« L'anarchie c'est l'ordre sans le pouvoir »

CITATIONS LIBERTAIRES
Kropotkine (1830-1905)"En nous déclarant anarchistes, nous proclamons d'avance que nous renonçons à traiter les autres comme nous ne voudrions pas être traités par eux ; que nous ne
tolérons plus l'inégalité qui permettrait à quelques-uns d'entre nous d'exercer leur force, ou leur ruse ou leur habileté, d'une façon qui nous déplairait à nous-mêmes. Mais l'égalité en tout,
synonyme d'équité, c'est l'anarchie même. (...) Une fois que tu auras vu une iniquité et que tu l'auras comprise - une iniquité
dans la vie, un mensonge dans la science, ou une souffrance imposée par un autre -, révolte-toi contre l'iniquité, contre le mensonge et l'injustice. Lutte ! La lutte c'est la vie d'autant plus
intense que la lutte sera plus vive. Et alors tu auras vécu, et pour quelques heures de cette vie tu ne donneras pas des années de végétation dans la pourriture du
marais."
Bakounine (1874-1876)"Je suis un amant fanatique de la liberté, la considérant comme l'unique milieu au sein duquel puissent se développer et grandir l'intelligence, la dignité et le bonheur des hommes ; non de cette liberté toute formelle, octroyée, mesurée et réglementée par l'État, mensonge éternel et qui en réalité ne représente jamais rien que le privilège de quelques-uns fondé sur l'esclavage de tout le monde."
"L'uniformité c'est la mort, la diversité c'est la vie."
Proudhon (1809-1865)«Être gouverné, c'est être gardé à vue, inspecté, espionné, dirigé, légiféré, réglementé, parqué, endoctriné, prêché, contrôlé, estimé, apprécié, censuré, commandé, par des êtres qui n'ont ni titre, ni la science, ni la vertu»
"Le gouvernement de l'homme par l'homme, sous quelque nom qu'il se déguise, est oppression."
IMPORTANT : ces belles citations de Proudhon, ne doivent pas faire oublier la misogynie et l'antisémitisme latent de celui-ci... ces deux aspects de sa personnalité ne méritent qu'une condamnation ferme et définitive...
Louise Michel (1830-1905)"Chacun cherche sa route ; nous cherchons la nôtre et nous pensons que le jour où le règne de la liberté et de l'égalité sera arrivé, le genre humain sera heureux."
"Ce n'est pas une miette de pain, c'est la moisson du monde entier qu'il faut à la race humaine, sans exploiteur et sans
exploité."
Léon Tolstoï (1828-1910)"Si un homme a beaucoup plus qu'il ne faut, c'est que d'autres manquent du nécessaire."
"Le gouvernement est une réunion d'hommes qui fait violence au reste des hommes."
"Le patriotisme, c'est l'esclavage."
"La vérité doit s'imposer sans violence."
"Ce n'est pas la violence, mais le bien qui supprime le mal."
Elisée Reclus (1830-1905)"Celui qui commande se déprave, celui qui obéit se rapetisse. La morale qui naît de la hiérarchie sociale est forcément corrompue."
"Un jour, aujourd’hui, demain, plus tard... nous abolirons l’argent."
Octave Mirbeau (1848-1917)"Toutes les lois sont oppressives et criminelles. Elles ne protègent que les riches et les heureux."
"Les hommes passent la moitié de leur temps à se forger des chaînes et l'autre moitié à les porter."
"Ceux qui se taisent disent plus de choses que ceux qui parlent tout le temps."
Max Stirner (1806-1856)"Les pauvres sont coupables de l'existence des riches."
"Nous sommes tous les deux, l'Etat et moi, des ennemis [...] Tout Etat est une tyrannie."
"L'Etat ne poursuit jamais qu'un but: limiter, enchaîner, assujettir l'individu, le subordonner à une généralité quelconque."
"Aux mains de l’individu, la force s’appelle Crime. Aux mains de l’Etat, elle se nomme Droit."
Errico Malatesta (1853-1932)"L’anarchie [...] est l’idéal qui pourrait même ne jamais se réaliser, de même qu’on n’atteint jamais la ligne de l’horizon qui s’éloigne au fur et à mesure qu’on avance vers elle, l’anarchisme est une méthode de vie et de lutte et doit être pratiqué aujourd’hui et toujours, par les anarchistes, dans la limite des possibilités qui varient selon les temps et les circonstances."
"Il ne s'agit pas de faire l'anarchie aujourd'hui, demain, ou dans dix siècles, mais d'avancer vers l'anarchie aujourd'hui, demain,
toujours."
Sebastien Faure (1858-1942)"Quiconque nie l'autorité et la combat est un anarchiste."
"Le Communisme - qu’il faut se garder de confondre avec "le Parti Communiste" - est une doctrine sociale qui, basée sur l’abolition de la propriété
individuelle et sur la mise en commun de tous les moyens de production et de tous les produits, tend à substituer au régime capitaliste actuel une forme de société égalitaire et fraternelle. Il y a
deux sortes de communisme : le communisme autoritaire qui nécessite le maintien de l’État et des Institutions qui en procèdent et le communisme libertaire qui en implique la
disparition."
Louis Lecoin (1888-1971)"S'il m'était prouvé qu'en faisant la guerre, mon idéal avait des chances de prendre corps, je dirais quand même non a la guerre.
Car on n'élabore pas une société humaine sur des monceaux de cadavres."
"Si un bon révolutionnaire doit demeurer insensible à la souffrance qu'il voit ou devine, je suis un mauvais révolutionnaire car ce n'est pas moi qui souhaiterai
jamais que les régimes abhorrés accumulent plus d'horreurs pour pouvoir rassembler plus d'arguments contre eux."
Léo Ferré (1916-1993)"L'histoire de l'humanité est une statistique de la contrainte."
"Y’en a pas un sur cent et pourtant ils existent
Georges Brassens (1921-1981)"La seule révolution possible, c'est d'essayer de s'améliorer soi-même, en espérant que les autres fassent la même démarche. Le monde ira mieux alors."
"Mort à toute peine de mort."
"Aucune idée sur terre n'est digne d'un trépas."
"Le suffrage universel a produit une quantité d'abominations. Dans l'histoire, des majorités qualifiées ont légitimé Hitler ou Pétain, la guerre d'Algérie, l'invasion de l'Irak... Il n'y a donc aucune innocence dans les majorités "démocratiques".
Alain Badiou

Communiste et libertaire, c'est possible ? |
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Tu es « communiste libertaire », qu’est-ce que c’est ? La fusion entre le communisme et l’anarchie ? Le communisme libertaire s'inscrit dans une filiation historique qui prend ses racines aux débuts du mouvement ouvrier, dans la continuité des grands courants anti-autoritaires. Mais, en même temps, nous nous définissions comme un courant nouveau, produit d'une volonté de synthèses et de dépassements multiples.
Le communisme libertaire est un projet de société, basé sur l'autogestion des moyens de production par les prolétaires eux-mêmes, et la démocratie directe et fédéraliste. Nous ne nous rattachons pas au courant communiste "traditionnel", c'est-à-dire au léninisme et à ses différents avatars, car nous sommes anti-étatistes. Nous pensons que les travailleurs et les travailleuses doivent se diriger eux-mêmes, sans attendre d'une bureaucratie d'Etat qu'elle "sache pour eux et elles". Nous ne croyons pas qu'on puisse faire le bonheur des gens contre eux, et que seule l'implication directe et concrète du plus grand nombre peut changer la société.
Mais nous nous défions aussi d'une partie du mouvement anarchiste, qui a une approche purement philosophique, déconnectée du réel, de l'action politique. Nous nous revendiquons clairement de la lutte des classes. Nous avons une analyse matérialiste de l'histoire. L'individualisme, le primitivisme, la posture "puriste" de certains anarchistes: tout ça ne nous intéresse pas. Nous ne nous y reconnaissons pas et nous pensons même qu'il s'agit de lourds boulets pour la lutte anti-autoritaire, d'un dévoiement stérile.
Te reconnais-tu dans le sous-titre de Point Infos Bondy « Agir pour un monde sans exploitation ni domination » ?
Oui, tout à fait. Etre communiste libertaire, c'est lutter concrètement, quotidiennement, pour un monde sans exploitation ni domination. C'est lutter contre toutes les aliénations. Je me retrouve donc dans ce slogan. L'exploitation est multi-forme. Elle est d'abord économique: le système capitaliste repose sur l'exploitation des travailleurs par les détenteurs du capital. Mais elle est aussi patriarcale, raciste, impérialiste, étatique, etc. Ces différentes formes de domination s'interpénètrent. Contrairement à certains courants pour qui tout passe par le prisme économique et pour qui l'effondrement du capitalisme induira l'effondrement de toute forme d'exploitation, nous pensons qu'il faut lutter sur tous ces fronts et articuler les résistances contre ces différentes formes d'aliénation.
Une fois d'accord sur le slogan, il reste que la conception de l'action peut prendre des formes très diverses! Par exemple, le rapport aux institutions fait clivage parmi ceux et celles qui peuvent se revendiquer de ce slogan : participer aux institutions, jouer le jeu des élections dans le cadre institutionnel capitaliste, patriarcal et étatiste, est-ce que ça fait réellement progresser cette idée de monde sans exploitation ni domination? Globalement, les communistes libertaires en doutent.
Comment évalues-tu l’état de la société (les gens et le pouvoir) ?
Pas brillant! A la crise économique s'ajoute une catastrophe écologique annoncée, que nous regardons se produire sans rien faire. Malgré les allégations de nos gouvernants, la démocratie recule partout : des pouvoirs autoritaires progressent. La France n'est pas en reste dans ce mouvement avec un omniprésident hystérique et mégalo. Le capitalisme conduit la société à sa perte : il détruit les solidarités, exacerbe les rivalités pour en tirer profit, et ne se préoccupe que de la rentabilité à court terme.
Même la crise actuelle du capitalisme ne déclenche pas encore un grand ras-l'bol vis-à-vis de ce système inique. La plupart des gens tentent de sauver leur peau, dans une démarche individuelle, ils ne paraissent pas encore prêts à transformer la société pour vivre ensemble sur de nouvelles bases.
Pour leur montrer que c'est possible, les luttes sociales sont la meilleure démonstration et la meilleure école. Pour nous, communistes libertaires, les luttes sociales sont au coeur de notre démarche politique. Elles sont à la fois le moyen d'améliorer immédiatement ce qui peut l'être, le lieu d'expérimentation démocratique d'autres façons de vivre ensemble, et le terreau d'une transformation radicale de la société.
Nous nous retrouvons ensemble dans les luttes sur le logement, le droit des migrants, la volonté d’une intercommunalité démocratique. Penses-tu qu’il faut aller plus loin dans le travail commun ?
