Capitalisme productiviste : le travail et la consommation, l’émancipation et le socialisme.

 

Christian DELARUE

Marx comme Arendt ont sévèrement critiqué le travail. Marx critique férocement le travail aliéné celui pris dans les rapports capital-travail et Arendt approuve Marx mais sa critique va aussi contre la survalorisation du travail (et ce faisant elle va contre l’église et le mouvement ouvrier d’alors) mais elle n’annonce pas la fin du travail. Sur ce point particulier, certains décroissants soulignent qu’aujourd’hui la fin du travail est non souhaitable pour une autre raison : cela risque de déboucher sur la seule liberté de consommer (du moins si le pouvoir d’achat occidental est maintenu). Annie Coll (2) écrit "Si le travail est incontournable, l’humanité doit veiller à produire plutôt de la permanence que de l’abondance". Voilà qui va à contresens de la production à obsolescence programmée qui caractérise le capitalisme. "Pris par le tourbillon de la dévoration des marchandises, nous oublions de construire un monde stable ou la valeur d’usage l’emporte sur la valeur d’échange". dit-elle encore (p 54). Voilà un changement de perspective qui partant de la sphère de la consommation débouche sur le type de production nécessaire et qui ce faisant annonce tout simplement le socialisme, bien que le terme ne figure pas dans son ouvrage.

Après une critique du productivisme (première partie) en lien avec le travaillisme on passera à une critique du travaillisme comme vecteur de mal-vie individuelle (seconde partie). Deux versants différents sont abordés mais d’un côté ou de l’autre la boucle se referme sur la mal-vie.

 

I - Encore sur l’écosocialisme contre le productivisme.


Dans cette brève note, on ne trouvera pas une recherche sur les composantes de "l’économie plurielle" à savoir : l’économie de marché, le secteur public, l’économie sociale et solidaire et l’économie domestique car ces composantes peuvent très bien s’insérer dans une économie capitaliste ou socialiste selon la place centrale et dominante conservée ou non par l’économie des sociétés anonymes notamment de celles faisant appel public à l’épargne . L’économie sociale et solidaire - ESS - n’est pas une alternative à l’économie capitaliste ni même à l’économie marchande dans laquelle elle est insérée. (3) A la suite de Jean-Marie Harribey et Stéphanie Treillet, nous préférons distinguer simplement secteur marchand et secteur non marchand (lequel figure aussi dans le PIB). Par ailleurs comme l’indique Jacques Cossart (4), l’appropriation publique n’est que le début d’un processus qui a pour enjeux central l’intervention citoyenne dans le champ économique, dans et hors les entreprises.

 

A) La problématique opposition multiforme à la croissance et au productivisme.


Le productivisme reçoit comme première définition la recherche constante de croissance de la production. Le productivisme relève de l’obsession quantitativiste : il s’agit de produire pour produire et de produire toujours plus notamment grâce à la standardisation des produits. Le productivisme s’appuie sur le progrès constant de la technologie et sur une "organisation scientifique du travail" dont le stakhanovisme constituait la version stalinienne en réponse au taylorisme. En fait le productivisme s’appuie sur l’exploitation maximale de la force de travail, sur le travaillisme (travailler plus, plus vite, sans augmentation de salaire) tant dans le privé que dans le public.

En réponse à la "doxa travailliste"(5), les anti-productivistes exigeront très majoritairement une forte réduction du temps de travail. Mais en outre pour que le temps libéré ne soit pas un temps de consommation Elise LOWY (6) rappelle que "l’anti-productivisme prône une nécessaire autolimitation de la consommation pour rompre avec l’hybris et préserver la démocratie". Comme il ne suffit pas de le dire pour que ce soit effectif, la création d’un revenu mensuel maximal est préconisée pour amputer le pouvoir d’achat nuisible des riches (7). Lire ici Comment les riches détruisent la planète d’Herve Kempf (8). Autre chose encore : brider l’influence de la publicité comme appareil idéologique de production de "l’imaginaire capitaliste" et de son complément le surconsommateur avide de produits nouveaux est également nécessaire.

Dérive : On a entendu quelques "antiproductivistes de la sobriété" s’accommoder d’un travaillisme "occupationnel" (sic) afin d’empêcher que les travailleurs ne fréquentent les "temples de la consommation". De façon assez misérabiliste, ceux-là sont aussi contre les augmentations de salaire sauf pour les smicards et en-dessous. Riposte : Ici le fait de consommation est survalorisé dans l’analyse et la production oubliée. On pourrait ajouter que la "compulsion de consommation" (qui suppose de bons salaires) va de pair avec un abrutissement au travail alors qu’un travail sobre en durée et en intensité s’accommode plus aisément ensuite d’une activité "citoyenne" libre. Nous y reviendrons.

Bilan provisoire pour aller plus loin : Cette première définition large du productivisme acceptée par certains écologistes a l’avantage de permettre d’intégrer les modes de développements industriels non capitalistes du XX ème siècle ne suffit cependant pas à dire la vérité sur le productivisme. Elle oublie le rôle fondamental du profit y compris via la concurrence mondiale au XX ème siècle entre modèles de développement pour les économies ne fonctionnant pas à la logique du profit.

 

B) - Une distinction toujours nécessaire : Produire pour le marché et les profits ou satisfaire les besoins sociaux.


La critique du productivisme passe par celle de l’économie de marché et la critique du capitalisme. En effet, ce n’est pas n’importe quelle croissance de production de biens que le productivisme recherche. Il cherche avant tout l’accumulation marchande. Il veut produire plus de marchandises mais pas plus de biens et services non marchands, biens publics ou biens communs. Pour le dire autrement, il cherche la production de valeur d’échange pour la réalisation d’un profit ce qui montre son inscription capitaliste et non la production de valeur d’usage, ce qui le rapprocherait du socialisme.

Si le socialisme historique a pu être productiviste ce n’est pas sa seule voie. Il peut, grâce à la démocratie socialiste et à une planification repensée en vue du "développement durable" déployer un mode de développement respectueux des équilibres écologiques. Ce mode d’intervention citoyen sur les grands choix de production casse la logique de profit pour viser la satisfaction des besoins sociaux. C’est là une bifurcation structurelle agissante hors tout débat sur les vrais ou faux besoins tel qu’initié par Marcuse (9) et d’autres. S’y rajoute dans la délibération la possible prise en compte de l’environnement pour produire des logements, des hôpitaux, des modes de transport, etc...

Si le socialisme est ouvert sur des modes variés d’allocation des ressources il n’en va pas de même du capitalisme dominant. Le mode de développement capitaliste ne saurait, lui, s’ouvrir une telle voie. L’écologie de marché présuppose, non une logique tarifaire citoyenne, mais une logique de prix (de marché) libre . Versus social-démocratie une réglementation des prix est sans doute pensable pour venir borner le champ d’action du marché . On a alors un marché certes "bridé" mais qui néanmoins laisse agir pleinement "la main invisible" du marché . Celui-ci reste libre de produire, vendre et consommer dans un univers concurrentiel dont le profit est le moteur. Cette modalité du "marché bridé mais toujours très efficace ne saurait convenir.

Si l’on accepte de conserver le marché et non de le supprimer mais d’en amoindrir son efficacité , il importe alors - autre perspective - de le circonscrire (10) nettement afin que son influence ne soit plus dominante. Cela est possible par plus de services publics et surtout une institution planificatrice nouvelle . Un anti-productivisme socialiste mettra donc en avant, en plus de la lutte contre le travaillisme (RTT) et du revenu mensuel maximal, la construction d’une économie planifiée, non marchande par généralisation de l’intervention citoyenne au lieu et place de la généralisation du marché.

Là ou est le marché c’est la logique de solvabilité et non la logique politique et démocratique qui a le maître mot. On ne saurait faire comme si "l’imaginaire capitaliste" dont l’industrie de a publicité est l’aiguillon et le vecteur structurel ne pesait pas très lourdement contre le discours vain du consommateur-acteur ou celui de la sobriété ou de l’équilibration.

(les 5 paragraphes qui précédent ont été modifiés le 25/7 - Note Grand Soir)

 

II - Contre le travaillisme pour le bien vivre.


"Si on accepte de ne parler que d’emploi, on est d’emblée situé dans une problématique, dans une grille de lecture qui sont celles de l’économie politique" écrit Bernard VASSEUR (11) qui ajoute "Si vous dites "emploi", vous acceptez, que vous le vouliez ou non, qu’il y a des "employeurs" (des gens gens qui peuvent se dire "créateurs d’emplois"...), qu’il y a des "employés"... Pour parler de la qualité du travail il faut sortir de la question de l’emploi. Car bien vivre au travail c’est bien vivre tout court.

Ce qui est développé ici se résume par "Il faut pour bien vivre se situer dans un rare entre-deux au travail, ni au chômage ni dans le travaillisme." Ajoutons avec une production utile, avec ouverture à la culture plus qu’au divertissement.

 

A) La critique du travaillisme et sa portée.


La question du travail, de son sens, de son utilité, de sa valeur se pose d’abord en critiquant (pour le réduire et le neutraliser) le travaillisme (5) qui n’est pas seulement la critique des excès d’un certain management tant dans le privé que dans le public.- harcèlement, contrat d’objectifs, management par le stress, humiliations hiérarchiques répétées, etc... mais aussi critique de son inscription capitaliste et donc - pour aller à l’essentiel - de sa durée (plus de 35 heures hebdomadaires), de son intensification, de sa faible rémunération.

La critique du travaillisme ne se limite donc pas à la critique de certains travaux et de certaines catégories de salariés. Elle est relativement globale dans la mesure ou elle est critique du travail salarié mais pas du travail en soi. Elle ne débouche pas pour autant sur une apologie du travail indépendant instrumentalisé par l’idéologie entrepreneuriale .

En fait c’est le rapport social capital-travail qui doit être transformé fortement avant de disparaître pour accéder au travail libre, au travail émancipé . Cette transformation n’est réalisable que sous le socialisme. Le capitalisme se montre incapable de généraliser RTT, bons salaires, travail à cadence modérée.

La critique du travaillisme montre qu’il ne s’agit pas d’être "fainéant", de "ne rien faire" à une époque ou N. Sarkozy pose le modèle de la "France qui se lève tôt" mais qu’il s’agit positivement de travailler sobrement et sans excès. Vive les 30 heures pour tous et toutes.

Ce faisant, il s’agit de travailler de prendre sa part (mais pas plus) dans la production de l’existence sociale, celle à laquelle nul n’est exempt, sauf les jeunes et les retraités (du moins comme salarié). La critique du travail salarié invention du capitalisme n’est pas prétexte à ignorer la nécessité du travail producteur de valeur d’usage pour la société. Ce qui incite à une critique de ce qui est produit.

 

B) La critique d’une certaine production.


La critique du travaillisme est essentielle pour travailler mieux mais elle ne suffit pas. La critique du travaillisme et des modalités de la production doit se compléter d’une critique de ce qui est produit. Savoir que l’on produire des biens ou des services utiles à la population est essentiel à la bonne vie au travail.

Produire des biens nuisibles ou des biens qui ne sont accessibles qu’aux riches participent de l’aliénation au travail même si l’exploitation est réduite (30 heures par semaine avec un bon salaire ie qui laisse de l’épargne en fin de mois). Ainsi, participer à une fiscalité juste peut rendre heureux au travail si le travail n’est pas trop parcellisé et sous tension. Servir une fiscalité pour les riches participe de l’aliénation au travail. La critique de ce qui est produit constitue aussi un élément de la critique anti-productiviste. Mais c’est un autre débat (voir note 1).

 

C) Travaillisme contre cerveau disponible pour la culture, l’agir collectif, la rencontre.


Le travaillisme, forme de despotisme au travail, crée son complément la société de loisir c’est à dire la distraction facile et généralisée par la consommation immédiate soit chez soi via la télévision soit à l’extérieur dans les "temples de la consommation". A l’opposé le travail modéré réel mais serein et limité facilite ensuite grâce à l’énergie restante et le temps libre restant l’accès à la culture qui vous place dans le temps long du construit et du collectif et non dans l’obsolescence de l’immédiat et de l’individuel. L’activité citoyenne ou politique participe aussi de cette activité inscrite dans le temps long et collectif . On pourrait ajouter que le travaillisme favorise l’isolement et le repli sur soi et bride la disponibilité à la rencontre amicale ou amoureuse. Le retour néolibéral du travaillisme est donc le despotisme de la vie complète tant dans le travail que hors travail.

 

D) Le mal travail produit de la mal vie (hors travail), pas l’inverse !

On ne saurait travailler "en apnée" pour mieux respirer hors travail (BV 12). La vérité c’est que le travail contraint (ou le mal au travail) produit de la mal-vie hors travail. Voilà le principe qui a évidemment ses exceptions. Mais la médecine du travail aux ordres du patronat tend à inverser les causalités : vous allez mal chez vous donc vous travaillez mal. La critique syndicale remet les choses à l’endroit. C’est un travail critique constant au temps du capitalisme néolibéral que de devoir sans cesse remettre les chose à l’endroit !

 

Christian Delarue


http://amitie-entre-les-peuples.org...

 

1) L’invention du travail. par Michel Freyssenet

2) in Le très "possible" communisme - Lecture croisée de Marx et Arendt par Annie COLL edition MLD

L’auteur, professeur de philosophie à Dinan, enrichie une lecture de Karl Marx par celle d’Hannah Arendt sur les six thèmes suivant : l’émancipation, la fin de l’exploitation, le travail, l’histoire, la liberté d’agir, la politique pour tous.

 

3) Vous critiquez l’Economie sociale et solidaire mais n’osez pas vous dire écosocialiste !

 

4) Productivisme et socialisme de Jacques Cossart

 

5) Contre la doxa travailliste en Europe vive la RTT et le partage du travail. C Delarue

 

6) Petite histoire du productivisme par Elise LOWY

 

7) Sobriété pour les très riches de tous les pays. C Delarue

 

8) Ecologie, productivisme, et post-capitalisme Un débat entre Philippe Corcuff et Hervé Kempf

 

9) Herbert Marcuse, les besoins et le socialisme

 

10) Vers un néosocialisme vert : Etendre le marché ou le circonscrire ? - C Delarue

 

11) in Note de la Fondation Gabriel Peri : "Le despotisme des modernes" par Bernard VASSEUR

 

Marx : la dette publique et la bancocratie

 

Le capitalisme naît en Occident de transformations historiques successives. La société féodale donne naissance à l’absolutisme et c’est à cette époque qu’apparaissent pour la première fois sous leurs formes modernes les banques centrales et les dettes d’État. Ces phénomènes marquent de leur empreinte l’essor du capitalisme. En période de crise, ils ressurgissent avec violence. Loin d’être un phénomène extérieur ou marginal, les dettes sont au cœur du fonctionnement du capitalisme.


« Le crédit, voilà le credo du capitalisme ».


Le présent texte est un extrait du dernier chapitre du livre 1 du Capital de Karl Marx.

Les dettes publiques, nées à Venise et Gênes au Moyen Âge, prennent possession de l’Europe à la fin du xviie siècle, au temps des manufactures. Le régime colonial, avec son effroyable commerce maritime et ses guerres commerciales, leur sert alors de serre chaude.


La dette publique, en d’autres termes, l’aliénation de l’État, qu’il soit despotique, constitutionnel ou républicain, marque de son empreinte le capitalisme. La seule partie de la prétendue richesse nationale qui entre réellement dans la propriété collective des peuples modernes, c’est leur dette publique. Il n’y a donc pas à s’étonner de l’idée que pour la classe dominante, plus un peuple s’endette, plus il s’enrichit. Le crédit, voilà le credo du capitalisme. Ainsi le manque de foi dans la dette publique vient-il, dès la naissance de celle-ci prendre la place du péché contre le Saint-Esprit.
La dette publique devient un des leviers les plus puissants de l’accumulation du capital. Par un coup de baguette magique, elle dote l’argent par nature improductif du pouvoir reproducteur et le convertit ainsi en capital : A-A’, sans qu’il ait à subir les risques inséparables de sa transformation éventuelle en marchandise : A-M-A’.


Les acheteurs de dettes publiques font une bonne affaire car leur argent métamorphosé en bons du Trésor faciles à vendre, continue généralement à fonctionner entre leurs mains comme autant d’argent liquide. À part la bonne fortune des intermédiaires financiers entre le gouvernement et la nation et celle des capitalistes, auxquels une bonne partie de ces sommes rend le service d’un capital tombé du ciel, la dette publique alimente les émissions d’action et d’obligation, les marchés financiers, la spéculation, en somme les Bourses de valeurs et le système bancaire moderne.


Dès leur naissance, les grandes banques affublées du nom de banques publiques ou nationales, n’étaient que des associations de spéculateurs privés s’établissant à côté des gouvernements et, grâce aux privilèges qu’ils en obtenaient, à même de leur prêter l’argent du public. L’accumulation de dettes publiques a pour mesure infaillible le volume et le cours des emprunts d’État émis par ces banques, dont le développement date de la fondation de la Banque d’Angleterre en 1694. Celle-ci commença à prêter son argent au gouvernement à un taux d’intérêt de 8 %, en même temps, elle était autorisée par le Parlement à créer de la monnaie pour le même montant sous forme de billets de banque qu’on lui permit de mettre en circulation.
Comme la dette publique est assise sur le revenu public, qui doit en payer le remboursement et les intérêts, le système moderne des impôts est le corollaire obligé des emprunts et donc des dettes publiques. Les emprunts permettent aux gouvernements de faire face aux dépenses extraordinaires sans que les contribuables s’en ressentent immédiatement mais ils entraînent à leur suite une augmentation des impôts. De l’autre côté, la surcharge d’impôts causée par l’accumulation des dettes successivement contractées contraint les gouvernements en cas de nouvelles dépenses extraordinaires à avoir recours à de nouveaux emprunts, de nouvelles dettes.


La fiscalité moderne, dont les impôts indirects sur les objets de première nécessité (1) et, partant, l’enchérissement, de ceux-ci, forment le pivot, renferme donc en soi un germe de progression automatique. En Hollande, où ce système a été inauguré, Johan de Witt (1625-1672) l’a exalté dans ses Maximes comme le plus propre à rendre le salarié soumis, frugal, industrieux, et... exténué de travail. L’influence délétère qu’il exerce sur la situation des salariés s’est accompagnée historiquement de l’expropriation massive et forcée des paysans, des artisans, et des autres éléments de la petite classe moyenne.


La grande part qui revient à la dette publique et au système de fiscalité correspondant, dans la capitalisation de la richesse et l’expropriation des masses, a conduit à y chercher, à tort, la cause première de la misère des peuples modernes.

Ce fut un moyen artificiel de fabriquer des fabricants, d’exproprier des paysans et des travailleurs indépendants, de convertir en capital leurs instruments de travail et d’abréger de force la transition du mode de production féodal au capitalisme moderne. Le procédé fut encore simplifié sur le continent, où Colbert avait fait école. Le capital arrivait tout droit aux industriels en provenance du trésor public.


Dettes publiques, exactions fiscales, régime colonial, protectionnisme, guerres commerciales, etc. Ces rejetons de la fin du xviie siécle prennent un développement gigantesque lors de la naissance de la grande industrie au xixe siècle. Voilà ce qu’il en a coûté pour dégager les « lois naturelles et éternelles » du capitalisme. Ne dirait-on pas que l’humanité est un séjour de damnés ? C’est avec des taches de sang sur une de ses faces que l’argent est venu au monde (2). Le capitalisme vient au monde en transpirant de la tête aux pieds, la sueur et le sang.


Karl Marx

Nouvelle traduction d’un extrait de Das Kapital, 24e Kapitel, Genesis der industriellen Kapitalisten par Frédéric Gudéa.


1. Comme la Taxe sur la Valeur Ajoutée (TVA)
2. Du crédit public et de son histoire, Marie Augier, 1842, p265.

 

 

L'hégémonie capitaliste est

 

en pleine forme !

 

 

Le Ragondin Furieux 29 mai 2010


Nous vivons une période étrange, un peu partout on peut lire, entendre, que le capitalisme est en crise et qu'il se pourrait que ce soit le début d'une agonie. Ceci est une réflexion générale, cependant des individus un peu plus perspicaces laissent entendre que cette crise est simplement systémique, pourtant il s'agit là encore d'un euphémisme pour nous expliquer que les financiers spéculateurs sont en train d'essayer d'épurer le système de quelques pourritures qui gênaient son fonctionnement, avec la complicité des états, le tout sur le dos du lampiste.

 

C'est même encore plus subtil puisque l'on a laissé croire pendant un moment au retour de l'étatisation, étatisation en réalité fictive par laquelle la finance a réussi à se garantir, sans débourser un liard, des avatars que pourraient amener une spéculation trop risquée. Mais le summum de la manipulation fut pour la dette des états européens, prétexte qui une fois de plus a servi à ce que les spéculateurs puissent prendre tous les risques étant maintenant couverts par la garantie complice des états. Ce n'est d'ailleurs pas encore entièrement tout réglé puisqu'il semble que les bourses font un peu « la gueule » n'ayant pas la totale assurance qu'elles pourraient tout se permettre sans y laisser quelques plumes. Soyons rassurés, elles vont y arriver…

 

Le constat que l'on peut tirer de cette courte analyse est que le capitalisme n'a jamais été aussi puissant. Il serait vain et inconscient de croire que les crises, fort bien orchestrées, étaient des soubresauts d'agonie, au contraire l'hégémonie mondiale de la finance n'en est que plus forte ; l'exemple de la multiplication d'achats de terres en est un exemple, mais cela est encore plus probant avec la mise en place des métropoles globales, voire la privatisation des villes comme c'est la cas aux USA où leur nombre particulièrement significatif est de 20 000 environ, ainsi que l'ouverture de nouveaux marchés avec sous le couvert d'une fausse écologie, etc. Le capitalisme est en train de gagner sur tous les tableaux. La finance gouverne ce monde, c'est malheureusement un triste constat, même si parfois en son sein il y a une sorte de guéguerre comme c'est le cas actuellement entre l'Euro et le Dollar, guerre d'obédience pour l'hégémonie mondiale, mais quand il s'agit de plumer le prolétaire, là tout le monde est d'accord…

 

Alors le monde du travail Européen se pose des questions, ne comprend pas pourquoi l'industrialisation va disparaître et laisser au chômage un nombre important de travailleurs sans que cela pose problème au système capitaliste, la baisse des pouvoirs d'achats étant théoriquement dommageable pour les économies.

 

C'est pourtant simple à comprendre, le travail est devenu essentiellement la variable d'ajustement du capital et il se trouve que dans la plupart des pays européens le niveau de vie de l'ouvrier est devenu trop élevé pour que les actionnaires puissent tirer des bénéfices substantiels de la production. Donc, on délocalise vers des pays où le code du travail est succinct, et les salaires plus bas, pour ne pas être gêné par des grèves intempestives et avoir la rentabilité maximum.

 

Par conséquence les multinationales vont abandonner pendant un temps les pays développés afin d'y diminuer le pouvoir d'achat et les contraintes de l'encadrement du travail. L'Europe consommera moins, mais peu importe pour les spéculateurs puisque les marchés en pleine expansion, indiens, chinois, brésiliens, vont compenser amplement le manque à gagner de la vielle Europe. Le capitalisme mondialisé va en tirer le maximum de profit en créant un autre secteur consumériste, consommation prétendue créatrice de richesses, jusqu'à ce que l'évolution trop importante de ces pays soit elle-même freinée car le niveau de vie aura suffisamment progressé, des salaires devenus plus substantiel diminuant de fait la rentabilité du capital. A partir de ce moment là, on reviendra dans les pays européens appauvris et où les salaires seront bas, et l'on recommencera à faire travailler les chômeurs de nos pays sur des bases salariales moindres, un code du travail pratiquement inexistant, des conditions que le capital trouvera alors rentable.

 

C'est une sorte de mouvement perpétuel permettant au capital de fructifier dans toutes les conditions. Système qui fait totalement abstraction des peuples pour ne servir qu'une oligarchie dominante.

 

Néanmoins, il n'est pas si facile que cela d'appauvrir un peuple, surtout lorsque l'on a crée le conditionnement consumériste et qu'à partir d'un certain moment on ne peut remplir le caddie qu'à moitié, d'où un profond ressentiment. Alors on tente des expériences pour voir la réactivité des peuples, surtout jusqu'à quel point la stratégie du consentement a fait son effet. Ce fut d'abord aux USA avec les « subprimes » qui ont mis des milliers de gens à la rue, maintenant se sont les retraites qui sont sur la sellette remettant au travail des personnes d'un âge particulièrement avancée. Naturellement, dans ce pays où le capitalisme est pratiquement une affaire de gènes peu de réactions sont venues contrarier ce ballon d'essai. Alors on se tourne vers l'Europe pour voir si là aussi les peuples sont mûrs pour accepter toutes sortes de balivernes.

 

Etait toute désignée la Grèce qui avait fait un peu n'importe quoi, mais aussi pour une autre raison, c'est que le gouvernement est socialiste et qu'il est intéressant de savoir jusqu'à quel point les socialistes vont être consentant au système. D'autant que Papandreou est président de l'International socialiste ce qui pourrait mouiller encore plus ceux-ci dans l'acceptation de la loi des marchés comme ce fut le cas avec Strass-Khan au FMI et Lamy à OMC ; ce qui prouve que les partis socialistes européens sont les faire-valoir du capitalisme (d'ailleurs Portugal et Espagne tous deux socialistes ne sont-ils pas aussi les premiers visés afin de mettre définitivement sous l'éteignoir des régimes qui pourraient à la limite contester). On a donc mis les Grecs au pain sec et à l'eau afin de voir comment ils allaient réagir, en définitive cela donnera aux spéculateurs une petite idée de jusqu'où ils pourront aller pour contraindre les peuples. Vont naturellement suivre la plupart des autres pays européens si l'expérience se révèle positive, comme il n'y a pas de fumée sans feu on entend déjà les rumeurs parlant d'austérité, en France, voire en Allemagne.

 

Il en ressort que la contestation pour contrer les désastres de la loi des marchés ne doit pas être essentiellement catégorielle, voire locale, mais plus générale puisqu'il s'agit en effet de se « débarrasser » du capitalisme mondialisé, seule alternative possible pour le bien-être des peuples. D'ailleurs, la radicalité doit être de mise car certaines solutions intermédiaires proposées actuellement pourraient amener le pire…

 

Le meilleur exemple étant la pétition qui demande à ce que l'on taxe les produits financiers, plus précisément les transactions financières.

 

Là, il s'agit d'une inconscience particulièrement caractérisée. En effet, il est évident que les actionnaires et les spéculateurs de tout poils qui verront leurs bénéfices diminués par une quelconque taxe, ou autres formes contraignantes, vont tenter par tous les moyens de récupérer les pertes quelles qu'elles soient. Et, sans être particulièrement devin, ils vont se tourner en dernier recours vers la productivité et par conséquence la variable d'ajustement qu'est le travail puisque la rentabilité maximum des entreprises est une valeur sure pour engranger des profits. On connaît quels sont les moyens à leur disposition, forcer à travailler plus pour le même salaire, augmenter la rentabilité, voire diminuer les salaires, mais ce dont on est sur c'est qu'ils vont réduire la masse salariale, ce qui va forcément faire augmenter le chômage dont « on paiera les allocations avec les recettes de la taxe ».

 

Donc, on tourne en rond, en détruisant encore plus le tissu social, et de surcroît, on fait « avec » le système, apportant ainsi une caution involontaire au principe capitalisme ; un accompagnement de plus en quelque sorte. Il faut écarter ce genre d'aberration !

 

D'autant que l'on a un exemple récent de la perversité des banquiers et de leurs acolytes. En effet, la Cour des Comptes signale que les revenus des intérêts sur les fonds prêtés aux banques sont nuls, et probablement que l'opération sera déficitaire ! Pourtant, d'après Sarkozy, on sauvait les banques et l'opération devait rapporter quelques argents à l'Etat, il n'en est rien, au contraire. Alors, qui c'est qui paiera ?

 

Les interconnections du système financier capitaliste sont telles que la finalité est toujours la même, le dindon de la farce est toujours le même, le prolétaire….

 

Non, la seul solution c'est de sortir du capitalisme, et le seul combat efficace sera celui-là !


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La nature humaine est-elle un obstacle au socialisme ?

 

Par John Molyneux, in Revue Que Faire ?


L’argument antisocialiste

 

"Le socialisme est une bonne idée, mais ça ne marchera jamais. On ne peut pas changer la nature humaine". C’est là l’objection la plus courante - et la plus influente - au projet socialiste. C’est le premier argument qu’on entend à l’atelier, à la cantine ou au café. C’est aussi celui sur lequel s’appuient de nombreux politiciens et intellectuels.

De plus, c’est un argument accepté par beaucoup de gens qui aimeraient bien changer le monde mais qui ne croient pas que ce soit possible. Il est même admis par de gens qui se disent socialistes, comme de nombreux membres et électeurs du PS ou du PC. Le résultat, c’est qu’ils réduisent l’idée socialiste à un vague aménagement du système plutôt que d’essayer de le changer complètement.

L’argument de la nature humaine est très utile aux adversaires déclarés du socialisme. Il est bref, précis et convaincant - une réponse courte qui semble clore le débat. Il se relie à d’autres idées largement admises, comme par exemple : "Il y aura toujours des gens au sommet", "Les humains sont fondamentalement égoïstes", "Il y en a toujours qui en veulent plus que les autres", "Les révolutions finissent toujours par des tyrannies", etc.

Cette opinion se nourrit de la vieille idée chrétienne que nous sommes tous nés souillés par le péché originel, transmis de génération en génération depuis Adam et Eve et le paradis terrestre. L’idée qu’il y aurait dans la nature humaine une espèce de tare de base, empêchant toute véritable égalité et toute coopération entre les êtres, semble fournir une explication toute faite à tous les maux de l’univers - comme par exemple le racisme ou le sexisme. Des problèmes politiques particuliers, comme la dégénérescence de la Révolution Russe en dictature stalinienne, ou l’échec apparent du socialisme en Europe de l’Est et en Chine, sont aussi mis au compte de la nature humaine.

Ces idées s’appuient sur le vécu personnel de chacun. Qui n’a pas vu des individus se livrer à une compétition acharnée pour la réussite, ou été trahi par un ami cher, ou dégoûté par l’apathie et l’égoïsme de ses semblables ? Ces expériences ont contribué à faire de l’argument de la nature humaine une simple évidence de "bon sens". Cela dit, nous allons voir qu’il est complètement faux.

