CARREFOUR ANTICAPITALISTE Gauche radicale écologiste

Entretien avec la féministe égyptienne Nawal El Saadawi

 

Nawal El Saadawi, née en 1931, est une écrivaine féministe et militante, médecin de formation, née dans le village de Tahla, sur les bords du Nil. Elle a écrit plusieurs livres consacrés à la condition des femmes dans le monde musulman, dans lesquelles domine une critique radicale du système patriarcale, par exemple dans « Elle n’a pas sa place au paradis » (1972) ou dans « Femme au degré zéro » (1975) pour ne citer que deux de ses ouvrages parmi les plus connus.


Dans votre pays, votre travail est des plus controversés. Vous avez été emprisonné par le président Anouar al-Sadate en 1981. Plus récemment, vous avez reçu des menaces de mort. Qu’est-ce qui malgré ces risques vous a poussé à écrire ?

 

J’écris avant tout pour le plaisir de l’écriture, plaisir dans lequel s’enracinent mes convictions sociales et politiques. Et ce depuis l’enfance, où j’ai éprouvé le besoin de tenir un journal intime, car je ne pouvais pas croire en un Dieu injuste. Je ne pouvais pas croire en Dieu parce qu’il aimait mon frère plus que moi, alors je lui écrivais de longues lettres… Plus tard, mon premier livre [Mémoire d’une femme docteur, 1958] a été écrit à partir de mon expérience de médecin : c’était un geste de protestation contre la circoncision des femmes dont je voyais les dégâts dans mon cabinet, et contre les « reconstructions » forcées d’hymen au moyen de points de suture avant les mariages. Ce livre m’a valu de perdre mon travail.

Cela fait plusieurs décennies que vous menez des combats féministes. Mais l’excision par exemple est encore monnaie courante en Egypte. Avez-vous l’impression que la condition des femmes dans les pays musulmans s’est améliorée ?

 

L’histoire avance en zigzag, avec un pas en avant, puis deux en arrière, puis deux ou trois en avant et à nouveau un en arrière. Mais elle va de l’avant cependant. La vie de ma fille en Egypte est ainsi bien meilleure que la mienne. Elle a beaucoup plus de liberté. Elle vit seule. Elle n’est pas mariée. Elle est contre le mariage. Elle a acquis beaucoup de droits grâce aux luttes que nous avons menées. Bien sûr aujourd’hui, il y a un retour de bâton, avec le regain d’influence des religions au sein de la politique : le fondamentalisme chrétien aux Etats-Unis, le fondamentalisme juif soutenant Israël, l’intégrisme islamiste. On voit bien que la religion est une idéologie politique. Les livres saints sont des livres politiques. Et dans toutes les religions, Dieu hait les femmes : « j’ai créé l’homme à mon image, et les femmes en inférieure. » Je ne peux rester silencieuse face à cette tromperie.

Mais qu’en est-il de la spiritualité, par opposition aux religions organisées ?

 

La spiritualité aussi est idéologique. C’est un mot postmoderne utilisé pour brouiller les esprits. En réalité, sous ce mot de spiritualité, il y a surtout le fait que les gens en ont marre du capitalisme dont la cupidité s’accroît avec la crise. Mais la solution ne sera pas trouvée dans la quête spirituelle telle qu’on nous la vend aujourd’hui.

Quel est le rôle de l'écrivain-e dans tout cela ? Est-ce que l'écrivain-e doit s’engager ?

 

Oui, l’écrivain·e doit promouvoir l’éthique la plus haute et les valeurs humaines fondamentales : la justice, la liberté, l’égalité. La plupart des écrivains en Egypte sont proches du gouvernement, voire travaillent pour lui. Ils veulent être riches et recevoir des prix. Naguib Mahfouz, qui a travaillé pour le gouvernement, a eu le prix Nobel. J’ai été nominée, mais les dissidents créatifs n’ont jamais le prix Nobel. Le Prix Nobel lui aussi est idéologique. Naguib Mahfouz était un bon écrivain, il possédait un art consommé de la narration, mais son travail ne conduit pas les lecteurs et lectrices à un niveau plus élevé de conscientisation. C’était un homme de l’establishment.

Vous signez votre dernier roman qui va paraître en arabe du nom de votre mère, El Saïd. Pourquoi ?

 

Je n’ai jamais rencontré mon grand-père, le père de mon père. Pourquoi devrais-je porter le nom d’un homme qui m’est étranger ? En Egypte, il y a deux millions d’enfant nés hors mariage, et pour un enfant, avoir le nom de sa mère est déshonorant. Alors, avec d’autres, j’ai commencé un mouvement contre cette coutume. Toute ma vie, j’ai honoré ma mère. Mon premier livre était dédicacé à « la femme qui m’a donné la vie et qui a vécu pour moi sans me donner son nom ». De même, ma fille a signé ses articles Mona Nawal, du nom de sa mère. Elle a été trainée devant les tribunaux égyptiens et accusée d’apostasie pour avoir signé ainsi. Mais elle a gagné son procès.

En tant que féministe égyptienne, que pensez-vous de l’idée défendue par certaines féministes occidentales qui veulent respecter l’authenticité culturelle des pratiques comme l’excision ou le voile ? Croyez-vous dans le relativisme culturel ? 

 

Le relativisme culturel est une idée erronée. Mutiler des enfants va à l’encontre de toute humanité. Pour ce qui est du port du voile, le plus souvent, il ne s’agit pas pour les femmes d’un libre choix. Elles se voilent en raison de la pression sociale, de même que les femmes occidentales qui se maquillent le font très souvent à cause de la pression sociale, et non par choix.

    A ce propos, c’est comme pour la semi-nudité en Occident, qui est due à la pression sociale qui s’exerce sur les femmes, dans les diners mondains par exemple. Je ne suis pas contre en soi le fait de dénuder certaines parties de son corps, mais alors il faut que tout le monde soit nu, les hommes aussi, et non pas en veston cravate ; ils devraient montrer leur décolleté eux aussi !

Cet entretien est paru pour la première fois dans une version plus étendue en juin 2009 sur le site d’information américain « Double X ».

Traduction et adaptation de notre rédaction.
22/10/2009

Alternatives écologiques :

Sortons de la logique du profit !

 

Olivier BONFOND
23 octobre 2009

Il faut l’admettre, La gestion actuelle de la crise écologique mène l’humanité dans une impasse. Sa survie même est menacée. Alors que la prise de conscience citoyenne grandit et que les mouvements sociaux s’organisent, les dirigeants de ce monde veulent nous faire croire qu’ils ont maintenant pris les choses en main et que nous pouvons avoir confiance en l’avenir. Malheureusement, malgré des déclarations ambitieuses (1), les solutions proposées par les gouvernements, les institutions internationales et les grandes entreprises, en restant inscrites dans un modèle capitaliste et productiviste, ne constituent en rien une alternative. Pendant ce temps, les équilibres écologiques continuent de se dérégler et la majorité est maintenue dans la pauvreté et l’exploitation. Des alternatives à la crise écologique globale existent pourtant. Mais pour pouvoir être qualifiées de sérieuses, celles-ci devront impérativement marquer une rupture radicale avec le modèle de développement actuel et la logique du profit.

L’humanité en danger

 

Si le monde est un village, ce village devient inhabitable pour un nombre grandissant d’habitants. Sans rentrer dans une enchère catastrophiste, il est important, avant de proposer des alternatives, d’ouvrir les yeux sur l’ampleur des défis à relever.

 

Les mers et océans, source de toute vie, sont sur-pollués et surexploités. L’eau douce devient une denrée rare : plus d’un milliard de personne n’a pas accès à l’eau potable. Les forêts, poumons de planète, sont coupées massivement : selon la FAO, environ 13 millions d’hectares (l’équivalent de la surface de l’Angleterre) de forêts disparaissent annuellement, soit 1 terrain de football toutes les quinze secondes. La nourriture est gaspillée : alors que 100 000 personnes meurent quotidiennement de faim ou de ses suites immédiates et que plus d’un milliard de personnes souffrent de manière chronique de la faim, entre 30 et 40% des aliments achetés aux États-Unis et en Angleterre ne sont pas consommés ! (2) Les sols, qui abritent 80% de la biomasse, et qui permettent à l’homme de se nourrir, meurent à grande vitesse : 24 milliards de tonnes de sols fertiles disparaissent chaque année. Un tiers de la superficie des terres émergées du globe (4 milliards d’hectares) est menacé par la désertification (3). Les déchets inondent la planète : environ 2,5 milliards de tonnes de déchets sont produits chaque année (4), soit plus que la production mondiale de céréales (environ 2 milliards de tonnes par an). La perte de biodiversité se poursuit inexorablement : une espèce sur huit des plantes connues est menacée d’extinction. Chaque année, entre 17 000 et 100 000 espèces disparaissent de notre planète, et un cinquième de toutes les espèces vivantes pourrait disparaître en 2030. (5) Les catastrophes « naturelles » et « sanitaires » augmentent, en fréquence et en intensité : cyclones dévastateurs, canicules meurtrières, sécheresses, inondations, maladie de la vache folle, grippe aviaire, grippe porcine, … Le réchauffement du climat, s’il ne doit pas cacher les autres menaces écologiques, constitue sans doute la menace la plus importante pour l’espèce humaine et les écosystèmes, car il renforce et accélère la majorité des phénomènes cités plus haut. Les conséquences humaines du réchauffement climatique sont déjà une réalité, en particulier pour les populations du Sud : pour les années 2000-2004, un habitant sur 19 a été affecté par une catastrophe climatique dans les pays en développement. Le chiffre correspondant pour les pays de l’OCDE est de 1 sur 1 500 (6). Et nous sommes au début d’un processus qui risque de s’aggraver : suite à la montée des océans, 150 millions de personnes se verront dans l’obligation de migrer d’ici 2050. Le nombre de personnes touchées par la famine pourrait augmenter de 600 millions et le nombre de celles touchées par la malaria de 300 millions.