Oui. Chaque fois qu'il est possible de travailler avec d'autres, de se fédérer, de dépasser les clivages parfois artificiels, il faut le faire. Sur des luttes concrètes, les vieilles querelles théoriques passent loin derrière les actions concrètes. Nous le voyons bien sur les luttes auxquelles nous participons côte à côte : dans l'action, nous avons des pratiques similaires. Nous avons la même manière de ne pas mettre d'un côté des têtes pensantes qui décident et de l'autre des petites mains qui font le "sale" boulot. Concrètement, les communistes libertaires et les communistes unitaires sont à peu près les seuls à proposer des idées et à être à fond dans les actions concrètes de terrain.
Dès le Manifeste pour une Alternative libertaire, à la création de notre organisation en 1991, nous avons dit que notre organisation ne prétend pas devenir, à elle seule, en comptant sur ses seules forces, l'alternative au capitalisme. Nous rejetons le sectarisme et l'isolationnisme qui prévaut dans certaines sectes politiques.
Que pensez-vous de la « Fédération » qui rassemble les communistes unitaires, les écologistes radicaux, les Alternatifs ?
Je vais être franc: nous en avons peu débattu collectivement, et il n'y pas de position "officielle" d'AL.
La démarche n'est pas inintéressante. Une fédération plutôt qu'un nouveau "parti", une orientation anticapitaliste affirmée, le refus de la délégation de pouvoir : ce sont des éléments qui nous intéressent. De plus, depuis des années, nous travaillons avec une partie des composantes de la Fédération, en particulier les Alternatifs avec qui nous avons des relations cordiales de longue date. De plus, Alternative libertaire n'est pas une fin en soi : son dépassement n'est pas un sujet tabou pour nous, au contraire.
Mais l'irruption tôt dans ce processus de la question électoraliste nous a gênés. Vu de l'extérieur, nous avons l'impression que la question importante était celle des élections européennes, comme si la course électoraliste aux places était l'alpha et l'omega de l'action politique. La rapidité du processus est aussi un peu surprenante. Nous n'avons pas l'impression que le premier acte de création de la Fédération ait été précédé de vraies discussions de fond, à la base, entre les structures concernées, pour mieux se connaître et bâtir un projet commun.
Bref, globalement, ce regroupement ne nous a pas paru être une priorité dans la période.
Comment faites-vous le lien entre le changement radical de société avec les luttes quotidiennes ?
Les deux sont indissociables. La révolution libertaire, le changement radical de la société, n'est pas une simple révolution politique, substituant une équipe dirigeante à une autre. C'est une révolution sociale globale, touchant toutes les formes politiques, culturelles et économiques de la société. Elle ne peut survenir qu'au terme d'une dynamique ayant à son coeur les pratique sociales, les pratiques réelles des masses et des individus, leurs luttes. Ce sont ces luttes qui permettent une prise de conscience collective et l'émergence de projets de transformation de la société portés de plus en plus largement. C'est en faisant nous-mêmes l'apprentissage de l'autogestion à travers les luttes que les bases d'une nouvelle société seront posées. Dans ce processus de construction de contre-pouvoirs, nous refusons tout rôle dirigeant, mais nous assumons pleinement un rôle d'animateur.
Source : Communistes Unitaires |
POINT DE VUE d'ALTERNATIVE LIBERTAIRE SUR LE "NPA" :
Anticapitalisme, les deux
méthodes
Décidément, plus le mouvement social peine à gagner des luttes, plus il y a un bourgeonnement de « nouveaux partis » politiques pour déplacer la question sociale sur le terrain électoral. Plus les luttes peinent à déboucher sur des victoires, plus on martèle qu’il faut leur offrir un « débouché politique » – une formule ambiguë qui signifie, concrètement, un score électoral. On en arrive maintenant à entendre dans certains meetings de la Ligue Communiste révolutionnaire (LCR) que, si le mouvement de grève de l’automne s’était terminé en queue de poisson, c’est parce qu’il nous manquait un « grand parti anticapitaliste » pour appeler à la grève… Par quelles contorsions de pensée il faut passer pour en arriver à ces conclusions !
Un premier « nouveau parti » est dans l’air du côté de ceux et celles qui avaient soutenu la candidature de José Bové à l’Élysée. Cette mouvance continue d’exister à travers divers collectifs antilibéraux, dont une partie – qui se retrouve dans le courant baptisé Gauche alternative – appelle à la création d’« une vraie gauche de transformation sociale et écologique » pour reprendre les mots d’Yves Salesse, qui fut un des porte-parole de la campagne Bové. En fait, cela fait vingt ans, depuis la candidature Juquin en 1988, que traîne cette idée d’un « nouveau parti » à gauche du PS, qui recomposerait une partie du PCF, des écologistes, des trotskistes, des « citoyens », etc. Une tentative avait déjà fait long feu, avec la défunte Convention pour une alternative progressiste (CAP, 1994-1998). Son échec électoral en 1997 avait entraîné son explosion. D’autres appels pour l’unité des antilibéraux circulent également.
Un second « nouveau parti » est lui bel et bien sur les rails, monté de toutes pièces par le Parti des travailleurs (PT, trotskistes lambertistes), qui pense ainsi capitaliser sur le score à la présidentielle de Gérard Schivardi (0,34%). Le Parti ouvrier indépendant (POI) devrait donc voir le jour vers mai-juin 2008. Pour ceux et celles qui connaissent un peu le courant lambertiste, il ne fait pas de doute qu’il s’agira d’un simple changement de sigle : après PCI, OCI, PCI (de nouveau), MPPT, PT, ce sera POI. Le programme sera dans la continuité de ce que défendait le PT ces dernières années : un mélange de revendications sociales (défense des services publics, laïcité, arrêt des privatisations) et de bizarreries étatico-patriotiques (« pour la défense des 36 000 communes » ; « Pour la République une et indivisible » ; « pour la reconquête de la souveraineté nationale » ; « pour la rupture avec l’Union européenne » ; « pour la renationalisation des secteurs clés de l’industrie »). Cette évolution d’un courant se réclamant de l’internationalisme et de la révolution socialiste vers une idéologie qu’on pourrait qualifier de chevènementiste de gauche ne laisse pas d’étonner, et mériterait sans doute, un jour, un vrai décryptage.
Une personnification à double tranchant
Un troisième « nouveau parti » a été mis en chantier par la LCR dès le lendemain de la présidentielle, où son candidat a fait le meilleur score de l’extrême gauche. C’est l’aboutissement d’une stratégie menée depuis dix ans par la LCR de faire des élections l’axe principal de sa construction, à l’instar de Lutte ouvrière.
Mais c’est une chose de se construire dans les luttes, et c’en est une autre de se construire sur l’image de son porte-parole : les attentes, les modes de fonctionnement, les pratiques ne sont pas les mêmes. La direction de la LCR a néanmoins engagé un processus pour un « nouveau parti anticapitaliste ». L’absence de partenaires et l’obligation de rassembler autour d’elle seule l’a d’ailleurs conduit à faire un peu de mise en scène [1].
Là où nous divergeons c’est sur le projet politique et la stratégie. On nous objectera que le projet de la LCR est tellement ouvert que tout – projet politique, méthode, stratégie – pourrait être discuté. Il est en effet assez nouveau pour une organisation se référant au marxisme et, pour une bonne partie, au léninisme et au trotskisme, que la question du programme soit présentée comme secondaire, voire que cela s’élaborerait de façon pragmatique, au fil de l’eau et des débats. À moins que le flou entretenu n’ait d’autres buts que de repousser le débat sur le projet politique et de pouvoir afficher le plus vite possible un renforcement numérique. Un parti verra donc le jour cette année. Mais quelle sera sa part de nouveauté ? Sera-t-il autre chose que la LCR élargie et rebaptisée ? La dynamique actuelle n’atteint pas un tel niveau qu’elle soit noyée par une vague de nouveaux membres qui changerait la nature de l’organisation.
C’est sans doute pour y pallier qu’on annonce que ce futur parti fusionnera toutes les nuances de l’extrême gauche : trotskisme, altermondialisme, anarchisme, guévarisme ( ?),syndicalisme révolutionnaire, etc. – à chaque meeting, Olivier Besancenot y ajoute une nouvelle composante. Donner une cohérence a tout cela ouvrirait des horizons inédits alors déjà que la LCR, dans sa forme actuelle, n’a pas réussi l’entreprise théorique qu’elle s’était fixée fin 2004, en accouchant d’un nouveau Manifeste bien léger… et bien peu programmatique. Avec ce flou, le risque est que le principal motif d’adhésion soit… le charisme du porte-parole. D’autres organisations (SUD, la CNT anarchosyndicaliste) ont réfléchi et réussi une médiatisation collective, faisant connaître davantage leur sigle que le nom de leurs dirigeants. Dans le cas de la LCR, la personnification est à double tranchant. Le « nouveau parti » risque fort de n’être, pour les médias et pour le grand public, que le parti d’Olivier Besancenot (POB).
Deux projets politiques, deux stratégies
Contrairement aux actuels tenants des « nouveaux partis », nous ne pensons pas que l’essentiel de l’activité politique doive être de transformer les luttes sociales en scores électoraux.
La Gauche alternative comme la LCR utilisent la rhétorique de l’auto-organisation (des travailleuses et des travailleurs ou des citoyennes et des citoyens) pour proposer un « parti des luttes » et de l’auto-organisation jusque dans les urnes… en restant muet sur la nature des institutions étatiques. Tous ces « nouveaux partis » ont centré leur construction sur l’électoralisme. Pas dans les mots : dans les faits. Auto-organisation d’un côté, discours électoral de l’autre. Comment résoudre cette contradiction autrement que par une pirouette rhétorique ?
En vérité, cela ne les trouble pas, car une chose n’a pas varié dans la vision politique de ces courants, qu’ils soient léninistes ou post-léninistes : pour eux la question de la direction du mouvement ouvrier, du mouvement social, reste la question centrale. La défaillance du mouvement social s’explique principalement par une crise de sa « direction politique » – hier le PS ou le PCF, aujourd’hui plus personne en particulier.
Or, pour Alternative Libertaire (AL) et pour bon nombre de révolutionnaires, la question de la direction du mouvement social n’est pas la question centrale. La crise qu’il traverse est une crise des contenus, pas de sa direction.
L’absence de projet de société est aujourd’hui un handicap majeur pour les luttes et la construction d’un courant anticapitaliste et révolutionnaire. On ne peut faire l’économie d’un tel débat et faire croire qu’il s’élaborera en marchant. Étatisation, socialisation, autogestion des moyens de production ? Dictature révolutionnaire ou pouvoir populaire ? Sans dire que tout doit être verrouillé dans chaque détail, la définition dans les grandes lignes d’un projet de transformation sociale est un élément essentiel et préalable à la fondation d’une organisation politique. Ou bien c’est qu’il est caché, et les nouveaux membres le découvriront… en marchant.
