit-in improvisé, ils ont tout de suite reçu le soutien de la population, des milliers de gens sont venus aider à bloquer la sortie des camions du port.
Ce qui est surprenant c’est que, d’une part, les autorités n’ont pas réprimé d’emblée et surtout, d’autre part, que les jeunes ont voulu parler directement avec les autorités nationales refusant la légitimité des négociateurs prévus.

Le pouvoir a fini par réagir de façon militaire en encerclant par la mer et par la terre les manifestants. Le 8 juin 2008, la répression a rarement été si violente, les habitants d’ifni ont été victimes de viols et de vols, de pillage d’ordinateurs, de téléphones portables, de bijoux et d’argent. Les forces publiques ont usé de bombes lacrymogènes, de balles de caoutchouc, de pierres et de bâtons contre des manifestations pacifiques. Quatre manifestants sont morts pendant les 3h d’assaut, la police a procédé à 300 arrestations. Les détenus ont été torturés. Tout ces faits ont été listés et dénoncés par l’AMDH : Association Marocaine des Droits Humains, et une campagne nationale et internationale a bien fonctionné notamment sous la forme d’une caravane de solidarité, mais malheureusement le mouvement ne s’est pas étendu.

 

Et aujourd’hui ?

Une campagne du CADTM a été menée pour la libération de Bara Brahim, un de nos camarade, et de tous les détenus d’Ifni. Brahim est sorti de prison en mai dernier après un an alors qu’il avait été condamné à 10 ans ! Trois autres militants ont été libérés avec lui Azeddine Amahil, Mohamed Lamrani, Mustapha Akesbi, Tous grâce à la campagne de solidarité.

ATTAC Maroc se restructure avec les derniers sortis de prisons et recommence à accumuler des forces. Un “comité du Sit-in” a vu le jour.

Une frange du “secrétariat de suivi de la situation”, la plus proche du pouvoir a proposé une issue politique à la situation et a constitué une liste pour les dernières municipales sous l’étiquette du Parti Socialiste, coquille vide qui a servi de vitrine légale à la liste. Ils viennent de gagner la majorité des sièges. La majorité des élus ne sont malheureusement pas mus par de bonnes intentions, il a parmi eux beaucoup d’arrivistes, mais la population reste sur la position de “donner du temps à nos élus”. Les camarades plus radicaux poussent la population à créer des comités de contrôle des élus.

Ce type de mobilisation populaire paraît de plus en plus fréquente, la ville de Tan Tan avait connu de fortes mobilisations pour la gratuité des soins médicaux mais la monarchie a étouffé l’affaire en octroyant des certificats d’indigence à toute la population.

 

On a beaucoup parlé de la montée des fondamentalistes religieux sur l’échiquier politique Marocain, où en est-on après le scrutin municipal de 2009 ?

L’existence du Parti de la Justice et du Développement (PJD), le parti représentant la mouvance salafiste, a été longtemps une aubaine pour la monarchie. Ce parti acceptant sans problème les politiques libérales de la Banque Mondiale et du FMI, il a permis à la monarchie de lutter contre la gauche sur leur terrain, par exemple sur les luttes féministes, les courants salafistes mobilisèrent autour de 500.000 personnes contre la lutte du collectif associatif féministe et ses propositions de réforme pour inscrire le droit au divorce, à la garde d’enfant en cas de séparation et à la juste répartition de l’héritage entre hommes et femmes (contraire au Coran) dans la loi.

Le PJD possède une très forte capacité de mobilisation qui en fait la première force politique du pays. Elle est due notamment à une forte implantation parmi les communautés pratiquantes, grâce aux confréries religieuses.

Cela s’est vu clairement dans les mobilisations contre la guerre en Irak et dans le soutien à la Palestine pendant l’attaque sur Gaza (les salafistes représentaient 2/3 du cortège avec beaucoup de femmes et de jeunes contre 1/3 pour la gauche). Pourtant, après les législatives de 2007 et leur défaite, en ayant pourtant obtenu le plus grand nombre de voix avec 10.7%, les salafistes ont du mal à rebondir.

Ils ne représentent plus une force alternative après les expériences désastreuses de leurs élus (un cas de corruption avéré à Meknes, par exemple), et la population les considère de plus en plus comme un parti dans la lignée des autres partis marocains, menteur et corrompu. C’est ce qu’a confirmé le dernier scrutin municipal où le nouveau parti proche du pouvoir PAM (Parti authenticité et modernité) est passé en tête. Il faut préciser que ce scrutin est très difficile à analyser : la participation est tout juste montée à 50% des inscrits, ce qui veut dire, entre les inscrits abstentionnistes et les non-inscrits : environ 80% d’abstention !

 

Le PJD a refait parler de lui en mobilisant contre un mariage homosexuel, prononcé au Maroc.

Oui, c’est un épiphénomène mais ils en ont fait des tonnes, ils font de même contre la vente d’alcool dans les supermarchés. Ils s’accrochent à des petits événements pour faire parler d’eux, mais leur lutte contre les pratiques “déviantes” de l’islam fatigue beaucoup les marocains. Par ailleurs, pour faire contrepoids aux intégristes, la monarchie promeut depuis peu des pratiques plus souples comme le soufisme. Mais le poids de la religion reste bien présent, et rompre le jeûne du ramadan publiquement est par exemple puni d’emprisonnement selon l’article 222 du code pénal. Les avancées sur les droits de femmes en terme de contraception par exemple se heurtent à la réalité des familles. Etre laïque ici ce n’est pas neutre : c’est s’affronter au quotidien aux textes.

 

Comment traitez vous la question du Sahara occidental dans votre journal ?

Notre journal et surtout la section politique a laquelle nous appartenons, avons choisi de réagir toujours contre la répression, contre les injustices commises contre les militants du front Polissario. Par contre, nous n’avons pas une position tranchée sur la question du Sahara. Nous nous positionnons pour l’autodétermination du peuples sahraoui, bien sûr, mais ceci reste très vague.