 

La nature humaine est changeante

 

Pourquoi dit-on que la nature humaine empêchera toujours le socialisme de devenir réalité ? On prétend qu’il existe un ensemble de caractéristiques, de schémas de comportement et d’attitudes fondamentales communs à tous - ou presque - les êtres humains, qui sont incompatibles avec la mise en place d’une société sans classe, basée sur la propriété commune et le contrôle de tous.

En particulier, on affirme que la plupart des gens sont de façon innée avides et ambitieux, qu’ils veulent plus que leur juste part des biens matériels et n’aspirent qu’à dominer leurs semblables.

Mais tout examen sérieux du comportement humain, même dans notre société, prouve que tout cela n’est pas vrai. Bien sûr, il y a quantité d’exemples de cupidité et de volonté de puissance - regardez les hommes politiques véreux de droite et de gauche – Chirac, Strauss-Kahn, Tibéri ou Roland Dumas, ou bien le genre de politicien qui gagne régulièrement aux élections présidentielles américaines. En fait, on trouve beaucoup plus d’exemples de sacrifice, de courage et de solidarité.

Des humains risquent leur vie pour en sauver d’autres de la catastrophe. Nelson Mandela a passé 27 ans en prison pour la cause en laquelle il croyait, des étudiants et des travailleurs ont fait face aux tanks sur la place Tiananmen à Pékin en 1989. Les exemples quotidiens abondent : des parents qui se sacrifient pour leurs enfants handicapés, des travailleurs sociaux qui choisissent des emplois très mal rémunérés plutôt que de chercher à gagner de hauts salaires dans un bureau ou une entreprise commerciale, ou encore la grande générosité de ceux qui répondent aux appels à la charité publique.

Lorsque sont abordés des problèmes comme la protection sociale, les sans-abri, la retraite ou l’exclusion, l’opinion publique est essentiellement généreuse et sensible. Sous le gouvernement Juppé, alors que la pensée unique néolibérale semblait toute-puissante, une large majorité a soutenu les travailleurs du secteur public en grève pour défendre la sécurité sociale.

Lorsque des gouvernements s’engagent dans des guerres brutales et sanguinaires, ils savent qu’ils ne pourront avoir le soutien de l’opinion qu’en invoquant des prétextes "humanitaires". Les Français et les Anglais ont justifié leur entrée dans la Première Guerre mondiale par la nécessité de voler au secours de la pauvre petite Belgique agressée par le "militarisme prussien". De même, l’Otan a justifié son intervention dans les Balkans par la défense des Albanais du Kosovo menacés de "nettoyage ethnique" par les ignobles Serbes.

Il ne s’agit pas de démontrer que les hommes sont naturellement altruistes. Mais il est idiot de prétendre qu’ils sont, de façon innée et irrémédiable, cupides et égocentriques. Certains sacrifieront tout pour leur famille mais ne lèveront pas le petit doigt pour leur voisin en difficulté. D’autres répondront généreusement aux appels à la charité mais laisseront leurs enfants dans le besoin. Il y a des personnes qui sont capables d’une immense sympathie pour les animaux mais n’ont que mépris pour leurs semblables, et vice-versa.

Cela dépend des circonstances, selon que les gens se sentent vulnérables et menacés, ou bien forts et sûrs d’eux-mêmes. Ou si le problème qui leur est posé se relie aux attitudes dans lesquelles ils ont été élevés, ou qu’ils ont adoptées au cours de leur vie. En bref, les humains changent en même temps que leurs conditions d’existence et leur vécu se modifient.

C’est vrai des individus. C’est encore plus vrai, l’histoire le montre, des sociétés et des classes sociales. Prenons l’exemple de la Révolution Russe, dont le dénouement est censé prouver le caractère immuable de la nature humaine. En réalité, c’est le contraire qu’elle démontre.

Pendant des siècles, le peuple russe a souffert et a été opprimé par le despotisme des tsars. C’était le pays de la plus profonde ignorance, de la plus stupide superstition, des attitudes les plus odieuses envers les femmes, du plus abject antisémitisme. Pour l’observateur superficiel, c’était comme s’il y avait eu quelque chose d’enraciné dans "l’âme slave" qui portait les Russes à de telles attitudes (à la différence des Français, enfants des "droits de l’homme" et de la démocratie).

Soudain, en 1905, et encore en 1917, ce même peuple russe se rebelle contre son tsar, "petit père des peuples". Il fait grève, manifeste, se livre à l’émeute, s’insurge - et fait la plus grande révolution de l’histoire humaine.

Cette révolution mit la société cul par-dessus tête : elle se s’empara des usines, donna la terre aux paysans, retira la Russie de la guerre impérialiste. Elle accorda aux minorités nationales le droit à l’autodétermination, mit en place l’égalité complète des hommes et des femmes, élut un Juif (Léon Trotsky) président des conseils ouvriers de la capitale et le mit à la tête de ses armées révolutionnaires. Pour notre même observateur, il semblait dès lors que c’était la nature du peuple russe que de brûler d’une grossière ardeur révolutionnaire, encore une fois à l’inverse du Français "raffiné".

Puis, dans les années 1920 et 1930, cette révolution fut renversée par la bureaucratie stalinienne qui écrasa sous sa botte les ouvriers et les paysans, condamna des millions de personnes à la famine ou à l’extermination dans les camps de travail sibériens. Pour notre connaisseur du caractère russe, c’était la confirmation de leur goût indécrottable pour la tyrannie.

En réalité, la "nature" du peuple russe - ses attitudes collectives, sa psychologie et ses schémas de comportement, qui d’ailleurs diffèrent selon les classes sociales - s’avéra changeante dans des circonstances matérielles changeantes.

L’interminable règne des tsars, avec son corollaire psychologique de servilité, s’appuyait sur l’arriération extrême de l’économie russe. La chute du tsarisme et la montée de l’enthousiasme révolutionnaire étaient enracinées dans le mode particulier de développement du capitalisme en Russie, avec une classe capitaliste faible confrontée à une puissante classe ouvrière capable de rassembler les masses rurales derrière elle.

L’effondrement de la révolution et le triomphe du stalinisme, avec le retour apparent de l’apathie, de la résignation et de la docilité, étaient les produits de l’isolement, après l’échec de la révolution à l’Ouest, et de l’anéantissement presque total de la classe ouvrière dans la terrible guerre civile de 1918-1921.

 

Des circonstances changeantes produisirent une "nature humaine" modifiée.

 

Ce que démontre l’examen approfondi de ces vingt années de l’histoire russe apparaît de façon tout aussi claire dans l’histoire de l’humanité dans son ensemble. Des schémas de comportement considérés comme immuables et éternels par certaines sociétés dans des époques données sont rejetés comme complètement antinaturels par d’autres sociétés dans d’autres périodes.

Pour la majorité des Français du 17ème siècle, la traite des noirs était considérée comme une institution parfaitement normale. L’esclavage était le résultat de l’infériorité naturelle des Africains. Vers le milieu du 19ème siècle, cependant, il était désormais perçu comme une intolérable violation de la personne humaine. Aux Etats-Unis, ces deux visions de la nature et des droits des Noirs coexistaient et s’affrontaient, l’une dans le Nord, l’autre dans le Sud.

Pour les indigènes américains, la propriété privée du sol n’était pas imaginable. Pour le propriétaire terrien du 18ème siècle, c’était l’un des droits de l’homme les plus "sacrés". Pour les Grecs anciens, l’homosexualité constituait la forme la plus élevée de l’amour. Pour les Anglais de l’époque victorienne, c’était la plus honteuse. Pour les habitants de l’Inde traditionnelle, le mariage arrangé par la famille a été la norme pendant des siècles. Pour les occidentaux d’aujourd’hui c’est quelque chose d’inacceptable et de révoltant. Changent les conditions sociales, et change la "nature humaine".

Ces exemples pourraient être multipliés à l’infini. Ils témoignent de l’infinie mutabilité des attitudes humaines, de la morale et du comportement. Ils mettent en évidence le rôle majeur joué dans le façonnement de la vie humaine par la culture - ce qui est socialement acquis plutôt que génétiquement hérité. Ils montrent aussi à quel point la culture évolue en fonction des circonstances concrètes.

Les êtres humains changent selon les circonstances. Cela ne veut pas dire que la nature humaine n’existe absolument pas, comme les révolutionnaires ont souvent été tentés de l’affirmer pour se soustraire à l’argument antisocialiste.

En fait, nier globalement l’existence d’une nature humaine permanente pose de sérieux problèmes.

D’abord, cela peut amener à considérer les hommes comme indéfiniment manipulables, et suggérer qu’un régime totalitaire contrôlant complètement les médias et l’éducation des enfants peut faire des gens ce qu’il veut et éliminer toute possibilité de révolte. Il est clair que ce n’est pas le cas. Pas plus dans l’Allemagne hitlérienne que dans la Russie de Staline - les régimes totalitaires les plus intenses qui aient jamais existé - les dirigeants n’ont été capables de supprimer toute résistance et toute pensée libre. Même dans les camps de concentration, des hommes ont organisé la résistance et se sont battus.

Il y a toujours une limite à la capacité de l’État à laver les cerveaux, et cette limite est atteinte lorsque, entre autres choses, l’oppression entre en conflit avec les besoins humains les plus élémentaires.

Ensuite, suggérer que la nature humaine n’existe pas implique qu’il n’y aurait pas de caractéristiques communes à tous les hommes, les différenciant des autres créatures. Tout démontre le contraire. Si c’était vrai, il ne serait tout simplement pas possible de parler d’espèce humaine, ou d’histoire de l’humanité.

Alors, que peut-on dire de la nature humaine ?

Commençons par la biologie. Les hommes sont une espèce biologique particulière, possédant un code génétique spécifique. Ce code génétique détermine la structure physique fondamentale des êtres humains.

Bien sûr, en dernière analyse, cette nature biologique n’est ni fixe ni éternelle. Mais le rythme de l’évolution est très lent, et d’un ordre complètement différent de celui du développement historique. Les hommes d’aujourd’hui ne sont pas biologiquement différents de leurs ancêtres d’il y a 10.000 ou 20.000 ans. Dans le cadre de la question qui nous occupe, à savoir la faisabilité du socialisme, la nature physique des humains peut être considérée comme constante.

Cette nature physique assigne aux hommes un certain nombre de besoins communs et de capacités communes, qui sont les fondements de la nature humaine.

Les plus basiques et les moins contestables de ces besoins sont l’air, la nourriture et l’eau, puis l’habillement, le logement et la chaleur. Il y a un besoin de sommeil, d’une certaine forme de suivi parental - les humains, à la différence des animaux, mettant de nombreuses années à devenir autonomes - d’une activité sexuelle permettant la continuité de l’espèce, etc.

Les capacités comportent les cinq sens, un cerveau volumineux, la position verticale, des mains pouvant effectuer des opérations précises, des cordes vocales permettant la parole, etc. On pourrait objecter que les hommes ne partagent pas l’ensemble de ces capacités - certains naissent aveugles, sourds ou handicapés - mais ce sont là des exceptions.

Ces besoins et ces capacités, partagés par tous les hommes, dans toutes les sociétés et à toutes les époques, durant les 20 ou 30.000 dernières années, constituent les fondations de la nature humaine. Cela dit, c’est la façon dont ces capacités sont utilisées pour satisfaire ces besoins qui fait des êtres humains une espèce différente de toutes les autres. Les hommes pourvoient à leurs besoins en travaillant ensemble pour produire leurs moyens de subsistance.

Bien sûr, les animaux travaillent aussi dans un certain sens : les écureuils amassent des noix, les lions chassent, les castors construisent des digues, les oiseaux bâtissent leurs nids, certains gorilles utilisent des bâtons comme outils, etc. Le travail humain, lui, s’est développé progressivement pour devenir quelque chose de plus évolué que cela. La production systématique et consciente d’outils - appelés moyens de production - a énormément amélioré les capacités productives du travail.

Alors que le travail des animaux demeure essentiellement instinctif, et donc répétitif à travers les générations, le travail humain est appris et se développe - d’abord lentement et ensuite à un rythme qui s’accélère. Le travail animal laisse l’environnement pratiquement inchangé, ou ne le modifie que très peu, le travail humain, par contre, transforme progressivement le cadre de vie.

Le caractère social du travail est également d’une importance fondamentale. Le philosophe grec Aristote a défini l’homme comme un "animal social" : les humains ont toujours vécu en groupes, jamais isolés. De même, leur travail a toujours été, depuis les temps les plus reculés, de nature sociale et coopérative. Lorsque les hommes de l’âge de pierre chassaient, ils le faisaient collectivement, en bande ou en groupe nomade.

C’est très probablement ce travail coopératif qui a provoqué l’apparition d’une autre caractéristique de base des êtres humains, le langage. Toutes les sociétés humaines connues se sont développées au point de posséder une langue d’une grande complexité. A son tour, le langage constitue un élément décisif dans l’élaboration de la conscience sociale. La culture peut alors être apprise, et transmise d’une génération à l’autre.

À ce stade, nous pouvons résumer le traits principaux de la "nature humaine". Les hommes sont une espèce biologique distincte, porteuse d’un certain nombre de besoins fondamentaux communs qui sont satisfaits par le travail social coopératif, qui mène au développement du langage, de la conscience sociale et de la culture.

L’élément le plus important de cette définition de la nature humaine réside en ceci qu’en même temps qu’elle établit une certain nombre de continuités essentielles, elle comporte aussi l’aspect dynamique qui est celui du travail social.

En même temps que les humains transforment leur environnement, ils se modifient aussi eux-mêmes, ainsi que leur relation avec les autres. En exerçant leur capacité à satisfaire leurs besoins, ils augmentent et développent leur compétence - "L’appétit vient en mangeant", disait Marx. En même temps qu’ils sont satisfaits, ces besoins s’élargissent et de nouveaux surgissent. Le besoin de nourriture en tant que tel devient le désir d’une nourriture d’une certaine qualité. Le besoin d’habillement se développe, à partir de peaux et de fourrures, en un besoin d’argent pour acquérir des vêtements dans des boutiques de prêt-à-porter.

Les formes de la production changent avec l’organisation de la société. En passant de la chasse et de la cueillette à l’agriculture, et de l’agriculture à l’artisanat et à l’industrie, nous passons du clan nomade au village, et de celui-ci à la ville et à la nation moderne. Au cours de ce processus, le comportement et la nature humaine changent radicalement. Comme dit Marx dans le Manifeste Communiste :

Les idées des hommes, leurs vues et leurs conceptions, en bref, la conscience humaine, changent avec les modifications de leur existence matérielle, dans leurs rapports sociaux et dans leur vie sociale.

La nature humaine est loin d’être immuable. Bien au contraire, la capacité de changement et de développement en est un élément essentiel. C’est l’un des traits fondamentaux qui différencient les hommes des animaux.

Enfin, si la nature humaine est telle que nous l’avons décrite, est-elle fondamentalement "bonne" ou "mauvaise" ? La signification de "bon", c’est ce qui est au service de l’homme et contribue à satisfaire ses besoins et à poursuivre son développement. Ce qui est "mauvais", c’est ce qui est contraire à la nature humaine, l’empêche d’agir dans le sens de ses besoins et de son évolution.

C’est la raison pour laquelle ce que les gens considèrent comme bon ou mauvais varie selon les périodes historiques. Les circonstances changent, les besoins changent et la morale change. Ceci s’applique aux différentes classes sociales à des époques diverses - leurs conditions d’existence diffèrent, leurs intérêts sont opposés et par conséquent elles développent des morales différentes.

 

Le capitalisme et la nature humaine

 

Comme tout le reste, le capitalisme en tant que système économique est perpétuellement changeant. Le capitalisme aujourd’hui est très différent de ce qu’il était à l’époque de Karl Marx et de Napoléon III.

Quand Marx écrivait Le Manifeste Communiste, en 1848, le capitalisme n’était réellement installé que dans une partie de l’Europe de l’Ouest et en Amérique du Nord. Aujourd’hui, il domine le monde. En 1848, les principales unités de production capitalistes étaient de petites usines, appartenant à des individus ou à des familles. Aujourd’hui, le capitalisme est dominé par des firmes multinationales géantes comme Exxon, Ford ou ICI.

Quand Friedrich Engels rédigea La condition des masses laborieuses en Angleterre, en 1844, les ouvriers de Manchester, y compris les enfants, travaillaient 12 à 14 heures par jour pour des salaires de misère, et vivaient dans des sous-sols. Aujourd’hui, les ouvriers de Manchester ont considérablement amélioré leur sort, mais des conditions aussi terribles, et même pires, peuvent être rencontrées à Calcutta, au Caire ou à Rio de Janeiro.

Malgré ces changements et beaucoup d’autres, certains traits fondamentaux subsistent, qui identifient le système économique comme capitaliste. Les plus importants sont les suivants :

  1. Les moyens de production essentiels (comme les usines, la terre, les machines et les moyens de transport) sont possédés ou contrôlés par une petite minorité de la population - les capitalistes.
  2. La grande majorité de la population n’ayant aucun accès à la propriété ou au contrôle des moyens de production, elle est contrainte, pour gagner sa vie, de vendre sa force de travail à ces capitalistes. De plus, elle est obligée de vendre cette force de travail à des conditions qui permettent aux capitalistes d’en extraire un surplus, ou profit.
  3. Les moyens de production sont répartis entre les différents capitalistes (qu’ils soient des individus, des groupes ou des Etats capitalistes) qui produisent en compétition les uns contre les autres. La mesure de cette concurrence est le profit. La course continue au profit oblige ceux qui contrôlent les unités de production capitalistes à exploiter leurs salariés au maximum.

Les partisans du capitalisme ont toujours expliqué que tout ceci correspond en quelque sorte à la "nature humaine".

Il a pu y avoir un élément de vérité dans cet argument. Lorsque le capitalisme est apparu comme système (Il y a entre 500 et 200 ans), il possédait la capacité de satisfaire les besoins humains fondamentaux, comme la nourriture, les vêtements et le logement, mieux que ne l’avait fait le vieil ordre féodal. Tout le reste n’est qu’absurdité.

D’abord, il est absurde de proclamer que le comportement façonné par le capitalisme est "naturel" ou instinctif, alors que le développement humain a mis deux millions d’années pour parvenir au capitalisme. Pas plus le commerce de marchandises en général que l’achat et la vente de travail (les traits centraux du capitalisme) n’apparaissent où que ce soit dans le monde naturel ou dans les premiers temps de l’histoire humaine.

Bien au contraire, l’histoire montre que les gens n’ont pu être amenés à vendre leur force de travail à un employeur que lorsqu’ils ont été privés de toute possibilité de gagner leur vie en travaillant pour eux-mêmes. Ce fut particulièrement le cas en Angleterre par la fermeture des terrains communaux entre le 15ème et le 19ème siècle.

La constitution d’une classe assez riche pour investir dans l’industrie et acheter la force de travail sur une grande échelle nécessitait un processus extrêmement brutal, que Marx a appelé "l’accumulation primitive du capital". Celle-ci impliquait la mise en esclavage de millions d’Africains et leur transport en Amérique, le génocide de la plus grande partie des populations indigènes d’Amérique centrale et méridionale, le pillage et l’appauvrissement de l’Inde et de l’Extrême-Orient, et d’autres barbaries innombrables.

De plus, pour parvenir à établir leur domination, le capitalisme et la classe capitaliste ont dû mener toute une série de luttes révolutionnaires violentes et de guerres civiles contre la vieille aristocratie féodale, allant jusqu’à couper la tête du roi en Angleterre et en France. On peut voir qu’il n’y a rien eu de particulièrement "naturel" dans l’avènement et le développement du capitalisme.

Il est également faux de dire que le capitalisme fait de l’intérêt individuel égoïste la force motrice de la production. Le moteur du capitalisme, c’est le profit, mais les profits ne sont accessibles qu’à l’infime minorité de la population qui possède le capital. Pour la grande majorité des individus, le capitalisme est basé au contraire sur le déni de l’intérêt personnel. C’est la raison pour laquelle les patrons supplient en permanence leurs ouvriers de cesser de trop demander. C’est aussi pour cela que les employeurs ont toujours essayé de faire voter des lois restreignant les droits des travailleurs à poursuivre la satisfaction de leurs intérêts au moyen de leurs syndicats. La Révolution Française n’est pas seulement la mère des "Droits de l’Homme et du Citoyen". Elle est aussi celle de la Loi Le Chapelier (1791) interdisant toute coalition ouvrière.

Loin d’être l’expression de la nature humaine, le capitalisme s’empare de l’élément le plus important de la nature humaine - la capacité de travail - et le défigure complètement.

En traitant le travail comme une marchandise qui se vend et s’achète, le capitalisme le rend étranger au travailleur. Au lieu d’être le moyen par lequel les êtres humains transforment consciemment la nature pour satisfaire des besoins individuels et collectifs, le travail devient la seule façon d’obtenir l’argent nécessaire à la survie sociale.

Les travailleurs perdent tout contrôle de leur énergie créatrice, qui se trouve réduite à une tâche répétitive, souvent idiote, physiquement et psychologi-quement destructive. Le résultat, c’est qu’ils passent 40 ou 50 ans de leur vie à faire un métier qu’ils détestent, ou qu’ils supportent à peine, qui épuise leur corps et brise leur âme.

Le capitalisme va jusqu’à priver des millions d’individus de la simple possibilité de travailler, les jetant au chômage dès que leur travail ne produit plus un profit suffisant. Ainsi, ce qui est essentiel à tout être humain, qui est accessible aux "sauvages" qui chassent et cueillent - la possibilité de s’engager dans un labeur socialement utile – se trouve interdit à de larges masses d’êtres humains.

L’aliénation du travail n’affecte pas seulement l’atelier ou le bureau. Elle produit son effet sur l’ensemble des relations sociales. Les rapports entre travailleurs, entre parents et enfants, entre hommes et femmes, les relations amoureuses et sexuelles, en sont faussés, défigurés.

Les gens se traitent mutuellement comme des objets ou des marchandises indéfiniment utilisables et manipulables. Le sexe lui-même devient un produit de consommation, et on l’utilise pour vendre d’autres denrées. Souvent les individus les plus aliénés et les plus maltraités cherchent à compenser leur impuissance et leur oppression, au travail ou dans la société en général, en infligeant toutes sortes de tourments à d’autres, plus vulnérables qu’eux-mêmes.

Rien de tout cela n’est naturel, ou l’œuvre de la nature humaine. C’est le produit d’un système qui viole la nature humaine.

En définitive, le capitalisme est singulièrement inapte à satisfaire les besoins les plus fondamentaux des êtres humains - le besoin d’eau, de nourriture, de vêtements et de logement. La production alimentaire dépasse la croissance démographique, des "lacs de vin" et des "montagnes de viande" sont accumulés, pendant que des dizaines de millions d’êtres ont faim. Des millions et des millions d’hommes souffrent et meurent de maladies faciles à soigner et à prévenir. Dans des pays riches comme la France ou les USA les ressources existent pour construire des hôtels de luxe et des bureaux. Pourtant des gens dorment dans la rue parce qu’ils n’ont pas d’abri pour la nuit.

Ce n’est ni naturel ni imposé par la nature. Les soi-disant "primitifs" du Kalahari sont capables d’extraire d’un quasi-désert, par la chasse et la cueillette, un meilleur régime alimentaire que des millions d’hommes qui meurent de famines provoquées par d’autres hommes, ou qui subsistent tant bien que mal dans les bas-fonds des grandes métropoles. Les esquimaux sont capables de construire, à partir de blocs de glace, un abri plus chaud que les emballages de carton dont s’enveloppent ceux qui dorment dans les rues de Paris.

Ces horreurs se produisent parce que le capitalisme réserve l’accès aux nécessités de la vie à ceux qui ont un "pouvoir d’achat" suffisant, en même temps qu’il empêche les plus larges masses humaines d’obtenir ce pouvoir d’achat.

Dans sa quête effrénée du profit, le capitalisme en arrive à empoisonner l’air et l’eau, menaçant de destruction l’environnement naturel qui a produit et entretenu la vie humaine.

 

Le socialisme et la nature humaine

 

Si, du point de vue de la nature humaine, le capitalisme semble condamné, qu’en est-il du socialisme ?

Si nous acceptons l’existence, au minimum, d’une nature humaine de base, n’est-il pas possible qu’il y ait, profondément enracinées en elle, des caractéristiques qui empêchent la réalisation d’une société sans classes, d’une société autogérée, dans laquelle tous seraient égaux et libres ? N’y a-t-il pas, peut-être, une volonté de puissance ou un besoin de domination irréductible, qui fait que la société sera toujours divisée entre ceux qui dirigent et ceux qui sont dirigés ? Se pourrait-il que l’existence d’inégalités physiques naturelles entre les individus forme un obstacle incontournable à l’égalité sociale ?

Nous pouvons donner une réponse concrète et simple à ces questions. Pendant des dizaines, probablement des centaines de milliers d’années, les êtres humains ont vécu dans des sociétés sans propriété privée, sans divisions de classe, sans dirigeants et sans Etat.

Les recherches archéologiques montrent que les premiers outils – de silex – datent d’environ 2,5 millions d’années. De cette époque jusqu’à il y a 10.000 ans, les humains ont vécu comme des prédateurs opportunistes, puis comme des chasseurs-cueilleurs, organisés essentiellement en petits groupes nomades.

Pendant toute cette période, il n’y eut ni agriculture, ni poterie, ni moyens de transport. Il n’était possible ni pour la communauté, ni pour aucun des individus la composant, d’accumuler un surplus de biens au-delà de ce qui était nécessaire à la survie quotidienne.

En l’absence d’un tel surplus, il ne pouvait y avoir de division de la société en classes, avec une couche de gens au sommet vivant du travail de ceux d’en bas. Il ne pouvait pas davantage y avoir de dirigeants permanents disposant de corps spéciaux d’hommes armés pour assurer leur pouvoir. Tout le monde était occupé à la production des nécessités de la vie. Ainsi, pendant 99% du temps depuis lequel ils existent comme espèce, les humains ont vécu dans des communautés sans classes.

L’existence de sociétés sans classes n’est pas seulement attestée par la recherche archéologique ou la déduction logique. Des groupes se livrant à la chasse et à la cueillette ont survécu jusqu’à l’époque moderne avec un mode de vie similaire, qui peut être observé par l’anthropologie scientifique.

Un bon exemple est constitué par les !Kung San du Kalahari, en Afrique méridionale, qui ont été étudiés par un certain nombre d’anthropologues, parmi lesquels l’américain Richard Lee.

Les !Kung habitent le désert du Kalahari depuis au moins 10.000 ans. Ils vivent en petits groupes d’une trentaine de personnes, déplaçant leur campement tous les quinze jours. Ils accumulent très peu de biens matériels, rien de plus que ce qu’ils peuvent transporter lorsqu’ils se déplacent, mais ils possèdent une très riche culture orale. Une connaissance détaillée de leur environnement leur permet d’accéder à un mode vie au jour le jour satisfaisant. La nourriture, chassée ou cueillie, est partagée collectivement par la communauté. Richard Lee écrit :

La pratique du partage imprègne profondément le comportement et les valeurs des !Kung, à l’intérieur de la famille aussi bien que dans les rapports entre familles ; de la même façon que le principe de profit et de rationalité est central dans l’éthique capitaliste, le partage est fondamental dans la conduite de la vie sociale des sociétés de chasse et de cueillette.

Les !Kung sont profondément égalitaires. Non seulement ils ne sont pas divisés en riches et pauvres, mais ils n’ont ni chefs ni dirigeants. Richard Lee leur demanda un jour s’ils avaient des chefs. « Bien sûr que nous avons des chefs », fut la réponse. « En fait nous sommes tous des chefs, chacun d’entre nous est son propre chef ».

Résumant les leçons de son travail de terrain parmi les !Kung et de sa connaissance d’autres sociétés de chasseurs-cueilleurs, Richard Lee écrit :

Le fait que le partage communautaire des ressources alimentaires ait été directement observé au cours des dernières années parmi les !Kung et des douzaines d’autres groupes similaires est une découverte dont il n’est pas possible d’exagérer l’importance. Son caractère universel dans les sociétés de chasse-cueillette apporte un soutien puissant à la théorie développée par Marx et Engels selon laquelle un stade de communisme primitif a été dominant avant l’apparition de l’État et l’éclatement de la société en classes…

La réalité d’une vie véritablement communautaire est souvent niée comme utopique, possible en théorie mais irréalisable dans la pratique. Mais la preuve du contraire nous est apportée par les sociétés vivant de chasse et de cueillette. Un mode de vie de partage n’est pas seulement possible, il a réellement existé dans de nombreuses parties du monde et pendant de longues périodes.

Cette preuve n’est pas apportée dans le but de suggérer que ce que nous trouvons dans de telles sociétés correspond à « l’état de nature », ou que la nature humaine est « par essence » socialiste. Cela consisterait tout simplement à reprendre à l’envers l’argument antisocialiste, en répétant la même erreur de méthode.

Le socialisme moderne promet beaucoup plus que la simple compatibilité avec la nature humaine. Le socialisme ne signifie pas aujourd’hui un retour au communisme primitif, mais un gigantesque progrès basé sur les réalisations technologiques de millénaires de société de classe.

Le communisme primitif était basé sur l’absence de tout surplus accumulé. Le socialisme moderne se fonde sur le fait que les forces productives se sont développées au point qu’il existe un surplus suffisant pour assurer une vie décente à tous sans que la vie des gens ordinaires soit consumée par un incessant labeur.

Le socialisme signifie aujourd’hui se saisir de l’immense richesse, de la capacité productive, de la science et de la technologie, pour l’instant monopolisées par les sociétés multinationales, les milliardaires et leurs Etats, et les soumettre au contrôle démocratique collectif à l’échelle internationale.

Il apporterait à suffisance nourriture, vêtements et logement à chacun sur la planète, et la disparition de la famine et de la pauvreté. Dans le même mouvement, il unirait la race humaine, mettant fin à l’exploitation, aux antagonismes nationaux, à la guerre, au racisme et à l’oppression sexuelle en supprimant les circonstances matérielles qui les provoquent.

Il mettrait les gens en situation de contrôler collectivement leur propre travail et le produit de ce travail. Il surmonterait ainsi l’aliénation fondamentale et la distorsion de la nature humaine qui s’est perpétuée pendant les millénaires d’esclavage et de servage, atteignant un sommet avec le travail salarié capitaliste.