Contre la délégation, pour l’auto-organisation
AL ne construit pas un courant politique pour prendre la direction des luttes, du mouvement social, ou comme candidat à la délégation de pouvoir. AL construit un courant politique qui entend agir dans les mots et dans les faits pour l’auto-émancipation. Du coup ce n’est pas la crise de direction des partis réformistes qui nous pose un problème, c’est plutôt l’abandon des perspectives révolutionnaires et socialistes au sein même du mouvement révolutionnaire. Cette question du projet a un impact concret sur le militantisme quotidien. S’agit-il d’avoir un parti qui fasse des scores sur un programme, ou s’agit-il de participer à l’élaboration politique dans le mouvement social ?
Bien sûr, il y a des interpénétrations et il est souhaitable qu’un maximum de militantes et de militants syndicaux et associatifs participent également à des organisations révolutionnaires. Nous pensons même qu’un front anticapitaliste pourrait aider à faire avancer des débats et des idées fortes dans le mouvement social et dans la société. Mais ce qui est déterminant, c’est de permettre que les mouvements sociaux s’emparent d’un projet autogestionnaire. Pour les communistes libertaires, la question de l’auto-organisation n’est pas une simple procédure, c’est la condition sine qua non de l’auto-émancipation.
Note
[1] La rumeur d’un rapprochement organisationnel entre la LCR et AL, distillée largement, avait sans doute pour fonction de faire croire que même des libertaires étaient dans la démarche. Une façon de motiver la base de la LCR, dont une partie est sceptique sur le projet de nouveau parti. Une sorte d’auto-intoxication. Alternative libertaire discute avec ses partenaires habituels, qui peuvent être la Fédération anarchiste, la Coordination des groupes anarchistes, le réseau No Pasaran, les Alternatifs et la LCR. Le sectarisme est un mal trop grand dans l’extrême gauche pour que nous nous abstenions de nous rencontrer et d’échanger nos points de vue. Mais discussion ne signifie pas adhésion.
ANTICAPITALISME : Olivier Besancenot réponds à Alternative Libertaire...
Alternative libertaire (AL) a publié un article intitulé « Anticapitalisme : les deux méthodes » qui critiquait les divers projets de « nouveaux » partis anticapitalistes. Trois camarades de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) ont écrit à AL à ce sujet.
Guillaume, Thierry, camarades…
Quelques lignes de réaction à votre article paru dans le dernier numéro d’Alternative libertaire. Deux ou trois petites choses doivent être clarifiées à propos de nos démarches respectives pour aboutir à une discussion. « Discussion » ne signifie pas « adhésion », dites-vous, et vous avez raison. Mais il peut y avoir débats et échanges – sauf à ne vouloir ni l’« adhésion » ni la « discussion ». Le sectarisme est, comme vous le rappelez, un poison.
1 – Passons rapidement sur le trait d’égalité que vous tirez entre notre démarche pour la construction d’une nouvelle force anticapitaliste et celle du Parti des travailleurs lambertiste. Vous et nous, nous sommes croisés régulièrement dans les luttes, dans les résistances, à l’occasion de certaines campagnes et au sein d’organisations comme Sud, Resf… Nous nous sommes cotoyés suffisamment pour bien connaître nos désaccords (que vous soulignez sans modération) et nos proximités (qu’il ne faut pas bouder).
2 – Les « rumeurs de rapprochement » n’ont à aucun moment été mises en scène. Du reste, elles font probablement autant jaser dans vos rangs que dans les nôtres. Nous payons peut-être le fait d’avoir perdu l’habitude de discuter ensemble ces derniers temps. Il faut remonter à une dizaine d’années pour retrouver une rencontre entre AL et la tendance Révolution à l’époque. Du coup, le redémarrage peut apparaître précipité aux yeux de certains (redémarrage suscité à votre demande, et nous en sommes ravis). Passons donc sur les maladresses (si maladresse il y a eu). Il y a un juste milieu entre le tout et le rien et surtout, de la place pour la confiance.
3 – Notre vision du « débouché politique » des luttes sociales ne peut être caricaturée et résumée à la seule question électorale ou à celle de l’absence de direction radicale au sein du mouvement ouvrier. Nous ne sommes ni dirigistes ni électoralistes. Il s’agit, au contraire, de féconder au sein de la lutte de classe une vision globale de la société capitaliste, d’organiser dans le cadre des résistances sociales des batailles politiques permanentes capables de redonner confiance à une majorité sur la base de revendications d’urgence : réhabiliter au sein d’un mouvement social à reconstruire un projet de société alternatif au capitalisme. Voilà ce qui manque, selon nous, aux luttes actuelles et qui appelle à la construction d’un nouvel outil politique. Nous l’appelons parti anticapitaliste, vous l’appelez front anticapitaliste. Existe-t-il un gouffre entre les deux ? Pas sûr. D’autant que vous n’écartez pas le débat sur les questions de « direction » au sein du mouvement social. Vous n’êtes pas plus « spontanéistes » que nous ne sommes « dirigistes ». Vous posez, si nous vous lisons bien, la nécessité d’un regroupement névralgique pour les animateurs des luttes, voire d’un « pôle d’avant garde interne au mouvement social » (Projet de société communiste libertaire, p. 51). Quant aux participations électorales, ou le fait d’exercer un mandat au sein des institutions quand nous y sommes élus sur la base de notre indépendance, notamment à l’endroit du Ps, nous ne sommes pas contre en effet. Nous ne croyons pas pour autant changer la société par un jeu d’alliances entre partis dans le cadre de combinaisons parlementaires majoritaires dans ces institutions, c’est-à-dire celles d’un État et d’une société où ce sont les multinationales qui font la loi (et nous l’exprimons publiquement, suffisament fort, pour que la gauche et les médias nous le reprochent systématiquement).
Nous luttons (nos militants, notamment ceux qui peuvent être élus dans les conseils municipaux, au conseil régional ou au Parlement européen) contre les illusions électoralistes et institutionnelles qui peuvent exister chez certains qui se tournent vers nous. C’est le prix à payer pour ceux et celles qui, à travers les élections, cherchent à s’adresser au-delà des seuls milieux politisés. Participer aux élections tout en cherchant à créer une défiance majoritaire vis-à-vis du système institutionnel peut susciter des contradictions (rapport aux médias, au pouvoir, personnalisation de la politique). La question est de savoir si elles sont surmontables : nous pensons que pédagogiquement, nous pouvons détourner ces illusions vers un autre terrain, celui de la lutte collective et du changement radical. Vous pouvez penser que cette politique n’est pas juste ou qu’elle joue avec le feu. Soit. Mais boycotter les élections ne règle rien et rien ne prouve que cette méthode s’avère plus efficace pour organiser une défiance de masse à l’égard du jeu institutionnel. Faudrait-il, par exemple, boycotter les élections syndicales professionnelles pour combattre l’institutionnalisation des confédérations actuelles ?
Par ailleurs, ce désaccord suffit-il à clore tout débat ? Entre notre parti anticapitaliste, votre front anticapitaliste, la tactique électorale constitue une divergence. Est-ce une raison suffisante pour continuer à militer séparément ? Nous ne le pensons pas. Quoiqu’il en soit, cette divergence ne doit pas servir d’épouvantail à la discussion de fond, pour peu qu’on souhaite vraiment la mener.
4 – En toute humilité, nos contributions programmatiques, qui visiblement sont perçues au rabais à vos yeux, abordent le fond des choses au moins autant que les vôtres. Nous souhaitons, dans un processus d’assemblée générale constituante pour fonder ce nouveau parti, discuter librement du contenu avec tous ceux et toutes celles qui veulent essayer de s’entendre. Nous soumettons notre contribution par le biais d’un manifeste sur ce que pourrait être, selon nous, le socialisme du XXIe siècle, un socialisme à visage humain. Aucune des questions que vous traitez dans votre texte n’est éludée : répartition des richesses, contrôle démocratique des travailleurs et de la population, propriétée privée et socialisation des moyens de production, nature des institutions actuelles et de l’Etat, fonctionnement social, économique et démocratique alternatif, du bas vers le haut… A la lecture de votre Projet de société communiste libertaire, nous constatons que de nombreux points stratégiques nous rapprochent : nécessaire rupture révolutionnaire, destruction du vieil appareil d’Etat… Certains nous séparent encore : place des organisations dans le processus révolutionnaire, rythme du déperissement de l’Etat, combinaison de la démocratie directe et du suffrage universel. Sur ces points d’ailleurs, nous avons aussi de nombreux questionnements, parfois sans réponses abouties. D’où l’utilité de débattre et de confronter nos certitudes comme nos doutes respectifs.
5 – « Toutes les nuances » de la gauche révolutionnaire qu’il faudrait fédérer pour ce nouveau parti ne font pas office d’attrape mouche comme vous semblez le redouter. Elles renvoient à une démarche de fond pour la nécessaire refondation programmatique à laquelle personne ne peut échapper. C’est vrai aussi pour ceux qui ont lutté contre le capitalisme tout en résistant au stalinisme. Pouvez-vous prétendre à AL avoir épuisé à vous seuls toutes les réflexions et avoir fait la synthèse de toutes les expériences révolutionnaires du passé ? Nous avons cru comprendre que non : vous revendiquez par exemple un apport du marxisme… Imaginez que ce qui est vrai pour vous l’est également pour d’autres. Des organisations trotskistes, par leur histoire, cherchent à puiser le meilleur dans les autres expériences révolutionnaires : analyse libertaire des dérives bureaucratiques des révolutions socialistes ; contribution du Che sur la transition entre capitalisme et socialisme, sur le rapport au travail ou sur l’éradication totale de l’économie de marché… « et pourquoi pas garagiste ? » (d’après un « dirigeant » d’AL à Libé, mais faut-il croire Libé ?) : en effet, si ça peut servir à purger l’extême gauche de son sectarisme…
Votre programme, pas plus que le nôtre, n’est infaillible. Les confrontations entre révolutionnaires sont donc souhaitables, sauf à vouloir évoluer dans nos bulles respectives.
Pour finir, nous avons tous des responsabilités nouvelles liées à l’évolution de la situation politique et sociale : la crise économique, les résistances à Sarkozy et au Medef, l’évolution à droite de la gauche. Au-delà de nos rangs, de nouvelles générations semblent regarder dans notre direction pour le combat que menons avec l’espoir que changer de société est encore possible. Quand nous leur proposons de construire une nouvelle représentation pour tous les exploités et tous les opprimés, nous entendons par représentation (qui ne fait pas partie de votre vocabulaire) non pas une délégation de leur propre représentation à d’autres. Nous leur proposons au contraire de se représenter elles-mêmes et eux-mêmes.