Au début de notre journal, nous avons évité volontairement la question pour ne pas subir la répression réservée à tous ceux qui évoquent le sujet, nous avons préféré nous consolider avant tout et éviter de finir tous en prison…

Il y a des problèmes politiques que nous discutons, et des questions que nous nous posons comme par exemple : Est-ce une solution de militer pour un état “phosphatier” avec tous les problèmes que cela implique ? (le Sahara occidental abrite les plus grosses réserves de phosphates du monde). Mais nous avons acquis assez de maturité aujourd’hui pour entamer un débat sérieux sur la question.

La situation du Sahara aujourd’hui s’est compliquée, il y a un fossé qui se créé entre les réfugiés de Tildouf qui ont passé 33 ans en camp et les élites du Sahara occidental qui profitent de “privilèges” cédés par le gouvernement, notamment de l’exportation de sable ! Ceci exerce une forte pression sur la base du polissario qui n’a plus de repères clairs après 18 ans de cesser le feu. Il y a encore des actions radicales ciblées contre la police et la répression reste très forte.

Subissez vous une forme de censure dans votre journal ?

Jusqu’à présent nous écrivons ce que nous voulons, la censure ne nous est pas tombée dessus à proprement parler, nous donnons l’actualité très précise et fine du mouvement syndical et social marocain. Nous ne nommons pas expressément le roi pour ne pas tomber sous le coup de la loi, mais nous parlons du “gouvernement” ou de la “monarchie” … On s’adapte.

Nous tirons à 3000 exemplaires et nous faisons essentiellement une vente militante évidemment sans subvention. Notre site est aussi un des sites politiques marocains les plus visités et nous mettons en ligne des oeuvres classiques en arabe, nous fournissons notamment le site marxisme.org en traductions.

La diffusion de certains de nos articles traduits se font en France dans le magazine Inprecor ou sur le site Europe Solidaire Sans Frontière, on l’espère rapidement dans la nouvelle revue “Contretemps”.

 

Votre groupe politique est-il constitué officiellement ?

Non, pas réellement, nous nous organisons autour du journal. Pour nous déclarer en tant que force politique il faudrait accepter officiellement les trois piliers du régime : La monarchie, l’islam et l’unité nationale… 3 choses qui nous posent problème ! Quand nous serons plus costauds, nous aurons le rapport de force suffisant pour que ces formalités ne nous coûtent rien politiquement.

 

Tentez-vous des alliances avec d’autres groupes de gauche radicale pour peser plus sur la situation?

Oui, nous avons entamé un débat avec une organisation nommée Voix Démocratique qui se classe elle même dans le camp de la gauche radicale. Ce parti est issu d’une scission du parti de Serfaty ‘Ila Al Amame’ (“en avant” en arabe), mais en a gardé les pratiques internes peu enclines à la contradiction, nous avons toujours eu un rapport très tendu avec eux politiquement et dans les luttes.

Nous souhaitons discuter avec eux car, malgré tout, beaucoup de choses nous rassemblent. Nous devons clarifier avec eux des thèmes importants notamment notre stratégie dans les organisations syndicales. Alors que nous tentons d’organiser les syndicalistes “luttes de classe” dans les syndicats, les cadres de VD prennent les postes à responsabilité en faisant d’énormes concessions aux bureaucrates. Ceci pose problème très souvent et nous pensons qu’il faut que l’on ait une discussion franche avec eux.

VD a souvent eu une stratégie d’alliance de toute la gauche mais commence à se positionner pour l‘union de la gauche radicale, alors nous disons “chiche” !

Nous voulons sincèrement avoir le débat avec eux pour, qui sait, avancer sur une alliance sérieuse et solide dans les luttes et sur des événements politiques concrets. Nous avons été déçus par l’inefficacité d’une alliance qui a eu lieu entre VD et le Parti d’Avant-garde Démocratique et Socialiste PADS qui n’a rien donner de concret…

Les luttes courageuses du peuple marocain méritent mieux que ça !

 

Sources

 

 

"Le mur du jacobinisme finira par tomber"

 

 

LANGUES REGIONALES. François Alfonsi, député européen, est convaincu que le « mur du jacobinisme » finira par tomber comme à Berlin

 

François Alfonsi, député européen sur la liste

Europe-Écologie.(photo bertrand lapègue)

 

François Alfonsi est député européen élu le 7 juin dernier dans la circonscription Sud-Est, sur la liste Europe-Écologie, alliée à la Fédération peuples & régions solidaires de France (1), dont il est porte-parole.

 

L’élu nationaliste corse est un ardent défenseur des langues régionales, comme on l’a vu lors du Colloque international de Bayonne consacré à cette question.

 

« Sud Ouest »

Selon vous, la question des langues régionales a-t-elle évolué au cours des dernières années ?

 

François Alfonsi

Quelque chose a bel et bien avancé ! Le fait qu’elles soient mentionnées dans la Constitution française au titre de « patrimoine vivant » ne doit pas rester lettre morte.

 

C’est une demande qui émane du peuple, à laquelle malheureusement l’Éducation nationale n’adhère pas forcément. Au Pays Basque aussi bien qu’en Corse, en Occitanie et en Bretagne, on est confronté à des moyens insuffisants et parfois à une opposition frontale de la classe politique.

 

Rappelez-vous, en 1999 Lionel Jospin signe le processus de ratification de la Charte européenne des langues régionales, et dans la foulée le Conseil constitutionnel censure. On pense que l’affaire est close, puis en 2008, intervient une réforme de la Constitution. Politiquement, on ne peut plus faire après comme on faisait avant...

 

Quelle doit être l’étape suivante ?