Il transformerait et libérerait les rapports personnels et sociaux, produirait un environnement calculé pour répondre aux besoins et faciliter le développement humain, permettrait de planifier rationnellement l’effet de l’activité humaine sur la nature, mettant fin à la destruction de l’environnement.

Un trait fondamental de la nature humaine est la créativité artistique. Le plus ancien objet gravé date de 300.000 ans. Toutes les sociétés humaines ont leur musique et leurs danses.

Sous le capitalisme, comme dans toutes les sociétés de classe, l’activité artistique est essentiellement le domaine des privilégiés – la créativité de la majorité des gens est étouffée. Le socialisme libérera cette créativité en élargissant les loisirs et l’éducation pour tous, et rétablira l’élément artistique de la production. Il produira une immense floraison culturelle.

Ainsi, le socialisme ne se bornera pas à satisfaire les besoins matériels communs à tous les êtres humains, il apportera aussi un développement à tous les niveaux, un enrichissement et une croissance de la nature humaine. Ce n’est pas seulement possible. C’est nécessaire, et ça vaut le coup de se battre pour cela.

 

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Effets meurtriers du capitalisme...

 

DANS L'HISTOIRE

 

- les millions de morts de faim du tiers-monde (même si la communauté européenne détruit des stocks de nourriture)

- dans le tiers-monde, les morts de misère et la criminalité induits par les "mesures de redressement" et autres P.A.S (Plan d'Ajustement Structurel) du Fond Monétaire International (pas de chiffres)

- Les morts sur les mines et autres BASM (Bombe à sous-munitions) fabriqués par des industries occidentales. (toutes les armées posent des mines)

- Les millions de morts (chaque année) du paludisme, de la maladie du sommeil et du sida en Afrique et ailleurs, évitables si les laboratoires pharmaceutiques occidentaux distribuaient gratuitement les vaccins et traitements au lieu de les faire payer cher à des malades qui n'ont pas les moyens.

- 5 millions de morts (dans le monde et par an) en voiture à cause des moteurs non-bridés par des industriels irresponsables, parce que les accidents de voiture ont souvent plusieurs causes inextricablement mêlées..

 

Aujourd'hui

  • Une personne meurt de faim toutes les 4 secondes, 30 000 par jour, 9 millions par an.
  • 815 millions d'êtres humains souffrent de la faim dans le monde, nous disposons de la production agricole nécessaire pour nourrir 12 milliards d'individus.
  • 1,5 milliard d'humains n'ont pas accès à l'eau potable, ils seront 5 milliards en 2025.
  • 30 000 morts, chaque jour, dus à des maladies liées à une eau impropre.
  • Les 200 hommes les plus riches du monde possèdent autant que les 2 milliards 300 millions les plus pauvres.
  • 1 milliard d'enfants se trouvent sous le seuil de pauvreté.
  • En 2005, un enfant meurt toutes les 3 secondes à cause de l'extrême pauvreté.
  • En France, 7 enfants sur 10 passent leur bac. En Afghanistan, 1 enfant sur 4 ne passe pas l'âge de 5 ans.
  • Chaque vache de l'UE reçoit 3$ de subvention par jour, 40% des Africains vivent avec moins de 1$ par jour.
  • L'équivalent d'un stade de foot de forêt tropicale humide disparaît toutes les 5 secondes, l'équivalent de la surface de la Grèce est déforesté chaque année.
  • En 2003, le nombre des millionnaires en dollars, tous pays confondus, s'élevait à 7,7 millions de personnes.

Par rapport à 2002, ce chiffre signale une progression de 8%.

Autrement dit, il y a eu 500 000 nouveaux millionnaires (en dollars) en 1 an.

Le patrimoine privé cumulé des 7,7 millions de millionnaires en dollars s'élevait en 2003 à 28800 milliards de dollars.

Le ROE (rendement des fonds propres) des 500 plus puissantes multinationales a été de 15% par an depuis 2001 aux USA, de 12% en France.

Les moyens financiers de ces sociétés excédent, et de loin, leurs besoins en investissement : c'est ainsi que le taux d'autofinancement s'élève à 130% au Japon, 115% aux USA et 110% en Allemagne.

Ils versent donc aux actionnaire des dividendes faramineux. Le 20 juillet 2004, Microsoft annonçait que ses actionnaires allaient toucher 75 milliards de dollars de dividendes durant la période 2004-2008.

134,5 milliards ont été dépensé en Irak pour soit disant faire la guerre au terrorisme. Soit environ 60 milliards par an.

Malheureusement ce chiffre augmente de jour en jour : http://costofwar.com/

Et dire que d'après le PNUD (Programme des Nations Unis pour le développement), il suffirait d'une dépense annuelle de 80 milliards de dollars sur 10 ans pour garantir à tout les être humain de cette planète :

 -  l'éducation de base
- soins de santé de base
- nourriture adéquate
- eau potable
- infrastructure sanitaire
- pour les femmes, l'accès aux soins de gynécologie et d'obstétrique

(source PNUD)

 

Ce qui revient pour le bilan fait par l'éditeur en fin d'ouvrage du livre noir du capitalisme (pour la période de 1900 à 1997) à un total d'environ 100 millions de morts du fait du capitalisme.

 

 

 

 

BROCHURES

La culture du narcissisme - Les impacts du système capitaliste sur notre psychisme
En 1979, le penseur américain Christopher Lasch exposait comment, selon lui, la société capitaliste américaine produit des individus à tendance narcissique.
Impacts capitalisme sur le psychisme.pdf
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Le capitalisme est-il soluble dans la démocratie ?
Projet capitaliste et projet démocratique sont contradictoire... contre le fatalisme du type « qu’est-ce qu’on peut y faire ? » et contre le relativisme du type « tout se vaut ».
Le_capitalisme_est-il_soluble_en_democra
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Les arrière-pensées réactionnaires du sport
Le sport est, dès son apparition,
indissociable du système capitaliste, dont il
est pétri des valeurs...
Sport réactionnaire.pdf
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Le capitalisme, un système économique condamné

par la science

 

par Gilles BONAFI

Lorsque l’on parle de la crise actuelle, on entend tout et n’importe quoi, mais de nombreuses voix s’élèvent et commencent à soulever le problème posé par un système économique qui conduit l’humanité à la catastrophe, un système économique structurellement irrécupérable.

 

J’avais déjà affirmé que ce système n’était que le reflet de nous-mêmes illustré par la loi de puissance (loi de Pareto) et les fractales. Les pires d’entre nous (et non les meilleurs) réussissant donc, ceux qui sont sans scrupules et dont l’ego est le plus développé, de supers prédateurs en quelque sorte. Quel que soit le système mis en place, la loi de puissance et les fractales s’appliquent (communisme ou capitalisme), or, ne l’oublions pas, la loi de Pareto est une exponentielle, c’est à dire une courbe tendant vers l’infini ce qui est impossible dans un monde fini, notre biosphère.

 

Pourtant, ce fonctionnement de notre système ne peut échapper à l’un des principes fondamentaux de la science : l’entropie.

 

Principe d’équilibre

 

Pour comprendre, il faut reprendre tout dès le début et bien comprendre ce que l’on nomme le principe d’équilibre, un principe qui s’applique aussi à notre système économique.

 

Les mathématiques sont la clé, mais malheureusement nos chers professeurs oublient l’essentiel, la spiritualité ou plutôt la conscience et l’on finit par être dégoûté d’une matière qui est la clé de tout.

 

Commençons par le zéro et observons-le : 0. Le mot chiffre nous vient de l’arabe « sifr » qui veut dire le vide. Il représente le vide délimité par un cercle, le serpent qui se mord la queue (Ouroboros) symbole de l’équilibre que l’on retrouve partout dans l’univers à l’exemple de l’atome, la cellule, l’œuf, la terre, et dans toutes les religions.

 

Une exponentielle tend vers l’infini à l’exemple de la droite. Vous voyez où je veux en venir, tracer une droite à l’intérieur d’un cercle est impossible, on finit par se heurter à la limite de ce cercle. Pour l’anecdote, ce rapport de l’infini, le chaos (l’exponentielle, la droite) et du fini, l’ordo (le cercle) se nomme pi.

 

Les sages anciens l’avaient très bien compris et définissaient le principe d’équilibre par la succession des phases de désordre, d’expansion et de contraction, d’ordo ab chao illustré par la théorie du Tsimtsoum.

 

En effet, rien ne peut se développer à l’infini, et la contraction (le tsimtsoum) finit toujours par se produire. On le retrouve au niveau de l’homme avec la respiration, des étoiles qui deviennent géantes rouges (expansion) puis naines blanches (contraction) mais aussi dans la fameuse histoire de la grenouille qui voulait devenir aussi grosse que le bœuf, un conte qui s’applique à merveille à nos « élites » et à ce qu’il se passe aujourd’hui.

La crise économique actuelle doit être analysée sous cet angle. Notre économie est en phase de destruction, de repli sur elle même, le principe fondamental d’équilibre et surtout d’entropie.

 

Entropie et crise économique

 

Einstein expliquait sans cesse qu’à ses yeux la loi la plus importante de la physique était « le second principe de la thermodynamique », c’est à dire la notion d’entropie.

 

Pour comprendre, ce qu’est la notion d’entropie il faut se référer aux lois de la thermodynamique. Etudier l’entropie d’un système revient en fait à mesurer le degré de désordre d’un système. Selon ces lois, lorsque l’entropie d’un système augmente, il finit par produire du désordre (le chaos) et finit par gaspiller de façon incohérente son énergie, ce qui s’applique à merveille à nous mêmes et donc à notre système économique.

 

En effet, l’homme, en consommant de l’énergie de façon incohérente (nourriture, énergies fossiles) augmente le désordre, le chaos (la pollution, la destruction des autres espèces). D’ailleurs, les mathématiciens Arnaud Chéritat et Xavier Buff viennent de démontrer que le chaos est omniprésent dans les systèmes dynamiques, ce qui s’applique à notre système économique.

 

Or, ceci est une révolution majeure car ils prouvent mathématiquement l’impossibilité de prédire à long terme le comportement de notre système économique.

 

Pour ceux qui veulent approfondir il s’agit de l’affirmation par ces deux remarquables mathématiciens qu’« il existe des ensembles de Julia d’aire strictement positive ».

 

L’argumentaire de Paul Jorion sur la nécessaire mise en place d’une interdiction des paris sur les fluctuations de prix vient de trouver un allié de poids, la science !

 

Vous comprenez donc les implications majeures de cette découverte. La finance ne devrait tout simplement plus exister car elle introduit du chaos dans le système.

 

Les solutions

 

Jusqu’à présent, peu de solutions ont été proposées pour résoudre ce dysfonctionnement profond, ce hiatus fondamental entre le fonctionnement de l’homme (microcosme) qui fonctionne en circuit ouvert dans un monde fini (le macrocosme). Or, la vie sur le long terme ne peut perdurer sans l’union des deux, le principe d’équilibre et d’harmonie qui est notre base spirituelle (conscience) commune et qui était la base de la vie chez les peuples dits primitifs.

 

Frédéric Lordon chercheur au CNRS critiquait l’idéologie néolibérale en affirmant : « Alain Minc n’est pas capable de bâtir un « argument » économique sans invoquer la loi de la pesanteur. »

 

Et pourtant, sur le fond Alain Minc a raison, mais seulement il a choisi le pire (loi de la jungle) et non le meilleur (loi de Pareto, entropie et fractales) pour justifier un système économique qui ne résiste pas à trois minutes d’analyse et désormais aux mathématiques. Car pour l’idéologie néolibérale tout est résumé par la loi de la jungle, la loi du plus fort qui devient la loi de puissance (loi de Pareto). « Le côté obscur de la force » donc.

 

Cependant, Frédéric Lordon ne fait pas que critiquer et il nous laisse une proposition qu’aucun média ne relaie : fermer la bourse. Voilà une idée intéressante car la finance est au cœur du système et c’est elle qui favorise l’évolution exponentielle des dettes et le chaos. De plus, on sait aujourd’hui que 5 banques US contrôlent près de la moitié des produits dérivés (plus de 200 000 milliards de dollars) et ont instauré un gigantesque délit d’initié à l’aide d’algorithmes financiers qui permet de gagner à chaque fois et, bien sûr, ceci déconnecté de toute réalité économique. J’affirmais dans mon article « Pourquoi l’économie mondiale ne s’est pas effondrée en 2009 ? » :

« Il faut bien comprendre que la bourse n’a qu’une seule utilité sociale, celle de fournir des capitaux aux entreprises. Or, c’est l’inverse qui se produit actuellement et c’est l’ensemble de la société qui est prise en otage et se dépouille de ses richesses au profit de quelques-uns. »

 

Nous sommes de plus en plus nombreux à le crier haut et fort comme Omar Aktouf professeur à HEC Montréal ou Paul Jorion.

 

Désormais, Frédéric Lordon enfonce le clou sur le vrai fonctionnement de la finance : « les entreprises vont moins s’approvisionner en capital à la Bourse qu’elles n’y vont s’en faire dépouiller, puisque ce que les actionnaires leur extorquent (en dividendes et en rachat d’actions) finit par l’emporter sur ce qu’ils leur apportent, de sorte que ce n’est plus la Bourse qui finance les entreprises mais les entreprises qui financent la Bourse ».

 

La finance est donc l’endroit où se concentrent « les métastases » d’un corps malade qu’il faut amputer avant qu’elles ne se propagent.

 

Cependant, il faut être clair, cela ne serait qu’une étape, la nécessaire remise en cause du capitalisme devant être au cœur des débats. Imaginer un système économique fonctionnant en circuit fermé et dont l’homme et non l’argent serait le cœur. Criminaliser l’excès de richesses en plafonnant le patrimoine personnel. Un système distributif (et non redistributif) qui remette la connaissance à sa juste place et qui élève l’homme au lieu de le transformer en animal (mythe de Circé), en esclave, une constitution pour l’économie.

 

« Pour comprendre, apprenons à rêver ! » - August Kekulé


Gilles Bonafi, in Le Grand Soir, 13/04/2010

 

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Mille milliardaires

à faire payer


Chaque année, le magazine Forbes fait paraître sa très célèbre liste des milliardaires. Le classement 2010, qui vient d’être rendu public, donne des informations éclairantes : en un an, le nombre de milliardaires en dollars est passé de 793 à 1011 et leur patrimoine cumulé représente 3 600 milliards de dollars, en hausse de 50% par rapport à l’an dernier. Pour les super riches, la crise est déjà bien loin.

 

Peu importe que Bill Gates ne soit que second, dépassé par le Mexicain Carlos Slim dont la fortune atteint 53,5 milliards de dollars. Le plus important est qu’un tel montant, concentré entre les mains d’une seule personne, représente 12 fois le budget d’un pays comme la République démocratique du Congo (RDC), qui abrite plus de 68 millions de personnes. Il représente aussi plus de 3,3 millions d’années de salaire minimum (SMIC) en vigueur en France.

 

Cette forte hausse du nombre de milliardaires survient alors que des milliards de personnes voient leurs conditions de vie se dégrader suite à la crise. Cela révèle de manière éclatante que les très riches ont réussi à faire supporter le coût de cette crise au plus grand nombre. Dans de nombreux pays, au Nord comme au Sud, la dette publique des Etats a explosé, notamment pour venir au secours des responsables de cette crise (banques privées, fonds spéculatifs…) ou pour en payer les conséquences. L’accroissement de cette dette est ensuite le prétexte pour imposer des mesures antisociales qui pénalisent les populations mais épargnent les plus riches.

 

A l’opposé du système capitaliste qui montre chaque jour ses désastreuses conséquences sociales, une idée fait son chemin : celle d’un impôt mondial sur les grandes fortunes, avancée par la Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement (CNUCED) dès 1995. Par exemple, un impôt de 20% sur le patrimoine de ce petit millier de milliardaires permettrait de récupérer 720 milliards de dollars, soit la moitié de la dette extérieure publique de tous les pays en développement en 2008 (1 405 milliards de dollars) et 3,5 fois le montant total de leurs remboursements annuels au titre de cette dette (211 milliards de dollars).

 

Les sommes ainsi libérées pourraient s’ajouter à d’autres pour venir jeter les bases d’une autre mondialisation : récupération des sommes versées aux grands institutions bancaires privées depuis le début de la crise et réparations des dégâts sociaux provoqués suite à leur soif démesurée de profits en les prélevant sur le patrimoine de leurs administrateurs et de leurs principaux actionnaires, abolition de la dette extérieure publique des pays du Sud, versement par les pays les plus industrialisés de réparations en dédommagement de cinq siècles de domination (esclavage, colonisation, destruction des cultures locales, pillage des richesses naturelles, destructions de l’environnement…), rétrocession des biens mal acquis par les élites du Sud (ce qui implique la réalisation d’enquêtes internationales ainsi que la suppression des paradis fiscaux et judiciaires), taxation des transactions financières internationales et des bénéfices des sociétés transnationales… Dans le même temps, la pleine souveraineté des peuples ne pourra être effective que si toutes les conditionnalités macroéconomiques d’ajustement structurel, comme le FMI et la Banque mondiale en imposent depuis trente ans, sont abandonnées. Une nouvelle architecture économique et financière internationale sera alors possible, avec comme priorité absolue la garantie des droits humains fondamentaux.

 

Les fonds récupérés permettraient alors aux populations du Nord de ne pas supporter les conséquences de la crise et aux populations du Sud d’enclencher enfin un vrai développement qu’elles seraient en mesure de décider par elles-mêmes, en prenant en compte leurs propres besoins et leurs propres intérêts, contrairement aux exigences de leurs créanciers, en profitant pleinement de leurs ressources naturelles, dans le respect de leurs spécificités culturelles.

 

La publication du classement de Forbes doit donc être l’occasion de remettre en cause les bases du modèle économique et financier en place et de proposer des mesures radicales pour que les milliardaires cités dans ce classement, ainsi que tous ceux qui ont amassé des fortunes extravagantes, supportent le coût d’une crise dont les peuples sont les victimes.

 

Alors que les préceptes néolibéraux ont été brièvement vilipendés après le déclenchement de la crise en 2007-2008, aucun enseignement n’en a été tiré, et ce sont toujours les mêmes qui profitent de la mondialisation financière et de l’injuste répartition des richesses qu’elle organise. Les très riches ont repris leur marche en avant, qui se fait en piétinant les droits de la grande majorité des autres et en dirigeant le monde dans une impasse suicidaire. Mais d’ores et déjà germent des idées-forces susceptibles d’entraver leur course folle. Le défi est de parvenir à les imposer au plus vite.

 

Damien Millet – Sophie Perchellet
Respectivement porte-parole et vice-présidente du CADTM France (Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde, http://www.cadtm.org).

 

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"Puissances

 

du communisme"

 

par Daniel Bensaïd

 

 

"Ce texte, probablement un des derniers que Daniel ait écrit, fait partie du dossier du dernier numéro de la revue Contretemps dont il était un des 3 directeurs de publication, consacré à la question du communisme ("De quoi le communisme est il le nom ?") en lien avec le colloque du même nom organisé les 22 et 23 janvier à l'université de Paris 8, colloque auquel Daniel tenait beaucoup....et auquel nous vous convions..."

 

1. Les mots de l'émancipation ne sont pas sortis indemnes des tourments du siècle passé. On peut en dire, comme des animaux de la fable, qu'ils n'en sont pas tous morts, mais que tous ont été gravement frappés. Socialisme, révolution, anarchie même, ne se portent guère mieux que communisme. Le socialisme a trempé dans l'assassinat de Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg, dans les guerres coloniales et les collaborations gouvernementales au point de perdre tout contenu à mesure qu'il gagnait en extension. Une campagne idéologique méthodique est parvenue à identifier aux yeux de beaucoup la révolution à la violence et à la terreur. Mais, de tous les mots hier porteurs de grandes promesses et de rêves vers l'avant, celui de communisme a subi le plus de dommages du fait de sa capture par la raison bureaucratique d'Etat et de son asservissement à une entreprise totalitaire. La question reste cependant de savoir si, de tous ces mots blessés, il en est qui valent la peine d'être réparés et remis en mouvement.

 

2. Il est nécessaire pour cela de penser ce qu'il est advenu du communisme au xx· siècle. Le mot et la chose ne sauraient rester hors du temps et des épreuves historiques auxquelles ils ont été soumis. L'usage massif du titre communiste pour désigner l'Etat libéral autoritaire chinois pèsera longtemps beaucoup plus lourd, aux yeux du plus grand nombre, que les fragiles repousses théoriques et expérimentales d'une hypothèse communiste. La tentation de se soustraire à un inventaire historique critique conduirait à réduire l'idée communiste à des « invariants» atemporels, à en faire un synonyme des idées indéterminées de justice ou d'émancipation, et non la forme spécifique de l'émancipation à l'époque de la domination capitaliste. Le mot perd alors en précision politique ce qu'il gagne en extension éthique ou philosophique. Une des questions cruciales est de savoir si le despotisme bureaucratique est la continuation légitime de la révolution d'Octobre ou le fruit d'une contre-révolution bureaucratique, attestée non seulement par les procès, les purges, les déportations massives, mais par les bouleversements des années trente dans la société et dans l'appareil d'Etat soviétique.

 

3. On n'invente pas un nouveau lexique par décret. Le vocabulaire se forme dans la durée, à travers usages et expériences. Céder à l'identification du communisme avec la dictature totalitaire stalinienne, ce serait capituler devant les vainqueurs provisoires, confondre la révolution et la contrerévolution bureaucratique, et forclore ainsi le chapitre des bifurcations seul ouvert à l'espérance. Et ce serait commettre une irréparable injustice envers les vaincus, tous ceux et celles, anonymes ou non, qui ont vécu passionnément l'idée communiste et qui l'ont fait vivre contre ses caricatures et ses contrefaçons. Honte à ceux qui cessèrent d'être communistes en cessant d'être staliniens et qui ne furent communistes qu'aussi longtemps qu'ils furent staliniens !


4. De toutes les façons de nommer «l'autre », nécessaire et possible, de l'immonde capitalisme, le mot communisme est celui qui conserve le plus de sens historique et de charge programmatique explosive. C'est celui qui évoque le mieux le commun du partage et de l'égalité, la mise en commun du pouvoir, la solidarité opposable au calcul égoïste et à la concurrence généralisée, la défense des biens communs de l'humanité, naturels et culturels, l'extension d'un domaine de gratuité (démarchandisation) des services aux biens de première nécessité, contre la prédation généralisée et la privatisation du monde.

 

5. C'est aussi le nom d'une autre mesure de la richesse sociale que celle de la loi de la valeur et de l'évaluation marchande. la concurrence «libre et non faussée» repose sur «le vol du temps de travail d'autrui». Elle prétend quantifier l'inquantifiable et réduire à sa misérable commune mesure par le temps de travail abstrait l'incommensurable rapport de l'espèce humaine aux conditions naturelles de sa reproduction. Le communisme est le nom d'un autre critère de richesse, d'un développement écologique qualitativement différent de la course quantitative à la croissance. La logique de l'accumulation du capital exige non seulement la production pour le profit, et non pour les besoins sociaux, mais aussi « la production de nouvelle consommation », l'élargissement constant du cercle de la consommation « par la création de nouveaux besoins et par la création de nouvelles valeurs d'usage» : d'où «l'exploitation de la nature entière» et «l'exploitation de la terre en tous sens». Cette demesure dévastatrice du capital fonde l'actualite d'un éco-communisme radical.

 

6. La question du communisme, c'est d'abord, dans le Manifeste communiste, celle de la propriété: « Les communistes peuvent résumer leur théorie dans cette formule unique: suppression de la propriété privée» des moyens de production et d'échange, à ne pas confondre avec la propriété individuelle des biens d'usage. Dans «tous les mouvements », ils « mettent en avant la question de la propriété, à quelque degré d' évolution qu'elle ait pu arriver, comme la question fondamentale du mouvement». Sur les dix points qui concluent le premier chapitre, sept concernent en effet les formes de propriété: l'expropriation de la propriété foncière et l'affectation de la rente foncière aux dépenses de l'Etat; l'instauration d'une fiscalité fortement progressive; la suppression de l'héritage des moyens de production et d'échange; la confiscation des biens des émigrés rebelles; la centralisation du crédit dans une banque publique; la socialisation des moyens de transport et la mise en place d'une éducation pu,blique et gratuite pour tous; la création de manufactures nationales et le défrichage des terres incultes.

Ces mesures tendent toutes à établir le contrôle de la démocratie politique sur l'économie, le primat du bien commun sur l'intérêt égoïste, de l'espace public sur l'espace privé. Il ne s'agit pas d'abolir toute forme de propriété, mais « la propriété privée d'aujourd'hui, la propriété bourgeoise », « le mode d'appropriation» fondé sur l'exploitation des uns par les autres.

 

7. Entre deux droits, celui des propriétaires à s'approprier les biens communs, et celui des dépossédés à l'existence, «c'est la force qui tranche », dit Marx. Toute l'histoire moderne de la lutte des classes, de la guerre des paysans en Allemagne aux révolutions sociales du siècle dernier, en passant par les révolutions anglaise et française, est l'histoire de ce conflit. Il se résout par l'émergence d'une légitimité opposable à la légalité des dominants.

 

Comme «forme politique enfin trouvée de l'émancipation », comme «abolition» du pouvoir d'Etat, comme accomplissement de la République sociale, la Commune illustre l'émergence de cette légitimité nouvelle. Son expérience a inspiré les formes d'auto-organisation et d'autogestion populaires apparues dans les crises révolutionnaires: conseils ouvriers, soviets, comités de milices, cordons industriels, associations de voisins, communes agraires, qui tendent à déprofessionaliser la politique, à modifier la division sociale du travail, à créer les conditions du dépérissement de l'Etat en tant que corps bureaucratique séparé.

 

8. Sous le règne du capital, tout progrès apparent a sa contrepartie de régression et de destruction. Il ne consiste in fine «qu'à changer la forme de l'asservissement ». Le communisme exige une autre idée et d'autres critères que ceux du rendement et de la rentabilité monétaire. A commencer par la réduction drastique du temps de travail contraint et le changement de la notion même de travail: il ne saurait y avoir d'épanouissement individuel dans le loisir ou le «temps libre» aussi longtemps que le travailleur reste aliéné et mutilé au travail. La perspective communiste exige aussi un changement radical du rapport entre l'homme et la femme : l'expérience du rapport entre les genres est la première expérience de l'altérité, et aussi longtemps que subsistera ce rapport d'oppression; tout être différent, par sa culture, sa couleur, ou son orientation sexuelle, sera victime de formes de discrimination et de domination. Le progrès authentique réside enfin dans le développement et la différenciation de besoins dont la combinaison originale fasse de chacun et chacune un être unique, dont la singularité contribue à l'enrichissement de l'espèce.

 

9. Le Manifeste conçoit le communisme comme «une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous ». Il apparaît ainsi comme la maxime d'un libre épanouissement individuel qu'on ne saurait confondre, ni avec les mirages d'un individualisme sans individualité soumis au conformisme publicitaire, ni avec l'égalitarisme grossier d'un socialisme de caserne. Le développement des besoins et des capacités singuliers de chacun et de chacune contribue au développement universel de l'espèce humaine. Réciproquement, le libre développement de chacun et de chacune implique le libre développement de tous, car l'émancipation n'est pas un plaisir solitaire.

 

10. Le communisme n'est pas une idée pure, ni un modèle doctrinaire de société. Il n'est pas le nom d'un régime étatique, ni celui d'un nouveau mode de production. Il est celui du mouvement qui, en permanence, dépasse/supprime l'ordre établi. Mais il est aussi le but qui, surgi de ce mouvement, l'oriente et permet, à l'encontre des politiques sans principe, des actions sans suites, des improvisations au jour le jour, de déterminer ce qui rapproche du but et ce qui en éloigne. A ce titre, il est, non pas une connaissance scientifique du but et du chemin, mais une hypothèse stratégique régulatrice. Il nomme, indissociablement, le rêve irréductible d'un autre monde de justice, d'égalité et de solidarité; le mouvement permanent qui vise à renverser l'ordre existant à l'époque du capitalisme; et l'hypothèse qui oriente ce mouvement vers un changement radical des rapports de propriété et de pouvoir, à distance des accommodements avec un moindre mal qui serait le plus court chemin vers le pire.

 

11. La crise, sociale, économique, écologique, et morale d'un capitalisme qui ne repousse plus ses propres limites qu'au prix d'une démesure et d'une déraison croissantes, menaçant à la fois l'espèce et la planète, remet à l'ordre du jour «l'actualité d'un communisme radical» qu'invoqua Benjamin face la montée des périls de l'entre-deux guerres.

 

Source : site du NPA

 

Élie Domota :

« Le capitalisme conduit inexorablement à la barbarie »


L'HUMA 18/09/2009

 

Le porte-parole du LKP guadeloupéen accuse l’État de ne pas tenir ses engagements. Et met en garde contre une possible reprise de la mobilisation sociale dans l’île.

 

Vous avez prévenu, à la Fête de l’Humanité, que la mobilisation sociale pourrait reprendre en Guadeloupe. En quoi l’État ne respecte-t-il pas ses engagements après les accords signés en mars dernier ?

 

Élie Domota. Prenons l’exemple du prix des carburants. Il est prévu, dans le protocole du 4 mars, que l’État fasse rembourser les sommes qui nous ont été extorquées et que cet argent vienne alimenter un fonds pour la formation professionnelle des jeunes. Ce fonds n’a jamais vu le jour. Il était prévu que soit mis un terme au prélèvement de certaines taxes illégales, et que nous soyons remboursés. Cela n’a pas été fait. Il était prévu que soit mis un terme à cette histoire d’évaporation de l’essence qui contraint le consommateur à payer pour une essence qui n’existe pas. De ce côté-là non plus, pas de changement. Nous nous étions mis d’accord sur un véritable contrôle de la structuration des prix, associant tous les acteurs concernés, pour parvenir à une transparence totale sur les prix et l’origine du carburant. Là encore, rien n’a été fait. Au contraire, l’État prévoit une augmentation des prix des carburants. Ce n’est pas normal. Autre exemple, celui des salaires. L’accord Jacques Bino prenait pour base de calcul le salaire de base, hors primes, hors accessoires. Or, pour le versement des 100 euros pris en charge par l’État par le biais du RSTA, la Sécurité sociale doit prendre en compte les primes et les accessoires de salaires. Ce qui exclut plusieurs centaines de salariés, jugés inéligibles au RSTA, alors que les employeurs, se basant sur l’accord Jacques Bino, ont versé leur quote-part des 200 euros.