Enfin, pour vous titiller un peu, citons l’anarchiste Louise Michel qui disait aux différents groupes révolutionnaires : « Je suis avec tous les groupes qui attaquent soit par la pioche, soit par la mine, soit par le feu l’édifice maudit de la vieille société. »
Chacun à notre manière d’accord, mais si on essayait ensemble, pour une fois ?
[Sandra Demarcq, Olivier Besancenot, Basile Pot],
dans « Alternative libertaire », février 2008
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Paul Mattick démontre ce qui rapprochait Trotsky de Staline : La lutte pour le pouvoir, la machinerie du parti, l’apologie du stalinisme, le capitalisme d’Etat.
Stalinisme_et_Bolchevisme.pdf
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Plateforme des communistes-libertaires.p[...]
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"La théorie des soviets n’a rien de commun avec le système de gouvernement soviétique, comme le croit la plupart des gens."
lidee_des_soviets.pdf
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"Brochure qui montre d’une façon irrémédiable que la différence entre communisme autoritaire et anarchisme n’est pas une question de théorie, mais une question de pratiques antagonistes."
repression-soviets.pdf
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brochure mouv libertaire.pdf
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Lu sur : "Green Anarchy" (N°6)
« Après avoir beaucoup donné en pensée sur le sujet, certains d'entre nous (Rédaction Green Anarchy) ont décidés qu'il était important de fournir une critique sur ce qui a dominé la pensée anarchiste depuis sa genèse : L’anthropocentrisme ; Ou la vue du monde dans laquelle les humains (humains males, civilisés et régnants le plus souvent) sont les êtres les plus importants.
Tandis que l'anarchisme semble être en soit intrinsèquement contre la domination pour la majeure partie de son histoire, il a été silencieux sur beaucoup de matières, notamment au sujet de la domination des femmes, des animaux, et de la nature.
Comme cette publication est intitulée Green Anarchy, nous pensons que cela en valait la peine que de traiter de ce sujet dans l’éditorial, exactement comme Green contextualise l'Anarchie.
Quoi qu’il en soit, les anarchistes classiques étaient pertinents à leur époques, ils ne le sont certainement plus aujourd'hui pour plusieurs raisons qui seront discutées ci-dessous. Sans une analyse détaillée de leur approches (Proudhon, Godwin, Bakounine, etc.), une addition générique et générale peut en être faite.
Dans ce sens, traditionnellement, l'anarchisme s'est focalisé et concentré sur la domination dans la société humaine. Cette approche fonctionne comme si les humains étaient la seule espèce sur la planète et comme si leur libération des souches (Du dispositif) de l'oppression de classe étaient la seule forme d'oppression à considérer. Car nous nous en rendons tous compte aujourd'hui, avec une immédiateté, peut-être ou sûrement indisponible, non présente à l'heure des anarchistes classiques, que la biosphère s'effondre entre les mains de la civilisation. L'anarchisme, qui est une lutte pour la libération humaine, ne s'adresse pas nécessairement à tous et toutes et ne va pas à l’encontre de toutes et tous. Même dans une vision anarchiste extrême, il n’est demandé ni exigé aucune prise en considération de capacité écologiste/que.
Classiquement, l'existence de l'état et la hiérarchie chez l’humain sont tout ce qui doit être problématisé, nécessairement remit en question. L'environnement est essentiellement regardé, compris de la même manière par les anarchistes comme celles des règles de la civilisation ; une plaine passive sur laquelle on écrit la lutte humaine et la bataille de l'existence, sous la domination ou pas de l’état.
Les penseurs occidentaux des nations industrielles du 19ème siècle ne pouvaient pas avoir prévus, avoir une conscience et une sensibilité écologique holistique.
Dès lors, nous devrions prendre de leurs écritures historique contextuelles les points qui s’y applique encore actuellement, et être disposés à abandonner tout ce qui n'est pas ou plus applicable.
Il devrait être clair que l’utopie du travail, opérante, où la nature est soumise au progrès humain, est écologiquement impossible et donc non pertinente. Il devrait être clair qu'un programme révolutionnaire anarchiste qui propose malhonnêtement un futur pour les six milliards d’humains que nous sommes maintenant, pour continuer a piétiner la planète comme des Etres souverains et autonomes, est non pertinent et certainement pas « écologique »…
Le « programme » n'est pas « vert » dans le contexte de celui que d’arrêter la domination de la nature, de la part des humains.
Ce que l’anarchisme et les anarchistes doivent maintenant prendre en considération est le fait qu'il reste très peu de Nature pour vivre, en harmonie, et même la possibilité que de ce qu’il en reste, de cette nature là, de ce que nous avons laissé derrière nous, ne pourrait peut-être plus jamais continuer à nous soutenir.
En prenant en considération l’unique comparatif et approximatif « biocentrisme », que les humains ont vécus, l’est comme cueilleurs/chasseurs, et dans certains cas, jardiniers/horticulteurs itinérants. C’est donc bien ce qui a été le mode d'existence dans 99 % des cas de notre histoire collective.
A l’époque de nos ancêtres cueilleurs, au maximum de la population mondiale, il y avait plusieurs millions d’Etres humains, épanouis et vivant dans des écosystèmes globaux intacts. Aujourd'hui, nous sommes six milliards et nous vivons dans et avec une partie significative d’une nature détruite.
Cette réalité, non évidente n’est pas présente chez les anarchistes classiques, c’est indéniable. Par conséquent notre résistance ne peut plus être fondée sur l'hypothèse qu'une base de subsistance viable serait toujours existante. Il ne faut pas supposer et se permettre de croire qu’il reste l’éternité pour faire l'impossible - L’impossible, que de créer un paradis utopique de travailleur pour six milliards d’individus, sans hiérarchie -.
Ce que nous savons également maintenant, c’est que les anarchistes classiques ne savaient pas ou n’avaient pas compris que, historiquement et préhistoriquement, toutes les sociétés de plus de 100 à 500 individus sont basées sur la gouvernance et l'autoritarisme. Huit cents milliards de personnes ont vécu l’expérience de la vie sur la Terre, avant l'agriculture classique ou moderne et d'une manière que nous pourrions appeler l'anarchie.
Ce n'était pas seulement l’absence de l’Etat ou de l’apatridité qui permit à ce mode d'existence de persister pendant plus de trois millions d'années, ou de s'épanouir sur toute la planète entière. Il y a beaucoup plus. Il faut y inclure les techniques d'extractions et de gestion de l'énergie, et celles des aliments à partir de l'environnement, qui l’étaient d'une manière soutenable, cela n'impliquant pas la domestication et l'écocide de la Nature.
L'anarchisme classique ne tient pas beaucoup compte des problèmes des populations en ce qui concerne la question de la durabilité ou de viabilité (développement durable), s'il suppose que la Nature sera et restera pour toujours, et que cette lutte humaine peut se reproduire toute l'éternité. Les anarchistes classiques traditionnellement pensaient comme si nous n'étions pas des organismes, des animaux, et non sujet aux processus de la biosphère globale et des communautés écologiques.
Pour échapper à cette incomplète compréhension de notre rôle sur la planète comme espèce, cela nécessite une compréhension, un arrangement, sur l'existence soutenable de l’humain, libre, et qui est basée sur la connaissance, l’histoire, le succès, et les échecs du passé.
L'anarchiste, doux-rêveur, utopiste, spéculant sur le projet visionnaire d’un futur irréalisable est sans pertinence avec la Lutte dans les actes. L’Anarchie verte, avec conviction, doit porter l'anarchisme à un nouveau niveau, en y incorporant des dimensions nouvelles, dont celles traitant des stratégies humaines de subsistance passées, pour comprendre comment elles ont fonctionnées, et dans quelles conditions. Il n'est plus suffisant de supposer ou de présumer que les humains doivent d'abord se libérer et que la durabilité viendra plus tard. Nous devons présupposer que la durabilité a déjà existé, et avec des contextes et des modèles universels.
Notre première identité est verte, et subséquemment anarchiste. Nous sommes les premiers « verts », parce que la liberté humaine sur une terre civilisée, désertifiée, en friche, est sans signification. Evaluer l’histoire et 3.5 millions d'années de chaos libre et sauvage de la vie, nous force à privilégier cet état de fait, et de le placer au-dessus d'un futur de « gentil doux-rêveur », pour la société humaine moderne.
Comme toutes autres entités, comprises entre les corporations et les sbires, l’approche « verte » d’un futur est intégrée à l'anarchisme de notre temps. Elle est la profondeur de cet « is what » coloré de questions que cet article met en discussion. Si la « nature » est encore regardée par les anarchistes comme un contexte passif à des luttes passagères, nous n'apprendrons jamais que la liberté, la libération, et l'autonomie sont contextuelles, et comme organismes, ceci nécessite et implique la coexistence paisible avec la biosphère.
À la différence des anarchistes classiques, nous n'avons pas le privilège de la conscience environnementale minimale. Si nous réclamons et affirmons que les humains peuvent choisir librement de vivre en harmonie avec la nature, nous ferions aussi mieux de découvrir dix nouvelles planètes Terre écologiquement florissantes et d’y aller, ou alors remettre en cause notre prétention que cette seule planète puisse nous soutenir avec l’actuelle population, quelle soit socialiste, anarchiste, capitaliste, ou fasciste.
Nous ne prescrivons nullement un génocide humain de masse, pour la conservation de l’écosystème, mais nous devons reconnaître que l'humanité dite civilisée commet volontairement (bien que peut-être involontairement) un suicide collectif à travers son propre comportement insoutenable. La majeure partie de l'humanité a déjà choisi sa propre destinée, et nous ne nous considérons pas êtres obligés de la sauver de l'impact de ses propres décisions. Nous soutenons ceux qui nagent à contre-courant en résistant à l'assaut persistant de la civilisation contre leur autonomie et leur santé - et nous supportons tous ceux qui combattent pour la défense des êtres sauvages et des endroits de la nature sauvage qui n'ont pas été encore détruits.
L'impact écologique de la civilisation est seulement un des temps des manifestations de la domination. Avec les futurs éditoriaux, nous avons l'intention d'approfondir les questions des autres manifestations de la domination de la civilisation.
Puisque la destruction de la nature sauvage est inextricablement liée à la destruction de la nature humaine intérieure, et à l'érosion des rapports sociaux égalitaires, il est aussi et également important de critiquer la civilisation à un niveau social. Ceci doit inclure l'analyse de l'aliénation et de la hiérarchie dans les constructions de la société humaine. Quoi qu'il en soit, ce sont certaines de nos pensées à l'heure actuelle.
Soyez prêt à déconstruire, à chaque résurgences, les illusions libérales et celles de la gauche « douce-rêveuse », d'un paradis industriel-état-compromis sur terre.
Combattez jusqu'à ce que la terre soit libre ! Nous encourageons fortement la rétroaction et les insoumissions. »
P.O. Box 11331, Eugene, OR 97440
collective@greenanarchy.org
Un des textes fondateurs de « Green Anarchy »
Depuis deux siècles, toutes les expériences de "socialisme", sans exception, petites ou grandes, courtes ou longues... ont échoué, dans la plupart des cas après une période de tyrannie.