Une nouvelle loi doit donner un contenu à ce changement induit par la modification institutionnelle de 2008. L’on verra ce qu’il adviendra, sachant que la précédente ministre de la Culture, Christine Albanel, était réticente et que Frédéric Mitterrand l’est sans doute un peu moins. La loi devra être basée sur le principe de la transmission du patrimoine. D’après moi il est encore possible que la France, bien qu’obstinément réticente à la diversité, puisse encore ratifier la Charte européenne.

 

Comment se situe la France dans le concert européen ?

Je pense que le jacobinisme qui a trois siècles d’existence est fragilisé par la construction européenne.

 

Le jacobinisme me fait penser au mur de Berlin. On avait l’impression qu’il était éternel. Lorsqu’il est tombé on s’est demandé pourquoi il s’était trouvé là !

 

La France est très en retard par rapport à des pays comme l’Espagne, la Grande-Bretagne... Nous vivons dans un système de jacobinisme dominant, confrontés à des conviction datant du siècle dernier.

 

Je pense que dans chacune des régions concernées, il faut créer un rapport de force à partir d’une volonté qui s’exprime. C’est un travail politique à faire.


Qu’avez-vous pensé du débat auquel ont entre autres participé les maires de Bayonne, Anglet et le premier adjoint de Biarritz ?

Il m’a paru intéressant et bien moins convenu qu’on ne pouvait le craindre

(2).

 

Dans ce type de colloque, on essaye toujours d’envisager des actions concrètes qui dépassent les clivages politiques...

 

(1) Y adhère le parti Eusko Alkartasuna.

(2) Y participaient Jean Grenet, Jean Espilondo, Max Brisson, le conseiller régional, René Ricarrère...

 

Auteur : recueilli par ANNE-MARIE BORDES

SUD-OUEST 30/09/2009

 

Peut-on lutter contre le sionisme ?

 

LA SOCIALE 13 mars 2009

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A l’occa­sion de l’atta­que de Gaza par l’armée israé­lienne, la confu­sion a encore été entre­te­nue entre dénon­cia­tion du sio­nisme et anti­sé­mi­tisme. Si l’on ne peut nier que des pro­pos et pan­car­tes anti­sé­mi­tes ont flé­tri les cor­tè­ges, ils ont été plus que mon­tés en épingle. Jouant du sinis­tre sou­ve­nir du géno­cide, cer­tains média et pen­seurs/ses auto-pro­cla­més assi­mi­lent toute cri­ti­que de l’État d’Israël et du sio­nisme à des déli­res néga­tion­nis­tes ou anti­sé­mi­tes. Par là même, ils/elles ne font qu’ampli­fier le pré­tendu conflit de civi­li­sa­tion qui les fait vivre média­ti­que­ment. Mais au fond, qu’est-ce que le sio­nisme ?

 

Qu’est-ce que le sionisme ?

 

Le mou­ve­ment sio­niste prône l’exis­tence d’un État juif. Il nait en Europe à la fin du XIXème siè­cle comme une réponse aux pogroms de l’Europe de l’est, aux per­sé­cu­tions et au pas­sage à l’ouest de l’anti­ju­daïsme à l’anti­sé­mi­tisme [1]. Le sio­nisme, comme la plu­part des natio­na­lis­mes, est lié à un état de per­sé­cu­tion d’un peu­ple. Le géno­cide nazi lui donne une réa­lité encore plus dou­lou­reuse, une valeur d’exem­ple. Si aujourd’hui l’État sio­niste est pré­senté comme devant néces­sai­re­ment être implanté en Palestine, cela n’a pas tou­jours été le cas. Ainsi, à la fin du XIXème siè­cle, cer­tains réflé­chis­sent à l’ins­tal­la­tion de cet État juif à Madagascar, en Argentine, en Ouganda, etc. Theodor Herzl (1860-1904), fédé­ra­teur du mou­ve­ment sio­niste, a d’abord défini en 1896 les trois prin­ci­pes fon­da­men­taux du sio­nisme (exis­tence d’un peu­ple juif, impos­si­bi­lité de son assi­mi­la­tion par d’autres peu­ples, d’où la néces­sité d’un État juif). Ce n’est que l’année sui­vante qu’un qua­trième prin­cipe est ajouté, celui du « droit au retour » des Juifs/ves en Palestine. Encore convient-il de pré­ci­ser que ce qua­trième prin­cipe n’a pas signi­fié que l’État juif devait obli­ga­toi­re­ment être situé en Palestine.

 

Pour autant, le sio­nisme n’a pas été la seule réponse aux per­sé­cu­tions anti­sé­mi­tes. Nombre de per­son­nes consi­dé­rées comme jui­ves ont fait le choix d’un mili­tan­tisme dans des orga­ni­sa­tions non jui­ves, d’autres se sont repliées sur les valeurs reli­gieu­ses tra­di­tion­nel­les, d’autres encore se sont bat­tues pour un État ou une zone d’auto­no­mie juive au Yiddish Land en Europe orien­tale où les popu­la­tions jui­ves étaient les plus nom­breu­ses. Le Bund, orga­ni­sa­tion marxiste, est le plus connu des par­tis de cette ten­dance. Il par­ti­cipe à l’émergence de struc­tu­res d’auto­dé­fense jui­ves face aux pogroms qui étaient encore acti­ves lors de la résis­tance aux nazis dans le ghetto de Varsovie. Aujourd’hui pour­tant, le sio­nisme, par­ti­cu­liè­re­ment depuis que nom­bre de reli­gieux se sont ral­liés à lui, est pré­senté comme la seule expres­sion d’un mou­ve­ment juif.