 

On peut également citer l’exemple des prix. Pour compenser la baisse des prix de certains produits, la grande distribution s’est arrogé des augmentations sur d’autres références. Un rapport de l’autorité de la concurrence révèle pourtant que nous avions totalement raison. Ni l’octroi de mer, ni le coût du transport ne peuvent justifier de telles marges. Il y a véritablement « pwofitasyon ». L’autorité de la concurrence le reconnaît. Que fait l’État ? Alors qu’il s’était engagé à mettre des brigades d’inspecteurs sur le terrain, à sanctionner les dérives, l’État ne fait absolument rien. En fin de compte, il se retrouve aujourd’hui dans la position de garant de la pwofitasyon. Nous n’acceptons pas cette situation. M. Sarkozy aime à répéter que la signature est un engagement, qu’il faut respecter la parole donnée. Nous disons donc à l’État : respectez vos engagements. Autrement, nous serons obligés de redescendre dans les rues.

 

L’accord interprofessionnel Jacques Bino sur les salaires a été contesté, dès le départ, par le MEDEF, très hostile au préambule évoquant une « économie de plantation ». Où en est-on de l’extension de l’accord ?

 

Élie Domota. L’accord a été étendu le 3 avril par M. Hortefeux, alors ministre des Affaires sociales. Mais cette extension-là montre bien que le gouvernement est au service du MEDEF. L’accord Jacques Bino initial comprenait une clause de convertibilité. Celle-ci prévoyait que les entreprises reprennent, au bout de douze mois, les 50 euros versés par les collectivités et, au bout de trois ans, les 100 euros versés par l’État. À la demande du MEDEF, organisation patronale pourtant minoritaire en Guadeloupe, cette clause de convertibilité a été supprimée. D’où cette situation absurde : les 50 000 personnes concernées par la signature de l’accord Jacques Bino initial bénéficieront de cette clause de convertibilité. Mais pas les 30 000 autres, couvertes par cette extension qui leur fera perdre 50 euros dans douze mois et 100 euros dans trois ans. Pour faire plaisir au MEDEF, le gouvernement a entériné une discrimination entre les salariés, mais aussi au niveau des employeurs. On peut dire qu’il y a distorsion de concurrence, puisque certains employeurs vont payer, alors que ceux qui ont refusé de négocier et de signer ne payeront pas. On voit bien là la connivence, la complicité, entre le MEDEF et l’État français.

 

Le mouvement contre la « pwofitasyon » a mis en cause les « rapports coloniaux » qui lient selon le LKP la Guadeloupe à l’Hexagone. Comment dépasser ce type de rapports ?

 

Élie Domota. Il faut changer radicalement ces rapports, ouvrir véritablement le débat. Cela concerne l’économie, la répartition des richesses, la formation, l’éducation, etc. La situation sociale qui prévaut en Guadeloupe ne peut s’expliquer sans évoquer le caractère colonial des liens qui unissent la Guadeloupe à la France. Beaucoup refusent de l’admettre, car ils bénéficient d’un certain nombre de privilèges. Mais nous, en bas de l’échelle, nous leur disons que nous sommes, comme eux, des êtres humains. Nous avons, nous aussi, le droit d’accéder au savoir, aux responsabilités. Et nous allons nous battre pour cela.

 

À vos yeux, la droite sarkozyste au pouvoir est-elle mue par l’idéologie colonialiste ?

 

Élie Domota. L’ordre colonial est toujours là, il a perduré au gré des alternances politiques. Ce système-là, il faut le faire bouger, le faire exploser. Aujourd’hui, la Guadeloupe produit essentiellement de la canne et de la banane. Ce sont des cultures d’exportation, typiquement coloniales, qui ne sont pas destinées à nourrir les Guadeloupéens. Il faut transformer notre agriculture, la destiner prioritairement à nourrir les Guadeloupéens. D’autres choses sont à revoir. Nous avons un taux d’échec scolaire préoccupant. Le taux de chômage réel des jeunes atteint pratiquement les 60 %. Nous sommes vice-champions d’Europe du chômage des jeunes. Tout cela doit nous interroger sur les liens qui nous unissent à la France. On le voit bien, ce sont des liens qui nous infériorisent, nous assujettissent.

 

Vous avez fortement dénoncé les discriminations pendant le mouvement. Où en est-on aujourd’hui ?

 

Élie Domota. Nous ne constatons pas même un début de résolution de ce problème. M. Sarkozy a nommé une ministre des DOM-TOM guadeloupéenne, qui se trouve être, comme par hasard, la fille de Mme Michaux-Chevry. Sa promotion, pour nous, ne change rien, puisqu’elle est, elle aussi, au service du grand capital. Nous avons exigé, pendant le mouvement, une politique pour la jeunesse et l’insertion durable des jeunes. Là dessus, l’accord du 4 mars prévoyait un plan d’urgence pour la formation et l’insertion des jeunes. Or sur ce front non plus, rien, absolument rien n’a été fait. En fait, l’État traîne délibérément des pieds pour permettre aux capitalistes et aux békés de se refaire une santé. Mais le peuple guadeloupéen ne se laissera pas berner ainsi sans rien faire.

 

Le système capitaliste traverse actuellement une crise historique. Peut-on dire que le mouvement contre la pwofitasyon avait une dimension de remise en cause des logiques de ce système ?

 

Élie Domota. Oui, bien entendu. Le capitalisme et les rapports de domination capitalistes conduisent inexorablement à la barbarie. Ce système protège les privilèges de ceux qui passent leur temps à marcher sur les plus faibles au nom de la compétitivité, de la toute-puissance du marché. En face, on nous demande d’être « raisonnables ». C’est-à-dire, en réalité, d’accepter sans broncher les bas salaires, les licenciements, la casse des acquis sociaux au nom d’une prétendue « responsabilité ».

 

M. Sarkozy nous montre la vraie nature de ce système. Je ne suis pas fondamentalement un pro-RSA. Mais je constate qu’il a cherché pendant des mois 1 milliard d’euros pour financer le RSA. Le même, en moins de deux heures, a mobilisé 360 milliards pour les banquiers. Ces mêmes banquiers qui se distribuent aujourd’hui l’argent entre eux sous forme de bonus faramineux. M. Sarkozy a convoqué les banquiers le 25 août dernier. Ils sont sortis de son bureau tout sourires. Comment ne pas voir là une connivence entre l’État et les milieux financiers ?

 

Ce qu’il faut faire à notre sens aujourd’hui, c’est se mettre ensemble, dans l’unité et la solidarité les plus larges. Que les gens descendent dans les rues, envahissent l’espace public pour dire très clairement, dans un mouvement déterminé et engagé, qu’ils en ont marre de ne bénéficier que de miettes. Certains s’en mettent plein les poches, à ne plus savoir qu’en faire. Cet argent doit bénéficier à la majorité. Il faut que tout le monde puisse vivre.

 

L’unité sans faille affichée par le collectif LKP pendant la grève est-elle toujours de mise ?

 

Élie Domota. Le LKP n’est pas un mouvement spontané. C’est une accumulation, une addition de luttes, de victoires, de défaites, d’expériences qui remontent à des dizaines d’années. Chacune des organisations membres du LKP avait déjà participé, à un moment ou à un autre, à un travail unitaire. Nous avions monté ensemble, en 2004, un comité de lutte contre la répression antisyndicale. Nous travaillons ensemble depuis 2002 sur une plate-forme commune de la classe ouvrière. Nous faisons des 1er mai ensemble depuis le début des années 1990. S’unir, tous ensemble, fin 2008, n’a donc pas posé de problème majeur. Le LKP est l’aboutissement d’un processus de combats et d’expériences.

 

Vous avez participé pour la première fois cette année à la Fête de l’Humanité. Quelles sont vos impressions ?

 

Élie Domota. Des impressions extraordinaires. Ce que j’apprécie, c’est cette mixité de personnes de toutes les couleurs, de toutes les origines, de toutes les cultures. On passe des concerts aux débats, en passant par des moments de rencontres, d’échanges culturels autour de repas. C’est fabuleux. J’ai rencontré une foule de gens : des Mauritaniens, des Gabonais, des Ivoiriens, des Français, des militants du PCF, de la CGT ou d’autres syndicats. J’ai découvert un brassage que je n’avais jamais vu ailleurs. Tout cela dans une ambiance très conviviale. Voir ainsi des centaines de milliers de personnes en un même lieu, c’est incroyable. J’ai été très impressionné, aussi, de l’écho rencontré par notre lutte. Comme si notre combat avait transmis de la force à d’autres, à des milliers de kilomètres. Tout ce que je peux souhaiter, c’est que les travailleurs français et leurs organisations puissent se mettre ensemble pour lutter ensemble, dans un mouvement qui aille au-delà d’une journée. Le gouvernement et les capitalistes ne craignent pas les journées de mobilisation sans suite. Pour les obliger à négocier, pour instaurer un véritable rapport de force, propre à les faire plier, il faut aller vers des grèves reconductibles.


Entretien réalisé par Rosa Moussaoui

 

 

Les riches aux petits soins

 

26.05.2009

 

 

Le gouvernement a donné la possibilité à ceux qui détiennent des avoirs dans les paradis fiscaux de régulariser leur situation vis-à-vis du fisc à moindre coût. Mais peu de volontaires se sont signalés…

 

Le ministre du Budget, Eric Woerth, l’avait lui-même reconnu en octobre, c’est « parce que les opinions publiques sont très troublées » qu’il avait pris l’initiative d’une réunion des ministres de l’OCDE sur les paradis fiscaux. Pour les mêmes raisons, le G20, le 3 avril à Londres, a fait mine de s’attaquer à ces places off-shore, où fortunes et entreprises placent leur argent afin d’échapper au fisc de leur pays.

 

Nouveau geste, Eric Woerth, en présentant les nouvelles déclarations d’impôts, a lancé un appel à ceux qui possèdent de l’argent dans les paradis fiscaux pour qu’ils régularisent leur situation. « Ce n*fest pas une amnistie », a-t-il précisé.

 

Certes, mais le gouvernement a promis toute sa bienveillance aux fraudeurs : sera mise en place une cellule administrative spéciale auprès de laquelle ils pourront, dans l’anonymat, se renseigner avant de décider s’ils régularisent leur situation. Pour ce faire, il leur suffira de s’acquitter des impôts qu’ils doivent – mais trois ans en arrière seulement pour l’impôt sur le revenu, six ans pour l’ISF –, des intérêts de retard (0,40% par mois) et de pénalités dont Eric Woerth leur a assuré qu’elles seront aménagées. Malgré ces facilités, les volontaires ne se sont pas précipités. 250 personnes se seraient informées, et une trentaine de dossiers seraient à l’étude…

 

A l’évidence, beaucoup plus nombreux sont ceux qui ont décidé de ne pas régulariser leur situation. Il est vrai que les menaces du ministre ne sont guère effrayantes. Ils se « mettraient dans des situations compliquées », a-t-il dit, en cas de contrôle dans les prochaines années. Autrement dit, ils peuvent se sentir tranquilles car ce n’est pas demain que le secret bancaire risque d’être levé.

 

Le montant total des sommes abritées par les paradis fiscaux s’élèverait, selon plusieurs estimations, entre 7300 milliards de dollars et 11500 milliards d'euros. Le G20, le 3 avril, a établi des listes de pays abritant des paradis fiscaux. C’est à bon droit que la Belgique, la Suisse ou le Luxembourg, qui figurent sur une liste « grise », ont dénoncé le fait que les îles anglo-normandes (Grande-Bretagne), les îles vierges américaines (Etats-Unis), Chypre, Malte, Jersey ou Gibraltar ont pu figurer, elles, sur des listes « blanches ». Quant à Hongkong ou Macao, elles ne figurent sur aucune liste.

D’après Alternatives économiques, les entreprises du CAC40 comptent 1500 filiales dans les paradis fiscaux, dont 361 pour les trois banques BNP-Paribas, Crédit agricole et Société générale. Mais Woerth, interrogé à ce sujet, a déclaré : « Je ne vais pas faire haro sur les patrons, ce qui m'intéresse, c'est la fraude dans son ensemble. » Cet « ensemble » représenterait 30 à 40 milliards.

 

Mais Woerth préfère pointer du doigt la fraude sur le RMI que s’attaquer au CAC 40. Il préfère aussi, quand il parle budget, déficit et dette, s’attaquer à la « dépense publique ». « Une des priorités, a-t-il précisé, c'est de continuer à réduire les effectifs de la fonction publique, même en période de chômage. » Avec la suppression programmée de 35000 postes dans la fonction publique, qui fera économiser à l’Etat… 956 millions d’euros !

 

 

NPA

 



"C'est quoi, être anticapitaliste ?"

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« C’est quoi pour toi camarade, dans ta vie concrète, la tienne, celle que tu vis, être anticapitaliste ? »

 

Cette question avait été posée par Michel Gros, psychanalyste, à des militants NPA. Je l’ai lu parmi les commentaires sur le blog de Raoul-Marc Jennar. [1] J’ai trouvé cette question pertinente et son commentaire tout aussi intéressant. Cela m’a fait réfléchir. Sans être membre du NPA, j’ai envie de tenter une réponse pour Michel. Je profite du site d’Altermonde pour y rédiger ma réponse.

 

17 mai 2009

 

 

Tout d’abord, est-ce que j’ai, en tête, un portrait d’anticapitaliste ?

 

Il me vient l’image des indiens Kogi.
Lorsque certains d’entre eux ont fait l’expérience de produire et de vendre des récoltes, cela a créé de telles jalousies, des vols et des discordes entre eux, qu’ils ont arrêtés.
Afin de préserver l’équilibre social du groupe, et parce qu’ils veulent la préservation du monde et non sa domination, ce peuple va rejeter notre forme de logique économique. [2] Nous, occidentaux, en avons déduit qu’ils n’étaient pas capables d’évoluer. Évolution, croissance, profit,...
Travailler plus pour gagner plus, plus, plus, plus... toujours plus...

 

Bon, je reviens à ma question : Qu’est-ce que je fais, moi, pour être « anticapitaliste » ? Qu’est-ce que j’ai fait ce matin ? Je me suis levée et j’ai posé mes deux pieds dans des pantoufles made-in-china ! Grâce à une bonne exploitation du travail des ouvriers chinois par le capital, mes pantoufles ne m’ont coûté que 5,90 € ! Pas cher, n’est-ce pas ? Bon, d’accord, je n’ai pas l’air très anticapitaliste avec ça sur les pieds.
Je continue de réfléchir...

 

Je me suis versé un café bio équitable du Chiapas ! Il me vient en souvenir une émission sur le commerce équitable [3]. Effectivement, je reconnais que je n’ai pas énormément soutenu les paysans zapatistes. De plus, en achetant bio, j’ai seulement évité d’entretenir certains lobbies industriels comme la fabrication d’engrais et de pesticides. C’est peu, d’autant plus que j’ai contribué aux lobbies du transport et de la distribution.
Je réfléchis encore ...

 

J’ai acheté des produits alimentaires directement au producteur. Ainsi, j’ai pu contourner les circuits de la grande distribution : Christian Jacquiau explique que la grande distribution est un véritable accélérateur de la mondialisation et un amplificateur de ses conséquences sociales et environnementales. Les prix sont écrasés, arrachés, imposés, ce qui encourage les délocalisations et favorise les productions intensives, peu respectueuses des conditions de travail et d’environnement. [4] En contournant ce mode de consommation, je me permets de ne pas entretenir un des moteurs de la mondialisation libérale.

 

Entre temps, je m’investis dans un projet de jardin partagé et d’habitat écologique collectif. Une des valeurs de l’habitat groupé est la sortie de la spéculation immobilière.
Il ne s’agit pas d’obtenir des bénéfices en revendant ou en louant. Chaque habitant a des parts sociales et l’excédent pourra être investi pour d’autres habitats. Ces projets ont le souci de prendre en compte le respect de l’environnement (la construction se veut « passive », ce qui contribue à moins soutenir les lobbies énergétiques) et de favoriser l’accès à des ménages ayant de faibles revenus. [5] Mais là non plus, ce n’est pas gagné. Lorsqu’on veut faire quelque chose de différent, on rencontre facilement des vides juridiques qui posent des problèmes. En attendant, ces projets contribuent à me sortir de mes habitudes individualistes, (j’ai oublié de proposer du co-voiturage pour la dernière réunion à laquelle je suis arrivée en retard !), et à m’ouvrir à un esprit plus coopératif.

 

Voilà quelques idées de ce qui, pour moi, me semblent être « anticapitalistes » à ma petite échelle, c’est à dire, en essayant simplement de soutenir le moins possible les lobbies du capitalisme actuel, par mon mode d’achat, d’une part, et par l’investissement de projets, d’autre part.

 

Je ne laisse pas tomber les syndicats et partis politiques, mais...
Je pense surtout à mon rôle de citoyen au niveau économique (ma façon de consommer – mais seul, c’est une goutte d’eau) et au niveau social (les projets sont collectifs et ouverts).

 

Ce n’est pas évident dans une société où nous dépendons tant du capital pour nous nourrir, nous loger, nous habiller...
Mais pouvons-nous nous dire « anticapitaliste » lorsque le seul mode de lutte contre le capital est celui des grèves et manifestations, montrant du doigt l’exploitation du travail par le capital, tout en soutenant le capital par notre mode de consommation et notre mode de vie ?

 

Un gouvernement peut-il, facilement, interdire les OGM, si nous sommes nombreux à rester attirés par les produits qui en contiennent ou en dérivent (biscuits, lait...) [6] ? Un gouvernement peut-il, facilement, interdire l’élevage intensif, si nous sommes nombreux à continuer d’apporter notre confiance aux différents produits issus de ces élevages et rouspétons dès que nous croyons apercevoir une possible augmentation des prix ? Pouvons-nous exiger qu’un syndicat, un parti politique ou un gouvernement change la face du monde si, nous-mêmes, sommes incapables de changer nos comportements et notre état d’esprit ?

 

Cependant, nous pouvons peut-être espérer des soutiens politiques pour ces différents projets qui permettent de transformer notre mode de consommation et d’améliorer notre qualité de vie ? Heureusement, de plus en plus de maires se rendent compte qu’ils gagnent à soutenir ces alternatives, car celles-ci créent du lien social et inter-générationnel, améliorent la qualité de vie et l’environnement de leur commune, tout en permettant, très souvent, un retour d’activités.... [7]

 

Je pense que ma réponse doit paraître farfelue, car il ne s’agit pas de lutter contre le capitalisme comme on combat un pouvoir qui nous oppresse, mais plutôt, de remettre en cause une façon de fonctionner qui incombe à chacun d’entre nous, et qui entretient notre système capitaliste actuel.

 

Mais je veux bien connaître d’autres réponses, alors, je la pose à vous aussi : C’est quoi, pour vous, dans votre vie concrète, la vôtre, celle que vous vivez, être anticapitaliste ?

 

 

[1] rmjennar.free.fr

 

[2] terresavree.org. Et une petite vidéo, « Pourquoi vous détruisez-tout » qui me fait penser à « Capitalisme et pulsion de mort » : dailymotion.com

 

[3] Sur France5, soir du mardi 12 mai 2009, l’émission « [équitable à tout prix ». wiki.france5.fr

 

[4] Voir le livre : « Les coulisses de la grande distribution » de Christian Jacquiau, ou cet article : monde-diplomatique.fr

 

[5] Les associations d’habitats écologiques collectifs (Hnord, Habicoop...) n’ont absolument pas l’objectif de s’attaquer au capitalisme, mais simplement d’offrir une alternative au marché immobilier classique, une alternative respectueuse de l’environnement et soucieuse de valeurs sociales. Elles tissent des liens avec des partenaires sociaux (OPAC, coopératives HLM, ...), avec des associations comme la Fondation Abbé Pierre, ou avec des maires, y compris des maires de droite. habicoop.fr

 

[6] Une voisine me confiait, tout récemment « Je sais bien que ces biscuits contiennent des OGM, mais mes enfants ne veulent que cette marque ! »

 

[7] Voir la revue Silence, « explorateur d’alternatives ». Si vous trouvez que cette revue ne donne pas assez d’exemples d’alternatives au système actuel, c’est parce qu’il faut en construire davantage. revuesilence.net

 

 

Antiproductivisme et anticapitalisme : de nouvelles convergences

 

Médiapart 07 Mai 2009

 

 

Une intervention en tant que membre du NPA lors du Contre-Grenelle 2 « Non au capitalisme vert », organisé par le journal La Décroissance le samedi 2 mai 2009 à Lyon…

 

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Introduction

 

Je m’appelle Philippe Corcuff : je suis membre du Nouveau Parti Anticapitaliste et sociologue. Je suis content de participer à cette journée qui me semble être une amorce prometteuse de convergences des anticapitalistes et des antiproductivistes sur le thème de la critique du « capitalisme vert ».

 

Je remercie tout particulièrement l’équipe du journal La Décroissance de cette initiative. Parce que souvent les objecteurs de croissance sont caricaturés et diabolisés de manière fort injuste, y compris dans les gauches radicales. Or cette initiative est une réponse en acte beaucoup plus percutante à l’imbécillité et aux stéréotypes de certains qu’un énervement et qu’une agressivité en général fort peu utiles face aux imbéciles.

 

Je suis particulièrement attaché à cet espace de débat et de convergences, parce qu’avant d’être militant du NPA j’ai été militant ici à Lyon des Verts. Le lien anticapitalisme/antiproductivisme m’importe alors beaucoup. Or l’institutionnalisation des Verts dans la politique professionnelle dominante, leur ralliement à une version verte du social-libéralisme porté par le PS, sous la bannière de Daniel Cohn-Bendit et malheureusement - tristement je dirai -, du fait de l’admiration que suscite encore légitimement le courage du militant, derrière José Bové, ce social-libéralisme vert donc nous oblige à aller chercher les forces dynamiques de l’antiproductivisme et de l’écologie politique ailleurs que chez les Verts. Notre rencontre constitue un premier pas significatif en ce sens.

 

Certes, nous pouvons être inscrits les uns et les autres dans des logiques électorales différentes, et parfois anti-électorales pour nos camarades anarchistes, mais cela ne doit pas nous empêcher de converger dans les luttes comme dans la réflexion.

 

Une double révolution culturelle

 

Il me semble qu’on se doit d’avancer dans la voie d’une double révolution culturelle du côté des anticapitalistes comme des antiproductivistes. D’une certaine façon, chacun a à amorcer une auto-analyse critique de ses propres impensés, et pas seulement des impensés des autres comme on le fait habituellement, et ainsi à impulser des changements quant à sa propre vision du monde.

 

Révolution culturelle antiproductiviste des anticapitalistes

 

Tout d’abord les anticapitalistes que nous sommes doivent savoir faire preuve d’humilité et d’auto-analyse critique. C’est-à-dire qu’il doit y avoir une révolution culturelle antiproductiviste des anticapitalistes. Depuis le XIXe siècle, les différentes variantes de socialismes anticapitalistes ont souvent été imbibées de productivisme, d’une orientation au sein d’une logique de la production pour la production, d’une croyance que le plus équivaut nécessairement au mieux, d’une illusion qu’il n’y aurait pas de limites naturelles au développement industriel, qu’il suffisait alors de se débarrasser des chaînes de l’exploitation capitaliste pour résoudre tous les problèmes. Ce productivisme a été particulièrement marquant dans les courants dominants du mouvement ouvrier, la social-démocratie (à l’époque où elle était encore anticapitaliste !) et le stalinisme.

 

Mais ce productivisme des courants anticapitalistes prenait déjà racine dans des ambivalences de Marx lui-même quant à sa critique du capitalisme. Car, d’une part, Marx semblait marqué par une fascination productiviste pour le développement industriel qu’il avait sous les yeux à l’époque en Angleterre. C’est notamment le thème chez lui du « développement des forces productives ». Et puis, d’autre part, il a amorcé une critique écologiste du capitalisme. Par exemple, quand il notait dans le livre 1 du Capital en 1867 que :

 

« La production capitaliste ne développe donc la technique et la combinaison du processus de production sociale qu’en épuisant en même temps les deux sources d’où jaillit toute richesse : La terre et le travailleur. »

 

Cette ambivalence de Marx n’est pas sans liens avec le fait que les héritiers des Lumières du XVIIIe siècle, comme lui, ont souvent été affectés par une vision non critique d’un « Progrès » scientifique et technique supposé intrinsèquement positif. Il ne s’agit certes pas d’abandonner des pans importants des valeurs des Lumières : la raison, la science ou le progrès, mais de leur ôter leurs Majuscules, leur position surplombante et absolue, pour en faire seulement des paris confrontés à l’inquiétude écologiste. Ce que j’ai appelé ailleurs des Lumières tamisées.

 

Le NPA, lors de son congrès constitutif, a justement mis en exergue cette révolution culturelle antiproductiviste des anticapitalistes sous le terme « écosocialisme », qui pointe bien que les héritages socialistes des XIXe et XXe siècles les plus actuels et les plus préservés des dérives autoritaires ne sont pas suffisants, à eux seuls, pour répondre aux enjeux du XXIe siècle. C’est notamment notre ami l’altermondialiste Raoul Marc Jennar qui a porté avec conviction et détermination cet élan écosocialiste au sein du NPA. C’est pourquoi il apparaît particulièrement important, pour moi, qu’il ait été choisi comme une de nos têtes de liste pour les élections européennes, celle du grand Sud-Est. Et c’est une bonne chose qu’il ait pu se libérer pour passer un peu de temps parmi nous aujourd’hui.

 

Révolution culturelle anticapitaliste des antiproductivistes

 

Mais l’humilité des anticapitalistes vis-à-vis de leurs retards antiproductivistes, tout ce qu’ils ont à apprendre des antiproductivistes de plus longue date, et en particulier des objecteurs de croissance, devrait avoir comme pendant une révolution culturelle anticapitaliste des antiproductivistes.

 

Il faut alors se débarrasser des mirages de « la croissance verte » et du « capitalisme vert », bien mis en évidence par Hervé Kempf dans son dernier livre, Pour sauver la planète, sortez du capitalisme (Seuil, 2009). C’est un mirage qui relève de la pensée magique chez les bien peu antiproductivistes que sont Sarkozy ou Obama, par exemple. Cette histoire de « croissance verte » ou de « capitalisme vert » c’est comme un tour de passe-passe qui permettrait, comme par enchantement et en même temps, de sortir le capitalisme de sa crise financière et la planète de sa crise écologique. Un nouveau conte de Noël ! Ici on a bien besoin de la tradition de la raison critique des Lumières contre l’obscurantisme de la pensée technocratique et néolibérale.

 

Mais les Verts européens peuvent aussi se laisser prendre, sous des formes différentes, à ces mirages, et tenter de bricoler une alliance entre un antiproductivisme modéré et un capitalisme verdi…Capitalisme verdi que la plupart des courants du PS ont constitué en référence. Je rappelle que sa dernière « Déclaration de principes » de 2008, votée par l’ensemble de ses grands courants, explique : « Les socialistes sont partisans d’une économie sociale et écologique de marché ».

 

Par ailleurs, les pratiques individuelles de la simplicité volontaire sont, comme les expérimentations locales, nécessaires à l’invention d’une nouvelle politique émancipatrice et écologiste. Mais cela suppose de ne pas demeurer au niveau individuel et local pour accrocher une micro-politique et une politique globale. Autrement, si on en restait à un niveau individuel et local, cela pourrait constituer une autre façon de faire cohabiter antiproductivisme et capitalisme.

 

Ainsi l’antiproductivisme est trop important pour servir à un toilettage rhétorique du capitalisme en crise. Donc révolution culturelle antiproductiviste des anticapitalistes et révolution culturelle anticapitaliste des antiproductivistes !

 

Pistes

 

Cette nouvelle alliance de l’antiproductivisme et de l’anticapitalisme à promouvoir suppose peut-être plusieurs conditions. En tout cas, ce sont des pistes qu’on peut amorcer du côté des anticapitalistes :

 

1) Cela suppose une vision élargie du capitalisme par rapport à nombre de visions classiques des socialistes et des marxistes. Cela appelle une prise en compte pas simplement de la contradiction capital/travail (et de l’exploitation capitaliste du travail) – il faut la prendre en compte, mais ne pas le faire de manière exclusive -, mais aussi de ce qu’on pourrait appeler la contradiction capital/nature (et l’exploitation capitaliste de la nature), comme une des dimensions fondamentales du fonctionnement du capitalisme. Il faut d’ailleurs réévaluer des figures de la pensée critique comme André Gorz ou Cornélius Castoriadis qui ont fourni des outils intellectuels pour aller dans le sens d’une telle alliance entre antiproductivisme et anticapitalisme.

 

2) Il faut ouvrir un débat critique, nuancé, argumenté - qui ne prétende pas donner des leçons du point de vue de vérités supposées intangibles, mais qui s’efforce aussi d’apprendre dans le débat -, ouvrir un débat critique donc avec les objecteurs de croissance. Comme le disait Marx, dans ses Thèses sur Feuerbach en 1845 : « l’éducateur doit lui-même être éduqué ». Ainsi la nouvelle forme politique à inventer ne doit pas nous conduire à continuer à dire seulement « Je viens vous apporter la vérité. Je sais des choses et je viens vous les apporter ». Ça c’est la figure de la gauche républicaine classique, l’instituteur républicain ou socialiste qui vient apporter la vérité aux masses. C’est aussi la figure de l’avant-garde léniniste qui vient apporter la vérité aux masses de l’extérieur, des masses supposées simplement aliénées. La nouvelle politique doit aussi savoir écouter, comme l’a mis en avant le sous-commandant Marcos. Elle doit pouvoir apprendre des gens. Et les anticapitalistes ont notamment à apprendre des objecteurs de croissance.

 

Lors justement de son congrès constitutif en février dernier, le NPA a énoncé une série de « Principes fondateurs », qui constituent un peu la matrice de ce premier pas naissante d’une nouvelle force politique. Et le NPA a essayé d’y lancer ce type de débat. Je cite un passage de ces « Principes fondateurs » :

 

« L’urgence écologique implique de rejeter l’idée d’une expansion illimitée et dévastatrice de la domination de l’humanité sur la planète et par conséquent de toute forme de productivisme. (…) En opposition aux modes de production et de consommation actuels, nous proposons la relocalisation de l’économie, la redistribution des richesses, la décroissance de la consommation des ressources non renouvelables et la remise en cause des secteurs d’activité énergétivores, inutiles, polluants ou dangereux, en particulier le nucléaire. »

 

On a là une piste, dans nos « Principes fondateurs » mêmes, de direction de dialogue critique avec les objecteurs de croissance. Après les déconvenues et les impasses autoritaires du XXe siècle, on se doit d’être méfiants à l’égard des prétentions concurrentes à posséder « la » solution unique et clé en main, qu’on utilise le terme de « communisme » ou celui de « décroissance » d’ailleurs. Et il ne faudrait pas qu’on fasse avec le terme de « décroissance », ce que certains ont fait dans le passé avec le terme de « communisme ». Dès que vous entendez quelqu’un qui dit aujourd’hui « J’ai la solution… » : fuyez, après toutes les déconvenues du XXe siècle !