Pourquoi ?
Les principes humanistes sur lesquels elles se sont fondées, sont-ils incompatibles avec l’homme, ne peuvent-ils rester que dans son imaginaire ?
Y a-t-il eu, au contraire, des erreurs qui ont été commises dans la conception de ces expériences qui expliquent leur échec ?
Il est urgent aujourd’hui d’ouvrir le débat et d’essayer de comprendre.
Dans un monde marchand qui nous conduit à la catastrophe morale, sociale et écologique il est vital de repenser notre rapport à l’Histoire, de tirer les leçons du passé et d’élaborer une stratégie
pour mettre en place une alternative à ce système.
C’est à ce travail que je vous invite en avançant des hypothèses et en proposant des pistes de réflexion et d’action.
Patrick Mignard
Comment commander ?
Ecrire à : AAEL BP 32334 - 31023 Toulouse cedex 1
ou tél 05 61 43 80 10 - fax : 05 61 44 22 37
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Opinion :
Une perspective communiste libertaire sur l’anticapitalisme
27.04.2009

Cette année, deux manifestations ont lieu à Montréal pour souligner la journée du 1er mai : celle des grandes centrales syndicales (CSN, FTQ, CSQ, CSD, etc.) et celle de la coalition pour le 1er
mai révolutionnaire anticapitaliste. En rupture avec les stratégies et politiques ouvrières actuelles, les membres, sympathisants et sympathisantes de la coalition sortent dans la rue afin de crier
haut et fort qu’il faut mettre un terme à l’exploitation capitaliste.
C’est sous la bannière de l’anticapitalisme que des tendances politiques du mouvement ouvrier et social parfois irréconciliables se sont réunies. Les membres de la coalition souhaitent donner à la
manifestation du 1er mai un cŸté plus combatif que celui proposé par les centrales syndicales. Il importe de remettre en question et de dénoncer publiquement la légitimité des institutions
bourgeoises, telle que la Caisse de dépôt et placement.
Mais « l’anticapitalisme » n’est pas une fin en soi. Tout comme « l’altermondialisme », cette appellation a le désavantage d’être trop souvent un mot fourre-tout, vide de sens historique et
politique. De plus, une telle position évacue régulièrement la critique du patriarcat et de l’Etat, de même que la nécessité de préciser un véritable projet de société révolutionnaire.
Nous pensons que la domination des hommes sur les femmes en tant que classe sociale et politique précède la création des Ötats et de l’exploitation capitaliste. La lutte contre le patriarcat doit
être partie prenante de tous nos combats. Par ailleurs, nous ne croyons pas que la centralisation de l’économie ou des forces militaires soient bénéfiques. Des expériences historiques nous donnent
raison: le centralisme, incarné dans le mouvement révolutionnaire par le léninisme, tue l’organisation directe économique et politique des travailleurs et des travailleuses en instaurant un
capitalisme d’Ötat.
Nous croyons que nous pourrons mettre un terme au capitalisme lorsque les populations sauront se réapproprier l’économie sur la base de sa planification décentralisée répondant aux besoins réels de
la société. Une telle rupture ne se concrétisera pas seulement par des insurrections, mais aussi par des grèves générales visant à reconstruire cette production autogérée tout en donnant aux
individus la capacité de s’épanouir dans la fraternité sociale. Pour atteindre ce but, l’éducation populaire permettra à toutes et tous de préciser et d’organiser ce modèle par des luttes dans les
quartiers, les usines, les écoles et dans la rue. Notre projet, le communisme libertaire, esquisse à grands traits une société qui aurait, comme l’écrivait l’anarchiste espagnol Ricardo Mella,
fusillé en 1925, « la liberté pour base, l’égalité comme moyen, la fraternité pour but » et ce pour tous et toutes peu importe l’origine, le pays, le lieu de résidence ou la langue.
Écrit par des membres du Collectif du 19 Juillet
(UCL-Sherbrooke)

MARX ET L’ANARCHISME
I
Il y a quelques années, peu après la mort de Frédéric Engels, Edouard Bernstein, un des plus illustres membres de la communauté marxiste, étonna ses amis par quelques découvertes notables. Bernstein manifesta publiquement ses doutes quant à l’exactitude de l’interprétation matérialiste de l’histoire, de la théorie marxiste de la plus value et de la concentration du capital ; il alla même jusqu’à attaquer la méthode dialectique, arrivant à la conclusion qu’il n’était pas possible de parler d’un socialisme critique. Homme prudent, Bernstein garda pour lui ses découvertes jusqu’à ce que meure le vieil Engels, et alors seulement il les rendit publiques au grand effroi des prêres marxistes. Mais même cette prudence ne put le sauver, car on l’attaqua de tous côtés. Kautsky écrivit un livre contre l’hérétique, et le pauvre Edouard se vit obligé de déclarer au congrès de Hanovre qu’il était en état de péché mortel et qu’il se soumettait à la décision de la majorité scientifique.
Avec tout cela, Bernstein n’avait rien révélé de nouveau. Les raisons qu’il opposait aux fondements de la doctrine marxiste existaient déjà à l’époque où lui-même continuait encore à se faire l’apôtre fidèle de l’église marxiste. Ces arguments avaient été pris çà et là dans la littérature anarchiste, et le seul fait important était qu’un social-démocrate parmi les plus connus se réclamait d’eux pour la première fois. Personne ne niera que la critique de Bernstein avait produit une forte impression dans le camp marxiste : il avait ébranlé les fondements les plus importants de l’économie métaphysique de Karl Marx et il n’est pas surprenant que les respectables représentants du marxisme orthodoxe s’en soient vivement émus.
Tout cela ne serait pas très grave s’il n’y avait un autre inconvénient bien pire. Depuis près d’un siècle, les marxistes ne cessent de prêcher que Marx et Engels furent les inventeurs du socialisme dit scientifique ; une distinction artificielle s’est créée entre les socialistes dits utopiques et le socialisme scientifique des marxistes, différence qui existe seulement dans l’imagination de ces derniers. Dans les pays germaniques, la littérature socialiste a été monopolisée par les théories marxistes, et tout social-démocrate les considère comme de purs produits, absolument originaux, des découvertes scientifiques de Marx et de Engels.
Mais ce rêve s’est lui aussi évanoui : les recherches historiques modernes ont établi d’une manière incontestable que le socialisme scientifique n’était rien de plus qu’une conséquence des vieux socialismes anglais et français, et que Marx et Engels ont connu à la perfection l’art de revêtir le plumage d’autrui. Après les révolutions de 1848, commença en Europe une réaction terrible ; la Sainte Alliance revint tendre ses filets dans tous les pays avec l’intention d’étouffer la pensée socialiste qui produisait une littérature d’une très grande richesse tant en France qu’en Belgique, Angleterre, Allemagne, Espagne et Italie. Cette littérature tomba presque totalement dans l’oubli pendant cette période d’obscurantisme qui commença à partir de 1848. Beaucoup d’œuvres parmi les plus importantes furent détruites, et rares sont les exemplaires qui trouvèrent refuge dans la tranquillité de certaines grandes bibliothèques publiques ou chez des particuliers. C’est seulement à la fin du XIX° siècle et au début du XX° que cette littérature a été redécouverte et aujourd’hui, nous sommes remplis d’admiration devant les idées fécondes que l’on trouve dans les vieux écrits des écoles postérieures à Fourier et à Saint-Simon, dans les œuvres de Considérant, Demasi, Mey et de tant d’autres.
De la même manière, on y a trouvé l’origine du socialisme dit scientifique. Notre vieil ami W. Tcherkesoff fut le premier à offrir un ensemble de tous ces faits ; il démontra que Marx et Engels ne sont pas les inventeurs des théories qui furent considérées pendant tant de temps comme leur patrimoine intellectuel [1] ; il arriva même à prouver que certains des travaux marxistes parmi les plus fameux, comme le Manifeste communiste par exemple, n’étaient en réalité rien d’autre que des traductions libres du français, faites par Marx et Engels. Tcherkesoff a d’ailleurs eu le plaisir de voir ses affirmations relatives au Manifeste communiste, reconnues par Avanti, organe central de la social-démocratie italienne [2], après que l’auteur ait eu l’idée de comparer le Manifeste communiste avec le Manifeste de la Démocratie de Victor Considérant, paru cinq ans avant l’opuscule de Marx et de Engels.
Le Manifeste communiste est considéré comme une des premières œuvres du socialisme scientifique et le contenu de ce travail a été tiré des écrits d’un utopiste, car le marxisme inclut Fourier dans les socialistes utopiques. Voilà une des ironies les plus cruelles que l’on puisse imaginer, et cela ne constitue pas assurément une recommandation favorable quant à la valeur scientifique du marxisme. Victor Considérant fut un des premiers écrivains socialistes que Marx connut ; il le mentionne déjà à une époque où il n’était pas encore socialiste lui-même. En 1842, la Allgemeine Zeitung attaqua la Rheinische Zeitung dont Marx était rédacteur en chef, lui reprochant de sympathiser avec le communisme. Marx répondit alors par un éditorial [3] dans lequel il déclarait : « Des œuvres comme celles de Leroux, Considérant et plus particulièrement le livre perspicace de Proudhon, ne peuvent être critiquées à partir de quelques observations superficielles ; il faut les étudier à fond avant de vouloir en faire la critique ». Le socialisme français a exercé la plus grande influence sur le développement de Marx ; mais de tous les écrivains socialistes de France, c’est P. J. Proudhon qui l’a le plus puissamment marqué.
Il est même évident que le livre de Proudhon Qu’est-ce que la propriété ? incita Marx à embrasser le socialisme. Les observations critiques de Proudhon sur l’économie nationale et les diverses tendances socialistes firent découvrir, avant Marx, un monde nouveau, et ce fut principalement la théorie de la plus-value, développée elle aussi par le génial socialiste français, qui causa la plus forte impression sur l’esprit de Marx. L’origine de la doctrine de la plus value, cette grandiose « découverte scientifique » dont s’enorgueillissent tous nos marxistes, nous la trouvons dans les écrits de Proudhon. Grâce à celui-ci Marx parvint à connaître cette théorie, qu’il modifia plus tard, après l’étude des socialistes anglais Bray et Thompson. Marx alla jusqu’à reconnaître publiquement la grande signification scientifique de Proudhon et, dans un livre aujourd’hui complètement disparu de la vente [4], il qualifia l’œuvre de celui-ci, Qu’est-ce que la propriété ?, de « premier manifeste scientifique du prolétariat français ». Cette œuvre n’a plus été éditée par les marxistes, ni traduite, malgré les grands efforts des représentants officiel du marxisme pour divulguer, dans toutes les langues, les écrits de leur maître. Ce livre a été oublié, on sait pourquoi ; sa réimpression ferait découvrir au monde le colossal contresens et l’insignifiance de tout ce que Marx a écrit plus tard au sujet de l’éminent théoricien de l’anarchisme.