 

Le retour vers « la terre pro­mise », la « terre des ancê­tres » est un leit­mo­tiv lan­ci­nant du sio­nisme y com­pris dans une ver­sion laï­ci­sée. Tout par­ti­rait de ce que le peu­ple juif aurait été dis­persé dans tout le bas­sin médi­ter­ra­néen lors de la dia­spora. Outre que nom­bre d’archéo­lo­gues israé­liens ont mon­tré que les his­toi­res de la Bible ne sont pas paro­les d’évangiles et que l’iden­tité eth­ni­que juive est plus que dou­teuse, l’his­to­rien Shlomo Sand, dans Comment le peu­ple juif fut inventé, démonte le mythe. La très grande dis­per­sion des Juifs à tra­vers l’Europe serait le fait du grand suc­cès du judaïsme à l’époque et de son carac­tère pro­sé­lyte. De nom­breux sujets de l’Empire romain s’y seraient alors conver­tis. Si selon l’his­toire offi­cielle, les Juifs/ves d’aujourd’hui sont les des­cen­dan­tEs du peu­ple de Judée, Sand expli­que que les prin­ci­paux des­cen­dan­tEs de ce peu­ple de Judée sont… les PalestinienNEs. Dès lors, la dimen­sion eth­ni­que de la judéité n’a pas de sens. Le judaïsme n’est qu’affaire de culture et de reli­gion. Israël en tant que “l’État du peu­ple juif” est donc fondé sur des fari­bo­les eth­ni­ques et reli­gieu­ses.

 

De la colonisation à l’Etat

 

L’immi­gra­tion juive en Palestine (Aliyah) débute vers 1880 et s’accé­lère après la décla­ra­tion Balfour de 1917 qui pré­pare la reconnais­sance d’un “foyer natio­nal juif” en Palestine sous man­dat anglais (1918-1948). Précisons qu’au même moment, les mêmes négo­cia­teurs anglais pro­met­taient aux Arabes, jusqu’alors sous tutelle tur­que, un État arabe. De 1918 à 1948, la popu­la­tion juive de Palestine passe de 80.000 à 650.000. C’est la grande période des achats de ter­res et de l’expé­ri­men­ta­tion socia­li­sante dans les Kibboutzim. Après la guerre et le géno­cide, l’Aliyah reprend, la puis­sance colo­niale anglaise est dépas­sée par les évènements et les pays occi­den­taux, vague­ment hon­teux face à la Shoah, ne sont pas mécontents de se sou­la­ger en “ex­por­tant le pro­blème juif”. En 1947, la pre­mière guerre israélo-arabe com­mence et l’État d’Israël est pro­clamé en 1948. A la fois par souci de pro­tec­tion et inti­me­ment per­sua­dés d’être les “lé­gi­ti­mes” pro­prié­tai­res de la terre d’Abraham, les sio­nis­tes vic­to­rieux pou­vaient éjecter les squat­ters ara­bes (soit direc­te­ment par la vio­lence, soit indi­rec­te­ment en lais­sant cir­cu­ler les pires rumeurs). A par­tir de 1967, les ter­ri­toi­res pales­ti­niens ont encore été gri­gno­tés par les colo­nies. Au gré des guer­res israélo-ara­bes, dans un contexte de guerre froide puis de lutte contre “l’empire du mal” ter­ro­risto-musul­man, l’État sio­niste devient la tête de pont du bloc occi­den­tal au Proche Orient ce qui ne fait qu’aggra­ver les anta­go­nis­mes.

 

Le mou­ve­ment sio­niste est et a été mul­ti­ple : popu­laire et bour­geois, de droite ou de gau­che, et même liber­taire. Il a incarné une cer­taine forme de pro­gres­sisme que l’on retrouve par exem­ple dans La Tour d’Ezra (1946) de Koestler sur l’expé­rience de la com­mu­nauté socia­li­sante du Kibboutz. Aujourd’hui, l’un des argu­ments les plus fré­quem­ment uti­li­sés par les sio­nis­tes et leurs sou­tiens est qu’Israël est la seule démo­cra­tie du Proche Orient. Pourtant, à l’inté­rieur même de l’espace israé­lien, les Arabes sont des citoyen­NEs de seconde zone voués à la sus­pi­cion per­ma­nente. Le poids électoral crois­sant de l’extrême droite sio­niste ris­que de ren­for­cer cette dérive. Israel Beytenou a obtenu 12% des voix aux der­niè­res élections deve­nant la troi­sième force poli­ti­que du pays et son lea­der, Liberman, consi­dère les Arabes israé­lien­NEs comme des enne­miEs de l’inté­rieur et pro­pose d’expul­ser cel­les et ceux qui ne prê­te­raient pas ser­ment d’obéis­sance au sys­tème qui les opprime. Enfin, les bar­riè­res de clas­ses et d’ori­gine n’ont pas été abo­lies au sein de la société sio­niste. Ainsi, parmi les popu­la­tions jui­ves, on note que les des­cen­dan­tEs des Ashkénazes venus d’Europe sont lar­ge­ment favo­ri­sés par rap­port aux Séfarades [2] issus du monde arabe, sans par­ler de cel­les et ceux venus de la Corne de l’Afrique.

 


Contre tous les nationalismes

 