 

3) Il faut peut-être envisager un processus multidimensionnel de transformation sociale. Certes, il faut qu’il y ait un travail sur soi des individus sur eux-mêmes, comme le pointe la simplicité volontaire. Il faut aussi qu’il y ait des expérimentations locales, puisque nous voulons inventer de nouvelles façons de vivre, de travailler, de décider, etc., mais que nous sommes situés à l’intérieur de cette société capitaliste, et que nous n’en avons, tout au plus, qu’une plus ou moins vague intuition. Or si on n’expérimente pas dès maintenant d’autres solutions, je ne vois pas comment on pourrait les trouver. Les élections constituent également un élément important dans ce processus. Toutefois on ne voit pas comment on pourrait transformer radicalement une société seulement au moyen des élections. Comment transformer une société, sans des formes de mobilisation large de la population, sans l’émergence de formes d’auto-organisation populaire, sans l’invention de formes inédites de pouvoir citoyen. C’est-à-dire un ensemble de dispositifs limitant drastiquement la possibilité que la révolution sociale et écologiste ne soit confisquée par les professionnels de la politique, par les représentants, par ceux dont la politique est le métier. Historiquement, cette pente à la monopolisation du pouvoir constitue un des écueils sur lesquels ont le plus fortement butés les perspectives émancipatrices au XXe siècle. N’oublions pas que l’anticapitalisme est né au XIXe siècle, ça fait presque deux siècles, et ça fait presque deux siècles que l’espérance de la construction d’une société non-capitaliste basée sur l’émancipation individuelle et collective a échoué. Ainsi on ne peut pas faire comme si, au bout du compte, ces deux siècles n’avaient pas conduit à des échecs, même s’il y a eu quelques acquis démocratiques et sociaux limités.

 

Il me semble donc que personne ne peut prétendre avoir la solution unique, que le débat est très important, que l’écoute des autres points de vue est nécessaire. Nous avons beaucoup à apprendre les uns des autres. Ce n’est qu’un début, nous avons tant à lutter, à expérimenter pratiquement, à explorer, à relire de manière critique les traditions émancipatrices du passé, à inventer, à nous confronter aux défis renouvelés du temps, à débattre, à apprendre donc les uns des autres, etc. pour faire émerger une nouvelle politique radicale pour le XXIe siècle, associant notamment antiproductivisme et anticapitalisme.

 

Je vous remercie de votre attention.

 

Philippe Corcuff (NPA)

Lyon, 2 mai 2009

La crise de l’économie apitaliste

 

La crise économique grave qui frappe actuellement le monde n’est pas un accident de parcours du système capitaliste. Elle fait partie du fonctionnement même de ce système économique dément, qui produit en fonction des seuls profits et non en fonction des besoins. C’est la raison pour laquelle des milliers d’entreprises ont aujourd’hui des stocks considérables de marchandises qu’elles n’arrivent plus à vendre, parce que les consommateurs n’ont plus les moyens de les acheter. La crise financière, en poussant les banques à refuser des crédits aussi bien aux entreprises qu’aux particuliers, n’a fait qu’aggraver la situation.

 

Nul ne sait – pas même les propres dirigeants de ce système – jusqu’où va aller cette crise. Tout juste les travailleurs peuvent-ils dès aujourd’hui en mesurer les premières conséquences – explosion du chômage, fermetures d’entreprise, commerces menacés, familles expulsées de leurs logements, fréquentation en hausse des soupes populaires. Aux États-Unis, les annonces dramatiques se succèdent : l’économie américaine détruit, depuis l’automne dernier, plus d’un demi million d’emplois chaque mois ! À ce rythme-là, aux USA comme en Europe, le nombre de chômeurs risque rapidement de grossir de plusieurs dizaines de millions, ce qui n’aura comme conséquence que d’aggraver encore un peu plus la crise, du fait de la baisse du pouvoir d’achat de ces nouveaux chômeurs.

 

Les dirigeants politiques n’ont aucun remède pour résorber la crise. Ils ont beau distribuer des centaines de milliards d’euros, de dollars ou de yen pour tenter de sauver la mise aux capitalistes – à l’heure où, paraît-il, il n’y aurait pas un centime dans les caisses des États pour les budgets sociaux – cela ne changera rien. Les capitalistes prennent l’argent, continuent de spéculer avec… et continuent de fermer les usines et réduire la production.

 

Quelles seront les conséquences sociales, économiques et politiques de cette crise – que tout le monde décrit, à juste titre, comme la plus grave depuis celle de 1929 – personne n’est en mesure de le dire. La question qui se pose dans l’immédiat, c’est de savoir comment les travailleurs peuvent se défendre face à l’offensive redoublée du patronat et du gouvernement, bien décidés à sauver, pour les premiers, leurs capitaux et leurs profits, et pour les seconds, leur position, au détriment de la classe ouvrière et plus généralement des classes populaires.

 

Ce combat, vital, reste encore à mener.

 

1973-2009 : une seule et même crise

 

Cela fait en réalité plus de 30 ans que le monde capitaliste est en crise. Annoncée par la crise financière de 1972, puis le choc pétrolier de 1973, la crise économique a fini par éclater en 1974-75. Depuis, le capitalisme ne continue de fonctionner que sous respirateur artificiel.

 

Ces trente années ont certes connu un certain nombre de brèves périodes de reprise économique. Mais elles ont surtout été marquées par une succession de phases de récession (notamment en 1980-1981 et 1993) et de crises financières plus ou moins générales (krach de 1987, crise asiatique de 1997, éclatement de la « bulle internet » en 2001). En 2007, c’est la crise dite des « subprimes » qui a révélé la profonde fragilité du système bancaire mondial, gangréné jusqu’à l’os par l’abus de spéculation. Cette crise a entraîné l’effondrement général du système auquel nous assistons en ce moment.

Les capitalistes de notre époque ne souhaitent plus investir massivement dans la production. Ils préfèrent les profits rapides et faramineux que permet, pour un temps du moins, la spéculation financière.

 

Pour réaliser ces taux de profits élevés sans investir dans la production, les capitalistes se sont lancés dans une véritable guerre contre le monde du travail, depuis le début des années 1980, avec les armes du chômage de masse permanent, du blocage des salaires, de la lente destruction des acquis sociaux, de l’explosion de la précarité et du recours à l’intérim. Ces mesures se sont très concrètement traduites par un appauvrissement de la classe ouvrière au profit direct des capitalistes : depuis 1980, la part des salaires dans le revenu national, en France, a baissé de près de 10% au profit du capital.

 

Pour tenir la tête hors de l’eau, les capitalistes ne cessent, là encore depuis trente ans, de tendre leur sébile pour demander la charité aux États. Charité que ceux-ci leur dispensent avec largesse ! Exonérations de cotisations, cadeaux fiscaux, subventions, commandes publiques, nationalisations des pertes et privatisations des profits… c’est en centaines, maintenant en milliers de milliards d’euros au niveau mondial que se chiffre l’argent public distribué à fonds perdus pour soutenir les entreprises. Cet argent ne vient pas de nulle part : pour pouvoir distribuer ces milliards aux capitalistes, les États n’ont cessé, depuis les années 1980, de laisser se dégrader, voire de supprimer des services publics, de tailler dans les effectifs des fonctionnaires, d’attaquer les systèmes de protection sociale et de retraite.

 

Enfin, pour masquer un peu les effets de cette crise permanente, et permettre aux salariés de pouvoir consommer un peu, le recours au crédit s’est intensifié comme jamais dans la même période. Aujourd’hui tout le monde, consommateurs, États et entreprises, vit à crédit. Il aura suffi que, suite au krach financier de septembre 2008, le marché du crédit s’effondre pour que survienne la catastrophe annoncée : un effondrement général du système économique mondial.

 


 

Pour pouvoir comprendre ce phénomène, il est utile de revenir en arrière et d’expliquer la crise depuis ses origines, c’est-à-dire depuis 1972-1973. C’est pourquoi nous publions ici un certain nombre d’articles rédigés à cette époque.

Vous trouverez dans ce dossier des articles récents de Lutte Ouvrière et Lutte de classe qui expliquent les mécanismes de la crise actuelle, ainsi que des extraits de la série de meetings tenus par Nathalie Arthaud et Arlette Laguiller en mars 2009. Ils montrent que cette crise n’a rien d’un coup de tonnerre qui aurait éclaté dans un ciel serein.

 

Ceux qui voudront aller plus loin trouveront donc également, en téléchargement, des articles de la revue Lutte de classe écrits entre 1972 et 1993, qui permettent de comprendre les origines de la crise actuelle. Nous présentons également un bref texte d’Engels, écrit en 1847 (à l’aube du développement capitaliste) qui montre que le système a commencé à générer des crises semblables à celle d’aujourd’hui dès sa naissance. Et un extrait du Programme de transition de Trotsky qui fixait, en 1938, des objectifs de lutte aux travailleurs en période de crise.

 

Textes de Lutte Ouvrière sur la crise, octobre 2007 – mars 2009
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Pour aller plus loin : les origines de la crise
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Crise financière et hémiplégie du capitalisme

 

Inspiré par la dernière note de Jean-Noël Cuénod sur la crise financière, je tiens à vous livrer ces très modestes réflexions sur l'état du monde, du système économique qui l'écrase et de l'impasse dans laquelle nous mèneront les réformettes strictement cosmétiques qu'on entend appliquer sur une économie fondamentalement hémiplégique et donc parfaitement inhumaine et insoutenable.

 

Mais tout d'abord, les mots de l'auto-proclamé "Plouc" (qui mériterait au passage sobriquet plus valorisant) qui m'ont inspiré les pensées ci-dessous :

 

"Le capitalisme n’est ni moral, ni immoral. Il est amoral par essence. Comme la force électrique qui peut servir à tuer ou à faire vivre. Sa puissance, il la tient d’une caractéristique humaine qui ne saurait répondre aux canons moraux: l’appât du gain. Ce moteur permet à l’économie de rouler."

Bien plus que la question des "dérives de la finance" ou d'un prétendu problème de "régulation", c'est bien là le coeur du problème. Notre société toute entière est tournée vers l'économie en se soustrayant systématiquement à ses "impératifs".  Et cette économie repose intégralement sur ce que Mr Cuénod nomme si justement l'appât du gain, l'Amoral par excellence.

Alors certes, l'intérêt individuel et l'avidité font, entre autres choses, partie de notre nature humaine, inutile de chercher à le nier. Mais contrairement à un enfant non-éduqué et mû par son seul principe de plaisir égoïste, l'homme, adulte, a développé d'autres qualités que la vénalité sur laquelle repose ce système économique infantile et pulsionnel qui domine le monde. Le désintéressement, la générosité, le sens du partage, la sobriété, le sens des limites, la morale, l'éthique, le souci de justice sociale et le respect pour ce qui nous entoure (nos congénères, notre environnement), tous ces éléments sont volontairement omis par le système économique actuel.

 

Or, lorsque tout repose sur cette hémiplégie originelle, comment imaginer un système vertueux, durable, équilibré ou même vaguement désirable? Choisir entre un monde fait de quelques gros requins et de milliards de poissons ou un monde avec 6 milliards de petits requins, ce n'est pas une alternative. Car il nous faut refuser la guerre de "tous contre tous" que nous propose le capitalisme libéral. Or, la "libre concurrence" n'est rien d'autre qu'une guerre des hommes entre eux, et des hommes contre la nature.

La crise actuelle est l'occasion d'une remise en cause totale de ce système, brutal et incomplet qui nous mène à la faillite planétaire. Mais au contraire des pitoyables tentatives du siècle passé, nous devrons impérativement repenser nos rapports aux objets, à la production, à nos besoins. Car une société, fût-elle plus égalitaire ou plus "socialiste", tant qu'elle est basée sur la consommation, l'accumulation et l'abondance matérielle et la recherche d'une croissance infinie ne sera pas plus supportable par la planète que le capitalisme actuel. Et elle se heurtera vite aux limites physiques de nos ressources.

 

Etre anti-capitaliste au XXIè siècle, c'est forcément devenir anti-productiviste. C'est questionner la production avant de défendre aveuglément l'industrie. Questionner la consommation avant de défendre le "pouvoir d'achat". Sans courir après la dangereuse illusion d'un homme nouveau, il nous faut inventer un autre système, qui ne repose plus intégralement sur un seul hémisphère de l'homo sapiens (sa cupidité, sa volonté d'amasser les richesses et les biens), mais qui stimule et encourage avant tout ce qui fait notre humanité : la générosité,  le sens du partage, le souci d'égalité et de justice sociale, la simplicité volontaire, etc.

 

Car, lors des prochaines crises (crises des ors noir et bleu, réchauffement climatique, etc.), aucun filet de sécurité ne sera tendu à l'humanité. Les contribuables du monde entier ne pourront rien contre l'inéluctable décroissance énergétique ou la disparition des écosystèmes. C'est pourquoi nous avons le devoir moral d'anticiper et d'agir, pour faire et vivre autrement.

 

Et nous devons saisir l'occasion de l'effondrement actuel du fils (la doctrine néo-libérale), pour balayer le père (le capitalisme)... et le saint esprit (la croissance).

 

25/09/2008

 

24 HEURES

 





Faut-il peindre le capitalisme en vert pour sauver le monde ?

 

Dans les années 1980, lorsqu’on demandait aux écoliers américains quelle serait la cause de leur mort, la réponse la plus courante était : « un holocauste nucléaire », que beaucoup pensaient être imminent. Cette crainte trouvait un écho dans une frange de population plus large et un mouvement pacifiste d’une ampleur significative, quoique politiquement questionnable, se développait. Dix ans plus tard, l’effondrement économique et politique de l’URSS et de ses alliés a tranquillisé le monde par rapport à une destruction imminente et les enfants de la nation dormirent pour un bref moment en paix. La guerre nucléaire fit place à la guerre contre les drogues qui, à son tour, fit place à la guerre contre le terrorisme : la crainte était revenue. Mais ce n’est pas une destruction par le Jihad qui se trouve au centre de ce tableau mais plutôt une prise de conscience grandissante et un désespoir à propos des conditions environnementales qui affectent la planète.


Il est impossible d’échapper à la focalisation par les médias sur l’état de l’environnement. Il se passe rarement un jour sans la publication d’une étude ou la une d’un journal sur un rapport sur la fonte de la banquise, l’extension des déserts ou la diminution des forêts tropicales et la vaste somme de déchets produits par les humains qui semble augmenter chaque jour. Comme les mouvements pacifistes des années 1980, les mouvements sociaux et politiques « verts » ont augmenté. La question est : ces mouvements sont-ils actuellement capables de défier cet holocauste naissant ou constituent-ils une répétition tragique de mouvements sociaux réformistes qui ont échoué ?

 

Quoique les préoccupations soient les mêmes, il est nécessaire de faire la distinction entre la conscience et l’activisme environnementaux actuels et les précédents mouvements de masse pour la protection de l’environnement. Dans les années 1960, un large mouvement mais cependant plus radical politiquement, s’est développé : les mouvements verts actuels, bien que larges, sont politiquement plus modérés. Les mouvements environnementaux précédents ont souvent avancé une critique politique radicale de la destruction de la planète et des causes fondamentales.


Les environnementalistes étaient ouverts à un « anti-capitalisme » à propos du rôle du capitalisme comme une des causes premières de la destruction de l’environnement. (Il est important de ne pas faire l’autruche à propos de ces critiques – qui, inspirées par l’environnementalisme malthusianiste misanthrope d’Edward Abbey’s The Monkey Wrench Gang, des organisations comme EarthFirst ! voyaient l’humanité comme étant le problème et accueillaient à certains moments des désastres comme le Sida comme moyen nécessaire de freiner l’expansion de la population.)


Le nouvel environnementalisme est d’une toute autre sorte. Etre un environnementaliste signifie participer à des programmes de recyclage et utiliser des emballages verts. Les écoles primaires mettent en pratique les déjeuners produisant moins de déchets et le monde célèbre le Jour de la Terre. Tout cela contribue à avoir une pratique sociale verte. Une personne jette probablement beaucoup moins à cause de la pression sociale qu’à cause d’un engagement profond pour un environnement vert. Si la pollution est devenue socialement inacceptable, pourquoi le problème devient-il plus grave ?


Le besoin d’habiller le capitalisme en vert ne s’est pas limité au seul domaine social. Des mouvements politiques verts, eux-mêmes prolongements de mouvements extra-parlementaires anciens, ont fait leur entrée avec succès sur la scène politique.


Dans les années 1990, des partis verts en Europe, en Finlande, Belgique et Allemagne, entre autre, étaient membres des coalitions gouvernementales. Dans d’autres pays, bien qu’ils n’étaient pas prétendants au pouvoir, les partis verts font maintenant partie des courants principaux du processus politique bourgeois. En plus de ce succès électoral avec de nouveaux partis, une évidente conscience verte s’est développée au sein de certaines vieilles organisations politiques. Le porte-parole le plus important du capitalisme vert est l’ancien Vice président américain Al Gore dont la voix accompagne le récit du film primé An Inconvenient Truth.


Réalisé en 2006, An Inconvenient Truth obtint le prix du meilleur documentaire 2006 auprès de l’Academy et reste le 4eme documentaire le plus populaire aux Etats-Unis. Dans le film, Gore présente un tableau pétrifiant des effets du réchauffement climatique et des changements climatiques globaux sur la planète et, à la fin du film, appelle les spectateurs à s’impliquer dans la lutte pour sauver la planète. Le film a été largement montré à travers le globe indifféremment aux jeunes et aux vieux.


Cependant, même si le problème présenté par le film est indéniable, les spectateurs ont encore besoin d’accepter la mystification cinématographique classique et de mettre de côté leur incrédulité à propos de la source de cette information et des solutions que le film présente. Il est difficile de regarder An Inconvenient Truth sans se rappeler qu’Al Gore était le second homme le plus puissant dans le monde pendant 8 ans. Et pourtant, durant les deux périodes de la présidence de Bill Clinton, Gore a fait moins que rien dans le domaine.

 

De nombreuses critiques ont été émises à propos des politiques environnementales de Gore et Clinton mais il suffit déjà de noter le rôle de Gore à Kyoto. Gore fait référence au protocole de Kyoto pendant le film mais oublie de mentionner que le gouvernement des Etats-Unis qu’il représente a réussi à limiter sa portée et à bloquer son exécution.


L’exclusion de pays tels la Chine, l’Inde, le Brésil des « limites » définies par Kyoto ont permis de garantir que la pollution allait continuer sans entrave et que les investisseurs occidentaux pouvaient déplacer leurs entreprises vers ces pays non affectés par les réglementations imposées chez eux.

 

La solution présentée par Gore et ses amis éco-capitalistes est une solution très capitaliste. Sous le capitalisme, chaque problème est présenté comme un problème de choix dans la production et la consommation. La liberté pour le capital implique la liberté pour le consommateur de choisir entre différents pains, marques de dentifrice ou politiciens alors que tous sont essentiellement pareils.


Dans le cas de la protection de l’environnement, la solution est aussi ramenée à un problème de choix et de modèle de consommation : si seulement les industries pouvaient polluer un peu plus raisonnablement, les choses iraient bien. Pour les individus, les solutions vont de diminuer le niveau du thermostat ou d’éteindre les lampes dans les pièces où on ne se trouve pas (c’est la solution d’Hillary Clinton), jusqu’à conduire des voitures hybrides. En d’autres termes, une consommation plus responsable : si nous agissons tous ensemble, le problème peut être résolu.


Le capitalisme ne fonctionne pas de cette façon. Ou encore, il ne permet pas de fonctionner de cette façon. Indépendamment du désir d’éviter un holocauste environnemental, le système capitaliste, basé comme il l’est sur la concurrence impitoyable et acharnée, ne le permettait pas. Alors que certains pays développés ont fait des petits pas pour nettoyer leur propre arrière-cour, il est habituel qu’ils déplacent leurs pollutions les plus significatives vers des endroits comme la Chine. Ceci permet aux capitaux développés de bénéficier d’importations bon marché en se posant en bons citoyens puisque leurs entreprises empoisonnantes se trouvent au-delà des mers.


Le capital a même été capable de transformer cette préoccupation pour l’environnement en pistes pour augmenter les profits. Comme alternative à la dépendance par rapport à l’énergie fossile qu’est le pétrole, le bio-carburant est mis en avant comme une alternative verte. Les céréales et le sucre de canne sont utilisés pour le carburant (éthanol) au lieu de servir de nourriture.

 

 

Ceci a créé des profits pour le commerce agricole mondial mais a conduit à une montée en flèche des prix sur le marché mondial et contribue actuellement au réchauffement mondial. En accord avec Benjamin Senauer et Ford Runge de l’Université du Minnesota, cette conversion va pousser des centaines de millions de gens vers la famine, particulièrement des paysans sans terre et des fermiers assurant leur auto-subsistance (New York Times, 29 Septembre 2007).


De plus, comme les ressources diminuent, le potentiel de conflits armés avec leur cortège inévitable d’atrocités augmente. Même dans le cas de préoccupations écologiques, le capital est prêt à tout rattacher au profit. Pourquoi le capital fonctionne-t-il ainsi ? Comme le disait Keynes en plaisantant, à long terme nous sommes tous morts. Nous pouvons rajouter, si le capitalisme continue, « et nos enfants aussi ». Alors que le capitalisme est capable de planifier et d’entreprendre des projets à long terme, l’augmentation de la focalisation sur le « court terme » démontre l’incapacité grandissante du capital à offrir des solutions. Le capitalisme n’a pas d’avenir.

 

Le capitalisme est obsolète. Il est complètement incapable de gérer la productivité qu’il a engendrée. Fonctionnant au sein de la loi de la valeur, le capitalisme ne peut éviter la surproduction et la chute du taux de profit ; trop de capitaux s’arrachent une part des profits qui va diminuant. Dans cette logique, il faut détruire de la valeur.


La destruction de valeur et nous entendons par là la population et la propriété, est la marque de la phase de « développement » du capitalisme dans laquelle nous vivons. Cette destruction au travers des guerres et du désastre écologique fait par l’activité humaine n’est rien mais donne un avant-goût d’où le capitalisme conduira si on l’y autorise. Le capitalisme a un appétit vorace. Depuis les forêts tropicales d’Amérique centrale et du sud à la désertification en Asie et en Afrique, le capital ne voit qu’un potentiel de ressources non exploitées pour son développement, transformant le monde naturel en marchandise. Le capitalisme vert ne pourra jamais exister. La seule solution est la destruction du cycle du capital et de sa loi de la valeur.

 

Perspective Internationaliste

 

"Qu’y a-t-il de commun entre le coup d’Etat de Pinochet au Chili en 1973, le massacre de la place Tiananmen en 1989, l’effondrement de l’Union soviétique, le naufrage de l’épopée Solidarnosc en Pologne, les difficultés rencontrées par Mandela dans l’Afrique du Sud post-apartheid, les attentats du 11 septembre, la guerre en Irak, le tsunami qui dévasta les côtes du Sri Lanka en 2004, le cyclone Katrina, l’année suivante, la pratique de la torture partout et en tous lieux – Abou Ghraïb ou Guantánamo – aujourd’hui ?
Tous ces moments de notre histoire récente, répond Naomi Klein, ont partie liée avec l’avènement d’un “capitalisme du désastre”.
Approfondissant la réflexion militante entamée avec son bestseller No Logo, Naomi Klein dénonce, dans La stratégie du choc, l’existence d’opérations concertées dans le but d’assurer la prise de contrôle de la planète par les tenants d’un ultralibéralisme toutpuissant. Ce dernier met sciemment à contribution crises et désastres pour substituer aux valeurs démocratiques, auxquelles les sociétés aspirent, la seule loi du marché et la barbarie de la spéculation.
Remarquablement conduite et documentée, cette histoire secrète du libre marché, qui dessine une nouvelle éthique de l’investigation journalistique, s’affirme comme une lecture indispensable pour réévaluer les enjeux des temps présent et à venir, vis-à-vis desquels les citoyens du monde portent, ensemble, une responsabilité impossible à déléguer.
"

ANTICAPITALISME ou ANTILIBERALISME ? le débat...

 

Les limites du réformisme « anti-libéral »
Critique des "27 objectifs" adoptés par la direction du PCF

 

La question centrale qui se pose aux militants du PCF est celle du programme du parti, de son projet de société. Or à ce jour, aussi étonnant que cela puisse paraître, le parti n’a pas de programme formellement établi. Dans la pratique, cependant, un parti politique a toujours un programme, même s’il n’a pas été officiellement adopté en tant que tel. Il s’exprime dans les prises de position successives du parti sur les questions concrètes qui se posent, dans les propositions qu’il avance au jour le jour et dans son action sur le terrain. D’ailleurs, c’est précisément à partir du comportement au quotidien d’un parti que les travailleurs, les jeunes, les chômeurs et les retraités se font une idée de son véritable programme, indépendamment de ce qui se trouve dans ses textes et déclarations officielles.

 

Toujours est-il qu’au cours des années 90, les instances dirigeantes du parti n’ont pas voulu s’engager publiquement sur un programme politique clairement défini. Ce faisant, elles évitaient de se lier les mains et naviguaient à vue, au gré des circonstances et des engagements gouvernementaux du moment. Aujourd’hui, le sentiment qui prédomine auprès de la majorité des militants du PCF est que depuis trop longtemps, justement, le parti « navigue à vue », sans gouvernail programmatique, et qu’il est grand temps de le doter d’un programme qui établisse, aussi clairement que possible, non seulement ses revendications immédiates pour combattre la régression sociale, mais aussi son projet de société, c’est-à-dire les moyens qu’il propose pour en finir avec le système capitaliste.

 

La publication récente des 27 objectifs pour un programme politique résolument à gauche représente une tentative de répondre à cette attente. Cependant, si ce document comporte un certain nombre de points positifs qu’il faudrait retenir dans le programme définitif du parti, la ligne générale des 27 objectifs n’est pas à la hauteur du défi que doit relever le PCF face à la gravité de la crise du capitalisme et à ses conséquences dramatiques pour les travailleurs et les jeunes de notre pays.

 

Une bien curieuse méthode

Avant d’entrer dans le détail des 27 objectifs, il faut peut-être dire un mot sur la méthode particulièrement curieuse que propose la direction du parti pour élaborer le programme. Dans le préambule du texte, on précise que, dans tout le pays, « vont se tenir ... des forums-programme ouverts à tous ceux qui veulent que ça change : hommes et femmes, militants et organisations politiques, syndicales et associatives » qui souhaitent y participer. « Il s’agira, dans le plein respect de nos diversités d’opinions et de parcours militants, de construire ensemble un programme politique pour une véritable alternative de progrès social et démocratique. Chacun y aura des droits égaux pour proposer et décider. Pour sa part, le Parti Communiste verse ses propositions au débat. » Il est prévu de rendre public le programme ainsi élaboré à la suite d’un grand rassemblement des délégués élus par ces forums-programme, qui devrait avoir lieu en novembre prochain.

 

Cette méthode n’est pas la bonne. L’élaboration du programme que défendra le PCF est tout d’abord l’affaire des membres du parti. C’est à eux, en premier lieu, que reviennent le droit et le devoir de fixer ses orientations programmatiques. Or, comme le précise le préambule, ces forums-programme seront ouverts à tout le monde. Autrement dit, ces forums seront largement composés de membres actifs d’autres partis et organisations - PS, LCR, ATTAC, écologistes, etc. - ou encore d’individus qui ne représentent qu’eux-mêmes, de sorte que les adhérents du PCF risquent de se retrouver souvent minoritaires. C’est donc à ce « tout le monde » aux contours politiques indéfinissables que les adhérents du PCF devraient, selon le schéma présenté, confier l’élaboration du programme de leur propre parti ! C’est là de toute évidence une procédure parfaitement anti-démocratique, qui revient à déposséder les adhérents du Parti Communiste de leurs droits les plus élémentaires.

 

Les 27 objectifs, nous explique-t-on, sont « versés au débat » dans ces forums qui, selon la couleur politique plus ou moins accidentelle de chaque forum, adopteront ou n’adopteront pas les différents éléments du texte. Le PCF annonce ainsi une ébauche de programme, tout en précisant d’emblée qu’elle sera aussitôt transformée à la faveur de ce qui émergera des forums ! On « verse » un verre de vin dans un grand sceau d’eau, en déclarant d’avance que les communistes accepteront de boire le mélange qui en résulte. De deux choses l’une. Soit l’ébauche de programme que représentent les 27 objectifs constitue une alternative sérieuse au capitalisme, et dans ce cas, pourquoi le soumettre à la transformation aléatoire des « forums » ? Soit elle ne constitue pas une telle alternative, et dans ce cas, pourquoi l’avoir rédigée ?

 

Une rupture avec le capitalisme ?

Venons-en au contenu politique des 27 objectifs. De nombreuses revendications qui figurent dans cette plate-forme sont tout à fait justes, comme par exemple l’augmentation du SMIC à 1400 euros pour 35 heures hebdomadaires, une revalorisation générale des salaires, l’augmentation des taux d’indemnisation du chômage, des mesures pour lutter contre la pauvreté - et notamment contre les expulsions et les coupures de gaz et d’électricité -, le droit de vote des étrangers, ou encore l’abrogation des « réformes » mises en œuvre par la droite dans le domaine des retraites, de la santé et du temps de travail.