Marx n’a pas été influencé seulement par les idées économiques de Proudhon, mais aussi par les théories anarchistes du grand socialiste français, et dans un de ses travaux de cette période, il combat l’Etat sous la même forme que l’avait fait Proudhon.
II
Tous ceux qui ont étudie attentivement l’évolution socialiste de Marx devront reconnaître que l’œuvre de Proudhon Qu’est-ce que la Propriété ? fut celle qui le convertit au socialisme. Ceux qui ne connaissent pas de près les détails de cette évolution et ceux qui n’ont pas eu la curiosité de lire les premiers travaux socialistes de Marx et de Engels, jugeront étrange et invraisemblable cette affirmation, car dans ses travaux postérieurs, Marx parle de Proudhon avec ironie et mépris, et ce sont précisément ces écrits que la social-démocratie publie de nouveau et réimprime constamment.
C’est ainsi que prend corps, petit à petit, l’opinion suivant laquelle Marx fut, dès le début, l’adversaire théorique de Proudhon et qu’il n’a jamais existé, entre eux deux, aucun point de contact. Il est vrai que, quand on lit ce que le premier a écrit à propos du second dans Misère de la philosophie, dans le Manifeste communiste et dans la nécrologie qu’il publia dans le Sozialdemokrat de Berlin, peu après la mort de Proudhon, il n’est pas possible d’avoir une autre opinion.
Dans Misère de la philosophie il attaque Proudhon de la pire manière, usant de tous les recours pour démontrer que les idées de celui-ci n’ont pas de valeur et qu’elles n’ont aucune importance, ni comme socialistes ni comme critique de l’économie politique : « Monsieur Proudhon - dit-il - a le malheur d’être compris d’une étrange manière ; en France il a le droit d’être un mauvais économiste, car on le considère comme un bon philosophe allemand ; en Allemagne, il peut être un mauvais philosophe, puisqu’il y est considéré comme le meilleur économiste français. En ma qualité d’Allemand et d’économiste, je me vois obligé de protester contre cette double erreur ». [5]
Et Marx va plus loin encore : il accuse Proudhon, sans avancer aucune preuve, d’avoir plagié les idées de l’économiste anglais Bray. Il écrit : « Nous croyons avoir trouvé dans le livre de Bray [6] la clé de tous les travaux passés, présents et à venir de Monsieur Proudhon ». I1 est intéressant d’observer comment Marx, qui a utilisé tant de fois les idées d’autrui et dont le Manifeste communiste n’est en réalité qu’une copie du Manifeste de la Démocratie de Victor Considérant, traite les autres de plagiaires. Mais poursuivons. Dans le Manifeste communiste, Marx dépeint Proudhon comme un représentant bourgeois et conservateur [7]. Et dans la nécrologie qu’il écrivit dans le Sozialdemokrat (1865) nous lisons les mots suivants : « Dans une histoire, rigoureusement scientifique, de l’économie politique, ce livre (il se réfère à Qu’est-ce que la propriété ?) méritera à peine d’être mentionné. Car de semblables ouvrages jouent dans les sciences exactement le même rôle que dans la littérature de nouvelles ». Et dans le même article nécrologie, Marx réitère son affirmation comme quoi Proudhon manque totalement de valeur en tant qu’économiste, opinion qu’il émettait déjà dans Misère de la philosophie.
Il est facile de comprendre que de pareilles assertions, lancées par Marx contre Proudhon, devaient répandre la croyance, et pour mieux dire la conviction, qu’entre lui et le grand écrivain français il n’existait pas la moindre parenté. En Allemagne, Proudhon est presque totalement inconnu. Les éditons allemandes de ses œuvres, faites autour de 1840, sont épuisées. L’unique livre qui a été de nouveau publié en allemand est Qu’est-ce que la propriété ?, et même cette édition a été diffusée dans un cercle restreint. Cette circonstance explique le fait que Marx soit parvenu à effacer les traces de sa première évolution socialiste. Que son opinion ait été bien différente au début, nous avons eu l’occasion de le voit plus haut, et les conclusions qui suivent corroborent notre affirmation. Etant rédacteur en chef de la Rheinische Zeitung, un des principaux journaux de la démocratie allemande, Marx arriva à connaître les écrivains socialistes les plus importants de France, alors que lui-même n’était pas encore socialiste. Nous avons déjà mentionné une de ses citations dans laquelle il fait allusion à Victor Considérant, Pierre Leroux et Proudhon, et il ne fait pas de doute que Considérant, et spécialement Proudhon, ont été les maîtres qui l’amenèrent au socialisme. Qu’est-ce que la propriété ? a exercé, de toute évidence, la plus grande influence dans la maturation politique de Marx ; ainsi, à la période mentionné, il qualifia le génial Proudhon du plus « conséquent et sagace des écrivains socialistes » [8]. En 1843 la Rheinische Zeitung fut supprimée par la censure prussienne ; Marx partit pour l’étranger, et durant cette période, il poursuivit son évolution vers le socialisme. La dite évolution se constate très bien dans ses lettres à l’écrivain Arnold Ruge, et mieux encore, dans son livre La Sainte Famille ou Critique de la critique critique, qu’il publia conjointement avec Frédéric Engels. Le livre, paru en 1845, avait pour objet la contestation de la nouvelle tendance du penseur Bruno Bauer [9]. En plus de questions philosophiques, cette œuvre s’occupe aussi d’économie politique et de socialisme, et ce sont précisément ces parties qui nous intéressent ici.
De tous les travaux que publièrent Marx et Engels, La Sainte Famille est l’unique qui n’a pas été traduit en d’autres langues [10], et dont les socialistes allemands ne firent pas d’autre édition. Il est vrai que Frantz Mehring, héritier littéraire de Marx et de Engels, a publié, à la charge du Parti socialiste allemand, La Sainte Famille avec d’autres écrits correspondant à la première période de l’activité socialiste de leurs auteurs, mais ceci se fit soixante ans après la sortie de la première édition, et, d’autres part, la réédition était destinée aux spécialistes, car son coût était excessif pour un travailleur. A côté de cela, Proudhon est connu d’une manière si limitée en Allemagne, que très peu se seront rendu compte de la profonde différence existant entre les premiers jugements que Marx émettait sur lui et ceux qu’il soutiendra plus tard.
Et cependant, ce livre démontre clairement le processus évolutif du socialisme chez Marx et l’influence puissante que Proudhon a exercé sur lui. Tout ce que les marxistes ont attribué ensuite à leur maître, Marx le reconnaissait, dans La Sainte Famille, comme les mérites de Proudhon. Voyons ce qu’il dit à ce sujet à la page 36 : « Tous les développements de l’économie politique supposent la propriété privée. Cette hypothèse de base, l’économie politique la considère comme un fait inattaquable ; elle ne la soumet à aucun examen et même, pour reprendre l’aveu naïf du Say [11], n’en parle qu’accidentellement. Et voici Proudhon qui soumet la propriété privée, base de l’économie politique, à un examen critique, au premier examen catégorique aussi impitoyable que scientifique. C’est là le grand progrès scientifique qu’il a réalisé, un progrès qui révolutionne l’économie politique et rend pour la première fois possible une véritable science de l’économie politique. L’ouvrage de Proudhon Qu’est-ce que la propriété ? est aussi important pour l’économie politique moderne que l’ouvrage de Sieyès Qu’est-ce que le Tiers-Etat ? pour la politique moderne ».
Il est intéressant de comparer ces paroles de Marx avec celles qu’il a écrites ensuite à propos du grand théoricien anarchiste. Dans La Sainte Famille il dit que Qu’est-ce que la propriété ? a été la première analyse scientifique de la propriété privée et qu’elle a donné la possibilité de faire de l’économie nationale une véritable science ; mais dans sa nécrologie publiée dans le Sozialdemokrat, le même Marx assure que dans une histoire rigoureusement scientifique de l’économie, cette œuvre mérite à peine d’être mentionnée. Quelle est la cause d’une pareille contradiction ? Voilà une question que les représentants du socialisme dit scientifique n’ont pas encore éclaircie. En réalité, il n’y a qu’une réponse : Marx voulait cacher la fontaine dans laquelle il avait bu. Tous ceux qui ont étudié sérieusement le problème et qui ne se sentent pas entraînés par le fanatisme partisan devront reconnaître que cette explication n’est pas le fait d’un caprice.
Voyons encore ce que Marx constate quant à l’importance historique de Proudhon. A la page 52 du même livre, nous lisons : « Proudhon n’écrit pas seulement en faveur des prolétaires, mais il est un prolétaire lui-même, un ouvrier ; son œuvre est un manifeste scientifique de prolétariat français ».
Ici, comme on le voit, Marx exprime en termes précis que Proudhon est un théoricien du socialisme prolétarien et que son œuvre constitue un manifeste scientifique du prolétariat français. En revanche, dans Manifeste communiste, il assure que Proudhon incarne le socialisme petit-bourgeois et conservateur. Peut-on trouver plus grande contradiction ? Qui devons-nous croire, le Marx de La Sainte Famille ou l’auteur du Manifeste ? Et d’où provient cette divergence ? C’est une question que nous posons de nouveau, et, bien entendu, la réponse est toujours la même ; Marx voulait dissimuler au monde tout ce qu’il devait à Proudhon, et, pour lui, tous les moyens étaient bons. Il ne peut y avoir d’autre explication d ce phénomène ; les moyens que Marx employa plus tard dans sa lutte contre Bakounine prouvent à l’évidence qu’il n’était pas très délicat quant au choix de ceux-ci [12].
III
Les écrits politiques de Marx, à cette période, démontrent qu’il avait même été influencé par les idées anarchistes de Proudhon ; par exemple, l’article qu’il publia dans le Vorwerts de Paris.
Le Vorwerts était un journal qui paraissait dans la capitale française vers les années 1844-1845, sous la direction d’Henri Bernstein. Au début, il était seulement de tendance libérale. Mais plus tard, après la disparition des Annales franco-allemandes, Bernstein entra en relation avec les anciens collaborateurs de cette dernière publication, qui le conquirent à la cause socialiste. Le Vorwerts se convertit alors en organe officiel du socialisme et de nombreux collaborateurs de la revue de Arnold Ruge, tels Bakounine, Marx, Engels, Henri Heine, Georges Herwegh, etc. y participèrent.