 

S’il ne se sert à rien de tomber dans le fatalisme, il faut cependant être réaliste. Le constat est dramatique, les défis sont gigantesques et l’urgence est maximale. Comme Jacques Chirac l’a dit il y a tout juste 7 ans : «  Notre maison brûle et nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas ! Prenons garde que le XXIème siècle ne devienne pas, pour les générations futures, celui d’un crime de l’humanité contre la vie (7) ». 7 ans plus tard, la « maison » continue pourtant de brûler, et l’incendie, plutôt que de diminuer, s’amplifie et s’étend.

 

Pour des alternatives non capitalistes

 

Quelles sont les principales « solutions » prônées par les gouvernements, les institutions internationales, les grandes entreprises pour inverser cette tendance mortifère et sauver les écosystèmes ? Plus de croissance, mais de la « croissance soutenable ». Plus de marché, avec le marché de l’eau ou encore le marché du carbone. Plus de science et de technologies « vertes » (agrocarburants, puits de carbone, micro-algues,…) pour limiter la concentration de gaz à effet de serre (GES) dans l’atmosphère. Plus d’OGM pour résoudre le problème de la faim dans le monde. Plus de taxes pour pousser les consommateurs à ne pas consommer moins mais à consommer mieux. Toutes ces mesures, même si elles ne sont pas toujours intrinsèquement mauvaises, ne pourront en aucun cas résoudre la crise écologique. La raison est simple : elles ne remettent pas en cause l’impératif de croissance, dicté par la logique du profit.

 

Alors que le monde connaît la crise mondiale la plus importante depuis les années 1930, l’objectif prioritaire de tous les gouvernements et des grandes institutions telles que le FMI et le G20, reste de retrouver la croissance économique. Selon la théorie dominante, la croissance économique est la solution, la fin et le moyen. Quand Nicolas Sarkozy déclare « Le développement durable, c’est n’est pas moins de croissance, c’est plus de croissance ! » (8), tout est dit. C’est une aberration. Dans un monde fini, rechercher la croissance à tout prix ne peut aboutir qu’à un désastre écologique.

 

Et pas seulement écologique. Rappelons-le, la logique d’accumulation du capital, la logique croissantiste et productiviste, est à l’origine de toutes les crises planétaires actuelles (sociale, économique, financière, énergétique, climatique, migratoire…). Ces crises ont un caractère systémique et nécessitent donc des réponses systémiques. D’où la nécessité d’alternatives non capitalistes, qui s’inscrivent dans une perspective de construction d’un modèle dont l’objectif prioritaire soit la sauvegarde des écosystèmes et la justice sociale. Ensuite, il faut réfléchir aux mesures concrètes à mettre en place pour atteindre cet objectif. Si certaines mesures peuvent impliquer une croissance de la production et donc du PIB, comme par exemple la construction d’infrastructures de santé ou la formation de médecins, d’autres provoqueront inévitablement une décroissance du PIB. On pense ici particulièrement à la question de l’armement, plus grosse dépense au niveau mondial (1 339 milliards de dollars en 2007) ! Il s’agit de passer d’un raisonnement quantitatif à un raisonnement qualitatif.

 

Réduire drastiquement la demande mondiale d’énergie et développer massivement les énergies renouvelables

 

Si l’on veut limiter à 2C° l’augmentation de la température moyenne de l’atmosphère et éviter la catastrophe climatique, les objectifs sont clairs : la production mondiale de GES doit diminuer de 50% à 85% d’ici 2050. Pour les pays industrialisés, principaux émetteurs de GES, il s’agit de réduire les émissions de 80% à 95% d’ici 2050 (par rapport à 1990), en passant obligatoirement par une réduction intermédiaire de 25% à 40% d’ici 2020.

Pour relever ce défi gigantesque, il faut combiner forte réduction de la consommation d’énergie et développement massif des énergies renouvelables. En matière d’économie d’énergie, il faut avant tout travailler sur la question de l’habitat et des transports. Les habitations, responsables d’une partie importante de la consommation finale d’énergie et des émissions de CO2 (9), doivent être isolées. Les entreprises privées, ne s’intéressant qu’aux profits et donc à la demande solvable, sont incapables de mener à bien cette mission. Il est donc nécessaire de mettre en place des services publics, transparents et démocratiques, qui auraient pour objectif l’isolation de tous les bâtiments.

 

Au niveau des transports, il faut, d’une part, développer des transports collectifs efficaces, de qualité et tendant le plus possible vers la gratuité. D’autre part, il s’agit, quand cela est possible, de relocaliser l’économie. On connaît tous et toutes les exemples aberrants des tomates, des pots de yaourts, qui, pour limiter les coûts de production et donc maximiser les profits, parcourent des milliers de kilomètres avant d’être mis en vente. Contrairement au discours dominant qui veut faire passer le protectionnisme comme l’ennemi numéro un, il est nécessaire de favoriser les productions locales et de repenser le protectionnisme, mais dans un esprit de coopération et non de compétition.

 

Remplacer les énergies fossiles par les énergies renouvelables est techniquement possible : comme le souligne Daniel Tanuro, « le flux d’énergie solaire qui atteint la terre est égal à 8 000 fois la consommation énergétique mondiale. Compte tenu des technologies actuelles, 1/1000 de ce flux peut être converti en énergie utilisable ». (10)

 

Pourquoi alors la part des renouvelables dans la production globale continue-t-elle de stagner ? La raison est double : premièrement, les transnationales du secteur de l’énergie fossile ne veulent pas se détourner de la poule aux œufs d’or que représente le marché des combustibles fossiles. On estime à environ 1 500 milliards de dollars les profits annuels réalisés par ce secteur. Selon ce critère, dominant dans le modèle capitaliste, le marché des renouvelables n’est pas à la hauteur. Deuxièmement, les grandes transnationales énergétiques ne sont pas friandes de l’énergie solaire, car on se l’approprie plus difficilement. Or la propriété privée est la condition du profit et la base même du fonctionnement du système capitaliste. On comprend alors mieux pourquoi les agrocarburants, véritable scandale écologique et humain, sont de loin préférés à la révolution solaire.

 

Combiner justice fiscale, justice sociale et justice climatique

 

On le voit bien, le marché et l’initiative privée ne sont pas capables de relever les défis environnementaux et sociaux. Seuls des investissements publics massifs et orientés dans la « bonne » direction, pourront faire avancer l’humanité vers une réelle alternative. Pour financer ces investissements et ces services publics, une autre fiscalité est possible et nécessaire. Contrairement à la nouvelle taxe carbone en France qui veut faire payer les plus pauvres et non les principaux responsables (11), il faut une fiscalité qui s’attaque de front aux inégalités sociales : impôt sur les grosses fortunes, taxe sur la spéculation et les plus-values boursières, augmentation de la progressivité de l’impôt, relèvement de l’impôt sur les sociétés, mais aussi réduction radicale du temps de travail, sans perte de salaire et avec embauche compensatoire, font partie intégrante des solutions à mettre en œuvre pour résoudre la crise écologique et sociale. Elles constituent des outils nécessaires qui permettront aux gouvernements de financer des projets socialement utiles et respectueux de la nature, tandis que les individus auront les ressources et le temps d’agir et de pratiquer la citoyenneté. Justice fiscale et justice climatique vont de pair.

 

De la même manière, la justice climatique ne pourra pas devenir une réalité si l’on ne se préoccupe pas des questions de pauvreté et d’inégalités. Rappelons-le, les rapports de domination Nord-Sud sont une des causes principales de la destruction de la nature : grâce à l’outil de domination qu’est la dette, les puissances du Nord, en complicité avec les classes dominantes du Sud, peuvent imposer des politiques qui amènent au bradage des ressources naturelles, à la destruction de l’environnement, mais aussi à l’exploitation des peuples et à la déstructuration du tissu économique et social. Les gouvernements et les citoyens du Sud se voient alors privés de moyens pour mettre en place des actions respectueuses de l’environnement. L’annulation de la dette, tout comme le transfert massif et gratuit de technologies propres vers le Sud, sont indispensables.

 

Combiner actions individuelles et revendications globales

 

Trop souvent, on a tendance à réduire l’écologie à une question de pratiques individuelles. Vous voulez sauver la planète ? Consommez équitable, triez vos déchets, éteignez la lumière quand vous quittez une pièce, … Parce que nous serions tous responsables de la destruction de l’environnement, nous avons le pouvoir et le devoir d’agir en changeant nos comportements individuels. Si ces actions à titre individuel sont nécessaires et utiles, il ne faut pas se leurrer sur leur capacité à inverser les tendances actuelles. Surtout, il ne faut pas oublier que si nous sommes tous responsables, nous ne sommes pas tous également responsables. Il faut donc prendre garde que la nécessaire prise de conscience individuelle ne dédouane le système économique dominant et n’occulte l’essentiel débat sur les alternatives systémiques.