A ce stade nous pou­vons déjà répon­dre à la ques­tion ini­tiale, peut-on encore lut­ter contre le sio­nisme ? La réponse est évidemment oui. Luttant contre tous les natio­na­lis­mes, le sio­nisme ne peut faire excep­tion à la règle. C’est d’autant plus néces­saire que cette idéo­lo­gie est uti­li­sée pour oppres­ser les popu­la­tions pales­ti­nien­nes. Encore convient-il de pré­ci­ser, en lais­sant de côté la ques­tion de l’État, que tou-te-s cel­les et ceux qui y rési­dent, juifs ou ara­bes, ont la même légi­ti­mité à res­ter en Palestine. Ce posi­tion­ne­ment n’est cepen­dant pas aussi aisé qu’il pour­rait le paraî­tre. En pre­mier lieu parce que l’anti­sio­nisme est devenu pour cer­tains un para­vent pra­ti­que pour de réels déli­res anti­sé­mi­tes. D’autre part, parce que les orga­ni­sa­tions sio­nis­tes met­tent le paquet en terme de pro­pa­gande, en ten­tant sys­té­ma­ti­que­ment d’assi­mi­ler les cri­ti­ques contre l’État israé­lien à de l’anti­sé­mi­tisme. Depuis la guerre du Liban, le Mossad (ser­vi­ces secrets israé­liens) a ainsi créé un ser­vice de cyber-lutte – appelé GIYUS [3] - offrant plus de 100.000 logi­ciels pour per­met­tre aux “sup­por­ters” d’Israël de le défen­dre sur le net selon la méthode pré­cé­dem­ment décrite. Résultat : la crainte d’être asso­cié à un cou­rant anti­sé­mite et la par­ti­ci­pa­tion de struc­tu­res et d’indi­vi­duEs dou­teux à la lutte pro-pales­ti­nienne décou­ra­gent bon nom­bre de mili­tan­tEs. Nous refu­sons quant à nous de res­ter pri­son­nie­rEs du cadre étroit du pseudo conflit de civi­li­sa­tion et des entre­pri­ses de dés­in­for­ma­tion. Il n’est pas ques­tion de lais­ser pros­pé­rer aucun natio­na­lisme ni aucune oppres­sion.

 

Et c’est au sein même de la popu­la­tion israé­lienne que le sio­nisme doit être com­battu, car il imprè­gne tout. Les rai­sons en sont mul­ti­ples : mémoire du géno­cide ren­for­cée par les pogroms qui ont pu durer jusqu’aux années 1960-1970 en Europe orien­tale, sen­ti­ment d’encer­cle­ment au milieu de popu­la­tions voi­si­nes hos­ti­les, éducation, médias, classe poli­ti­que una­ni­me­ment sio­niste... L’armée jouant un rôle majeur puis­que tou­TEs les IsraélienNEs, à l’excep­tion nota­ble des PalestinienNEs de 1948, sont enrô­lés deux ou trois ans pour le ser­vice mili­taire, puis doi­vent ser­vir un mois par an en tant que réser­vis­tes. Affectées aux zones fron­ta­liè­res, ces recrues exé­cu­tent des ordres igno­bles - dic­tés par leur hié­rar­chie mili­tai­res qui trouve dans le sio­nisme sa prin­ci­pale rai­son d’exis­ter - et sont en retour très expo­sées à la révolte pales­ti­nienne. Dès lors, il n’est pas sur­pre­nant en période de guerre de voir les famil­les encou­ra­ger les métho­des les plus dures et les plus inhu­mai­nes (bom­bar­de­ment aérien notam­ment), qui sont également les moins dan­ge­reu­ses pour leurs enfants-bidas­ses. Dans ces condi­tions la lutte des IsraélienNEs pour la paix, les lut­tes conjoin­tes de PalestinienNEs et d’IsraélienNEs contre la colo­ni­sa­tion et le mur de sépa­ra­tion (et nom­ment l’action des Anarchistes contre le mur), le mou­ve­ment des Refuzniks (appe­léEs ou anciens sol­da­tEs qui refu­sent de ser­vir l’armée, tout du moins en ter­ri­toi­res occu­pés), même si elles res­tent ultra-mino­ri­tai­res et pas tou­tes diri­gées contre le sio­nisme, sont encou­ra­gean­tes.

 

NOTES :

 

[1] L’anti­ju­daïsme est la haine de la reli­gion juive et de cel­les et ceux qui la pra­ti­quent en ce qu’ils seraient les assas­sins de Jésus. Quoi que parés de tou­tes les tares (ava­rice, tra­hi­son, etc.) ils peu­vent être conver­tis. Au contraire, l’anti­sé­mi­tisme défi­nit une « race juive » extra euro­péenne « donc » inas­si­mi­la­ble bien vite appa­ren­tée à un « chan­cre », une « bac­té­rie » nui­si­ble aux autres « races ». L’anti­sé­mi­tisme est donc géno­ci­daire par essence.

 

[2] Sur cette ques­tion lire Ella Shohat : Le sio­nisme du point de vue de ses vic­ti­mes jui­ves (Les séfa­ra­des en Israël), 2006 pour la tra­duc­tion fran­çaise.

 

[3] Pour plus d’infos sur GIYUS (Give Israel Your United Support), le site : http://giyus.org/fr et une ana­lyse parue sur Indymedia Lille : « Cyber guer­riers et cyber guerre, giyus contre les sites alters » : http://lille.indy­me­dia.org/arti­cle1...

 


Antisionisme et antisémitisme ne sont pas synonymes !

Etre à la fois juif et antisioniste, est-ce une trahison ? Pour répondre à cette question, il faut d’abord s’entendre sur le sens qu’on donne aux termes « juif », « sioniste » et « antisioniste », car une grande confusion règne actuellement sur le sens de ces mots.


Par Michel Staszewski, mars 2008

 

 

Pour beaucoup de gens, les juifs (dans ce cas écrit avec un « j » minuscule) sont les adeptes du judaïsme, une religion monothéiste, un point c’est tout. Le problème est, particulièrement en Europe, que de nombreux Juifs ont perdu la foi ou n’ont jamais cru en Dieu mais continuent à se définir comme juifs. Comment l’expliquer ?

 

A la différence du christianisme ou de l’islam, la religion juive n’est pas prosélyte : les juifs ne cherchent pas à convertir les non-juifs à leur religion [1]. Car il s’agit, selon la bible, de la religion d’un peuple et non d’une religion universelle. Il y a donc, dans ce cas, un lien fort entre sentiment d’appartenance religieuse et sentiment d’appartenance nationale ou communautaire. Et si, dans de nombreuses familles juives, les parents voient encore d’un mauvais œil leurs enfants se marier avec des non-juifs, en Europe, c’est souvent plus parce qu’ils redoutent la disparition de leur communauté culturelle que celle de la religion que, souvent, ils ne pratiquent que très peu ou pas du tout. Même si tous ont conscience, dans une mesure variable, que la religion et l’hébreu ancien, langue sacrée, sont les seuls éléments culturels communs aux Juifs du monde entier.