Dans le numéro 68 de ce journal (7 août 1844), Marx publia une œuvre de polémique, Notes critiques d propos de l’article : Le Roi de Prusse et la réforme sociale. Il y étudia la nature de l’Etat et démontre l’incapacité absolue de cet organisme pour diminuer la misère sociale et pour supprimer le paupérisme. Les idées que l’auteur développe dans cet article sont les idées purement anarchistes et sont en parfaite concordance avec les concepts que Proudhon, Bakounine et autres théoriciens de l’anarchisme, ont établi à ce sujet. Les lecteurs pourront juger à partir du texte suivant extrait de l’étude de Marx : « Aucun gouvernement au monde n’a pris, immédiatement et sans accord avec les autorités, de mesures contre le paupérisme. Le parlement anglais envoya même des commissaires dans tous les pays d’Europe, afin de prendre connaissance des différents remèdes administratifs contre le paupérisme. Mais pour autant que les Etats sont occupés du paupérisme, ils en sont restés aux mesures d’administration et de bienfaisance ou en deçà.
• L’Etat peut-il se comporter autrement ?
• L’Etat ne découvrira jamais dans l’Etat et l’organisation de la société, la raison des maux sociaux. Là où il y a des partis politiques, chacun trouve la raison de chaque mal dans le fait que son adversaire occupe sa place à la direction de l’Etat. Même les politiciens radicaux et révolutionnaires trouvent la raison non pas dans l’essence (Wesen) de l’Etat, mais dans une forme déterminée d’Etat qu’ils veulent remplacer par un autre.
• Du point de vue politique, l’Etat et l’organisation de la société ne sont pas deux choses différentes. L’Etat c’est l’organisation de la société. Dans la mesure où l’Etat reconnaît des anomalies sociales, il en cherche la raison, soit dans les lois naturelles qu’aucune puissance humaine ne peut plier, soit dans la vie privée qui est indépendante de l’Etat, soit dans une inadaptation de l’administration qui dépend de l’Etat. C’est ainsi que l’Angleterre trouve que la misère a sa raison d’être dans la loi naturelle, d’après laquelle la population doit toujours dépasser les moyens de subsistance. D’un autre côté, elle explique le paupérisme par la mauvaise volonté des pauvres, comme le roi de Prusse l’explique par le sentiment non-chrétien des riches et la Convention par la mentalité contre-révolutionnaire des propriétaires. C’est pourquoi l’Angleterre punit les pauvres, le roi de Prusse exhorte les riches, et la Convention guillotine les propriétaires.
• Enfin, tous les Etats cherchent dans des déficiences accidentelles ou intentionnelles de l’administration la cause, et par suite, dans des mesures administratives, le remède à tous leurs maux. Pourquoi ? Précisément parce que l’administration est l’activité organisatrice de l’Etat.
• L’Etat ne peut supprimer la contradiction entre la destination et la bonne volonté de l’Administration d’une part, ses moyens et ses possibilités d’autre part, sans se supprimer lui-même parce qu’il repose sur cette contradiction. Il repose sur la contradiction entre la vie publique et la vie privée, sur la contradiction entre l’intérêt général et les intérêts particuliers. L’administration doit donc se borner à une activité formelle et négative ; car là où la vie civile et son travail commencent cesse le pouvoir de l’administration.
Bien plus, vis-à-vis des conséquences qui découlent de la nature non sociale de cette vie civile, de cette propriété privée, de ce commerce, de cette industrie, de ce pillage réciproque des différentes sphères civiles, vis-à-vis de ces conséquences, c’est l’impuissance qui est la loi naturelle de l’administration. Car cette division poussée à l’extrême, cette bassesse, cet esclavage de la société civile constituent le fondement sur lequel repose l’Etat moderne, de même que la société civile de l’esclavage constituait le fondement naturel sur lequel reposait l’Etat antique. L’existence de l’Etat et l’existence de l’esclavage sont inséparables. L’Etat antique et l’esclavage antique - franches oppositions classiques - n’étaient pas plus soudés l’un à l’autre que ne le sont l’Etat moderne et le monde moderne du trafic sordide, hypocrites oppositions chrétiennes ».
Cette interprétation essentiellement anarchiste de la nature de l’Etat, qui parait tellement étrange quand on évoque les doctrines postérieures de Marx, est une preuve évidente de l’origine anarchiste de sa première évolution socialiste. L’article mentionné reflète les concepts de la critique de l’Etat faite par Proudhon, critique qui trouva sa première expression dans Qu’est-ce que la Propriété ?. Cette œuvre immortelle a exercé l’influence la plus décisive dans l’évolution du communiste allemand, malgré qu’il se soit efforcé par tous les moyens - et ils ne furent pas des plus nobles - de nier les premières phases de son évolution de socialiste. Naturellement les marxistes soutinrent leur maître là-dessus et ainsi, petit à petit, se développa une fausse interprétation historique quant au caractère des premières relations entre Marx et Proudhon.
En Allemagne principalement, ce dernier étant pratiquement inconnu, les plus étranges affirmations purent circuler à propos. Mais mieux on connaît les œuvres importantes de la vieille littérature socialiste et plus on constate tout ce que le socialisme dit scientifique doit à ces utopistes, longtemps oubliés à cause de la réclame gigantesque que fit l’école marxiste ainsi que pour d’autres raisons qui contribuèrent à reléguer dans l’ombre la littérature socialiste de la première période. Et un des maîtres les plus importants de Marx, celui qui posa les bases de toute son évolution postérieure, fut précisément Proudhon, l’anarchiste si calomnié et si mal compris par les socialistes légalistes.
IV
Le 20 juillet 1870, Karl Marx écrivait à Frédéric Engels : « Les français ont besoin d’être rossés. Si les Prussiens sont victorieux, la centralisation des pouvoirs de l’Etat sera utile à la centralisation de la classe ouvrière allemande. La prépondérance allemande, en outre, transportera le centre de gravité du mouvement européen de France en Allemagne ; et il suffit de comparer le mouvement dans les deux pays depuis 1866 jusqu’à présent, pour voir que la classe ouvrière allemande est supérieure à la française, tant au point de vue de la théorie qu’à celui de l’organisation. La prépondérance, sur le théâtre du monde, du prolétariat allemand sur le prolétariat français serait en même temps la prépondérance de notre théorie sur celle de Proudhon ».
Marx avait raison : le triomphe de l’Allemagne sur la France traça une nouvelle voie dans l’histoire du mouvement ouvrier européen.
Le socialisme révolutionnaire et libéral des pays latins fut écarté, laissant le champ libre aux théories étatistes et anti-anarchistes du marxisme. L’évolution de ce socialisme vivant et créateur se vit contrariée par le nouveau dogmatisme de fer qui prétendait posséder une connaissance totale de la réalité sociale, alors qu’il n’était tout au plus, qu’un ensemble de phraséologie et de sophisme fatalistes, et le résultat fut la mort de toute véritable pensée socialiste.
Avec les idées, changèrent aussi les méthodes de lutte du mouvement socialiste. Au lieu des groupes révolutionnaires, assurant la propagande et l’organisation des luttes économiques, dans lesquels les internationalistes avaient vu le germe de la société future et les organes aptes à la socialisation des moyens de production et d’échanges, commença l’ère des partis socialistes et la représentation parlementaire du prolétariat. Petit à petit, on oublia la vieille éducation socialiste qui conduisait les ouvriers à la conquête de la terre et des usines, mettant à sa place la nouvelle discipline de parti qui considérant la conquête du pouvoir politique comme son idéal suprême.
Michel Bakounine, le grand adversaire de Marx, jugea avec clairvoyance, le changement de situation et, le cœur amer, il prédit qu’avec le triomphe de l’Allemagne et la chute de la Commune de Paris, commençait un nouveau chapitre dans l’histoire de l’Europe. Physiquement épuisé et tout près de la mort il écrivit, le 11 novembre 1874, ces mots importants à Ogarev :
« Le bismarckisme - qui devient militarisme, régime policier et monopole financier fusionnés dans un système s’intitulant Nouvel Etat - est en train de triompher partout. Mais peut-être que dans dix ou quinze ans l’évolution imprévue de l’espèce humaine éclairera de nouveau les sentiers de la victoire ». Bakounine se trompa en cette occasion, ne se doutant pas qu’un demi-siècle serait nécessaire ainsi qu’une terrible catastrophe mondiale, pour que le bismarckisme soit détruit.
V
De même que le triomphe de l’Allemagne en 1871 et la chute de la Commune de Paris furent les signes de la disparition de la vieille Internationale, de même la grande guerre de 1914 fût le point de départ de la banqueroute du socialisme politique.
Et ici se produit un événement singulier, véritablement grotesque, dont l’explication se trouve dans un manque total de connaissance quant à l’histoire du vieux mouvement socialiste. Bolcheviks, indépendants, communistes, etc, ne se privèrent pas d’accuser la vieille social -démocratie d’une trahison honteuse des principes du marxisme. Ils les accusèrent aussi d’avoir étouffé le mouvement socialiste dans le marais du parlementarisme bourgeois, d’avoir mal interprété l’attitude de Marx et de Engels sur l’Etat, etc. Le directeur spirituel des bolcheviks, Lénine, essaya de fonder son accusation sur des bases solides dans son célèbre ouvrage L’Etat et la Révolution qui est, d’après des disciples, la véritable et pure interprétation du marxisme. Au moyen d’une collection de citations parfaitement arrangées, Lénine prétend démontrer que les fondateurs du socialisme scientifique furent toujours des ennemis déclarés de la démocratie et du bourbier parlementaires, et que toutes leurs aspirations tendaient à la disparition de l’Etat.
Il ne faut pas oublier que Lénine fit tout récemment cette découverte quand son parti, contre toute espérance, se trouva en minorité après les élections pour l’Assemblée Constituante. Jusqu’alors les bolcheviks avaient participé, à côté des autres partis, aux élections, et faisaient bien attention de ne pas entrer en conflit avec les principes de la démocratie. Aux dernières élections de la Constituante de 1918, ils y prirent part avec un programme grandiose. Mais voyant que, malgré tout, ils restaient minoritaires, ils déclarèrent la guerre à la démocratie et provoquèrent la dissolution de l’Assemblée constituante, Lénine publiant alors L’Etat et Révolution comme justificatif personnel. La tâche de Lénine n’était pas simple, pour sûr : d’un côté il se voyait obligé de faire des concessions avancées aux tendances anti-étatiques des anarchistes, et de l’autre, de démontrer que son attitude n’était en aucune façon anarchiste, mais exclusivement marxiste. La conséquence inévitable de tout cela est que son œuvre est pleine d’erreurs de défie toute logique sensée. Un exemple prouvera cette affirmation : Lénine, voulant accentuer le plus possible une tendance anti-étatique supposée de Marx, cite le paragraphe célèbre de la Guerre civile en France, où Marx donne son approbation à la Commune pour avoir commencé par bannir l’Etat parasitaire. Mais Lénine ne se donne pas la peine de rappeler que Marx se voyait obligé par ces paroles, - qui sont en contradiction ouverte avec toute son attitude antérieure - de faire une concession aux partisans de Bakounine, avec lesquels il poursuivait alors une lutte très aiguë.