 

Renforcer les mouvements sociaux et la démocratie

 

Pour que ces alternatives se mettent en place concrètement et pour que les gouvernements du Nord et du Sud mettent la priorité dans des projets socialement utiles et respectueux de la nature, les mouvements sociaux ne pourront pas rester les bras croisés. Ils devront agir et, via des mobilisations massives, imposer une réelle participation à l’ensemble du processus de prises de décisions politiques. Ne nous trompons pas, les dirigeants de ce monde ne sont ni inconscients, ni aveugles. Ils sont tout simplement au service des capitalistes financiers et industriels, qui ont des intérêts opposés à ceux de la majorité. Les rapports de force seront déterminants. A l’heure actuelle, ces rapports ne sont toujours pas en faveur des peuples. Malgré certains discours « radicaux », l’offensive néolibérale se poursuit. Pourtant, le mouvement social s’organise et, au Nord comme au Sud, des victoires, certes partielles et insuffisantes, montrent que rien n’est inéluctable. L’exemple de Fribourg en Allemagne (12), mais aussi et surtout la lutte des peuples indigènes d’Amérique latine, notamment avec leur concept de « buen vivir », nous montrent une voie intéressante à suivre pour qu’une nouvelle relation naissent entre les êtres humains et la nature.

 

Olivier Bonfond

(CADTM Belgique)
olivier@cadtm.org
www.cadtm.org

 

(1) Barack Obama et Gordon Brown se sont récemment prononcés pour une réduction de 80% des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2050.

(2) PNUE, The environmental food crisis   http://www.grida.no/_res/site/file/...

(3) http://www.wateryear2003.org/fr/ev....

(4) http://www.actu-environnement.com/a...

(5)  http://fr.wikipedia.org/wiki/Biodiv...

(6) PNUD, Rapport mondial sur le développement humain, 2007/2008 .

(7) Discours de Jacques Chirac en septembre 2002 à Johannesburg lors du Sommet de la Terre http://www.cawa.fr/la-maison-brule-...

(8) Extrait du discours prononcé le 20 mai 2008 par le Président français Nicolas Sarkozy,

(9) Dans l’Union européenne, l’isolation des bâtiments permettrait de diminuer de 42% les coûts énergétiques et les émissions de CO2.

(10) Daniel Tanuro, « Le diable fait les casseroles, mais pas les couvercles : défense du climat et anticapitalisme », 26 janvier 2007, http://www.mondialisation.ca/index....

(11) Voir Aurélien Bernier « La taxe carbone, ou l’écologie antisociale », 27 août 2009, http://www.m-pep.org/spip.php?artic.... Comme A. Bernier l’indique dans la conclusion « la taxe carbone n’est pas intrinsèquement mauvaise. Elle est comme tous les outils de fiscalité environnementale qui sont utilisés toutes choses égales par ailleurs : injuste et donc inacceptable. Il faut prendre le problème à l’envers. C’est une répartition équitable des richesses qui permettra de promouvoir ou d’exiger des comportements plus écologiques. Il faut taxer le capital et augmenter les revenus du travail avant de mettre en place des contraintes environnementales que les citoyens pourront alors assumer. »

(12) Pour plus d’informations, lire Philippe Bovet, « Objectifs ambitieux à Fribourg », Manière de voir n°81

 

Source : Le Grand Soir Info

 

"Le syndrome Nicolas Hulot" (chronique France Culture)

 

 

PAR Clémentine AUTAIN

 

Sincèrement, le personnage public de Nicolas Hulot n’a jamais été ma tasse de thé… Comme beaucoup, j’apprécie de longue date l’émission « Ushuaïa » mais l’icône populaire souvent trop lisse et consensuelle à mon goût m’a agacée plus d’une fois. Du coup, en allant voir le film qu’il a réalisé avec Jean-Albert Lelièvre, j’ai à vrai dire été bluffée. Certes, depuis quelques temps, les déclarations fracassantes de Hulot contre le capitalisme m’avait interpellée, mais en me laissant plutôt perplexe sur la sincérité de ce tournant idéologique. Mais là, avec Le syndrome du Titanic, Nicolas Hulot nous livre au cinéma un témoignage touchant et percutant du monde tel qu’il ne va pas. On pourrait se moquer de sa lucidité nouvelle, dire qu’il a découvert le fil à couper le beurre. Un procès à mon avis sans intérêt. Car la force de ce film, c’est d’articuler les enjeux sociaux et écologiques dans une démonstration grand public qui cerne l’essentiel. Le syndrome du Titanic est tout simplement un documentaire de salubrité publique. Le propos est simple mais pas simpliste : il nous dit, nous rappelle les inégalités, notamment entre le Nord et le Sud, l’horreur des guerres, le gaspillage qui mène tout droit à la destruction de la planète, l’homogénéisation des cultures et des désirs nuisibles car « sans diversité, il n’y a plus d’unité possible ». Les images sont belles, justes, tantôt « cash », tantôt subtiles, souvent poignantes. On voyage d’un bout à l’autre des injustices. D’un côté le luxe, de l’autre les bidonvilles. On passe des poules en batteries aux carcasses d’ordinateurs, aux embouteillages infinis de voitures. La possession comme réalisation de soi est dénoncée dans ce monde où l’on finit par préférer l’objet à l’autre. Le consumérisme est mis à nu dans toute sa vulgarité, sa dangerosité. C’est un documentaire qui plaide pour que nos sociétés posent des limites et repensent de fond en comble leur modèle de développement. Ce film a quelque chose à voir avec les démonstrations à la Michaël Moore. La provocation et le style accusateur en moins. Car il donne à voir le réel, dans ses dimensions violentes et destructrices, mais dans un récit fait d’interrogations. Le registre est davantage celui de l’émotion que de la leçon. C’est tranché, sans grandes nuances sur le fond – par exemple, la ville, la modernité, la télévision semblent parfois être un peu vite mis au pilori, emportés sur l’air du « c’était mieux avant » -, et en même temps c’est pas péremptoire et même habité par le doute. Je pense notamment à ce doute final sur comment rendre désirable l’autre monde. C’est un film esthétique, l’image est travaillée, recherchée, mais jamais esthétisant, contrairement à Home de Yann Arthus-Bertrand par exemple où l’on contemple des images sublimes d’un monde en péril sans se sentir réellement et profondément interpellé pour agir. Là, le propos est habité, engageant. Nicolas Hulot a peur, il le dit. Et nous place en acteur, il nous interroge : qu’allons-nous faire ? Avec une voix off de Hulot lui-même et quelques extraits de propos de personnalités célèbres, il y a peu de mots. Car il n’en faut pas tant que ça pour dire l’essentiel. Et voilà mon étonnement : je suis allée au cinéma et j’ai entendu quelque chose qui ressemble à ce que je comprends des urgences et préoccupations du moment. Davantage en tout cas que lorsque j’écoute et je lis partout les polémiques politico-médiatiques qui ont saturé l’actualité ces dernières semaines. La clarté du discours frappe par contraste, au moment où tout semble très brouillé, très confus, très éloigné des urgences liées aux crises que nous traversons. Ce film est donc comme une surprise, un étonnement : c’est dans nos salles de cinéma, avec la patte de Nicolas Hulot, que l’on peut entendre que « le capitalisme dominant n’est pas la solution mais le problème » et qu’il faut « revisiter l’imaginaire jusqu’aux frontières de l’utopie ». Merci !

 

LYNCHAGE MEDIATIQUE

 

« L’affaire » Frédéric Mitterrand est un bel exemple de cette nouvelle traque : la chasse à courre médiatique. Cette battue consiste à sacrifier un homme (ou une femme), sur l’autel de l’opinion sans que la personne déjà condamnée par la justice médiatique puisse se défendre devant un quelconque tribunal, hormis celui de TF1. Dans cette affaire sordide, c’est l’héritière du Président du Front National qui tient le cor. En bonne émule des méthodes de Goebbels, pour qui la rumeur et la calomnie étaient des armes politiques destinées à tuer, Marine Le Pen est dans son rôle : la chasse à l’homme a toujours constitué le viatique de l’extrême-droite. La violence de ses diatribes n’est pas nouvelle, souvenons nous des années trente, quand Roger Salengro, le Ministre socialiste de l’Intérieur se suicida en plein Front populaire...

 

Mais, l’effrayante nouveauté, c’est que cet appel crapoteux à l’ordre moral a été repris par des gens de gauche. En réitérant, deux jours après, les mêmes attaques que le Front National, Benoit Hamon a commis une faute politique. Il assume son rôle de rabatteur, en cachant à peine son objectif politique : s’adresser aux classes populaires qui ne supporteraient pas le dévoiement des mœurs. Cet appel non dissimulé au lynchage est insupportable. Soit on reproche un délit à Frédéric Mitterrand, sur la base de faits avérés, et la Justice doit dire le Droit, soit on ne s’engage pas dans une affaire qui ne fait que le lit du populisme. Que Mitterrand se soit comporté en Ministre de l’élite des artistes et non comme le Ministre de la Culture dans le cas Polanski, est une erreur de jugement qui doit être condamnée comme telle (Jack Lang qui appartient au même parti que Benoit Hamon, l’a fait de la même manière), mais qu’on vienne lui reprocher un livre, paru depuis quatre ans, qui exprimait son mal-être sous forme d’autobiographie est franchement une indignité. Lorsqu’on est un responsable politique, on n’attaque pas un écrivain, même devenu ministre, pour le contenu de ses livres.