En Europe, le sentiment d’appartenance à une « communauté de destin » a été considérablement renforcé du fait des persécutions et du génocide commis par les nazis et leurs alliés. Rappelons que les nazis ne considéraient pas les Juifs comme les adeptes d’une religion particulière mais comme les membres d’une « race inférieure » particulièrement nuisible. Cependant, leurs critères raciaux pseudo-scientifiques ne permettant évidemment pas de déterminer qui était juif, les nazis se basèrent, pour ce faire, sur les registres des consistoires [2] israélites ou sur des listes de membres d’associations juives, religieuses ou non. Etait de plus considérée comme juive toute personne dont les parents ou les grands-parents étaient eux-mêmes considérés comme tels [3]. Les persécutions antisémites concernèrent donc une population bien plus large que les seuls Juifs religieux. Ceci explique pourquoi, aujourd’hui encore, de nombreux agnostiques et athées, nés après la Deuxième Guerre mondiale, vivent intensément leur appartenance à cette communauté juive, en tant que descendants de personnes persécutées parce que désignées comme juives par les nazis et leurs complices. L’auteur de ces lignes en est un exemple.

Si, dans cet article, le nom « Juif » est écrit avec un « j » majuscule c’est donc parce qu’il y est question de l’ensemble des personnes se considérant comme juives, qu’elles soient croyantes ou non.

 

Sionismes

 

Pour « Le Petit Robert » le sionisme est un

« mouvement politique et religieux, visant à l’établissement puis à la consolidation d’un Etat juif (la nouvelle Sion) en Palestine » [4].

Denis Charbit a réuni dans un volumineux ouvrage de nombreux écrits et discours émanant de penseurs et de dirigeants sionistes [5]. S’y manifeste à la fois la diversité de la pensée sioniste mais aussi ce qui fait son unité :

« Le programme commun admis par tous les courants dits sionistes découle en premier lieu d’une affirmation de principe essentielle : les Juifs constituent une nation. »

 

Sur cette base, le sionisme

« se résume, toutes tendances confondues, par :

 

- L’aspiration au rassemblement national des Juifs sur un même territoire : la revendication d’« Eretz Israël » [6] comme le lieu unique, nécessaire et désirable, de ce rassemblement (…).

 

- La revendication d’un régime d’autonomie la plus large possible afin de permettre aux Juifs de déterminer leur destin collectif.

 

- Enfin, l’adoption de l’hébreu comme langue de communication quotidienne entre les Juifs installés en Palestine » [7]

 

Je fais mienne cette définition résumée.

Notons cependant qu’aujourd’hui, de nombreux partisans déclarés du sionisme le présentent comme le « mouvement de libération nationale du peuple juif ». Sur base d’une telle définition, tout opposant au sionisme peut être taxé d’antisémitisme puisque opposé à la « libération des Juifs ».

 

Antisionismes

 

Le Petit Robert ne comporte pas de définition de l’antisionisme [8]. On peut tout de même déduire de la définition qu’il propose du sionisme que l’antisionisme serait l’opposition au « mouvement politique et religieux, visant à l’établissement puis à la consolidation d’un Etat juif (la nouvelle Sion) en Palestine ».

Les sionistes définissent en général les antisionistes comme des partisans de la destruction de l’Etat d’Israël. Mais qu’entendent-ils par là ? Que les opposants au sionisme veulent « jeter les Juifs (israéliens) à la mer » comme on l’entend souvent dire ? En réalité les choses sont plus complexes.

 

Exemples :

 

- Dans son programme politique de 1969, le Fatah, parti dirigé par Yasser Arafat, prônait la fin de l’Etat d’Israël et son remplacement par un Etat palestinien « indépendant et démocratique dont tous les citoyens, quelle que soit leur confession, jouiront de droit égaux » [9]. Ceci signifiait une acceptation des Juifs établis en Palestine en tant que communauté religieuse mais non en tant que nation.

 

- À la même époque, le Front Démocratique pour la Libération de la Palestine, parti marxiste dirigé par Nayef Hawatmeh, proposait quant à lui « un Etat palestinien de démocratie populaire où vivront sans discrimination Juifs et Arabes, un Etat opposé à toute domination de classe et de nationalisme et dans lequel le droit des Arabes et des Juifs à perpétuer et développer leur propre culture sera respecté » [10]. Dans ce cas, même si, contrairement aux partis communistes, le FDLP ne prônait pas alors l’édification d’un Etat binational (c’est le cas maintenant), il reconnaissait tout de même une identité nationale et plus seulement religieuse aux Juifs de Palestine.

 

- Un mouvement comme le Hamas affirme encore aujourd’hui sa volonté de remplacer l’Etat d’Israël par un Etat palestinien islamique. Ce qui n’équivaut pas non plus à « jeter les Juifs à la mer » mais plus probablement à en faire des citoyens « de seconde classe ».