 

Cependant, le document a pour principal défaut d’esquiver la question qui devrait normalement occuper la place centrale d’un programme qui se veut communiste, à savoir la question de la nécessité de mettre fin à la propriété privée des grands moyens de production et d’échange. C’est bien évidemment le fait d’être les propriétaires des banques et des grands moyens de production qui constitue la source du pouvoir des capitalistes, et l’absence de mesures susceptibles d’y mettre fin réduit le programme à une tentative de résoudre les problèmes créés par le système capitaliste dans le cadre même de ce système. D’entrée de jeu, le texte se fixe comme objectif de rompre, non pas avec le capitalisme, mais avec le « libéralisme ». Or, qu’est-ce que le libéralisme, au juste ? De manière générale, on peut considérer que ce terme se rapporte aux politiques qui visent à augmenter la « liberté » des capitalistes au détriment de la collectivité - privatisations, déréglementation, etc. - et qui favorisent la soumission de toute la vie économique et sociale à la recherche du profit privé. Faut-il s’opposer à ce libéralisme ? Oui, bien évidemment. Cependant, une politique « anti-libérale », ou même « anti-capitaliste », n’est pas encore un programme communiste. Notre lutte contre la baisse des salaires ou l’allongement de la semaine du travail pourrait être qualifiée d’anti-capitaliste, en ce sens qu’elle va directement à l’encontre des intérêts capitalistes. Cependant, un programme qui se limite à ce genre de revendication, sans établir la nécessité de mettre fin à la propriété capitaliste des grands moyens de production, ne saurait être qualifié de communiste. C’est là toute la différence entre le réformisme et une politique révolutionnaire.

 

Le projet « sécurité d’emploi ou de formation »

Le premier point des 27 objectifs concerne la lutte contre le chômage. Les employeurs, précise-t-il, « prennent prétexte des progrès technologiques, des changements rapides de la production, pour exiger la casse du code du travail et de la sécurité de l’emploi. Ce sont des choix anti-sociaux, et à courte vue. Il est au contraire possible d’aller vers la disparition de toutes formes de chômage et de précarité en conciliant sécurité de vie, hausse des qualifications et efficacité. »

 

S’ensuivent trois propositions qui, nous dit-on, aboutiraient à la mise en place d’un « système de sécurité d’emploi ou de formation assurant à chacun un emploi, ou une formation pour revenir par la suite à un meilleur emploi, avec une garantie de bons revenus et de droits. » Ces trois propositions sont : 1) « de nouveaux types de contrats de travail », dans lesquels il sera stipulé qu’en cas de perte de son emploi, le salarié bénéficiera d’une formation avec le maintien de son revenu ; 2) la mise en place de « nouvelles institutions » pour « organiser le passage sans chômage d’un emploi à un autre ou d’un emploi à une formation » ; 3) des récompenses financières, selon un barème de « bonus-malus », pour les employeurs qui feraient « des efforts réels pour l’emploi, la formation, les salaires », ainsi que des crédits à très bas taux au profit des employeurs réalisant des « investissements créateurs d’emplois. »

 

En somme, le projet « sécurité d’emploi ou de formation » prévoit la prise en charge par l’Etat d’une partie du salaire du travailleur, par le biais d’un bonus accordé à l’employeur. « Si vous embauchez », dit-on aux capitalistes, « vous pourrez non seulement exploiter le salarié pour en tirer un profit, mais en plus, en reconnaissance de votre geste, nous vous verserons une prime. De cette manière, le profit que vous tirerez de chaque heure de travail sera plus important. »

 

Ainsi, les auteurs de ce programme prétendent qu’il est entièrement possible, non seulement de réduire, mais de complètement éliminer le chômage et la précarité de l’emploi - et donc toute la misère sociale qu’ils impliquent - simplement au moyen de diverses aides financières accordées aux capitalistes. Si cette stupéfiante découverte s’avérait correcte, quelle tragédie, pour les travailleurs de France et du monde entier, qu’on l’ait attendue si longtemps !

 

Malheureusement, cette approche n’a absolument rien de nouveau. Au contraire, c’est une méthode qui se pratique à une échelle massive et depuis des décennies, ce qui n’a pas empêché le chômage d’atteindre des proportions catastrophiques. Et la véritable tragédie, c’est que ce projet fait totalement abstraction de la lutte des classes et des mécanismes fondamentaux de l’économie capitaliste. Du point de vue des capitalistes, qui sont les propriétaires des moyens de production et d’échange, la production et l’activité économique en général ne se justifient que par les profits qu’elles leur rapportent. Le chômage de masse est une preuve on ne peut plus accablante de l’incapacité du capitalisme à répondre aux besoins les plus élémentaires de la population.

 

Le rôle d’une entreprise capitaliste n’est pas de créer des emplois, mais au contraire, en un sens, d’en créer le moins possible. Il ne s’agit pas là d’une « logique », c’est-à-dire d’une façon de penser, mais d’une loi incontournable du fonctionnement du capitalisme. En conséquence, si un capitaliste voulait « rompre avec la logique capitaliste », il finirait tout simplement par faire faillite. C’est pour cette raison qu’il est incorrect de poser le problème du chômage et de la régression sociale en terme de « choix anti-sociaux » ou d’une quelconque « logique capitaliste ». Certes, le capitaliste à sa manière de voir les choses, ou sa « logique », si on préfère. Mais celle-ci ne tombe pas du ciel. Elle a été façonnée par les exigences du mode de fonctionnement objectif du système capitaliste.

 

Eliminer le chômage... sous le capitalisme ?

En lisant les 27 objectifs, on peut difficilement éviter l’impression que, d’après ses auteurs, les capitalistes voudraient en finir avec le chômage, mais ont besoin pour cela d’un petit coup de main. Or, en réalité, l’existence du chômage de masse est tout à fait conforme aux intérêts des capitalistes. Le sort des chômeurs ne leur importe guère. Par contre, les conditions de vie des chômeurs incitent ceux qui ont la « chance » d’avoir un emploi à accepter docilement de bas salaires et de mauvaises conditions de travail. Et plus la condition du chômeur est misérable, plus cette intimidation est forte. C’est notamment pour cela que la droite et le MEDEF sont constamment scandalisés par le niveau « trop élevé » des indemnités accordées aux chômeurs.

Dans quelles circonstances un employeur décide-t-il d’embaucher ? Est-ce quand le gouvernement lui promet un « bonus », ou bien le menace d’un « malus » ? Non, cela n’a rien à voir. Il embauche uniquement quand il estime que le travail du salarié est susceptible de générer du profit.

 

Prenons, par exemple, le cas d’un capitaliste qui ouvre un supermarché. Il va décider du nombre d’heures de travail dont il aura besoin, en le réduisant au strict minimum, en dessous duquel il compromettrait la rentabilité de son affaire. Par exemple, si le réassort des étalages n’était pas assuré, il perdrait des ventes en conséquence. De même, un nombre insuffisant de caissières pourrait lui faire perdre des clients trop pressés pour attendre. Or voilà qu’en embauchant de la main d’œuvre dans le but d’assurer la rentabilité de son affaire, notre capitaliste recevrait, suivant ce que prévoient les 27 objectifs, une récompense pour son « investissement créateur de l’emploi ». Il bénéficiera donc d’un bonus financier. En outre, s’il veut un crédit, celui-ci lui sera accordé à un taux très bas. Notre capitaliste ne va pas refuser : tout cadeau est bon à prendre. Mais peut-on vraiment appeler cela une mesure « anti-capitaliste » ? Ou n’est-ce pas au contraire une acceptation de la loi du profit ?

 

La stratégie que défend le texte pour éliminer le chômage et la précarité est fondée sur l’objectif d’augmenter la rentabilité des travailleurs embauchés, dans l’espoir que l’appât d’un gain incitera les capitalistes à embaucher d’avantage. En soi, c’est plus que discutable, comme on vient de l’expliquer, et comme en témoignent d’ailleurs les résultats nuls, en la matière, des subventions et ristournes massives dont le patronat bénéficie déjà depuis des décennies. Mais en outre, il existe un deuxième volet du projet de « sécurité d’emploi et de formation », qui aurait nécessairement pour effet de réduire les taux de profit des capitalistes, c’est-à-dire produirait l’effet inverse du premier volet. Le projet stipule, par exemple, que le patronat et l’Etat doivent conjointement financer ni plus ni moins qu’une formation professionnelle rémunérée pour chacun des quatre ou cinq millions de chômeurs, et ce jusqu’à ce que le chômage soit complètement éradiqué ! En tout état de cause, les capitalistes risquent de trouver que les primes et autre « bonus » que le projet leur accorde pour bonne conduite sont une bien maigre consolation par rapport aux conséquences de ces mesures-là sur leurs marges de bénéfices.

 

Dans une société socialiste, c’est-à-dire sur la base de la propriété sociale des moyens de production, il serait tout à fait possible d’éliminer rapidement le chômage. Grâce à une réduction significative de la semaine du travail, les travailleurs pourraient non seulement « se former » mais aussi et surtout s’éduquer au sens large du terme : s’ouvrir aux arts, à la science, à la connaissance du monde en général. Les travailleurs auront besoin de temps, aussi, pour participer activement à la gestion de l’Etat, de l’économie et de la vie sociale. Cependant, ce qui surprend, dans les 27 objectifs, c’est l’idée que le chômage puisse être complètement aboli sous le capitalisme, ce qui est totalement exclu.

 

Qui payera ?

Quand on présente ce genre de projet, la question qui surgit immédiatement est la suivante : qui payera ? En réponse, on entend souvent que « de l’argent, il y en a », et qu’il suffit de le prendre « là où il se trouve ». Si les choses étaient aussi simples, on aurait certainement réglé les problèmes qui nous préoccupent depuis longtemps. Il y a cependant un élément de vérité dans cette idée. Il est tout à fait exact qu’à notre époque, le niveau de développement des moyens de production et les merveilles de la technologie moderne génèrent une quantité de richesse qui pourrait largement suffire pour éradiquer sur toute la planète la pauvreté, la malnutrition et toutes les autres manifestations de la misère. De ce point de vue, oui, « de l’argent, il y en a » !

 

La difficulté, c’est précisément que cette richesse n’appartient pas à la société en général, mais aux capitalistes, qui en disposent comme bon leur semble. La classe capitaliste est une classe ultra-minoritaire, et elle n’est pas, de ce point de vue, une section de la société particulièrement puissante. En France, le nombre des propriétaires du système bancaire et de l’essentiel de l’outil productif ne dépasse certainement pas les 10 000. Il n’empêche que, précisément en raison de cette propriété, ils disposent d’un pouvoir économique énorme. Ceci signifie que le gouvernement ou le mouvement social qui s’apprêterait à « prendre l’argent là où il se trouve » ferait immédiatement face à une contre-offensive implacable de la part de cette minorité capitaliste. S’attaquer au profit capitaliste, dans une société où celui-ci constitue le moteur essentiel du système économique, c’est ouvrir une période de lutte impitoyable entre les classes, dont la seule issue favorable possible, du point de vue des travailleurs et de la jeunesse, passerait par l’expropriation des capitalistes pour mettre fin à leur pouvoir économique. Le problème n’est pas de savoir s’il y a « assez de richesses » - car effectivement, il y en a assez - mais quelle classe possède et contrôle ces richesses. C’est précisément en cela que réside toute la puissance révolutionnaire de l’idée communiste.

 

Changer de « logique » ou de système ?

Le chômage de masse est la conséquence de l’incapacité matérielle des capitalistes à fournir du travail à tous les salariés potentiels - faute de marchés et de rentabilité suffisante. Nous l’avons dit : la fonction des capitalistes n’est pas de créer des emplois, mais de faire un maximum de profit sur un marché donné. Aussi n’embauchent-ils que lorsque la rentabilité de leur affaire l’exige. C’est aussi pourquoi ils réduisent au minimum la main d’œuvre qu’ils emploient. Tous les capitalistes le savent : trop embaucher, c’est attenter à la rentabilité de son affaire. Or, selon l’idée fantastique des auteurs des 27 objectifs, il serait possible, tout simplement en mobilisant « les moyens de l’Etat, des régions et des entreprises », de faire en sorte que le capitalisme embauche le salariat tout entier, qu’il en ait besoin ou pas. De surcroît, il devrait payer doublement tous les travailleurs qu’il ne peut immédiatement absorber : en effet, le texte précise que ceux-ci doivent bénéficier d’une formation - ce qui coûte de l’argent - tout en touchant une rémunération équivalente à un salaire. Et le critère de la rentabilité capitaliste, qu’en font-ils, les architectes de ce projet ? Ils ne s’en occupent pas ! Ils sont, voyez-vous, dans une autre « logique » ! Ils ont fait d’autres « choix » !

Décidément, la « logique » des auteurs de ce projet ne correspond à aucune réalité. Or, ce n’est pas parce que leur logique refuse de tenir compte des lois du système capitaliste que celles-ci cessent de s’appliquer dans les faits. Sans parler d’embaucher quatre millions de personnes, ou de leur payer une formation rémunérée à hauteur d’un salaire, si un futur gouvernement de gauche devait tenter d’imposer aux capitalistes des embauches non rentables, même à une échelle beaucoup plus modeste, ces derniers réagiraient très vigoureusement par une baisse dramatique des investissements, par une fuite des capitaux, des délocalisations, la fermeture d’entreprises, la spéculation contre la monnaie, et bien d’autres formes de déstabilisation et de sabotage économiques. Actuellement, nous avons un exemple très concret, au Venezuela, de ce genre de sabotage. En France également, en 1981-1982, les capitalistes avaient lancé avec succès une offensive de ce type dans le but de forcer le gouvernement Mauroy à abandonner sa politique de réforme sociale.

Cette réaction des capitalistes serait d’autant plus virulente que le projet « de sécurité d’emploi ou de formation » est loin d’être le seul élément, dans le programme des 27 objectifs, qui menace directement la rentabilité du capital : il y a aussi les 35 heures pour tous, le relèvement important du SMIC et des autres salaires, l’amélioration des conditions de travail, la restriction de l’emploi précaire, des CDD, etc. Or, encore une fois, nous savons pertinemment comment réagissent les capitalistes lorsque leurs profits sont menacés. Dès l’annonce des mesures en question, ils passeraient à la contre-attaque. Il s’agirait alors d’une lutte titanesque contre les capitalistes, qui y jetteraient toutes leurs forces. Malheureusement, au lieu d’un programme audacieux pour briser l’offensive capitaliste, axé autour de la nationalisation des grands groupes industriels et financiers sous le contrôle et la gestion démocratique des travailleurs, les auteurs des 27 objectifs nous suggèrent de savants « montages financiers » (subventions incitatives par-ci, amendes punitives par-là), des « fonds spéciaux », ainsi que des « institutions nouvelles » et autres « tables rondes ».

 

La défense du secteur public

Le secteur public est en cours de démantèlement depuis de nombreuses années. Les privatisations réalisées par la droite, mais aussi par le gouvernement Jospin (pour 31 milliards d’euros), sont tout à fait inacceptables. Ces entreprises devraient être immédiatement renationalisées, sans indemnisation des actionnaires, sauf pour les plus modestes d’entre eux. Ainsi, les premières revendications de la section consacrée aux services publics - « revenir sur les privatisations » et « démocratiser et moderniser les services publics » - seront soutenues par tous les communistes. Cependant, la suite de cette section laisse planer un sérieux doute quant à la signification exacte de ces formules.

 

Plutôt que de parler de nationalisations, le document évoque la nécessité d’une « responsabilité publique et nationale » sur des « pôles publics d’impulsion » de services essentiels tels que l’énergie, l’éducation, les transports, la santé, le logement, la poste et les télécommunications. Dans la section 8, qui aborde le domaine de la santé, le texte évoque la nécessité d’un « pôle public et citoyen du médicament ». Ces très vagues formules peuvent vouloir dire tout et son contraire. Ainsi, en quoi ces domaines de « responsabilité publique », ces « pôles d’impulsion » et autres « pôles citoyens » se distinguent-ils des mêmes notions qui, entre 1997 et 2002, ont servi de couverture à l’introduction de capitaux privés dans le secteur public, ou encore à la filialisation de ces mêmes services publics, première étape d’une privatisation ?

 

Nous sommes dans le flou artistique le plus complet. Ce langage mystérieux ne peut que nuire à la crédibilité du parti. Les travailleurs de ce pays ont besoin d’un programme clair et sans ambiguïté. Prenons le cas de France Télécom. Le PCF est-il, oui ou non, pour la renationalisation complète de cette entreprise ? Le texte ne le dit pas. Ce qu’il dit, c’est que le parti est favorable à l’instauration d’une « responsabilité publique » sur le secteur des télécommunications. Mais cette formulation est beaucoup trop vague - et, soit dit en passant, s’accommode parfaitement des formulations tout aussi vagues que l’on trouve dans les argumentaires du Parti Socialiste sur ce thème.

Ensuite, la même section 8 dit qu’il faut préserver les services publics des accords AGCS qui stipulent l’ouverture à la concurrence internationale, « en les excluant du secteur marchand ». C’est une bonne idée, mais là encore, le propos est beaucoup trop ambigu. Si les services publics - par exemple, France Télécom - sont « exclus » du secteur marchand, mais que l’on ne touche pas aux grandes entreprises privées et concurrentes telles que Bouygues et Cegetel, entre autres, cette « exclusion du secteur marchand » laissera France Télécom, même renationalisée, dans une position de concurrence « marchande » par rapport au secteur privé. Le texte lui-même exprime clairement cette contradiction lorsqu’il prétend vouloir « sortir les services publics du secteur marchand », tout en précisant que ceux-ci... « constitueront autant de leviers pour peser face au marché » !

 

L’ambiguïté de l’expression « revenir sur les privatisations » - qui ne signifie pas forcément renationalisation - est malheureusement aggravée par les précisions qui sont données, en marge du texte, sur le mode de financement des fameux « pôles publics ». Ils doivent bénéficier, selon le texte, « d’un accès à de nouveaux financements émancipés du marché financier, grâce à la mise en place de crédits bancaires sélectifs favorisant l’emploi et la formation ». Or, si ces « pôles » appartenaient à l’Etat - et non à des intérêts privés chapeautés par une quelconque « responsabilité nationale » - leur financement ne dépendrait pas de crédits bancaires, mais de l’investissement direct de l’Etat, et ce non seulement pour l’emploi et la formation, mais pour l’ensemble des besoins des services concernés. Encore une fois, on ne peut pas éviter l’impression que, dans l’esprit des auteurs de ce programme, ce qui constitue l’essence d’un « pôle public », c’est précisément le fait de bénéficier de crédits moins chers et de subventions de la part de l’Etat, lequel pourrait en être actionnaire, en même temps que des investisseurs capitalistes. Si c’est cela que l’on entend par « revenir sur les privatisations », alors nous sommes très loin de répondre à la gravité de la crise qui touche l’ensemble des services publics.

 

Que faire du secteur capitaliste ?

La défense et l’élargissement des services publics sont un combat essentiel du Parti Communiste. Et pourtant, comme nous venons de le constater, la manière dont les 27 objectifs abordent ce combat est loin d’être satisfaisante. Toutefois, même si on fait abstraction des formulations brumeuses qui caractérisent cet aspect du texte, il faut bien comprendre que tant que le secteur public demeure marginal par rapport au secteur capitaliste, il sera nécessairement subordonné à celui-ci. Certes, il faut résister à tout ce qui tend à miner et à dénaturer les services publics. Mais un programme communiste digne de ce nom ne saurait se limiter à un objectif aussi partiel et défensif. La crise du capitalisme tire tout vers le bas. Elle refoule la société en arrière. En fin de compte, dans un contexte de stagnation économique, de régression sociale, de pauvreté généralisée et de faillite financière de l’Etat (dont la dette dépasse désormais 1000 milliards d’euros), il ne sera tout simplement pas possible de maintenir des services publics de qualité sans commencer par briser le pouvoir économique des capitalistes et mettre l’économie au service de la société toute entière.

 

La section 22 du texte s’ouvre sur une affirmation tout à fait surprenante : « Les actionnaires considèrent les entreprises comme leur propriété privée et ne les dirigent qu’en fonction de leurs intérêts. » Incroyable, non ? Or, bien évidemment, si les actionnaires « considèrent » les entreprises comme leur propriété privée, c’est pour cette raison bien simple qu’elles sont effectivement leur propriété privée. A ce titre, ils « ne les dirigent qu’en fonction de leurs intérêts », c’est-à-dire en font ce qu’ils veulent. C’est là tout le nœud du problème. Et pourtant, à ce sujet, le texte avance une série de propositions superficielles qui sont censées faire en sorte que les entreprises capitalistes « assument leurs responsabilités sociales et environnementales ».

Quelles sont, au juste, ces propositions ? Il y en a quatre. La première concerne de « nouveaux pouvoirs d’intervention des salariés sur les choix stratégiques » de l’entreprise capitaliste, et notamment le droit, pour le Comité d’Entreprise et les comités de groupe, de « suspendre tout plan social afin de présenter des projets alternatifs. » La deuxième dit la même chose, sous une forme un peu différente, en réclamant un partage des pouvoirs (des capitalistes) avec « les salariés et les élus concernés [...], jusqu’à la définition des orientations stratégiques ». Les troisième et quatrième propositions réclament respectivement un meilleur contrôle de l’argent donné aux capitalistes par l’Etat et la validation des accords par les organisations syndicales représentant une majorité des salariés.

 

Au sein du Parti Communiste, nous avons la chance d’avoir un nombre considérable de syndicalistes expérimentés. Ces camarades savent très bien qu’à chaque fois qu’il y a un plan social ou un plan de fermeture d’une grande entreprise, les salariés, les syndicats, les élus locaux, les députés et parfois même des représentants du gouvernement s’en mêlent, font des propositions, présentent des plans alternatifs, protestent, s’indignent des conséquences sociales, etc. Mais les propriétaires et actionnaires des entreprises concernées écoutent ou n’écoutent pas ces propositions « en fonction de leurs intérêts », comme le dit le texte. En clair, si les propositions ne satisfont pas leurs critères de rentabilité, ils ne veulent rien savoir. Dès lors, qu’est-ce que la proposition concernant les « pouvoirs de présenter des projets alternatifs » peut changer en la matière ? Strictement rien. On peut toujours faire des propositions - aux capitalistes, au Président de la République, à George W. Bush ou à la Reine d’Angleterre. Cela ne leur pose aucun problème tant qu’ils conservent le pouvoir de décision, ce qui veut dire, dans la sphère économique, la décision de retirer ou de ne pas retirer leur capital. Cependant, les auteurs de 27 objectifs font totalement abstraction de cette réalité. Ils semblent dire que la fermeture d’une entreprise est le plus souvent le résultat d’un malentendu, ou d’une absence de discussion, alors qu’il s’agit d’une décision tout à fait réfléchie et consciente de la part des capitalistes, qui considèrent que l’entreprise en question n’est pas assez rentable pour justifier leur investissement.

 

Ce qui sous-tend les deux premiers points de cette section du texte, c’est l’idée que face à un projet de fermeture d’entreprises ou de licenciements massifs, il peut exister une solution qui convienne à la fois aux capitalistes et aux travailleurs, et qu’il suffit juste de la trouver. Mais que faire, au juste, en l’absence d’une telle solution ? Malheureusement, on ne trouve nulle part la moindre amorce d’une réponse à cette question. Telles sont les limites de l’idéologie fondée sur le ralliement à ce que Robert Hue, en son temps, avait appelé « l’économie de marché à dominante sociale ». Elle peut se résumer ainsi : la propriété capitaliste de l’économie est inviolable, mais on s’efforcera de convaincre les capitalistes d’assumer tout de même leur prétendue « responsabilité sociale ».

 

La crise du logement

Dans la partie du texte concernant la crise du logement, les 27 objectifs fournissent une illustration limpide de la portée extrêmement étriquée que s’impose un projet de réforme qui n’ose pas dépasser les limites fixées par la propriété privée des moyens de production. Nous connaissons tous les statistiques alarmantes sur les mal-logés et les SDF. Nous connaissons aussi les problèmes du manque de logements sociaux, de la dégradation des conditions de logement, de la hausse spectaculaire des loyers, des discriminations raciales et sociales dans le choix des locataires, ou encore du comportement spéculatif des grands propriétaires du secteur immobilier. Et nous savons que l’industrie du bâtiment réalise des profits faramineux.

 

Sur la base de la nationalisation de l’industrie du bâtiment, des sociétés immobilières, des agences de location et des biens immobiliers des grands propriétaires, il serait possible de jeter les bases d’un véritable plan de logement national pour éliminer les inégalités et les ravages que produisent la course au profit dans ce secteur. Mais puisqu’il n’est pas question, dans les 27 objectifs, de toucher aux intérêts fondamentaux des capitalistes, on se retrouve avec une petite liste de mesures qui, quoique positives en elles-mêmes, n’auraient pratiquement aucun impact sur l’actuelle crise du logement. Il s’agit de dispositifs destinés, notamment, à empêcher l’expulsion de personnes en difficulté financière et à éviter les coupures d’eau, de gaz et d’électricité. Un « nouveau service public du logement » pourrait, nous dit-on, « maîtriser le foncier et lutter contre la spéculation » - tout en laissant les banques, les sociétés immobilières et les grandes entreprises du bâtiment entre les mains des capitalistes.

 

En matière de loyers, la seule mesure présentée ne concerne que peu de personnes et nous paraît par ailleurs à la fois démagogique et inégalitaire. Elle propose, dans le secteur public, « la suppression du loyer après 30 ans de location, lorsque les loyers cumulés représentent donc plus que la valeur du logement. » Or, il nous semble que si les organismes de logement sociaux - qui connaissent de graves difficultés financières - pouvaient se permettre de telles largesses, mieux vaudrait baisser le loyer de tous les locataires plutôt que d’imposer des loyers plus chers que nécessaire aux uns pour permettre aux autres de ne rien payer du tout.

 

Un genre de réformisme particulièrement timide

Les 27 objectifs sont un document qu’il faut lire très attentivement, car il est truffé de formulations qui donnent à ce programme un aspect plus « radical » qu’il ne l’est en réalité. En marge de l’énumération des propositions, par exemple, on peut lire ceci : « Le capitalisme ne s’intéresse qu’à la rentabilité financière. Au nom de la compétitivité, il fait la chasse aux dépenses sociales - salaires, prélèvements sociaux, dépenses publiques - et développe l’insécurité sociale, le chômage, la précarité [...]. C’est une logique absurde qui met les hommes au service de l’argent, au lieu de concevoir l’économie dans l’intérêt des êtres humains ». Et de conclure : « Nous proposons une toute autre logique : fonder le développement sur la satisfaction des besoins et la promotion des capacités humaines ». Tout ceci sonne plutôt « révolutionnaire » et « anti-capitaliste », et le serait effectivement si, au lieu de dire qu’on a affaire à une logique absurde contre laquelle nous proposons une autre logique, on disait qu’on fait face à un système économique absurde dont le socialisme est la seule alternative viable.

 

Au fond, le point de départ de ce texte est que l’essentiel de l’économie - les banques, les grands groupes industriels, les toutes puissantes chaînes de la grande distribution, la terre, les ressources naturelles - sont entre les mains des capitalistes et doivent le rester, la politique du PCF devant se limiter à quelques corrections aux marges du système. Ainsi, les 27 objectifs ne sont pas seulement un programme réformiste. Il s’agit d’une variété de réformisme particulièrement timide et superficielle.

 

Ceci n’est pas accidentel. A notre époque, la régression sociale est devenue une condition sine qua non de l’existence du capitalisme, de sorte qu’il est devenu impossible d’envisager un programme audacieux de réformes sans se heurter immédiatement au « mur » des intérêts capitalistes. En conséquence, les dirigeants communistes qui n’osent pas franchir ce cap - c’est-à-dire abattre ce mur - ont tendance à limiter la portée des réformes qu’ils proposent.

 

Le projet communiste en France et dans le monde

Le texte se termine sur une section intitulée Monde : choisir la paix, la démocratie et le co-développement durable et solidaire. Comme ce titre l’annonce, le socialisme ne figure pas plus dans la partie internationale de ce programme que dans le reste du document. Par ailleurs, nous y retrouvons le même subjectivisme qui forme le fil conducteur de l’ensemble du texte (changer la conception du capitalisme pour le soumettre à une autre logique). Ainsi : « guerre américaine en Irak, pillage des ressources de la planète, enfoncement des peuples du Sud dans l’oppression et la misère, ravages du Sida en Afrique, montée des fanatismes, terrorisme... Ces fléaux ne sont pas une fatalité. Si la " mondialisation" se fait au profit des riches pour le malheur des pauvres, c’est qu’elle est conçue pour cela aujourd’hui, qu’elle est dirigée par les firmes multinationales et leur " bras armé ", les Etats-Unis. »

 

Relevons tout d’abord une erreur importante. Il est inexact de dire que les « Etats-Unis » sont le « bras armé » des firmes multinationales. En réalité, les forces armées américaines sont le bras armé des firmes américaines, tout comme l’armée française est le bras armé des grandes firmes françaises - en Côte d’Ivoire et au Togo, entre autres. Il s’agit là d’une erreur de formulation qui n’est pas tout à fait innocente, comme nous le verrons par la suite.

 

Le texte se poursuit en affirmant qu’une « autre mondialisation se fait de plus en plus entendre : celle qui permettrait aux peuples d’unir leurs efforts pour résoudre les grands problèmes d’énergie, d’eau, de réchauffement de la planète, de lutte contre le Sida ou le cancer ; celle qu’expriment l’immense mouvement de solidarité après la catastrophe en Asie, les mobilisations pour la paix, les forums sociaux mondiaux et européens », etc. Mais en quoi, au juste consiste cette « autre » mondialisation qui se ferait entendre et qui se serait exprimée dans les forums sociaux ? En bons sentiments ? En un programme politique ? Et veut-on sérieusement prétendre que les collectes au profit des victimes du tsunami ou la lutte contre le sida constituent une menace pour l’ordre capitaliste international, ou encore une « alternative » au capitalisme ?

 

Le texte n’en dit pas davantage, mais enchaîne directement sur un objectif assez audacieux : « supprimer définitivement toutes les guerres. » Les guerres, nous dit-on en guise d’argumentaire, « ne sont jamais la bonne réponse », car elles « avivent les haines, le terrorisme, le chaos ». Quelle stupéfiante profondeur d’analyse !

 

Si les guerres « ne sont jamais la bonne réponse », il faudrait nous expliquer pourquoi il y en a toujours eu autant. Nous ne sommes pas sûrs que les auteurs des 27 objectifs aient une idée très claire à ce sujet. Avançons quelques hypothèses. Est-ce que, par hasard, les guerres n’éclateraient pas lorsque que les « multinationales » ne parviennent plus à leurs fins (comme « le pillage des ressources de la planète ») par des moyens pacifiques ? La guerre en Irak n’aurait-elle pas ne fut-ce qu’un lointain rapport avec la nécessité vitale, pour l’impérialisme américain, de mettre la main sur les gigantesques ressources pétrolières de l’Irak et de renforcer sa position stratégique au Moyen Orient, qui fournit 66 % de la production pétrolière mondiale ? N’est-ce pas pour cette raison que les compagnies pétrolières américaines ont fait usage de leur « bras armé » ? Bien évidemment ! Par conséquent, si on raisonne en communiste et que l’on cesse de verser dans le sentimentalisme larmoyant des pacifistes qui font abstraction des intérêts de classe à l’origine des guerres, il faut reconnaître qu’il ne sera pas possible de « supprimer définitivement les guerres » sans avoir préalablement supprimé le capitalisme et l’impérialisme. « La guerre » disait Clausewitz, « c’est la continuation de la politique par d’autres moyens ».