 

Certes, Frédéric Mitterrand n’est ni le Baudelaire des « Fleurs du Mal », ni Céline, ni Houellebecq, mais on n’attaque pas les hommes de culture pour leur production littéraire... Faut-il que le PS soit aux abois pour que son porte - parole se lance dans de telles divagations ! Faut-il qu’il ait si peu à dire sur les questions sociales et écologiques pour qu’il fasse diversion sur des histoires montées en épingle par l’extrême-droite ! Faut-il que les jeunes quadras soient si peu confiants dans l’avenir de leur parti pour qu’à l’instar de Manuel Valls, ils soutiennent leur camarade porte-parole sur la base d’une prétendue rupture générationnelle qui séparerait les partisans du laxisme (entendez les vieux soixante-huitards) et les partisans de l’ordre moral, conscients des nouvelles réalités !

 

Lorsque l’on commence à dériver, on ne s’arrête plus. Il faut d’urgence que Martine Aubry siffle la fin de la récréation. D’autant plus que la même semaine, on apprend que les militants socialistes du Languedoc-Roussillon ont approuvé à 70 % la désignation d’un homme de paille de Georges Frêche comme candidat à la présidence de la Région ; Frêche qui a traité les harkis de « sous-hommes », qui insulte les uns et les autres en fonction de leur couleur de peau, qui se comporte comme un petit potentat, va donc être reconduit alors qu’on instruit le procès en sorcellerie de Frédéric Mitterrand... Le pilori contemporain est un mécanisme pervers. Quoi qu’il fasse ou quoi qu’il dise, la petite musique du lynchage continuera à faire résonner l’air de la calomnie. Daniel Cohn-Bendit a connu les mêmes attaques auxquelles François Bayrou a apporté son concours lors des dernières européennes. A juste titre, il lui avait répondu qu’il ne serait jamais Président de la République et que son attitude était « minable ».Si parfois l’arme du lynchage revient comme un boomerang en pleine figure de son auteur, en général la victime est salie pour longtemps. Cette chasse à l’homme, fondée sur la délation, est toujours ignoble. Quand une certaine gauche la cautionne pour faire oublier son inconsistance et ses propres travers, elle se confond avec le torrent de boue qu’elle a contribué à déverser.

 

Le Sarkozysme qui transforme tout en jeu d’apparences, berlusconise la vie politique et brouille tous les codes référentiels issus de la Résistance. Nous sommes revenus à ces temps où le fond de l’air sentait mauvais, où des socialistes et des communistes, des Déat et des Doriot, passaient de gauche à droite. Besson nous en délivre tous les jours les symptômes en n’ayant plus de limites dans la transgression quand il annonce des charters pour Kaboul. Lorsque les responsables du PS - pas tous, heureusement - croient qu’ils peuvent remonter dans les sondages en s’alignant sur l’extrême droite, ils mêlent la bêtise à la honte. Il faut dire stop à cette régression de l’esprit. Au secours, Blum et Jaurès, revenez, ils sont devenus fous.

 

Noël Mamère , le 12 octobre 2009

REGARDS N° 65 OCT 2009

Nicolas Sarkozy :

Pourquoi ça marche encore ?

 

par Clémentine AUTAIN

 

La confiance règne encore et toujours, malgré un bilan face à la crise jugé peu positif… Nicolas Sarkozy a beau éradiquer les acquis sociaux et respirer le mépris, il continue de faire plutôt belle figure. Est-ce son art d’user les mouvements sociaux, de raconter des fables, de faire taire les dissonances au sein de son propre parti? Quelques raisons d’un succès.

 

Depuis son arrivée à la présidence de la République, Nicolas Sarkozy impose son rythme, sa marque, ses contre-réformes. Il allie des mesures clairement libérales sur le plan économique, avec son lot de remises en cause des acquis sociaux, et une bonne dose de contrôle social. Très tôt, le paquet fiscal fut l’emblème d’une politique au service des vainqueurs du système. Et pourtant… Nicolas Sarkozy est toujours là et bien là. Même si ses courbes de popularité ont connu de vrais moments de faiblesse et si les Français jugeaient dans un récent sondage son bilan face à la crise peu positif (58 % d’opinions négatives), près d’une moitié de Français continuerait à lui faire confiance et son image reste peu écornée. Pire, face à la crise du capitalisme qui aurait dû invalider tous ses présupposés idéologiques, l’animal politique arrive à adapter son discours, à tourner à son avantage ce moment difficile. Voici le champion de la dérégulation qui se mobilise pour une « moralisation du capitalisme » ! Fini le Fouquet’s et les montres en or, l’heure est à la chasse au bonus et à la valorisation du rapport Stiglitz. Au total, non seulement il donne le sentiment qu’il y a un pilote dans l’avion quand la gauche est atone, mais il réussit à reprendre l’avantage, quitte à puiser quelques recettes, quelques formules à gauche pour donner le change. Les Verts cartonnent aux européennes ? Sarkozy dégaine la taxe carbone. Il y a à la fois une cohérence dans son projet politique, qui ne change pas de cap, et de la souplesse pour convaincre, séduire, s’adapter. « Changer pour que rien ne change », on connaît la formule. Pourquoi ça marche (encore) ? Regards vous soumet quatre clés d’explication.

 

L'ART DE RACONTER DES HISTOIRES

 

Pour être président de la République, sans doute faut-il savoir raconter des histoires… Nicolas Sarkozy l’a compris très tôt. Occuper l’espace, donner à voir des sentiments, des succès et des échecs, des romances : le Président excelle dans cet « art ». Christian Salmon a parfaitement décrit, dans Storytelling, ce phénomène qui consiste pour les politiques à endormir l’esprit critique public en mettant en scène leurs propres histoires. Cette méthode, qui se pratique dans la publicité ou le management et fut progressivement importée en politique par la Maison Blanche depuis Reagan, tente d’instrumentaliser l’art du récit. Le conseiller spécial de Nicolas Sarkozy, Henri Guaino, a parfaitement retenu la leçon américaine : « La politique, a-t-il déclaré au Monde, c’est écrire une histoire partagée par ceux qui la font et ceux à qui elle est destinée. On ne transforme pas un pays sans être capable d’écrire et de raconter une histoire. » Car il doit toujours se passer quelque chose, le Président doit contrôler l’agenda pour capter l’attention des médias et de l’opinion. Il s’agit non pas de faire appel aux convictions ou à la raison mais de capter et de synchroniser les émotions. C’est ainsi que nous passons doucement mais sûrement de l’opinion publique à l’émotion publique. Ce climat est gravissime pour la démocratie et contribue à dissoudre la politique. Mais en attendant, il profite au pouvoir en place.

 

Sarkozy a mis en scène son destin : c’est l’histoire d’un pauvre enfant de Neuilly, brimé, qui rêvait d’être président. Il a mis en scène son couple avec Cécilia, son divorce, sa rencontre sous forme de conte de Noël avec une nouvelle mannequin. Une vie privée faite de joies et de souffrances, pleine de rebondissements : une vraie série à l’américaine. Des personnages comme Rachida Dati, Fadela Amara ou Rama Yade font le miel du storytelling. Dans un autre registre, Bernard Kouchner fait partie des profils bien utiles. Sarkozy en use et en abuse. Il s’est aussi payé le luxe de se réapproprier des pans de l’histoire de France délaissés par la gauche, de lui piquer en quelque sorte ses emblèmes, ses référents tels que Guy Môquet, Léon Blum ou Jaurès. Là où l’imaginaire de gauche s’est essoufflé, asséché, la droite sait occuper l’espace. Même face à la crise du capitalisme, Sarkozy se donne des airs de justicier – façon Disney ! – au combat contre les méchants du G20, en guerre contre les bonus et les paradis fiscaux. La fable !

 

La parole de Sarkozy se veut performative et l’homme ne manque jamais une occasion d’aller lui-même au « front » – soutenir telle entreprise en faillite, rencontrer une association de victimes, serrer la main aux services de police. Comme l’actualité bouge sans cesse, nous suivons le zapping orchestré par le Président. Que ses paroles soient sans effet, que les actions ne suivent pas, que les promesses d’un jour soient oubliées le lendemain, importe moins que la capacité du Président à être réactif et à sembler toujours à l’endroit où il faut, au moment où il faut. Et il n’hésite pas à dire tout et son contraire. Or, comme l’explique fort bien Bertrand Méheust dans La politique de l’oxymore. Comment ceux qui nous gouvernent nous masquent la réalité du monde, cette utilisation des oxymores, cynique et à grande échelle, peut conduire à la destruction des esprits et devenir un outil de mensonges. Des termes tels que « flexisécurité », « moralisation du capitalisme » ou « vidéo protection » visent à brouiller nos repères. Nicolas Sarkozy recourt également aux oxymores dans les faits : souvenez-vous de sa visite au Vatican avec… Jean-Marie Bigard ! La promotion de la libre circulation des capitaux mais pas des êtres humains, la lutte contre le chômage comme priorité dans un système qui a besoin d’un taux de chômage pour fonctionner, etc., sont autant de façons de masquer les actes politiques, dans un contexte où la contestation sociale grandit.