 

- Certains courants juifs religieux prônent la disparition de l’Etat d’Israël parce qu’ils le jugent hérétique. Ils estiment que sa fondation est en contradiction flagrante avec l’enseignement de la Torah [11] qui interdit toute proclamation d’un État juif. La Torah contraindrait les Juifs à rester en exil jusqu’à la délivrance divine (annoncée par l’arrivée du Messie) qui annoncera la paix éternelle à toutes les nations du monde. Notons que pour la plupart des Juifs religieux, l’exil n’est pas un concept géographique, mais spirituel. Selon eux, même si le mouvement sioniste parvenait à organiser le rassemblement de tous les Juifs du monde dans l’Etat d’Israël, les Juifs continueraient à vivre un exil intérieur car ce résultat aurait été obtenu contre la volonté divine. Les grandes difficultés dans lesquelles se débat aujourd’hui l’Etat d’Israël constitueraient des preuves de la non acceptation divine de la recréation, par des hommes, d’un Etat juif en Palestine [12]. Aucun de ces courants ne demande pour autant le départ des Juifs établis en Palestine. L’un d’entre eux, Lev Tahor (« Cœur pur ») a même fait sien le premier programme politique de l’OLP : une Palestine laïque et démocratique ou coexisteraient, sur pied d’égalité des citoyens adeptes de diverses confessions religieuses [13].

 

- Un peu partout dans le monde, d’autres personnes ou associations juives fondent leur opposition à l’idéologie sioniste non sur des convictions religieuses mais bien éthiques et politiques ; sans prôner pour autant la disparition de l’Etat d’Israël. C’est mon cas, sur lequel je reviendrai dans la dernière partie de cet article.

 

L’adhésion au sionisme et ses raisons

 

Dans le dernier quart du XIXe et au début du XXe siècle, les communautés juives d’Europe furent victimes de nombreuses manifestations d’antisémitisme dont les pires furent les pogroms perpétrés dans l’Empire russe, qui coûtèrent la vie à des milliers de personnes. Contemporain de ces tragiques événements, Theodor Herzl (1860-1904), journaliste juif hongrois, fut un témoin privilégié des violences antisémites qui ponctuèrent, en France, l’affaire Dreyfus [14]. Il en conclut que si même le pays de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 pouvait être touché à ce point par des manifestations de haine antisémite, il ne restait qu’une seule solution aux Juifs pour vivre en paix : la séparation d’avec les non-juifs par le regroupement des Juifs dans un Etat qui leur serait propre. Son ouvrage, L’Etat des Juifs, publié en 1896, fut le livre fondateur du sionisme politique. Le premier congrès sioniste fut réuni à Bâle en 1897.

Ce projet politique fut donc fondé sur la conviction qu’une cohabitation harmonieuse entre les minorités juives et les populations non juives majoritaires dans les Etats où ils vivaient était décidément impossible.

Mais jusqu’au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, l’idéologie sioniste resta minoritaire parmi les Juifs européens et quasi absente des autres communautés juives dont les membres vivaient généralement en bonne entente avec leurs voisins non juifs. Le sionisme n’est devenu l’idéologie dominante dans la plupart des communautés juives qu’après la Deuxième Guerre mondiale.

 

Comment l’expliquer ?

Beaucoup de gens sous-estiment les effets psychologiques à long terme que peuvent générer des persécutions graves visant une communauté humaine tout entière. Le ralliement à l’idéologie sioniste de la majorité des Juifs européens au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale s’explique avant tout par une vision du monde transformée par l’expérience traumatisante du judéocide. Et ces traumatismes transmettent une partie de leurs effets aux générations suivantes : tout Juif dont les parents ou les grands-parents ont vécu la guerre sous le joug nazi est, d’une manière ou d’une autre, psychologiquement « marqué » par cet atavisme. Ce qui explique, au moins en partie, pourquoi la vision sioniste du monde est encore dominante aujourd’hui dans la diaspora [15] juive européenne ou d’origine européenne. Le « complexe de Massada » ou de la « citadelle assiégée » [16] est caractéristique de cette vision du monde : les Juifs ne pourraient compter que sur eux-mêmes pour se défendre contre des populations non juives généralement hostiles. C’est ainsi que l’Etat moderne d’Israël est considéré par de nombreux Juifs de la diaspora comme « le dernier refuge », le lieu où l’on pourrait se réfugier « au cas où … ». D’où l’importance vitale, à leurs yeux, de le préserver en tant qu’Etat juif, ce qui implique que les Juifs y restent, à tout prix, majoritaires.

Ceci permet de comprendre pourquoi la majorité des Israéliens et un grand nombre de Juifs de la diaspora, pourtant partisans inconditionnels de la « loi du retour » qui permet aux Juifs du monde entier de devenir citoyens de l’Etat d’Israël, refusent d’admettre le principe du droit au retour des exilés palestiniens victimes des guerres successives ayant opposé Juifs et Arabes en Palestine-Israël depuis 1947. Le fait que les représentants palestiniens se déclarent depuis longtemps prêts à négocier la mise en œuvre de ce principe n’y change rien.

En réalité, depuis sa création, Israël est le pays où les Juifs sont le moins en sécurité. Ce constat ne semble pas ébranler la conviction qu’il constitue un refuge pour les Juifs. C’est même le contraire qui se produit : plus la politique de l’Etat juif se heurte à la résistance des Palestiniens et à la réprobation de l’opinion publique internationale, plus la majorité de l’opinion publique juive israélienne et diasporique, confortée dans le sentiment que les Juifs sont encore et toujours les victimes de l’hostilité des non juifs, se raidit dans une attitude intransigeante. Ce qui, d’une part, amène les électeurs israéliens à se choisir des dirigeants de plus en plus intraitables avec les Palestiniens et, d’autre part, fait grandir chez ceux-ci des sentiments de colère, d’humiliation, voire de haine et de désespoir, ce désespoir qui amène de jeunes Palestiniens, ne trouvant plus de sens à leur vie, à chercher à en donner un à leur mort, en perpétrant des attentats-suicides au cœur du territoire israélien. Nous sommes là dans un tragique cercle vicieux.

Mais aujourd’hui les descendants des victimes du judéocide sont devenus minoritaires parmi les Juifs israéliens. Il reste donc à expliquer pourquoi le raidissement décrit ci-avant concerne l’écrasante majorité de la population juive d’Israël.