 

Par ailleurs, il faudrait répondre à la question suivante : pourquoi, si la guerre « n’est jamais la bonne réponse », la direction du PCF a-t-elle soutenu - au gouvernement et dans une lettre solennelle adressée par Robert Hue à Jacques Chirac - la participation française à la guerre en Afghanistan ? Et faut-il exiger le retrait immédiat des forces françaises impliquées dans ce pays ravagé ? Nous pensons que oui. Mais cette revendication ne figure pas dans les 27 objectifs, pas plus que le retrait des troupes engagées pour le compte de l’impérialisme français en Côte d’Ivoire et ailleurs en Afrique. Le document se contente de demander le retrait d’Irak des troupes américaines - c’est-à-dire d’une puissance impérialiste en conflit d’intérêt avec l’impérialisme français. Or, si la guerre des Etats-Unis en Irak n’est pas justifiée, au nom de quoi l’intervention américaine et française en Afghanistan le serait-elle ?

 

En France, le projet de société dont le PCF a besoin ne saurait se résumer à une version prétendument « anti-libérale » du système capitaliste. Il doit être nécessairement fondé sur la nationalisation - ou la socialisation, si l’on préfère - des grands moyens de production. Il ne s’agit pas de reproduire, à une plus grande échelle, les caricatures monstrueuses des entreprises « nationalisées » qu’étaient Elf-Aquitaine ou le Crédit Lyonnais, mais d’arracher les grands groupes industriels, bancaires et de la distribution aux capitalistes qui les possèdent actuellement, de les placer sous le contrôle et la gestion démocratique des salariés à tous les niveaux, et de les intégrer dans une planification démocratique de l’ensemble des ressources économiques du pays. Aucune « logique » ne peut faire du capitalisme un système « tourné vers la satisfaction des besoins sociaux ». Les besoins sociaux ne pourront être satisfaits qu’en renversant le système capitaliste et en le remplaçant par un système socialiste.

 

Il ne sera pas nécessaire de nationaliser les boutiques, les cafés, les petits commerces et les entreprises artisanales. Mais il faudrait nationaliser toutes les banques, compagnies d’assurances et autres sociétés financières - avec les biens et moyens financiers qu’elles ont pu accaparer au fil des décennies - ainsi que tous les grands groupes des secteurs de l’industrie et de la distribution. L’accomplissement de cette transformation révolutionnaire constituera la base économique sur laquelle s’érigera une société nouvelle. Libérée du joug du capitalisme et de l’exploitation, la masse de la population détiendra enfin les clés de sa propre émancipation sociale et culturelle. Dans ces conditions, la France agira comme un phare pour les travailleurs et la jeunesse de tous les autres pays d’Europe et du monde. Armé de ces grandes idées révolutionnaires, les idées du marxisme, le PCF pourra enfin accomplir sa mission : mobiliser les travailleurs et toutes les victimes du capitalisme dans la lutte pour la transformation socialiste de la société.

 

Greg Oxley, PCF Paris
Publication : lundi 11 juillet 2005

 

Antilibéralisme ou anticapitalisme ? Des mots et des choses.

 

Par Daniel Bensaïd (LCR), 28 octobre 2007

 

"Une gauche authentique doit-elle se définir comme anticapitaliste ou antilibérale? L'antilibéralisme est au mieux un signifiant flottant désignant un front du refus qui irait de la gauche révolutionnaire au pacifisme théologique." Une contribution de notre camarade Daniel Bensaïd dans le cadre d'un débat organisé par les revues françaises "Mouvements" et "Politis".

 

L'antilibéralisme est un vaste titre. Aussi vaste et pluriel que les libéralismes eux-mêmes. Il enveloppe la gamme des résistances à la contre-réforme libérale apparues depuis l'insurrection zapatiste de 1994, les grèves de l'hiver 1995 et les manifestations altermondialistes de 1999 à Seattle. Il exprime un grand refus social et moral qui n'est pas (encore ?) parvenu à se doter de stratégies politiques réellement alternatives. Mis en scène à l'échelle planétaire par les forums sociaux, popularisé par les livres imprécateurs de Viviane Forrester ou de Naomi Klein, il est le moment - nécessaire sans aucun doute - du négatif: "Le monde n'est pas une marchandise, le monde n'est pas à vendre..." Un autre monde est nécessaire, mais lequel ? Et surtout: comment le rendre possible ?

Ce "moment antilibéral", marqué par le retour de la question sociale et l'irruption des mouvements sociaux (anciens ou "nouveaux"), a permis de délégitimer le discours libéral triomphant au début des années 1990. Mais, des réponses à apporter à "la révolution passive" néolibérale, le spectre est largement ouvert. Parler au singulier d'un mouvement altermondialiste, comme s'il s'agissait d'un grand sujet susceptible de prendre le relais d'un prolétariat en voie d'extinction, est non seulement aventureux, mais erroné. Sur la "planète alter", cohabitent en effet - et c'est très bien ainsi à condition de ne pas noyer les divergences réelles dans un consensus diplomatique - des opposants radicaux aux institutions comme la Banque mondiale et l'OMC, et des partisans de leur aménagement ; des partisans du "oui" et du "non" au référendum sur le traité constitutionnel européen (TCE) ; ceux qui veulent humaniser la marchandisation du monde et ceux qui veulent en renverser les idoles ; ceux qui gèrent les privatisations et les réformes de la protection sociale, et ceux qui s'y opposent...

Tous antilibéraux? Dans une certaine mesure et jusqu'à un certain point. À différents degrés et différemment. Certains se satisferaient de corriger à la marge les excès du libéralisme ensauvagé, sans remettre en cause sa matrice capitaliste. D'autres veulent changer radicalement de logiciel. Les lignes de partage ne relèvent pas, ou secondairement, de questions lexicales (antilibéralisme ou anticapitalisme), mais de politiques concrètes. Lula et le Parti des travailleurs, au Brésil, Rifundazione communiste, en Italie, ont été, depuis le début des Forums sociaux en 2001, deux piliers du mouvement alter en Amérique latine et en Europe. Le premier est aujourd'hui un élève zélé, cité en exemple, du Fonds monétaire international. Le second collabore avec discipline à la politique belliciste et antisociale de Romano Prodi. Tous deux purgent leurs partis respectifs de leurs élus récalcitrants. Il est clair en Amérique latine que "l'antilibéralisme" de Chavez ou de Morales n'a pas le même sens, ni la même dynamique que celui de Lula ou de Kirchner.

L'antilibéralisme est donc au mieux un signifiant flottant pour désigner un front du refus allant de la gauche révolutionnaire aux utopies néo-keynésiennes, du pacifisme théologique à l'anti-impérialisme militant. Il peut être un levier unitaire efficace pour des actions et des campagnes précises, contre la dette ou contre la guerre, contre la directive Bolkenstein ou contre le traité constitutionnel (encore que, sur ce point, le front se soit divisé). Il ne constitue pas en soi un projet politique. C'est ce qu'a montré la division de la gauche radicale en France lors des élections législatives et présidentielle: la "victoire défensive" que représente le "non" au référendum sur le TCE n'était pas mécaniquement convertible en dynamique offensive autour d'un programme et d'une stratégie d'alliances.

Les questions proposées par Politis sont pour la plupart formulées en termes de définitions. Une gauche authentique doit-elle se définir comme anticapitaliste ou antilibérale ? Comment se définit-elle par rapport à l'économie de marché ? La manie de la définition est caractéristique du goût français de la raison classificatoire et de sa manie du rangement. La définition fixe et immobilise. La détermination dialectique met au contraire l'accent sur le devenir et la dynamique.

Antilibéralisme ou anticapitalisme ? Ce n'est pas une question d'étiquette ou de définition, mais d'orientation ; pas une question de catalogue de mesures et de revendications pour dépliant électoral, mais d'intervention permettant d'évaluer, à l'épreuve de la pratique, les alliances et les compromis qui rapprochent du but recherché, et ceux qui leur tournent le dos.

Une politique de rupture avec le despotisme anonyme des marchés exige aujourd'hui que la logique du bien commun, du service public, de la solidarité l'emporte sur celle du profit à tout prix, du calcul égoïste et de la concurrence de tous contre tous. Elle exige pour cela d'oser des incursions énergiques dans le sanctuaire de la propriété privée (y compris la propriété immobilière et foncière, qui joue un rôle clé dans les questions écologiques comme dans celles de l'urbanisation et du logement). Elle exige une opposition intransigeante à la guerre de reconquête coloniale, à l'économie d'armement, aux pactes militaires impérialistes. Elle passe par une rupture avec le carcan des critères de convergences et du pacte de stabilité européens, par une nuit du 4 Août fiscal, etc.

Une lutte résolue sur ces objectifs est rigoureusement contradictoire avec des coalitions parlementaires et gouvernementales avec Blair ou Schröder hier, Prodi ou Royal aujourd'hui, sous peine de rendre la frontière entre la gauche et la droite poreuse au point que les transfuges puissent désormais la traverser (dans les deux sens !) sans avoir le moins du monde le sentiment de se renier. La question des alliances n'est pas la prothèse technique ou le simple prolongement instrumental d'un programme visant à changer le monde. Elle en est partie intégrante.

Des missions de service public peuvent-elles être confiées au privé ? En 1977, Michel Rocard avait (agréablement) surpris un parterre de patrons en déclarant que les logiques de régulation - plan ou marché - sont globales, et qu'on ne biaise pas avec le marché. C'était parler franc et vrai. Tellement vrai qu'une fois la gauche parvenue aux affaires, Laurent Fabius fut le premier Premier ministre à jouer à fond la libre circulation des capitaux ; et Pierre Bérégovoy, "le premier artisan de la désintermédiation bancaire" [1]. Il ne s'agit pas d'abolir tous les rapports marchands, mais de savoir qui doit l'emporter, de la souveraineté démocratique (du pouvoir populaire constituant) ou du fétiche automate des marchés.

La question ne se réduit pas à la part d'appropriation sociale autogérée des moyens de production, de communication et d'échange. Elle implique tout autant une politique fiscale, un contrôle politique de l'outil monétaire, une redéfinition des services publics, une réorientation du commerce extérieur. Que, dans un tel cadre, des missions de service public puissent être déléguées à des opérateurs privés n'est pas une question de principe, si elles sont encadrées par des législations fiscales et sociales contraignantes. En outre, les formes d'appropriation sociale peuvent être très variées, de l'entreprise publique à la coopérative autogérée. Mais, ici encore, la question cruciale est celle des rapports de forces sociaux et politiques, et du pouvoir réel de décision.

Pour aller à la racine des choses, un antilibéralisme radical doit s'attaquer au disque dur du capital, rendre le droit à l'existence (au logement, à la santé, à l'éducation, à l'emploi) opposable au droit de propriété. Elle doit opposer à la privatisation et à la marchandisation du monde une politique de solidarité sociale, de démarchandisation et de gratuité. Dès lors, la distinction formelle entre antilibéralisme et anticapitalisme s'estompe: c'est en résistant à l'irrésistible que l'on devient révolutionnaire sans forcément le savoir.

 

Notes:

[1] Voir le témoignage éclairé de Jean Peyrelevade, Le capitalisme total, Seuil, 2005.

 

 

Antiliberalisme ou anticapitalisme ? Comment ne pas prendre des vessies roses pour des lanternes rouges.

   

par Alain BIHR, mai 2001

 

Au cours de ces dernières années, on a vu émerger et rapidement se renforcer, en France comme dans d’autres pays capitalistes développés, un ensemble de mouvements sociaux, politiques et culturels, dont le commun dénominateur a été la critique, en actes et en paroles, des politiques néo-libérales suivies par les gouvernements, de gauche comme de droite, depuis maintenant près de vingt ans. Parmi ces mouvements, par ailleurs très divers par leurs terrains d’interventions et leurs formes d’action, on peut compter, en allant des plus informels ou plus organisés :

 

  

> les mobilisations de chômeurs, dans le cadre de "marches contre le chômage" ou d’actions "coup de poing" lors des fêtes de fin d’année (notamment en 1997 et 1998) ;


- le développement d’organisations tels que AC !, le DAL, Droits devant, etc., luttant pour l’obtention ou le respect de droits sociaux (droits à l’emploi, au logement, à la protection sociale, etc.) ;
- les mouvements de grève de novembre-décembre 95 contre les projets et tentatives de réforme de l’assurance-maladie et de certains régimes spéciaux d’assurance-vieillesse, mouvements largement contrôlés par les quelques grandes organisations syndicales (CGT, FSU et "Groupe des 10" notamment) ;
- des mouvements et organisations avançant des revendications quant à la nécessaire régulation et quant au contrôle démocratique de la mondialisation économique : naissance d’ATTAC (autour du projet de taxe Tobin et plus largement de taxation des transactions financières), mobilisation contre l’AMI (projet de libéralisation de l’investissement dans le cadre de l’OMC), mobilisations périodiques à l’occasion de la réunion des dirigeants des principaux Etats et des organismes du capital financier transnational (FMI, Banque mondiale), dans le cadre du G7 (ou du G8), de l’OCDE, du sommet de Davos, etc., dont certaines (notamment celle de Seattle fin novembre 1999 et celle de Millau fin juillet 2000) ont connu un beau succès.

 

Cette liste, non exhaustive (on pourrait y ajouter les mobilisations contre Mac Donald’s, pour l’abolition de la dette du Tiers Monde, pour la promotion d’un commerce équitable, etc.), donne une idée de l’étendue et de l’extrême diversité de ces mouvements. En fait, un ensemble de mouvements qui ne forment pas encore, de loin, un mouvement d’ensemble, unifié autour de quelques finalités et objectifs communs, encore moins autour de quelques organisations phares. Et pourtant, ce qui permet de leur trouver un air de famille, c’est incontestablement l’antilibéralisme qui leur fournit au moins un point de convergence. Que faut-il penser de cet ensemble de mouvements ? Quel espoir peut-on fonder sur eux ? Quelles sont inversement leurs limites et les critiques qu’on peut leur adresser ? Telles sont les principales questions que cet article se propose d’aborder.

 

Retour sur le libéralisme classique 

 

Pour répondre à ces questions, il est nécessaire de procéder à un petit détour théorique et historique, en rappelant le contenu et la signification de libéralisme en tant que mouvement politique et idéologique. La pensée libérale émerge en Europe occidentale au cours des XVIIe et surtout XVIIIe siècles, dans le contexte de la transition du féodalisme au capitalisme. Elle est élaborée et diffusée par des intellectuels, des groupes, des mouvements liés, de près ou de loin, à la bourgeoisie, qui est alors la classe qui, dans toute l’Europe occidentale, est en train de supplanter l’ancienne aristocratie féodale comme classe dominante, sur le plan économique d’abord, sur le plan politique ensuite. Elle constitue l’idéologie dont cette classe se sert tout à la fois pour lutter contre l’ancien ordre féodal et pour justifier les nouveaux rapports économiques, juridiques, politiques qu’elle est en train d’introduire et de développer. Une fois parvenue au pouvoir, établie comme classe dominante, la bourgeoisie se servira du libéralisme pendant tout le XIXe siècle comme idéologie justifiant les rapports sur lesquels se fonde sa domination, en particulier contre les idéologies socialistes portées par le mouvement ouvrier naissant. Le libéralisme est donc typiquement une pensée bourgeoise, elle exprime la vision du monde propre à cette classe sociale dans sa phase de conquête du pouvoir et la première phase (historique) de son exercice. (...)

 

Cette pensée, hégémonique tout au long du XIXe siècle au sein des principaux pays capitalistes développés d’Europe occidentale et d’Amérique du nord, va entrer en crise à partir de la fin de ce même siècle, dans un contexte marqué successivement par la transformation du capitalisme concurrentiel en capitalisme monopolistique ; par la montée des rivalités entre nations impérialistes ; par le déclenchement de la Première Guerre mondiale et l’effondrement de la culture humaniste classique qui s’ensuivit ; par la faillite des politiques économiques libérales dans les années 1930, incapables de juguler la crise structurelle dans laquelle s’est enfoncé alors le capitalisme monopolistique ; enfin par sa faillite aussi bien idéologique que politique face aux fascismes comme face au stalinisme. Dans le contexte de l’après-guerre, le libéralisme semble avoir définitivement vécu. Le cadre institutionnel dans lequel le capitalisme occidental se sort de sa crise structurelle et engage la période des "trente glorieuses" années de croissance fordiste tourne délibérément le dos à certains principes libéraux. Il procède en effet de la conviction que le libre marché n’est pas auto-régulateur ; que la somme des initiatives individuelles (celles des entrepreneurs capitalistes) ne saurait assurer par elle-même les conditions d’une croissance économique continue et encore moins l’intérêt général du corps social, qu’elle demande à ces fins à être encadrée par tout un dispositif de conventions collectives, de réglementations juridico-administratives, de régulations étatiques ; et que l’égalité juridique formelle se doit de se prolonger et de s’approfondir par des dispositifs garantissant sinon une parfaite égalité réelle, du moins un ensemble de droits sociaux universels limitant et réduisant la dérive spontanément inégalitaire à laquelle conduisent les marchés. Ces principes sont alors clairement énoncés par une pensée qui s’inspire pour partie de la tradition social-démocrate (et, à travers elle, d’un marxisme abâtardi en économisme) ; et pour partie aussi des travaux de John Maynard Keynes. Dans ce cadre, le libéralisme ne se survit plus que sur le plan politique dans l’Etat de droit qui trouve une nouvelle légitimité dans l’édification de l’Etat-providence et dans le "socialisme réellement existant" qui lui sert de repoussoir ;ainsi que sur le plan éthique, dans le développement de l’individualisme consumériste, au delà même de la sphère de la consommation marchande, qui tend alors à se subordonner l’ensemble de la vie quotidienne dans le cadre de la soi-disant "société de consommation".

 

L’offensive néo-libérale 

 

La crise dans laquelle est entrée le modèle fordiste de développement du capitalisme au cours des années 1970 va fournir au libéralisme l’occasion d’effectuer un inattendu retour au premier plan de la scène politique et idéologique. C’est en effet sous sa bannière que, à partir de la fin de cette même décennie, va se mener l’offensive de la classe dominante destinée à "faire payer" la crise aux travailleurs ; offensive relayée, sur le plan politique, à la suite de Thatcher au Royaume Uni et Reagan aux Etats-Unis, par la quasi totalité des gouvernements occidentaux et, sur le plan idéologique, par la grande masse des médias et, sous diverses formes, par la plus grande partie des intellectuels (journalistes, universitaires, essayistes, etc.). En lui prêtant son langage, ses thèmes et ses thèses, ses concepts, le libéralisme aura apporté sa contribution à la cohérence et, par conséquent, au succès de cette offensive. Celle-ci se sera fixée essentiellement trois objectifs, dont l’inspiration libérale est à chaque fois manifeste.

 

* En premier lieu, le démantèlement du rapport salarial fordiste, dont la réglementation est accusée de fausser la concurrence sur le marché du travail dont résulterait à la fois le chômage et la dégradation de la valorisation du capital (la chute du taux de profit). (...)

 

* La seconde cible de l’offensive néo-libérale aura été "l’Etat interventionniste". Entendons la gestion de l’économie capitaliste par l’Etat, dont la période fordiste a fourni une première forme historique. A la régulation de l’économie par l’Etat qui, selon les libéraux, ne peut qu’aggraver les déséquilibres de tous ordres, ils proposent de substituer sa régulation par le marché qui seul assurerait "l’allocation optimale des ressources". Ce sont ainsi tous les aspects de la gestion étatique qui se sont trouvés remis en cause. (...)

 

* Se superposant en partie aux deux précédentes, il est cependant possible de discerner une troisième cible de l’offensive néo-libérale, les "débiteurs". Car le néo-libéralisme, ce n’est pas seulement une agression du capital contre le travail, mais c’est aussi la revanche des créanciers sur les débiteurs. C’est en ce sens qu’il exprime fondamentalement les intérêts du capital financier, y compris contre ceux du capital industriel, un capital financier à la pointe du mouvement de dérèglement, dérégulation et mondialisation. Il s’agit ici de mettre fin à la dérive propre à cette "économie de surendettement" sur laquelle avait fini par déboucher le fordisme et la première phase de gestion de sa crise. (...)

 

Ce bref tableau de l’offensive néo-libérale ne serait pas complet si l’on ne soulignait pas expressément deux autres de ses aspects, trop brièvement mentionnés précédemment, sans lesquels le retour en force de l’idéologique libérale ne saurait s’expliquer. L’offensive néo-libérale a en effet accompagné et justifié :

 

- d’une part, la mondialisation des rapports capitalistes de production, la mondialisation des échanges de marchandises et plus encore de capitaux, impliquant le décloisement des marchés nationaux et le démantèlement des régulation et réglementations nationales de ces marchés opérées jusqu’alors par les Etats ;

 

-  d’autre part, la montée en puissance et l’autonomisation relative du capital financier transnationalisé (la "géofinance"), à la faveur de l’éclatement du système monétaire international instauré à la fin de la Seconde Guerre mondiale (accords de Bretton Woods), faisant du dollar l’étalon monétaire international ; de la désintermédiation financière : du recours grandissant des entreprises, notamment multinationales, aux marchés financiers et non plus aux banques pour se financer ; de la montée des taux d’intérêt réels due notamment au creusement des déficits publics ; etc. Mais aussi, il faut le souligner, à la faveur de la déréglementation et dérégulation précédente.

 

Nécessité et insuffisance de l’antilibéralisme 

 

Le rappel auquel il vient d’être procédé des différents axes de l’offensive libérale suffit pour évoquer la part prise par le néo-libéralisme dans la catastrophe sociale (mais aussi écologique, politique et symbolique) sur laquelle a débouché un quart de siècle de crise du capitalisme (1). Certes, tous les objectifs de cette offensive n’ont pas été atteints ou ne l’ont été que partiellement. Il n’empêche que la montée du chômage de masse, le développement des formes de travail précaire, la stagnation voire la baisse des salaires réels de certaines catégories de travailleurs, les dégradations des différentes formes de couverture des risques sociaux, la plongée de pans entiers des populations du Tiers Monde dans la misère la plus noire mais aussi la réapparition de poches de misère et l’aggravation de la pauvretéjusque dans les pays capitalistes développés, faisant contraste avec le rétablissement des profits des entreprises, l’envolée des revenus patrimoniaux, notamment financiers, la subordination grandissante de la gestion des entreprises aux impératifs et aux intérêts du capital financier, de même que l’affaiblissement global du pouvoir régulateur des Etats en matière économique et sociale, tout cela procède bien, plus ou moins directement, des principes et des recommandations édictés par les idéologues et les politiques néo-libéraux. Par conséquent, dans la mesure où l’offensive capitaliste contre les travailleurs, au sein des Etats capitalistes développés comme au sein du Tiers Monde, s’est menée sous le couvert de la bannière libérale et a emprunté au libéralisme ses objectifs, ses mots d’ordre, ses slogans, l’antilibéralisme a été et reste une nécessité. S’opposer au libéralisme en le dénoncant pour ce qu’il est, c’est-à-dire fondamentalement une politique de classe, favorable aux intérêts de la classe dominante en général et de sa fraction financière en particulier, en critiquant ses principes théoriques et en le combattant dans ses conséquences pratiques, est et reste un élément important de toute défense intransigeante des acquis antérieurs des travailleurs, tels qu’ils ont été fixés et figés dans les compromis institutionnels que le libéralisme entend démanteler.

 

Pour m’en tenir à un exemple, on ne répétera jamais assez, démonstration à l’appui, combien le projet de démantèlement des systèmes publics d’assurance-vieillesse fondés sur la répartition (donc l’institution d’une solidarité inter-professionnelle et inter-générationnelle) au profit de système privés de capitalisation (fondés sur le rendement de placements immobiliers et financiers) est une escroquerie du point de vue des travailleurs, dont les pensions de retraite sont ainsi revues à la baisse et deviennent fondamentalement aléatoires ; tandis qu’il correspond pleinement aux aspirations du capital financier de mettre la main sur les milliers de milliards de francs qui chaque année se trouvent collectés par les caisses d’assurance-vieillesse au sein des pays capitalistes développés. Mais pareille critique du néo-libéralisme, pour nécessaire qu’elle soit, reste insuffisante. Pour deux raisons essentiellement.

 

La première vient d’être implicitement évoquée. Limitée à elle-même, la critique du néo-libéralisme procède d’une position défensive, d’une position de repli sur les compromis institutionnalisés de la période fordiste que l’offensive néo-libérale se propose précisément de démanteler, pour remettre en cause les acquis des travailleurs qu’ils ont permis d’imposer et d’arracher à la classe dominante. Or la simple défense de ces compromis et de ces acquis est insuffisante. D’une part, parce qu’il ne s’agit pas d’en faire un horizon indépassable auquel devrait s’en tenir une fois pour toute la lutte de classe des travailleurs : résultat d’un rapport de forces historiquement déterminé, ces compromis et ces acquis en ont aussi enregistré les limites.

 

D’autre part et surtout, parce que la défense nécessaire de ces compromis et de ces acquis doit aujourd’hui s’effectuer dans un nouveau contexte (celui de la transnationalisation) qui oblige de toute façon à aller au-delà d’eux, à envisager un horizon plus large, et à avancer en conséquence des propositions offensives. Par exemple, impossible de défendre aujourd’hui les différents systèmes publics nationaux de protection sociale sans réglementer la circulation des capitaux et, notamment, celle des capitaux flottants opérant sur les marchés monétaires et financiers à des fins essentiellement spéculatives. Une partie de la mouvance antilibérale l’a d’ailleurs très bien compris qui, par l’intermédiaire du mouvement ATTAC, s’est fait le partisan d’une taxation des transactions financières du type de la taxe Tobin. Autrement dit, dans la guerre (lutte) des classes comme dans la guerre tout court, la meilleure défense reste l’attaque. A cette première raison de l’insuffisance d’une position simplement antilibérale s’en adjoint une seconde, plus essentielle, qui tient à son ambiguïté foncière.

 

En effet, dans la mesure où le capitalisme avance aujourd’hui sous la bannière et le masque du libéralisme, l’antilibéralisme peut aisément passer et se faire passer pour anticapitalisme. Et ce d’autant plus que, pour des raisons qu’il serait trop long d’examiner ici, le pôle anticapitaliste s’est singulièrement affaibli au cours de ces mêmes dernières décennies qui ont vu se développer l’offensive libérale et sa réaction antilibérale. Or, ni dans ses principes ni dans ses conséquences pratiques, l’antilibéralisme n’est identifiable à l’anticapitalisme.

 

Ce dernier terme définit en principe une position qui vise un dépassement révolutionnaire du capitalisme, impliquant tout à la fois l’abolition de l’appropriation privative des moyens de production au profit de leur socialisation, de même que l’abolition de toute régulation marchande de l’activité économique et sociale supplantée par une planification démocratique de la production, enfin l’abolition de la division entre travail manuel et travail intellectuel dans le cadre de l’autogestion des unités de production. Laissons ici de côté la question de savoir si pareil projet est plus et autre chose qu’une simple utopie, la visée d’une société idéale (le communisme) dont rien n’assure qu’elle parviendra un jour à réunir les conditions tant subjectives qu’objectives de sa réalisation. En tant que projet, il définit bien un au-delà du capitalisme. L’antilibéralisme, au contraire, vise plus modestement une politique générale, en l’occurrence un mode de gestion du capitalisme en crise, engagé dans une phase de rupture avec un mode de développement antérieur qui s’est épuisé (le fordisme) et à la recherche d’un nouveau mode de développement. Et ce qu’il a à proposer, pour autant qu’il avance des propositions positives, c’est une autre politique, un autre mode de gestion du capitalisme, par exemple plus respectueux des intérêts des travailleurs ou des contraintes écologiques. Telle est du moins sa signification et sa portée immédiates. Certes, rien n’empêche l’antilibéralisme de se radicaliser, de ne pas s’en tenir à la simple contestation d’une politique exprimant, dans un contexte historique donné, les intérêts de la classe capitaliste en général, pour s’en prendre plus largement et plus profondément aux rapports sociaux sur lesquels cette classe fonde sa domination, et projeter leur renversement révolutionnaire.

 

Autrement dit, l’antilibéralisme peut se faire anticapitalisme, il peut évoluer vers des positions anticapitalistes. Mais, il n’y a nulle nécessité à une pareille évolution : même sans elle, l’antilibéralisme n’en reste pas moins ce qu’il est, il ne dément ni ses principes ni ses positions. Autrement dit, non seulement il peut exister un antilibéralisme qui ne soit pas anti-capitaliste ; mais encore, je vais avoir l’occasion de le souligner, c’est même là son orientation dominante. Dans le contexte politique actuel, où le libéralisme est devenu la langue et la pensée courantes de la classe dominante tandis que le projet révolutionnaire a perdu et sa langue et ses porte-parole, l’antilibéralisme peut donc facilement se parer des vertus de l’anti-capitalisme ; alors même que ni dans son principe général ni dans ses propositions politiques les plus courantes il n’est tenu de manifester ni ne manifeste de fait d’orientation capitaliste. C’est sur ce dernier point que j’insisterai pour finir. 