 

Sa force est d’avoir su « moderniser » la droite et le style présidentiel. Le footing comme l’omniprésence du Président impriment sa marque, l’installent comme un homme de son temps. Il se veut l’homme de l’action, du mouvement. Et Sarkozy sait s’adapter au contexte, évoluer en fonction des rapports de force dès lors qu’il ne s’agit pas de remettre en cause les fondements de son projet libéral et autoritaire. Récemment, la taxe carbone ou le renoncement à recourir aux tests ADN pour les immigrés montrent qu’il ne veut céder aucun espace à ses adversaires, qu’il est capable de petits arrangements politiques pour séduire au-delà de son électorat acquis.

 

LE ROULEAU COMPRESSEUR COMME MÉTHODE

 

La droite cultive son triste adage selon lequel « la rue ne gouverne pas ». Il est arrivé ces dernières années qu’elle le fasse à ses dépens. En 1995, le plan Juppé a dû être enterré devant l’ampleur de la mobilisation. En 2006, les jeunes ont obligé Dominique de Villepin à retirer son CPE. Pour le reste, et singulièrement depuis que Nicolas Sarkozy est président, force est de constater que les luttes sociales peinent à engranger les victoires. Au-delà des interrogations sur la stratégie des confédérations syndicales et sur le manque de perspective politique qui pèse négativement sur la combativité sociale et l’issue des conflits, il y a bien cette manière de la droite d’avancer frontalement, brutalement, en désignant des ennemis, en opposant les uns aux autres, qui possède une part d’efficacité. Le passage en force est devenu une méthode, comme une habitude. La ligne de conduite, c’est un gouvernement qui ne cède pas, en tout cas pas de manière significative, devant les manifestations unitaires ou les durs conflits sociaux. Il poursuit sa feuille de route, sûr de ses choix comme de sa capacité à vaincre le mouvement. Et Sarkozy a même osé l’arrogance suprême, en juillet 2008 : « Désormais, quand il y a une grève en France, personne ne s’en aperçoit ». Le refus de la discussion, la provocation, l’humiliation et la détermination à imposer nombre de contre-réformes sont déstabilisants et permettent de contenir une révolte plus grande encore. Finalement, le gouvernement nous aurait-il à l’usure ? Emblématique, l’université s’est mobilisée comme jamais, la ronde s’est obstinée la nuit et le jour, mais n’a pas réussi à avoir la peau de la loi Pécresse. Au diable le mouvement de résistance des soignants, les hôpitaux doivent s’avaler le projet Bachelot qui importe les logiques du marché. Le monde de la justice fut vent debout ? Qu’importe, les juges d’instruction risquent bel et bien d’être supprimés, la mainmise du parquet d’augmenter. Quant au « pouvoir d’achat », il restera en l’état (pas d’augmentation des salaires et minima sociaux), malgré les grands rendez-vous de l’hiver et du printemps derniers qui, dans l’unité syndicale, avaient porté cette revendication. De La Poste aux Molex, les foyers de contestation ne manquent pas mais la capacité à gagner reste faible. Assommant. Accablant aussi. Car, à force de ne rien arracher, de prendre des jours et des jours de grève – qui signifient du salaire en moins – sans obtenir d’avancées, le peuple se désespère et se demande à quoi bon. Par la convergence des luttes – unité syndicale, « Appel des appels » –, d’aucuns pensaient que les mouvements gagneraient en efficacité. Ce ne fut pas suffisant. Pour l’heure, seul le LKP en Guadeloupe a réussi à atteindre une alchimie et un niveau de contestation porteurs d’espoir et de victoire. A méditer.

 

LA MACHINE UMP UNIFICATRICE DES DROITES

 

Le pari n’était pas gagné d’avance mais le résultat est là : la création de l’UMP a permis d’unifier solidement les différents courants de la droite. Créée en 2002 pour les besoins de Jacques Chirac, candidat à l’élection présidentielle, le sigle signifiait au départ : Union pour la majorité présidentielle. Il regroupait alors le RPR, Démocratie libérale et une bonne partie des députés de l’UDF. Rebaptisé Union pour un mouvement populaire, ce grand parti réussit à rassembler différentes familles de la droite, des conservateurs libéraux aux gaullistes en passant par les chrétiens démocrates. En novembre 2004, Nicolas Sarkozy prend la tête de l’organisation, à l’occasion d’un vote interne où il obtient plus de 85 % des voix. Face à lui, les candidats déchus Nicolas Dupont-Aignan et Christine Boutin font pâle figure… Avec cette assise militante confortable travaillée de longue date par l’entretien de réseaux internes et la construction d’une identité politique médiatique, le leader a les mains libres. Objectif : la présidentielle de 2007. L’échéance est pour Nicolas Sarkozy une vraie réussite : il remporte l’élection, toutes les autres composantes de la droite s’affaissent et la disparition de l’UDF rebat une partie des cartes à droite. Ce n’est pas le tout de devenir président, encore faut-il le rester, convaincre durablement l’opinion et gagner les différentes échéances électorales qui émaillent le mandat. Autrement dit, la « machine UMP » doit être confortée et l’unité des droites renforcée.

 

En juin 2009, un Comité de liaison de la majorité présidentielle est lancé par Sarkozy pour coordonner les partis qui soutiennent son action. La feuille de route est claire : « Intensifier le travail en commun et préparer les futures échéances électorales ». Ce Comité est composé de représentants de l’UMP et de présidents des différentes organisations et clubs politiques de droite. On y trouve la gaulliste Michèle Alliot-Marie qui préside « Le Chêne », Jean-Louis Borloo pour le Parti radical, Christine Boutin avec son jeune Parti chrétien-démocrate ou encore les amis de Charles Pasqua (RPF-IE). S’y ajoutent les nouvelles recrues issues des rangs de la gauche : Jean-Marie Bockel pour La gauche moderne (LGM) et Les Progressistes autour d’Eric Besson. Le Nouveau Centre, cette fraction de centristes qui avaient fait la campagne de François Bayrou mais ont rejoint la majorité gouvernementale, siège également. Les chasseurs du CPNT sont aussi de la partie. Et, dernière recrue de poids (symboliquement en tout cas) en vue des régionales, le Mouvement pour la France de Philippe de Villiers a rejoint la dynamique de rassemblement.

 

Cette large unité, la droite en a rêvé au XXe siècle, elle y est parvenue en ce début de XXIe siècle. Certains pensaient la structure UMP éphémère, bâtie pour les circonstances. Elle se révèle une vraie usine à unité, une machine à gagner. Elle est le fruit d’un effacement relatif des divergences fondamentales entre les courants de la droite – les clivages hérités du gaullisme se sont estompés – et d’une adhésion large – plus ou moins forcée mais globalement acceptée – à un chef, Nicolas Sarkozy. L’efficacité est là : un parti en ordre, où les dissonances apparaissent moins fortes que les capacités de rassemblement. Reste, bien sûr, Dominique de Villepin, qui se pose en homme de l’alternative à Sarkozy – sait-on jamais ! Mais ses réseaux et sa popularité, entachée par l’affaire Clearstream, ne lui permettent pas de jouer réellement dans la « cour des grands ». Il semble ne faire aucun doute que Nicolas Sarkozy sera le candidat unique de la droite en 2012. Jean-François Copé tente bien également de faire entendre sa voix, une petite musique qui se veut différente du sarkozysme. Mais chacun sait que la « jeune garde » se prépare surtout pour 2017. Tous ont un intérêt commun : réussir aux régionales de mars prochain. L’UMP entend devancer significativement la gauche au premier tour pour enclencher une dynamique suffisante au second. La force des scores de l’UMP aux premiers tours peut d’ailleurs créer une interprétation un peu erronée des résultats, comme nous l’avons vu aux élections européennes : la gauche était majoritaire en voix, le seul parti soutenant la majorité présidentielle ne recueillait « que » 28 % des voix mais le camp du Président est sorti vainqueur de l’échéance, devant un PS en peine avec ses 16,8 %.

 

UNE OPPOSITION EN BERNE

 

Le dira-t-on assez ? L’une des clés de la réussite de Nicolas Sarkozy, c’est la faiblesse de la gauche. Une opposition qui n’arrive pas à s’opposer efficacement, c’est vraiment du pain béni… La critique efficace est celle qui réussit à donner à voir une autre manière d’appréhender les problèmes, une logique alternative pour l’action publique. Or, pour l’essentiel, la gauche et le Modem concentrent les attaques sur le style, la méthode, le manque de moyens et plus rarement sur le sens et les finalités de la politique de la droite – et sur le terrain du style, c’est finalement François Bayrou qui apparaît le plus radical, toujours prompt à dénoncer la connivence avec les médias ou la présidence « bling-bling » ! La droitisation d’une bonne partie de la « gauche » et la baisse de la conflictualité politique sont passées par là. En cette rentrée politique encore, le Parti socialiste reste embourbé dans ses querelles internes et peine à dégager une ligne alternative audible. Quant à l’autre gauche, si elle parlait d’une seule voix – de manière polyphonique mais cohérente –, si elle faisait durablement cause commune, si elle n’avait plus peur de gagner, Nicolas Sarkozy aurait enfin un adversaire digne de ce nom.

 

C.A.

 

Paru dans Regards n° 65, octobre 2009

 

 

BELLACIAO - Nicolas Sarkozy. Pourquoi ça marche encore ...

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Etre anticapitaliste au Maroc !