Même Frantz Mehring - que l’on ne peut suspecter de sympathie pour les socialistes majoritaires - a dû reconnaître cette contradiction dans son dernier livre Karl Marx, où il dit : « Malgré tout l’aspect authentique des détails de cette œuvre, il est hors de doute que la pensée ici exprimée, contredit toutes les opinions que Marx et Engels proclamaient depuis le Manifeste communiste, soit un quart de siècle avant ».
Bakounine était dans le vrai en disant alors :
« L’effet de la Commune fut si formidable que les marxiens eux-mêmes, dont toutes les idées avaient été renversées par cette insurrection, se virent obligés de tirer devant elle leur chapeau. Ils firent plus : à l’inverse de la plus simple logique et de leurs sentiments véritables, ils proclamèrent que son programme et son but étaient les leurs. Ce fut un travestissement vraiment bouffon, mais forcé. Ils avaient dû le faire sous peine de se voir débordés et abandonnés de tous, tellement la passion de cette révolution avait été puissante ». (Lettre au journal La Liberté de Bruxelles, 5 octobre 1872)
VII
Lénine oublie encore quelque chose et cette chose est d’une importance capitale pour notre sujet. La voici : ce furent précisément Marx et Engels qui essayèrent d’obliger les organisations de la vieille Internationale à développer une action parlementaire, se faisant ainsi les responsables directs de l’embourbement collectif du mouvement ouvrier socialiste dans le parlementarisme bourgeois.
L’Internationale fut la première tentative pour unir les travailleurs organisés de tous les pays en une grande Union, dont l’aspiration finale serait la libération économique des travailleurs. Les idées et les méthodes des différentes sections se différenciant entre elles, il était d’une importance capitale d’établir des points de contact pour l’œuvre commune, et de reconnaître l’ample autonomie et l’autorité indépendante des diverses sections. Tant que cela se fit, l’Internationale grandit avec force et se développa dans tous les pays. Mais tout changea complètement à partir du moment où Marx et Engels s’obstinèrent à pousser les différentes fédérations vers l’action parlementaire. Ceci se produisit pour la première fois à la malheureuse conférence de Londres, en 1871, où il essayèrent de faire approuver une résolution qui se terminait par les mots suivants :
« • (...) considérant que contre le pouvoir collectif des classes possédantes le prolétariat ne peut agir comme classe qu’en se constituant en parti politique distinct opposé à tous les anciens partis formés par les classes possédantes ; que cette constitution du prolétariat en parti politique est indispensable pour assurer le triomphe de la révolution sociale et de son but suprême, l’abolition des classes ;
• que la coalition des forces ouvrières déjà obtenue par les luttes économiques doit aussi servir de levier aux mains de cette classe dans sa lutte contre le pouvoir politique de ses exploiteurs.
• La conférence rappelle aux membres de l’Internationale : que, dans l’état militaire de la classe ouvrière, son mouvement économique et son action politique sont indissolublement liés ». (Résolution n° 9 de la Conférence de Londres, 17-25 septembre 1871)
Qu’une seule section ou fédération de l’Internationale adopte une telle résolution était chose fort possible, car seuls ses adhérents étaient tenus de l’appliquer ; mais que le Conseil exécutif l’impose à tous les membres de l’Internationale, et surtout s’agissant d’un sujet n’ayant pas été présenté au Congrès général, constituait un procédé arbitraire, en contradiction totale avec l’esprit de l’Internationale et qui devait soulever une protestation énergique de tous les éléments individualistes et révolutionnaires.
Le congrès honteux de La Haye, en 1872, conclut l’œuvre entreprise par Marx et Engels afin de transformer l’Internationale en une mécanique à élections, incluant à cet effet une clause qui obligeait les différentes sections à lutter pour la conquête du pouvoir politique. Marx et Engels furent donc responsables de la division de l’Internationale, avec toutes ses conséquences funestes pour le mouvement ouvrier, et ce sont eux, par l’action politique, qui provoquèrent l’embourbement et le dégénérescence du Socialisme.
VIII
Quand éclata la révolution d’Espagne en 1878, les membres de l’Internationale - presque tous anarchistes - dénoncèrent les pétitions des partis bourgeois et suivirent leur propre chemin vers l’expropriation de la terre et des moyens de production, avec un esprit socialement révolutionnaire. Des grèves générales et des révoltes éclatèrent â Alcoy, San Lucar de Barrameda, Cartagène et en d’autres endroits, qui durent être étouffées dans le sang. La ville portuaire de Cartagène résista plus longtemps, restant aux mains des révolutionnaires pendant plusieurs mois jusqu’à ce qu’elle tombe finalement sous le feu des bateaux de guerre prussiens et anglais. C’est alors que Engels attaqua sévèrement, dans le Volkstaat les bakouniniens espagnols et les invectiva pour ne pas vouloir s’allier aux républicains. Comme le même Engels aurait critiqué, s’il vivait encore, ses disciples communistes de Russie et d’Allemagne !
Après le célèbre congrès de 1891, quand les dirigeants des Jeunes furent exclus du parti social-démocrate, pour répondre à la même accusation que Lénine adressait aux opportunistes et kautskystes, ils fondèrent un parti à côté avec son organe propre : Der Sozialist à Berlin. Au début, ce mouvement fut extrêmement dogmatique et présenta des idées vraiment identiques à celles de l’actuel Parti communiste. Si on lit par exemple le livre de Teistler Le parlementarisme et la classe ouvrière, on rencontrera des concepts identiques à ceux de L’Etat et la Révolution de Lénine. De la même manière que les bolcheviks russes et que les membres du parti communiste allemand, les socialistes indépendants d’alors rejetaient les principes de la démocratie et se refusaient â participer aux parlements bourgeois sur les bases des principes réformistes du marxisme.
Et comment parlait Engels de ces jeunes qui se complaisaient, de même que les communistes, à accuser les dirigeants du parti social-démocrate de trahison envers le marxisme ? Dans une lettre à Sorge, en octobre 1891, le vieil Engels fait les aimables commentaires suivants : « Les sales Berlinois se sont convertis en accusés au lieu de continuer à se conduire en accusateurs et, ayant manœuvré comme de pauvres types, ils ont été obligés de travailler hors du parti, s’ils voulaient faire quelque chose. Il est certain, qu’il y a parmi eux des espions policiers et des anarchistes déguisés qui désirent travailler secrètement parmi nous. Avec ceux-ci il y a une quantité d’ânes, d’étudiants trompés et de clowns insolents de tout acabit. En tout, ils sont environs deux cents personnes ».
On serait véritablement curieux de savoir de quels adjectifs sympathiques Engels aurait honoré nos communistes d’aujourd’hui, qui prétendent être les gardiens des principes marxistes.
****
Il n’est pas possible de caractériser les méthodes de la vieille social-démocratie. Sur ce point, Lénine ne dit pas un mot et ses amis allemands moins encore. Les socialistes majoritaires doivent rappeler ce détail évocateur pour démontrer que ce sont eux les véritables représentants du marxisme ; quiconque connaît un peu d’histoire leur donnera raison. Le marxisme est responsable de l’orientation de la classe ouvrière vers l’action parlementaire et il a tracé le chemin de l’évolution poursuivie dans le parti social-démocrate allemand. C’est seulement quand on aura compris cela que l’on verra que la voie de la libération sociale nous conduit vers la terre heureuse de l’anarchisme, en passant bien au-dessus du marxisme.
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[1] W. Tcherktsoff : Pages d’histoire socialiste, Les Précurseurs de l’Internationale.
[2] Cet article, intitulé Il inanifesto della democrazia, fut publié d’abord dans Avanti. (N° 1901 de l’année 1902).
[3] Rheinische Zeitung, n° 289, 16 octobre 1842.
[4] Il s’agit de la Sainte Famille, écrit en 1813 et publié en 1845 ! Cet ouvrage figure dans les Œuvres complètes (traduction Molitor) et les Editions sociales l’ont Publié dans une nouvelle traduction en 1969. Une soixantaine de pages élogieuses sont consacrées à Proudhon, que Marx défend contre les attaques d’Edgard Bauer.
[5] Marx Misère de la Philosophie. Introduction.
[6] Bray Labour’s wrougs and Labour’s remedy.
[7] Marx-Engels Das Kommunistische manifest, p. 2l.
[8] Rheinische Zeitung, 7 janvier 1843.
[9] Bruno Bauer un des participants les plus assidus du club berlinois Les Libres, où on pouvait rencontrer les figures les plus représentatives de la libre-pensée allemande (première moitié du XIX°), comme Feuerbach, l’auteur de L’essence du Christianisme, œuvre profondément athée, ou Max Stirner, auteur de L’Unique et sa propriété. La Pensée autoritaire de Karl Marx devait forcément se heurter avec les idées libres de B. Bauer, dont l’œuvre Kritik mit kirche und staat (La critique de l’Eglise et de l’Etat) fut totalement saisie par les dominicains et brûlée (première édition de 1843). La seconde édition (Berne, 1844) eut un sort meilleur, contrairement à son auteur qui fut condamné et incarcéré pour ses idées.
[10] Voir note 4.
[11] J.-B. Say, économiste français de l’époque dont les œuvres complètes furent traduites en allemand par Max Stirner. La phobie de Marx pour la pensée anarchiste française ou pour la libre-pensée allemande (une partie de son livre posthume L’idéologie allemande était destinée à minimiser l’importance de l’Unique et sa propriété de Stirner), se tournait aussi contre le sociologue Say, très commenté à l’époque par tous ceux qui critiquaient la tyrannie de l’Etat et qui tentaient de s’y soustraire.
[12] La rupture de Marx avec Proudhon repose aussi sur un fait sordide. A Paris en 1845-1846, Marx luttait contre l’influence de Karl Grün sur les Allemands émigrés. Tous les moyens étaient bons et Marx écrivit d Proudhon pour le mettre en garde contre cet individu « suspect ». En même temps, il proposait à Proudhon d’être son correspondant en France, en un mot de l’enrôler. Proudhon répondit par une longue lettre le 17 mai 1843. Il repousse fermement les accusations contre Grün et se refuse « après avoir démoli tous les dogmatismes (...) à endormir le peuple » (..) « ne nous faisons pas les chefs d’une nouvelle religion, cette religion fut-elle la religion de la logique, la religion de la raison (..). A cette condition j’entrerai avec plaisir dans votre association, sinon, non ! » . On conçoit l’effet que put faire cette, lettre sur Marx... A partir de ce moment, Proudhon était condamné. Il devenait « un parvenu de la science qui se rengorge de ce qu’il n’est pas et de ce qu’il n’a pas, (..) un crâneur et un encenseur de soi-même, etc. ! ».
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