 

L’orientation réformiste dominante

 

Cette dernière apparaît clairement lorsqu’on analyse les positions et propositions d’un mouvement comme ATTAC, qui constitue sans doute le fer de lance de la mouvance antilibérale actuellement en France (et plus largement en Europe). Rappelons qu’ATTAC est né du projet formulé par Ignacio Ramonet, directeur du Monde Diplomatique, dans son éditorial de janvier 1998, de créer un mouvement dont l’objectif serait de promouvoir une taxation des mouvements de capitaux à finalité spéculative, tels que le sont ceux qui se déplacent quotidiennement sur les marchés des changes, à hauteur de quelques 1 500 milliards de dollars. Taxation dont l’idée avait été avancée il y a un plus de vingt ans maintenant par l’économiste américain James Tobin. Lancée en juin 1998, l’association a connu au cours des deux dernières années un développement remarquable, puisqu’elle compte désormais près de 20 000 membres et 170 comités locaux et qu’elle a su s’imposer comme un interlocuteur inévitable sur la scène politique. Au demeurant, son champ d’action s’est considérablement élargi depuis sa naissance : tout en continuant à lutter pour promouvoir une taxation des mouvements de capitaux spéculatifs, ATTAC se mobilise désormais tout aussi bien contre les projets de fonds de pension (remaquillés en projets d’épargne salariale), contre les paradis fiscaux, contre la marchandisation de l’enseignement, pour un contrôle démocratique (citoyen) des négociations à l’intérieur de l’OMC, etc. Bref, l’association embrasse potentiellement tout l’horizon de l’antilibéralisme et lui sert de fédérateur. Son orientation réformiste se lit clairement dans ce qui est son slogan principal, qui a donné son titre à l’ouvrage qui condense ses principes positions et propositions : Contre la dictature des marchés (2). Pour ATTAC, comme plus généralement pour la mouvance antilibérale, il s’agit bien de s’en prendre à la dictature des marchés (et notamment des marchés financiers, comme nous allons le voir plus loin) mais non pas au marché lui-même. Ce qui est récusé, c’est l’idée et le projet de faire des rapports marchands la médiation dominante voire unique de l’organisation sociale : de faire prendre une forme marchande à la majeure partie des rapports sociaux et des activités sociales, de faire entrer dans l’échange marchand tout ce qui peut y entrer, en pliant le reste aux exigences du marché ou le marginalisant. Mais, à aucun moment, il n’est question de récuser le rapport marchand lui-même, la division marchande du travail social, l’éclatement de ce dernier en une myriade d’unités de production séparées les unes des autres, opérant sans coordination entre elles si ce n’est sous la forme de l’échange marchand de leur produits, ni par conséquent l’aliénation (la perte de contrôle, de maîtrise) par la société sur sa propre dynamique économique, sur le développement de ses propres forces productives, qui résulte précisément et inévitablement de l’institution et du développement de la médiation marchande. Ce qui n’est donc pas non plus récusé, ce sont les rapports capitalistes de production qui soutiennent aujourd’hui l’ensemble des rapports marchands, et dont ceux-ci ne sont que la face la plus visible, la plus spectaculaire, mais non pas la plus essentielle.

 

D’ailleurs, la rhétorique antilibérale n’use jamais du concept (marxiste) de rapports capitalistes de production, il n’est question pour elle que de "marché", désignation euphémisée et en même temps unilatérale de ces rapports. En quoi elle contribue à renforcer l’hégémonie de la "pensée unique" et de sa novlangue auquel elle prétend s’opposer. Parmi les marchés, ce sont essentiellement les marchés financiers auxquels ATTAC s’en prend. Elle se propose d’"entraver la spéculation internationale, de taxer les revenus du capital, de sanctionner les paradis fiscaux, d’empêcher la généralisation des fonds de pension"(3). Justifiée par la montée en puissance et l’hégémonie conquise par le capital financier transnationalisé à laquelle on a assisté au cours des deux dernières décennies, cette focalisation sur le seul capital financier n’en indique pas moins elle aussi les limites de cet antilibéralisme. Comme s’est fréquemment le cas dans la tradition réformiste, on s’en prend au capital financier, supposé purement parasitaire, mais non pas au capital en général, comme rapport social de production, dont la finance n’est qu’une excroissance nécessaire, inévitable, y compris dans ses pires délires spéculatifs. Et, pour remettre "les marchés" à leur place, pour tailler des croupières au capital financier, nos antilibéraux comptent essentiellement s’appuyer surles Etats : il s’agit de "reconquérir les espaces perdus par la démocratie au profit de la sphère financière et de s’opposer à tout nouvel abandon de souveraineté des Etats au prétexte du "droit" des investisseurs et des marchands"(4) ; de "placer la décision démocratique aux postes de commandes de l’économie"(5). Opposer la légitimité citoyenne de l’Etat de droit à l’illégitimité de la propriété privée, de l’appropriation privative de la richesse sociale, tel est le fin mot de la pensée politique d’ATTAC. Mais ce qui est soigneusement omis et sans doute même ignoré dans cette perspective, ce sont les rapports de classe qui se masquent et s’expriment à la fois dans le cadre des différents Etats ; c’est quelle division de la société en classe recouvre et conforte la communauté politique des citoyens auxquels il est ainsi fait appel pour se lancer à l’assaut de la "dictature des marchés". Méconnaissance des rapports de production travestis sous leur apparence de rapports marchands ; critique du capital réduite au seul capital financier ; sublimation de la division de la société en classe et des luttes de classes dans et par l’Etat démocratique : ce sont là déjà autant de traits qui signent une pensée et un projet réformistes. Ceux-ci se confirment d’ailleurs lorsqu’on imagine ce qui se produirait si les différents projets d’ATTAC devaient se réaliser. A quoi aboutirait-on ? Tout simplement à doter le capitalisme actuel "de nouveaux instruments de régulation et de contrôle, aux plans national, européen et international"(6). Par exemple à réguler la finance mondiale, en jetant "du sable dans les rouages de la spéculation"(7), en lui évitant ainsi de verser par trop souvent dans la création de bulles spéculatives dont l’éclatement inévitable est toujours préjudiciable au capitalisme dans son ensemble. Ou encore à placer l’OMC sur le contrôle des citoyens par l’intermédiaire de leurs représentants démocratiquement élus, en en faisant l’organe de régulation d’un commerce mondialisé dont la légitimité ne serait plus dès lors contesté ni contestable. On pourrait évidemment ironiser, une fois de plus, sur les illusions réformistes ; démontrer, une fois de plus, qu’il est illusoire d’accepter les prémisses tout en voulant se soustraire à leurs conséquences : d’accepter le marché (le capitalisme) sans la dictature du marché, d’accepter le capital sans le capital financier et le déchaînement spéculatif qu’il implique, d’accepter l’Etat démocratique sans la dépossession du pouvoir effectif des citoyens qu’il réalise, etc. Mais le réformisme n’est illusoire que pour celui qui est dupe de ses belles paroles : pour celui qui prend ses baudruches roses pour des étoiles rouges, qui croit qu’antilibéralisme signifie anticapitalisme. Par contre, il ne l’est nullement si l’on veut entendre par là qu’il serait irréalisable, qu’il n’existerait pour lui aucun espace politique dans lequel il puisse réaliser ses projets de réforme. Aujourd’hui et demain tout comme hier, non seulement un réformisme est possible mais encore il est nécessaire. Il est possible parce qu’il dispose d’une base sociale, actuelle et plus encore potentielle. J’ai eu l’occasion de montrer ailleurs que les projets réformistes de rationalisation (au double sens technique et moral) et de démocratisation du capitalisme, en prenant appui sur une régulation étatique de ce dernier, trouve dans la classe de l’encadrement (qui regroupe ce que l’on nomme habituellement, de manière vague, "les couches moyennes salariées") leur masse de manoeuvre en même temps que leur sujet politique (8). Si cette classe, en particulier sa fraction publique, a longtemps constitué la base de la social-démocratie, par l’intermédiaire de laquelle elle s’est assurée une position hégémonique à l’intérieur du mouvement ouvrier, elle ne peut plus aujourd’hui se reconnaître dans les héritiers de la social-démocratie classique, qui ont abandonné toute velléité réformiste pour se transformer en chantres et maître d’oeuvres d’un néo-libéralisme à peine mâtinée de préoccupations "sociales". C’est le cas en particulier par celles de ses couches qui sont déjà directement affectées, risquent de l’être ou craignent simplement de l’être par les conséquences d’un ultra-libéralisme qui remet en cause, dans le secteur privé comme dans le secteur public, leurs positions privilégiées au sein du salariat. Et ce sont elles que l’on retrouve massivement mobilisées dans un mouvement comme ATTAC, comme plus largement dans la mouvance antilibérale. A quoi s’ajoute que, en tant qu’expression des intérêts du capital financier, le néo-libéralisme suscite de plus en plus l’opposition d’autres classes et fractions de classes, offrant ainsi à l’encadrement la perspective de réaliser, sous couvert de l’antilibéralisme, un vaste système d’alliances de classe (un bloc) capable de redevenir hégémonique, en occupant sur le plan politique une position similaire à celle occupée naguère par la social-démocratie. Parmi ces autres classes dont le ralliement à la bannière de ce nouveau réformisme peut s’envisager et est plus ou moins déjà engagé, il faut compter :

 

-  tout d’abord, une partie du prolétariat, celle qui continue à se reconnaître dans certaines des organisations syndicales qui ne se sont pas transformées en courroies de transmission du libéralisme ;

 

-  ensuite, une partie de la petite bourgeoisie mais aussi du petit et moyen capital, en particulier dans les secteurs les plus directement exposés aux conséquences du néo-libéralisme, notamment dans son oeuvre de démantèlement des protections étatiques dont bénéficiaient certains secteurs ; ainsi peut-on expliquer les positions prises et défendues par la Confédération syndicale, dont le leader José Bové est devenu une sorte d’emblème de la résistance antilibérale au nouveal ordre mondial ;

 

-  enfin, potentiellement, une partie du grand capital industriel et commercial lui-même, qui subit aussi bien la "dictature des marchés" financiers que les conséquences de la déréglementation néo-libérale. Voire tous les éléments de classe dominante, de plus en plus nombreux, qui ont pris conscience que, si le néo-libéralisme a été une parfaite arme de guerre pour démanteler les compromis antérieurs et établir les conditions d’un nouveau régime d’exploitation et de domination du travail, la stabilisation de ce régime passe par l’institution de nouvelles régulations, au plan national comme au plan international. Précisément ce que nos néo-réformistes (leur) proposent. Evidemment, les jeux ne sont (heureusement) pas encore faits. Et on est encore très loin de la constitution d’un tel bloc. Mais sa perspective n’a rien d’irréaliste : un certain antilibéralisme peut parfaitement servir de lieu et de moyen de convergence entre membres de classes sociales dont les intérêts sont par ailleurs totalement divergents. La taxe Tobin, par exemple, peut aisément faire l’unanimité entre un enseignant, un agriculteur, un ouvrier et un industriel. La réalisation d’une pareille perspective dépendra en partie de l’attitude des militants qui continuent à défendre une perspective révolutionnaire. A eux d’intervenir dans les différents mouvements composant la mouvance antilibérale pour y dénoncer l’orientation réformiste dominante, tenter de les infléchir le plus possible vers des positions plus radicales, et surtout éviter que les organisations syndicales des travailleurs ne deviennent les artisans, cyniques ou naïfs, d’une néo-social-démocratie.

 


Notes :
(1) J’en ai dressé un tableau dans "La catastrophe néo-libérale", A Contre-Courant, n°55 et 56, juillet et août 1994.
(2) Editions Mille et une nuits, 1999.
(3) Charte de l’association ATTAC, Paris, 3 juin 1998.
(4) Id.
(5) "Construire ATTAC, agir ATTAC", document ATTAC, novembre 1998.
(6) Charte de l’association ATTAC, op. cit.
(7) Id.
(8) Cf. Entre bourgeoisie et prolétariat : l’encadrement capitaliste, Editions L’Harmattan, 1989, notamment chapitre VI.

 

 

 

Assumons l’anticapitalisme !

  

Par Roger Martelli, le 11 octobre 2007

 

QUESTIONS QUI FACHENT. Une gauche authentique doit-elle se définir comme anticapitaliste ou antilibérale ? L’anticapitalisme a besoin d’être réévalué, au travers de la question écologiste, démocratique et individualiste.

 
Depuis un quart de siècle, deux grands systèmes d’attitude occupent de façon hégémonique l’espace politico-idéologique : le projet néolibéral et la méthode sociale-libérale. Pour s’opposer frontalement au premier et se distinguer absolument de la seconde, la dernière décennie a vu émerger une notion : celle « d’antilibéralisme ». Ce terme a des inconvénients. Tout d’abord, « libéralisme » étant associé à « liberté » dans les représentations communes, il tend à laisser le terrain de la liberté aux tenants de la déréglementation et de la flexibilité. Par ailleurs, les « marxistes » font remarquer à juste titre que la référence au libéralisme contourne la question majeure du capitalisme. On peut aujourd’hui s’opposer à la logique ultralibérale sans mettre en cause les fondements capitalistes de cette logique. Or, l’expérience des années de la « grande croissance » a montré que, si l’on ne s’attaque pas aux mécanismes de l’accumulation, les tentatives de régulation publique finissent par échouer. Mieux vaut donc, disent certains, ne pas se cacher derrière son petit doigt : si l’accompagnement social-démocrate du capitalisme est aujourd’hui efficace, tout projet transformateur conséquent ne peut être qu’anticapitaliste.

 

Cessons donc de nous engluer dans « l’antilibéralisme » ; assumons le projet de « l’anticapitalisme ». La critique n’est pas infondée ; je n’en juge pas moins qu’elle est insuffisante et que la conclusion tirée çà et là n’est pas adaptée.

 

La fixation sur le terme d’antilibéralisme n’est pas le fruit d’un choix concerté, mais d’une conjoncture. Elle est d’abord une réaction à l’évolution qui a dominé l’aire occidentale à partir de la seconde moitié des années 1970. Alors, se déploie un vaste mouvement idéologique, porté à l’échelle transnationale (les travaux de la « Trilatérale »), qui va se définir comme un « néolibéralisme ». On en sait les ressorts principaux : la remise en cause de l’encadrement juridique du marché du travail, le démantèlement des services publics, la déréglementation des marchés, la réduction de « l’économie de surendettement » pour drainer le maximum de capitaux vers les placements financiers, la délégitimation de la dépense publique, le glissement des dépenses sociales vers l’assurantiel et, last but not least, l’ajustement structurel dans le tiers monde. C’est contre les effets concrets de ce néolibéralisme-là que s’est dressé « l’antilibéralisme » contemporain. Stricto sensu, il aurait fallu parler « d’anti-néolibéralisme ». « Antilibéralisme » avait le mérite de la simplicité. La référence à l’antilibéralisme a été un moment de la riposte à l’ordre néolibéral des révolutions conservatrices. Il a offert une piste de contenu critique à l’altermondialisme et à l’émergence d’une nouvelle radicalité critique.

 

Formellement, on a raison de souligner que l’antilibéralisme et l’anticapitalisme ne se confondent pas. Politiquement, la distinction me paraît pourtant bien formelle. Dans les faits, la dernière décennie a fait que la critique « antilibérale » s’est tissée, à part égale, contre les politiques de « révolution conservatrice » et contre les ajustements « sociaux-libéraux ». Pratiquement, l’idée que l’appropriation sociale vaut mieux que l’appropriation privée, l’insistance sur les valeurs de partage, de solidarité, de mise en commun, de bien public, d’intervention publique, tout cela ne conduit pas à s’éloigner uniquement des politiques néolibérales stricto sensu… Même si la propension n’est pas uniforme, l’antilibéralisme porte aujourd’hui plutôt vers l’anticapitalisme que vers l’ajustement social-démocrate…

 

En outre, en passant de l’antilibéralisme à l’anticapitalisme, nous ne réglons pas le fond du problème. Encore faut-il s’entendre sur l’anticapitalisme que nous promouvons. Si, contre les tentations sociales- démocrates, nous nous contentions, par exemple, de reprendre telles quelles les méthodes étatistes de dépassement du capitalisme, nous resterions dans l’ornière. L’anticapitalisme doit être lui-même reconsidéré : il doit se débarrasser de ses « kystes mentaux », apprendre à réarticuler les combats contre l’exploitation (ceux du vieux mouvement ouvrier) et les luttes contre la domination ou contre l’aliénation marchande, savoir raisonner plus franchement en termes de société globale, de projet articulé, de dépassement des vieilles frontières de l’économique, du social, du politique et du culturel.

 

Ajoutons que l’anticapitalisme n’échappe pas au piège redoutable de « l’anti ». Que l’objectif soit de contredire le « libéralisme », le « productivisme » ou le « capitalisme », l’essentiel du projet est moins dans la logique que l’on récuse que dans la direction générale que l’on promeut comme la plus juste et la plus réaliste. Ne me dis pas seulement contre quoi tu combats, mais pour quoi tu combats… En bref, le plus important est de dire ce que l’on vise et la méthode que l’on suggère pour y parvenir. S’identifier par le « pro », plutôt que par « l’anti »…

 

Dans l’étape qui est aujourd’hui la nôtre, la seule perspective qui soit éthiquement et rationnellement acceptable me paraît être celle d’une émancipation intégrale des individus, dans le cadre d’une société de mise en commun généralisée, sans mécanisme d’exploitation ou d’aliénation collective. Une société, de ce fait, sans exploitation capitaliste et sans aliénation marchande. Pour y parvenir, que faut-il faire ? Dépasser le capitalisme : ni s’adapter à ses normes, comme le veut la méthode sociale-démocrate ; ni l’abolir par la substitution de la logique étatique à la logique privative. « Dépasser », c’est s’inscrire dans un processus transformateur : ni la substitution brutale, par en haut, selon les vieilles images de la révolution ; ni la stratégie graduelle des petits pas à l’intérieur du système. Vouloir « dépasser », c’est s’inscrire dans un temps historique qui n’est pas prédéterminé (il n’y a pas de sens de l’histoire), sans être pour autant indéterminé (il n’y a pas de transformation des logiques fondamentales sans volonté collective de les transformer). C’est vouloir révolutionner les logiques fondamentales, car s’y adapter ne fait qu’en reproduire durablement les effets négatifs ; mais c’est refuser que cette révolution passe principalement par les méthodes d’une substitution plus ou moins rapide (l’État qui se substitue au marché). C’est réhabiliter l’exercice de la volonté collective contre la logique libérale du « laisser-faire » ; mais c’est refuser que cette volonté s’exprime par les raccourcis, tentants mais dangereux, de la délégation de pouvoir. C’est considérer que, l’économie elle-même étant une affaire de choix, la lutte permanente pour imposer des choix au détriment d’autres est fondamentale dans tout processus transformateur ; mais c’est refuser que la logique belliciste de la lutte ne conduise à privilégier la sphère de la dénégation au détriment de celle de l’expérimentation.

 

Sommes-nous en état, d’ores et déjà, de trouver le mot unifiant, capable de désigner de façon simple et recevable par tous, le contenu d’une transformation sociale nécessaire et possible ? Je n’en ai pas l’impression. Seule la décantation du débat démocratique et de l’expérience produira le vocabulaire correspondant aux visées que nous nous fixerons. Dans l’immédiat, nous savons ce que nous récusons et, en gros, ce que nous suggérons, à la place, pour fonder l’architecture du « vivre ensemble » : face aux mécanismes de l’appropriation privée, ceux de l’appropriation sociale ; face aux règles de la concurrence, les vertus de la coopération ; face aux logiques de dépossession et de délégation, les méthodes de l’implication citoyenne. En bref, au coeur de notre parti pris se trouve une idée simple : dans la modernité contemporaine, le plus raisonnable est de conjuguer l’éthique et l’efficacité au lieu de les opposer, par la concurrence permanente de chacun contre tous. Anticapitaliste, le projet ? Disons plutôt qu’il vise à engager la société mondiale dans un post-capitalisme qui inclut, pour une longue période, à la fois des éléments de marchand (et donc d’appropriation privée) et des germes de non-marchand (la gestion de la sphère publique et l’extension de la gratuité), mais sous dominante publique et non sous dominante privée.

 

 

 

Des limites de l’antilibéralisme

par Philippe Corcuff, 4 octobre 2007

 

QUESTIONS QUI FACHENT. Une gauche authentique doit-elle se définir comme anticapitaliste ou antilibérale ? L’anticapitalisme a besoin d’être réévalué, au travers de la question écologiste, démocratique et individualiste.

 

Après la double ère de « crise du marxisme » et d’hégémonie du néolibéralisme dans les années 1980, le renouveau de la critique sociale – avec notamment la publication en 1993 de la Misère du monde (sous la direction de Pierre Bourdieu) et les grèves de l’hiver 1995 – s’est énoncé en termes « antilibéraux ». Historiquement, cela a été positif, stimulant un mouvement de relance sociale et intellectuelle. Aujourd’hui, cela tend à favoriser ambiguïtés politiques et paresses intellectuelles.

 

Ambiguïtés politiques ? Cela peut laisser penser qu’un hypothétique capitalisme régulé (au niveau national, européen ou mondial) deviendrait juste et ne serait plus critiquable. Ce serait aussi associer irrémédiablement libéralisme économique et libéralisme politique, en abandonnant aux partisans du marché-roi les acquis du second. Or, la préservation de la pluralité humaine, le développement des droits individuels et collectifs, la défense du pluralisme de la presse ou la limitation réciproque des pouvoirs participent, plus que jamais après les totalitarismes dits « communistes », aux idéaux d’émancipation.

 

Paresses intellectuelles ? De manière générale, ce serait croire qu’une gauche radicale peut exactement se reconstruire sur le même mode qu’avant, sans analyse critique des impasses et des échecs passés (deux siècles que le combat pour l’émergence d’une société non-capitaliste émancipée échoue !), sans considération des enjeux renouvelés du présent et de l’avenir. En se contentant parfois d’une dénonciation rudimentaire de « la pensée unique » néolibérale, allant jusqu’à stigmatiser toute réflexion nouvelle comme « trahison » dans des procès de papier dérisoires qui ont jadis fait les beaux jours des stalinismes et des gauchismes.

 

De manière plus spécifique, ce serait laisser de côté toute une série de questions. Par exemple, la contre-révolution néolibérale a-t-elle rendu caduque la critique du bureaucratisme généré par les institutions étatiques ? Faut-il se contenter de jouer « l’État contre le marché » ? Inversement, la stigmatisation uniforme de « l’État », dans le sillage des anarchistes et des marxistes, doit-elle être poursuivie telle quelle ? Peut-être doit-on plutôt se coltiner les ambivalences et les contradictions de ce qu’on appelle de manière trop homogénéisatrice « l’État », à distance des automatismes anciens comme des évidences nouvelles, en puisant des outils dans une diversité de traditions habituellement séparées (Proudhon, Marx, Bakounine, mais aussi Émile Durkheim, John Dewey, Michel Foucault, Pierre Bourdieu ou Robert Castel).

Aujourd’hui, l’anticapitalisme apparaît comme une bannière moins ambiguë que l’antilibéralisme,même si « l’anti- » marque encore la difficulté de la période actuelle à trouver des mots pour esquisser d’« autres mondes possibles ». Mais l’anticapitalisme a lui-même besoin d’être réévalué.

 

Un anticapitalisme élargi

 

Depuis Marx, on analyse le capitalisme à travers la notion de « contradiction du capitalisme », c’est-à-dire un ensemble de contraintes associées à la logique capitaliste, mais aussi de possibilités d’émancipation qu’il laisse ouvertes. La contradiction capital/travail a été souvent privilégiée par les marxistes, dans une lecture fréquemment collectiviste et productiviste. Qu’est-ce à dire ? Le capital s’oppose au travail à travers un rapport d’exploitation, mais le capital développe le travail pour alimenter sa logique d’accumulation, et donc il produit « ses propres fossoyeurs » (selon la formule de Marx et Engels dans le Manifeste communiste en 1848). Cette contradiction capital/travail continue à structurer des inégalités de classe définissant la question sociale. Il faudrait, toutefois, étendre la question sociale à d’autres formes de domination en interaction avec le capitalisme, mais non réductibles à lui, comme la domination masculine, la domination politique, la domination culturelle ou les discriminations postcoloniales, ainsi que l’a suggéré la sociologie de Bourdieu. Mais, en relation avec la contradiction capital/travail, il y a aussi d’autres contradictions du capitalisme à prendre en compte dans sa critique.

 

La contradiction capital/nature appelle l’intégration plus nette de la question écologiste au sein de l’anticapitalisme. Les travaux de Geneviève Azam, de Jean-Marie Harribey, de Michael Löwy ou de Pierre Rousset ont, entre autres, nourri intellectuellement cette piste en France ces dernières années. La discussion critique avec la galaxie la plus dynamique de l’écologie politique radicale, regroupée autour du thème de « la décroissance », est susceptible d’aider à l’approfondir. La nature serait ainsi elle aussi exploitée dans la dynamique d’accumulation du capital. Or, dans l’épuisement des ressources naturelles comme dans les risques techno-scientifiques associés à la logique contemporaine du profit, le capitalisme mettrait en danger ses propres bases naturelles et humaines d’existence. Les générations futures réclameraient alors justice, et pas seulement les humains présentement vivants. Prendre au sérieux cette dimension suppose d’interroger la vision non critique d’un « Progrès » scientifique et technique supposé intrinsèquement positif, qui a tant marqué les représentations républicaines et socialistes de la gauche. Cela ne nous oblige pas à abandonner les Lumières du XVIIIe siècle,mais nous incite plutôt à les redessiner au moyen de la raison critique . La contradiction capital/démocratie nous amène à inscrire davantage la question démocratique dans notre critique du capitalisme, comme nous y invitent les analyses récentes de Patrick Braibant, de Thomas Coutrot ou de Marc Fleurbaey. La phase actuelle de globalisation néolibérale fragiliserait les acquis de la démocratie représentative libérale : déplacement des pouvoirs vers les firmes multinationales et des institutions technocratiques (FMI, Banque mondiale,OMC, Commission européenne, etc.) par rapport aux pouvoirs politiques des États-nations, réduction du pluralisme d’expression avec la concentration des médias, montée de logiques sécuritaires limitant les libertés individuelles et collectives notamment. Cependant il faudrait donner une tonalité libertaire à cette question démocratique, en insistant sur la domination portée par les mécanismes mêmes de représentation et par la professionnalisation politique moderne. C’est indispensable si l’on veut pointer les risques récurrents d’être pris par le pouvoir qu’on croyait prendre lorsqu’on veut changer le monde. Cela suppose de rééquilibrer les formes représentatives de la démocratie par des formes directes et participatives, comme par des modes de coopération en réseaux, et de mettre en avant des dispositifs de déprofessionnalisation (mandat unique et limitation des mandats pouvant être obtenus successivement dans le temps, etc.).

 

Mais une contradiction capital/individualité travaillerait aussi le capitalisme, et encore davantage le néocapitalisme individualisé, en posant la question individualiste aux désirs émancipateurs . Le capitalisme contribuerait ainsi à nourrir l’individualisme contemporain. Pourtant, stimulant d’un côté les désirs d’épanouissement personnel, il limiterait et tronquerait au final les individualités par la marchandisation. Il ferait naître des aspirations à la réalisation de soi et à la reconnaissance personnelle qu’il ne pourrait que très partiellement satisfaire dans le cadre de sa dynamique de profit. Les désirs individuels frustrés et les individualités blessées deviendraient (comme les salariés dans la contradiction capital/travail) des « fossoyeurs » potentiels du capitalisme.

 

Marx, peu suivi ensuite par les marxistes, a eu l’intuition d’une telle contradiction. Par exemple, dans ses Manuscrits de 1844, il appuie explicitement sa mise en cause du capitalisme sur « chacun de ses rapports humains avec le monde, voir, entendre, sentir, goûter, toucher, penser, contempler, vouloir, agir, aimer, bref tous les actes de son individualité ». Et d’ajouter : « À la place de tous les sens physiques et intellectuels est apparue l’aliénation pure et simple des sens, le sens de l’avoir. »

 

Un philosophie politique sociale-démocrate et libertaire ?

 

Nourris inconsciemment par le vocabulaire d’inspiration chrétienne de « l’harmonie », ou d’inspiration hégélienne de « la synthèse », les progressistes ont souvent rêvé de la fin des contradictions et des conflits. Face aux dangers autoritaires, le socialiste libertaire Proudhon valorisait, quant à lui, « l’équilibration des contraires » propre à une dynamique humaine sans « Paradis », ni « fin de l’Histoire ». Pour appréhender les inéluctables tensions entre les réponses partielles et provisoires que nous tenterons d’apporter expérimentalement aux questions sociale, écologiste, démocratique et individualiste, dans un ailleurs par rapport au capitalisme, Proudhon n’apparaît-il pas plus stimulant ? C’est dans une telle perspective que je parle paradoxalement de social-démocratie libertaire.

 

 

 

Notre anticapitalisme : pour un autre futur

 

Face aux inégalités Nord/Sud croissantes, à la marchandisation de nos vies, à l’hégémonie de l’économie et à la centralité aliénante de la valeur travail dans l’organisation sociale, le Réseau No Pasaran se donne pour objectif de porter la contestation de la société marchande à travers un anticapitalisme révolutionnaire.

 

Nous ne croyons pas à l’aménagement d’un capitalisme à visage humain géré par un collège de « citoyens » éclairés, mais nous visons à une émancipation totale.

 

Notre lutte passe donc par la dénonciation des mécanismes institutionnels opaques de la mondialisation marchande - lutte qui implique notre présence dans les contre-sommets internationaux (Cologne en mai 1999, Prague en septembre 2000, Nice en décembre 2000, Gênes en juillet 2001, Bruxelles en décembre 2001, Barcelone 2002...). Si ces mobilisations permettent de mettre en œuvre des revendications concrètes comme la mise en place de transports gratuits, et favorisent les relations internationales entre groupes militants, on ne saurait s’en contenter. Nous considérons l’anticapitalisme comme une lutte quotidienne pour la réappropriation de nos vies. Par notre action locale, nous visons au renforcement des dynamiques de résistances dans les différents espaces sociaux (quartiers, universités, usines...) et à l’élaboration de contre-pouvoirs (squats, centres sociaux, universités populaires...).

 

Nous nous retrouvons dans des pratiques de lutte coordonnées à la base avec des partenaires partageant nos valeurs, nos choix politiques et nos modes d’action directe, comme les différentes composantes du mouvement libertaire (CNT, Fédération anarchiste, Alternative libertaire, mouvement autonome). Nous luttons avec des associations telle AC ! au sein du mouvement des chômeurs et des précaires et de résistance à l’offensive patronalede « refondation sociale » (Pare, retraite, assurance maladie...) et mettons en avant des revendications concrètes comme un revenu garanti déconnecté de l’emploi et la gratuité des services collectifs sans condition d’âge ni de nationalité.

 

Combattre le capitalisme nécessite aussi de mettre en place des alternatives, de révolutionner les rapports sociaux, de détruire les valeurs dominantes (individualisme, consumérisme, productivisme...) pour construire une société fondée sur la liberté, la démocratie directe, la solidarité, l’autogestion, l’égalité...

 

Eric DROOKER peintre américain militant qui met en ligne ses illustrations personnelles (indiquer le site en cas d’utilisation)