 

Ismail Manouzi est directeur du journal Almounadil-a, revue regroupant depuis 2005 des articles et analyses politiques sur l’actualité politique et les luttes sociales au Maroc.

 

Ouarzazate, le 17 septembre 2009, Ismail nous attend á la terrasse d’un café, il vient de faire une nuit de bus depuis Agadir pour faire cet entretien. J’avais plein de questions, connaissant si peu le pays, il les a devancées, en nous faisant une radioscopie précise et organisée de la situation politique marocaine. Voici la retranscription de notre entretien.

 

Propos recueillis par Julien Terrié



Le roi du Maroc Mohamed VI, jouit d’une bonne image à l’échelle internationale, il est même surnommé le “Roi des pauvres”, qu’en est-il en réalité ?

C’est vrai que le régime marocain apparaît comme une exception parmi les pays arabes. Hassan II a laissé l’image d’un régime autocratique et moyenâgeux mais qui juste avant sa mort a su se donner une nouveau visage en convoquant un gouvernement, dit « d’alternance », présidé par le secrétaire général de l’Union Socialiste des Forces Populaires (USFP), le plus grand parti d’opposition reconnu mais aujourd’hui totalement converti au libéralisme et … à la monarchie.

L’actuel roi a continué à travailler la “communication” par des mesures n’ayant aucun coût politique ou économique mais une forte charge symbolique : révision mineure du code de la famille, création de la structure dite « Instance Équité et Réconciliation » pour tourner la page de la répression, permission à la presse de fouiller le passé dictatorial et d’évoquer quelques tabous. Ces mesures, dont la portée a été gonflée par les médias locaux et internationaux constituent, je pense, la base de cette bonne image.
Il est vrai que l’héritage lourd du régime d’Hassan II en matière d’atteinte aux libertés fondamentales, de répression, de paupérisation, mais aussi d’analphabétisme est une raison suffisante pour expliquer les efforts de communication du nouveau roi pour tenter d’absorber le mécontentement populaire grandissant, tout en préservant, malheureusement, son essence autocratique et poursuivant la mise en œuvre des politiques libérales.

 

Quel est aujourd’hui le rôle de la monarchie ?

La monarchie doit aujourd’hui garantir et renforcer les intérêts des sociétés multinationales et des pays créanciers de la dette externe marocaine grâce aux privatisations et à l’exploitation des ressources naturelles agricoles et minières, notamment bien sûr, le phosphate (le Maroc est le premier producteur mondial de phosphate).

Tout ceci est en lien avec le renforcement de la présence économique de la France avec environ 60 % du total des investissements étrangers au Maroc. L’Espagne est au deuxième rang avec 15 %. Les accords de libre échange doivent permettre l’extension des marchés des multinationales et le démantèlement du tissu économique local. Les risques sont important de voir rapidement exploser le chômage et s’accélérer l’exode rural.

Socialement, la politique de Mohamed VI est comparable à celle de Sarkozy, avec la casse systématique des systèmes de solidarité notamment la CNSS, Caisse Nationale de Sécurité Sociale, la privatisation du système de santé, du système universitaire…
Le rôle du régime marocain au service de la politique de lutte contre le terrorisme s’est accru, principalement à cause de la place importante des Marocains dans les réseaux d’Al Qaïda. D’où, le renforcement de la présence militaire impérialiste dans la région (des exercices militaires de l’OTAN et une base militaire près de Tan-Tan) et l’attribution à la monarchie d’un nouveau rôle de garde-frontières face aux vagues d’immigration des victimes des politiques libérales en Afrique.


Quel impact a, selon toi, la crise au Maroc ?

Pour l’instant, les effets sont indirects : la première ressource financière du pays étant les Marocains Résidants à l’Etranger (MRE), les licenciements en Europe vont certainement avoir un impact sur les chiffres de cette année. En ce qui concerne les sources de revenus internes au pays, dans le textile, 50.000 emplois ont déjà disparu. L’agriculture ne souffre pas trop grâce aux pluies particulièrement exceptionnelles de ces deux dernières années, mais elle reste fragile et dépendante du pluviomètre. L’exportation de Phosphate reste stable.
Le chômage des jeunes risque de s’aggraver mais c’est un problème systémique et de longue date, qui est d’ailleurs à l’origine du Mouvement des Jeunes Diplômés au Chômage, véritable bête noire de la monarchie.

Où en est ce mouvement ?

Tout d’abord, il est bon de rappeler que depuis la naissance du mouvement en 1991, Les jeunes n’ont toujours aucune reconnaissance légale ne serait-ce qu’associative, ce qui ne leur permet toujours pas, par exemple, d’avoir de locaux.

Ce mouvement a eu la grande vertu d’éduquer le mouvement social marocain paralysé par la répression et une crise profonde du syndicalisme : ses militants ont été les premiers à ressortir dans la rue, surtout dans les petites villes. Ils ont ainsi réussi à maintenir la pression sur la monarchie pour l’embauche de 35.000 à 40.000 jeunes par an dans la fonction publique.

L’apogée du mouvement a été la plus grande manifestation de jeunes à Rabbat en 1999. Ceci a fonctionné jusqu’en 2004. Depuis, le gouvernement et les collectivités locales stoppent les recrutements en divisant les embauches par cinq : ceci a énormément affecté le mouvement et réduit sa base. On assiste depuis à un changement de stratégie en lien avec leur affaiblissement, avec des mobilisations plus locales et parfois plus radicales.

 

Comme à Sidi Ifni ?

Par exemple. L’énorme mobilisation des jeunes et des habitants d’Ifni a montré une forte détermination de la population. Ifni a cette particularité d’être une petite ville (20.000 habitants) sans activité économique principale. A la suite d’un forum social local, les habitants ont élaborées une plate-forme de revendication et élu un “secrétariat de suivi de la situation” avec des représentants des associations, partis politiques et syndicats.

En 2005, la population a bravé l’interdiction de manifester et l’aile modérée a quitté le secrétariat ce qui a laissé la place à une autogestion salutaire qui a permis le développement de la mobilisation. Les autorités n’ont pas laissé faire, la répression s’est abattue pendant 3h sur la ville, mais les manifestants ont tenu bon, la police s’est retirée et la manifestation a continué pour finir devant le commissariat.

La population a fait preuve d’un immense courage et de dignité. Politiquement, ce fût une nouvelle preuve de l’utilité d’une force politique qui a pris beaucoup d’importance et dans laquelle beaucoup de camarades se sont organisés : ATTAC Maroc.

 

Il y a eu une nouvelle mobilisation en 2008, l’”intifada d’Ifni”…

Oui, cette fois le mouvement est parti des jeunes non diplômés. La municipalité devait embaucher 8 balayeurs, mais ce sont 800 jeunes qui se sont présentés ! Les 792 non embauchés sont allé bloquer la route entre le port et le village, 12 sont restés par un sit-in improvisé, ils ont tout de suite reçu le soutien de la population, des milliers de gens sont venus aider à bloquer la sortie des camions du port.
Ce qui est surprenant c’est que, d’une part, les autorités n’ont pas réprimé d’emblée et surtout, d’autre part, que les jeunes ont voulu parler directement avec les autorités nationales refusant la légitimité des négociateurs prévus.

Le pouvoir a fini par réagir de façon militaire en encerclant par la mer et par la terre les manifestants. Le 8 juin 2008, la répression a rarement été si violente, les habitants d’ifni ont été victimes de viols et de vols, de pillage d’ordinateurs, de téléphones portables, de bijoux et d’argent. Les forces publiques ont usé de bombes lacrymogènes, de balles de caoutchouc, de pierres et de bâtons contre des manifestations pacifiques. Quatre manifestants sont morts pendant les 3h d’assaut, la police a procédé à 300 arrestations. Les détenus ont été torturés. Tout ces faits ont été listés et dénoncés par l’AMDH : Association Marocaine des Droits Humains, et une campagne nationale et internationale a bien fonctionné notamment sous la forme d’une caravane de solidarité, mais malheureusement le mouvement ne s’est pas étendu.

 

Et aujourd’hui ?

Une campagne du CADTM a été menée pour la libération de Bara Brahim, un de nos camarade, et de tous les détenus d’Ifni. Brahim est sorti de prison en mai dernier après un an alors qu’il avait été condamné à 10 ans ! Trois autres militants ont été libérés avec lui Azeddine Amahil, Mohamed Lamrani, Mustapha Akesbi, Tous grâce à la campagne de solidarité.

ATTAC Maroc se restructure avec les derniers sortis de prisons et recommence à accumuler des forces. Un “comité du Sit-in” a vu le jour.

Une frange du “secrétariat de suivi de la situation”, la plus proche du pouvoir a proposé une issue politique à la situation et a constitué une liste pour les dernières municipales sous l’étiquette du Parti Socialiste, coquille vide qui a servi de vitrine légale à la liste. Ils viennent de gagner la majorité des sièges. La majorité des élus ne sont malheureusement pas mus par de bonnes intentions, il a parmi eux beaucoup d’arrivistes, mais la population reste sur la position de “donner du temps à nos élus”. Les camarades plus radicaux poussent la population à créer des comités de contrôle des élus.

Ce type de mobilisation populaire paraît de plus en plus fréquente, la ville de Tan Tan avait connu de fortes mobilisations pour la gratuité des soins médicaux mais la monarchie a étouffé l’affaire en octroyant des certificats d’indigence à toute la population.