Dans son livre Le Septième Million, l’historien israélien Tom Segev nous donne la clé de cette énigme. Il y montre comment les dirigeants israéliens ont utilisé la mémoire du génocide des Juifs par les nazis pour façonner une identité collective israélienne. Dès leur plus jeune âge, les enfants israéliens, quelle que soit l’histoire de leurs ancêtres, sont élevés dans le souvenir et le culte du passé tragique des communautés juives européennes. C’est donc l’ensemble de la population juive israélienne qui porte le poids du passé, qui se voit transmettre le traumatisme et ses effets secondaires, à commencer par le « complexe de Massada » [17].

 

Le « complexe de Massada » : un exemple

 

En juin 2004, quatre jeunes Juifs religieux sortant d’une école talmudique située à Wilrijk (banlieue d’Anvers) étaient agressés par plusieurs jeunes dont l’un blessa grièvement un des écoliers, d’un coup de couteau. Dès le lendemain, de nombreuses manifestations d’indignation témoignèrent d’une émotion partagée par une grande partie de l’opinion publique face à cette agression très vraisemblablement de nature antisémite [18]. Trois jours après le drame, une manifestation de protestation eut lieu à Bruxelles. Elle fut organisée par le Comité de Coordination des Organisations Juives de Belgique (C.C.O.J.B.) qui regroupe la majorité des associations juives de ce pays [19]. Cet événement se déroula au « Mémorial aux Martyrs Juifs de Belgique ». Ce monument, inauguré en 1970, est un lieu hautement symbolique puisqu’on y trouve, gravés dans la pierre, les noms de plus de 24.000 Juifs déportés vers Auschwitz au départ de Malines et qui n’en sont pas revenus. Le mémorial est situé au cœur d’un quartier populaire d’Anderlecht (commune de l’agglomération bruxelloise), où les familles de Juifs immigrés habitaient jadis nombreux ; actuellement ce sont des familles d’origine maghrébine qui constituent la majorité des habitants d’origine étrangère de ce quartier.

Bien que des policiers encadraient cette manifestation (un certain nombre de personnalités politiques étaient présentes, parmi lesquelles des ministres), les organisateurs avaient fait appel à un service d’ordre privé, composé de jeunes gens aux lunettes noires, communiquant apparemment entre eux par téléphones mobiles. Avant la manifestation, ces gardes privés prièrent de manière très insistante les participants de ne pas s’arrêter devant l’entrée du mémorial (il faisait particulièrement beau ce matin-là) mais d’y entrer sans attendre, comme s’ils redoutaient une agression. Pendant la manifestation, ils montèrent une garde vigilante tout autour du monument. Et à la fin de celle-ci, ils encadrèrent de près la sortie, en donnant la consigne aux personnes présentes de ne pas s’attarder aux abords de ce lieu.

Tout crime raciste, parce qu’il porte atteinte aux fondements mêmes du « vivre ensemble » dans une société multiculturelle et démocratique, devrait, à mon avis, susciter la protestation des citoyens, indépendamment de l’appartenance communautaire des victimes et des agresseurs. J’ai regretté que l’organisation de la principale manifestation publique de protestation fût laissée à des associations émanant de la seule communauté dont la victime était issue. A mon sens, auraient dû être parties prenantes de cette organisation, des associations citoyennes non communautaires comme la Ligue des Droits de l’Homme ou le Mouvement contre le Racisme, l’Antisémitisme et la Xénophobie (M.R.A.X.). J’aurais aussi préféré que cette manifestation fût organisée dans un lieu moins communautaire (même s’il témoigne d’un événement internationalement reconnu comme un crime contre l’humanité toute entière), plus central et symbolique non pas seulement d’une compassion envers la victime mais aussi d’une indignation générale en réaction à une agression contre un fondement de toute la société. Ce lieu aurait, par exemple, pu être le Palais de Justice.

Je ne connais pas les circonstances exactes qui ont abouti à ce que le C.C.O.J.B. organisa seul cette manifestation mais je sais que ni les dirigeants du C.C.O.J.B., ni aucun représentant d’autres organisations juives n’ont critiqué publiquement cette situation, comme si cela était dans l’ordre des choses. Le fait que cette action de protestation contre un crime raciste ait été organisée uniquement par des Juifs, dans un lieu spécifiquement juif, le fait surtout que les organisateurs aient cru utile de faire appel à leur propre service d’ordre (c’est devenu coutumier depuis quelques années dans la communauté juive organisée) et que celui-ci se soit donné pour tâche essentielle d’alerter les participants quant à la prétendue dangerosité des alentours, tout cela témoigne, selon moi, de ce qui est de plus en plus à l’oeuvre dans les communautés juives : le repli sur soi engendré par la peur de l’Autre.

Soixante ans après l’arrêt du judéocide, ses séquelles psychologiques restent importantes dans les communautés juives européennes. On peut même dire que la peur de l’Autre grandit. J’en vois pour preuve l’utilisation par de nombreuses institutions (écoles, synagogues, musées) et associations juives de dispositifs sécuritaires de plus en plus impressionnants pour protéger leurs lieux d’activités, qu’ils soient permanents ou occasionnels.

Cette évolution s’explique bien sûr en partie, pour ce qui concerne les relations entre les communautés juive et arabo-musulmane, par l’exacerbation du conflit israélo-palestinien et ses répercussions, en Europe et ailleurs. Mais elle ne peut être séparée d’une situation plus générale, qui ne concerne pas que les Arabes musulmans et les Juifs.

 

Les ravages du « sécuritisme »

 

Dans le contexte de l’« après 11 septembre 2001 » et de la « guerre contre le terrorisme international », cette tendance au repli sur sa communauté, au refus de rencontrer l’Autre ou certains « Autres » perçus comme inquiétants voire menaçants est un phénomène qui se développe, bien au-delà de la communauté juive. L’idéologie « sécuritaire » fait des ravages. Si au XIXe siècle, les nantis qualif