 

On a beaucoup parlé de la montée des fondamentalistes religieux sur l’échiquier politique Marocain, où en est-on après le scrutin municipal de 2009 ?

L’existence du Parti de la Justice et du Développement (PJD), le parti représentant la mouvance salafiste, a été longtemps une aubaine pour la monarchie. Ce parti acceptant sans problème les politiques libérales de la Banque Mondiale et du FMI, il a permis à la monarchie de lutter contre la gauche sur leur terrain, par exemple sur les luttes féministes, les courants salafistes mobilisèrent autour de 500.000 personnes contre la lutte du collectif associatif féministe et ses propositions de réforme pour inscrire le droit au divorce, à la garde d’enfant en cas de séparation et à la juste répartition de l’héritage entre hommes et femmes (contraire au Coran) dans la loi.

Le PJD possède une très forte capacité de mobilisation qui en fait la première force politique du pays. Elle est due notamment à une forte implantation parmi les communautés pratiquantes, grâce aux confréries religieuses.

Cela s’est vu clairement dans les mobilisations contre la guerre en Irak et dans le soutien à la Palestine pendant l’attaque sur Gaza (les salafistes représentaient 2/3 du cortège avec beaucoup de femmes et de jeunes contre 1/3 pour la gauche). Pourtant, après les législatives de 2007 et leur défaite, en ayant pourtant obtenu le plus grand nombre de voix avec 10.7%, les salafistes ont du mal à rebondir.

Ils ne représentent plus une force alternative après les expériences désastreuses de leurs élus (un cas de corruption avéré à Meknes, par exemple), et la population les considère de plus en plus comme un parti dans la lignée des autres partis marocains, menteur et corrompu. C’est ce qu’a confirmé le dernier scrutin municipal où le nouveau parti proche du pouvoir PAM (Parti authenticité et modernité) est passé en tête. Il faut préciser que ce scrutin est très difficile à analyser : la participation est tout juste montée à 50% des inscrits, ce qui veut dire, entre les inscrits abstentionnistes et les non-inscrits : environ 80% d’abstention !

 

Le PJD a refait parler de lui en mobilisant contre un mariage homosexuel, prononcé au Maroc.

Oui, c’est un épiphénomène mais ils en ont fait des tonnes, ils font de même contre la vente d’alcool dans les supermarchés. Ils s’accrochent à des petits événements pour faire parler d’eux, mais leur lutte contre les pratiques “déviantes” de l’islam fatigue beaucoup les marocains. Par ailleurs, pour faire contrepoids aux intégristes, la monarchie promeut depuis peu des pratiques plus souples comme le soufisme. Mais le poids de la religion reste bien présent, et rompre le jeûne du ramadan publiquement est par exemple puni d’emprisonnement selon l’article 222 du code pénal. Les avancées sur les droits de femmes en terme de contraception par exemple se heurtent à la réalité des familles. Etre laïque ici ce n’est pas neutre : c’est s’affronter au quotidien aux textes.

 

Comment traitez vous la question du Sahara occidental dans votre journal ?

Notre journal et surtout la section politique a laquelle nous appartenons, avons choisi de réagir toujours contre la répression, contre les injustices commises contre les militants du front Polissario. Par contre, nous n’avons pas une position tranchée sur la question du Sahara. Nous nous positionnons pour l’autodétermination du peuples sahraoui, bien sûr, mais ceci reste très vague.

Au début de notre journal, nous avons évité volontairement la question pour ne pas subir la répression réservée à tous ceux qui évoquent le sujet, nous avons préféré nous consolider avant tout et éviter de finir tous en prison…

Il y a des problèmes politiques que nous discutons, et des questions que nous nous posons comme par exemple : Est-ce une solution de militer pour un état “phosphatier” avec tous les problèmes que cela implique ? (le Sahara occidental abrite les plus grosses réserves de phosphates du monde). Mais nous avons acquis assez de maturité aujourd’hui pour entamer un débat sérieux sur la question.

La situation du Sahara aujourd’hui s’est compliquée, il y a un fossé qui se créé entre les réfugiés de Tildouf qui ont passé 33 ans en camp et les élites du Sahara occidental qui profitent de “privilèges” cédés par le gouvernement, notamment de l’exportation de sable ! Ceci exerce une forte pression sur la base du polissario qui n’a plus de repères clairs après 18 ans de cesser le feu. Il y a encore des actions radicales ciblées contre la police et la répression reste très forte.

Subissez vous une forme de censure dans votre journal ?

Jusqu’à présent nous écrivons ce que nous voulons, la censure ne nous est pas tombée dessus à proprement parler, nous donnons l’actualité très précise et fine du mouvement syndical et social marocain. Nous ne nommons pas expressément le roi pour ne pas tomber sous le coup de la loi, mais nous parlons du “gouvernement” ou de la “monarchie” … On s’adapte.

Nous tirons à 3000 exemplaires et nous faisons essentiellement une vente militante évidemment sans subvention. Notre site est aussi un des sites politiques marocains les plus visités et nous mettons en ligne des oeuvres classiques en arabe, nous fournissons notamment le site marxisme.org en traductions.

La diffusion de certains de nos articles traduits se font en France dans le magazine Inprecor ou sur le site Europe Solidaire Sans Frontière, on l’espère rapidement dans la nouvelle revue “Contretemps”.

 

Votre groupe politique est-il constitué officiellement ?

Non, pas réellement, nous nous organisons autour du journal. Pour nous déclarer en tant que force politique il faudrait accepter officiellement les trois piliers du régime : La monarchie, l’islam et l’unité nationale… 3 choses qui nous posent problème ! Quand nous serons plus costauds, nous aurons le rapport de force suffisant pour que ces formalités ne nous coûtent rien politiquement.

 

Tentez-vous des alliances avec d’autres groupes de gauche radicale pour peser plus sur la situation?

Oui, nous avons entamé un débat avec une organisation nommée Voix Démocratique qui se classe elle même dans le camp de la gauche radicale. Ce parti est issu d’une scission du parti de Serfaty ‘Ila Al Amame’ (“en avant” en arabe), mais en a gardé les pratiques internes peu enclines à la contradiction, nous avons toujours eu un rapport très tendu avec eux politiquement et dans les luttes.

Nous souhaitons discuter avec eux car, malgré tout, beaucoup de choses nous rassemblent. Nous devons clarifier avec eux des thèmes importants notamment notre stratégie dans les organisations syndicales. Alors que nous tentons d’organiser les syndicalistes “luttes de classe” dans les syndicats, les cadres de VD prennent les postes à responsabilité en faisant d’énormes concessions aux bureaucrates. Ceci pose problème très souvent et nous pensons qu’il faut que l’on ait une discussion franche avec eux.

VD a souvent eu une stratégie d’alliance de toute la gauche mais commence à se positionner pour l‘union de la gauche radicale, alors nous disons “chiche” !

Nous voulons sincèrement avoir le débat avec eux pour, qui sait, avancer sur une alliance sérieuse et solide dans les luttes et sur des événements politiques concrets. Nous avons été déçus par l’inefficacité d’une alliance qui a eu lieu entre VD et le Parti d’Avant-garde Démocratique et Socialiste PADS qui n’a rien donner de concret…

Les luttes courageuses du peuple marocain méritent mieux que ça !

 

Sources

 

 

"Le mur du jacobinisme finira par tomber"

 

 

LANGUES REGIONALES. François Alfonsi, député européen, est convaincu que le « mur du jacobinisme » finira par tomber comme à Berlin

 

François Alfonsi, député européen sur la liste

Europe-Écologie.(photo bertrand lapègue)

 

François Alfonsi est député européen élu le 7 juin dernier dans la circonscription Sud-Est, sur la liste Europe-Écologie, alliée à la Fédération peuples & régions solidaires de France (1), dont il est porte-parole.

 

L’élu nationaliste corse est un ardent défenseur des langues régionales, comme on l’a vu lors du Colloque international de Bayonne consacré à cette question.

 

« Sud Ouest »

Selon vous, la question des langues régionales a-t-elle évolué au cours des dernières années ?

 

François Alfonsi

Quelque chose a bel et bien avancé ! Le fait qu’elles soient mentionnées dans la Constitution française au titre de « patrimoine vivant » ne doit pas rester lettre morte.

 

C’est une demande qui émane du peuple, à laquelle malheureusement l’Éducation nationale n’adhère pas forcément. Au Pays Basque aussi bien qu’en Corse, en Occitanie et en Bretagne, on est confronté à des moyens insuffisants et parfois à une opposition frontale de la classe politique.

 

Rappelez-vous, en 1999 Lionel Jospin signe le processus de ratification de la Charte européenne des langues régionales, et dans la foulée le Conseil constitutionnel censure. On pense que l’affaire est close, puis en 2008, intervient une réforme de la Constitution. Politiquement, on ne peut plus faire après comme on faisait avant...

 

Quelle doit être l’étape suivante ?

Une nouvelle loi doit donner un contenu à ce changement induit par la modification institutionnelle de 2008. L’on verra ce qu’il adviendra, sachant que la précédente ministre de la Culture, Christine Albanel, était réticente et que Frédéric Mitterrand l’est sans doute un peu moins. La loi devra être basée sur le principe de la transmission du patrimoine. D’après moi il est encore possible que la France, bien qu’obstinément réticente à la diversité, puisse encore ratifier la Charte européenne.

 

Comment se situe la France dans le concert européen ?

Je pense que le jacobinisme qui a trois siècles d’existence est fragilisé par la construction européenne.

 

Le jacobinisme me fait penser au mur de Berlin. On avait l’impression qu’il était éternel. Lorsqu’il est tombé on s’est demandé pourquoi il s’était trouvé là !

 

La France est très en retard par rapport à des pays comme l’Espagne, la Grande-Bretagne... Nous vivons dans un système de jacobinisme dominant, confrontés à des conviction datant du siècle dernier.

 

Je pense que dans chacune des régions concernées, il faut créer un rapport de force à partir d’une volonté qui s’exprime. C’est un travail politique à faire.


Qu’avez-vous pensé du débat auquel ont entre autres participé les maires de Bayonne, Anglet et le premier adjoint de Biarritz ?

Il m’a paru intéressant et bien moins convenu qu’on ne pouvait le craindre

(2).

 

Dans ce type de colloque, on essaye toujours d’envisager des actions concrètes qui dépassent les clivages politiques...

 

(1) Y adhère le parti Eusko Alkartasuna.

(2) Y participaient Jean Grenet, Jean Espilondo, Max Brisson, le conseiller régional, René Ricarrère...

 

Auteur : recueilli par ANNE-MARIE BORDES

SUD-OUEST 30/09/2009

 

Peut-on lutter contre le sionisme ?

 

LA SOCIALE 13 mars 2009

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A l’occa­sion de l’atta­que de Gaza par l’armée israé­lienne, la confu­sion a encore été entre­te­nue entre dénon­cia­tion du sio­nisme et anti­sé­mi­tisme. Si l’on ne peut nier que des pro­pos et pan­car­tes anti­sé­mi­tes ont flé­tri les cor­tè­ges, ils ont été plus que mon­tés en épingle. Jouant du sinis­tre sou­ve­nir du géno­cide, cer­tains média et pen­seurs/ses auto-pro­cla­més assi­mi­lent toute cri­ti­que de l’État d’Israël et du sio­nisme à des déli­res néga­tion­nis­tes ou anti­sé­mi­tes. Par là même, ils/elles ne font qu’ampli­fier le pré­tendu conflit de civi­li­sa­tion qui les fait vivre média­ti­que­ment. Mais au fond, qu’est-ce que le sio­nisme ?

 

Qu’est-ce que le sionisme ?

 

Le mou­ve­ment sio­niste prône l’exis­tence d’un État juif. Il nait en Europe à la fin du XIXème siè­cle comme une réponse aux pogroms de l’Europe de l’est, aux per­sé­cu­tions et au pas­sage à l’ouest de l’anti­ju­daïsme à l’anti­sé­mi­tisme [1]. Le sio­nisme, comme la plu­part des natio­na­lis­mes, est lié à un état de per­sé­cu­tion d’un peu­ple. Le géno­cide nazi lui donne une réa­lité encore plus dou­lou­reuse, une valeur d’exem­ple. Si aujourd’hui l’État sio­niste est pré­senté comme devant néces­sai­re­ment être implanté en Palestine, cela n’a pas tou­jours été le cas. Ainsi, à la fin du XIXème siè­cle, cer­tains réflé­chis­sent à l’ins­tal­la­tion de cet État juif à Madagascar, en Argentine, en Ouganda, etc. Theodor Herzl (1860-1904), fédé­ra­teur du mou­ve­ment sio­niste, a d’abord défini en 1896 les trois prin­ci­pes fon­da­men­taux du sio­nisme (exis­tence d’un peu­ple juif, impos­si­bi­lité de son assi­mi­la­tion par d’autres peu­ples, d’où la néces­sité d’un État juif). Ce n’est que l’année sui­vante qu’un qua­trième prin­cipe est ajouté, celui du « droit au retour » des Juifs/ves en Palestine. Encore convient-il de pré­ci­ser que ce qua­trième prin­cipe n’a pas signi­fié que l’État juif devait obli­ga­toi­re­ment être situé en Palestine.

 

Pour autant, le sio­nisme n’a pas été la seule réponse aux per­sé­cu­tions anti­sé­mi­tes. Nombre de per­son­nes consi­dé­rées comme jui­ves ont fait le choix d’un mili­tan­tisme dans des orga­ni­sa­tions non jui­ves, d’autres se sont repliées sur les valeurs reli­gieu­ses tra­di­tion­nel­les, d’autres encore se sont bat­tues pour un État ou une zone d’auto­no­mie juive au Yiddish Land en Europe orien­tale où les popu­la­tions jui­ves étaient les plus nom­breu­ses. Le Bund, orga­ni­sa­tion marxiste, est le plus connu des par­tis de cette ten­dance. Il par­ti­cipe à l’émergence de struc­tu­res d’auto­dé­fense jui­ves face aux pogroms qui étaient encore acti­ves lors de la résis­tance aux nazis dans le ghetto de Varsovie. Aujourd’hui pour­tant, le sio­nisme, par­ti­cu­liè­re­ment depuis que nom­bre de reli­gieux se sont ral­liés à lui, est pré­senté comme la seule expres­sion d’un mou­ve­ment juif.

 

Le retour vers « la terre pro­mise », la « terre des ancê­tres » est un leit­mo­tiv lan­ci­nant du sio­nisme y com­pris dans une ver­sion laï­ci­sée. Tout par­ti­rait de ce que le peu­ple juif aurait été dis­persé dans tout le bas­sin médi­ter­ra­néen lors de la dia­spora. Outre que nom­bre d’archéo­lo­gues israé­liens ont mon­tré que les his­toi­res de la Bible ne sont pas paro­les d’évangiles et que l’iden­tité eth­ni­que juive est plus que dou­teuse, l’his­to­rien Shlomo Sand, dans Comment le peu­ple juif fut inventé, démonte le mythe. La très grande dis­per­sion des Juifs à tra­vers l’Europe serait le fait du grand suc­cès du judaïsme à l’époque et de son carac­tère pro­sé­lyte. De nom­breux sujets de l’Empire romain s’y seraient alors conver­tis. Si selon l’his­toire offi­cielle, les Juifs/ves d’aujourd’hui sont les des­cen­dan­tEs du peu­ple de Judée, Sand expli­que que les prin­ci­paux des­cen­dan­tEs de ce peu­ple de Judée sont… les PalestinienNEs. Dès lors, la dimen­sion eth­ni­que de la judéité n’a pas de sens. Le judaïsme n’est qu’affaire de culture et de reli­gion. Israël en tant que “l’État du peu­ple juif” est donc fondé sur des fari­bo­les eth­ni­ques et reli­gieu­ses.

 

De la colonisation à l’Etat

 

L’immi­gra­tion juive en Palestine (Aliyah) débute vers 1880 et s’accé­lère après la décla­ra­tion Balfour de 1917 qui pré­pare la reconnais­sance d’un “foyer natio­nal juif” en Palestine sous man­dat anglais (1918-1948). Précisons qu’au même moment, les mêmes négo­cia­teurs anglais pro­met­taient aux Arabes, jusqu’alors sous tutelle tur­que, un État arabe. De 1918 à 1948, la popu­la­tion juive de Palestine passe de 80.000 à 650.000. C’est la grande période des achats de ter­res et de l’expé­ri­men­ta­tion socia­li­sante dans les Kibboutzim. Après la guerre et le géno­cide, l’Aliyah reprend, la puis­sance colo­niale anglaise est dépas­sée par les évènements et les pays occi­den­taux, vague­ment hon­teux face à la Shoah, ne sont pas mécontents de se sou­la­ger en “ex­por­tant le pro­blème juif”. En 1947, la pre­mière guerre israélo-arabe com­mence et l’État d’Israël est pro­clamé en 1948. A la fois par souci de pro­tec­tion et inti­me­ment per­sua­dés d’être les “lé­gi­ti­mes” pro­prié­tai­res de la terre d’Abraham, les sio­nis­tes vic­to­rieux pou­vaient éjecter les squat­ters ara­bes (soit direc­te­ment par la vio­lence, soit indi­rec­te­ment en lais­sant cir­cu­ler les pires rumeurs). A par­tir de 1967, les ter­ri­toi­res pales­ti­niens ont encore été gri­gno­tés par les colo­nies. Au gré des guer­res israélo-ara­bes, dans un contexte de guerre froide puis de lutte contre “l’empire du mal” ter­ro­risto-musul­man, l’État sio­niste devient la tête de pont du bloc occi­den­tal au Proche Orient ce qui ne fait qu’aggra­ver les anta­go­nis­mes.

 

Le mou­ve­ment sio­niste est et a été mul­ti­ple : popu­laire et bour­geois, de droite ou de gau­che, et même liber­taire. Il a incarné une cer­taine forme de pro­gres­sisme que l’on retrouve par exem­ple dans La Tour d’Ezra (1946) de Koestler sur l’expé­rience de la com­mu­nauté socia­li­sante du Kibboutz. Aujourd’hui, l’un des argu­ments les plus fré­quem­ment uti­li­sés par les sio­nis­tes et leurs sou­tiens est qu’Israël est la seule démo­cra­tie du Proche Orient. Pourtant, à l’inté­rieur même de l’espace israé­lien, les Arabes sont des citoyen­NEs de seconde zone voués à la sus­pi­cion per­ma­nente. Le poids électoral crois­sant de l’extrême droite sio­niste ris­que de ren­for­cer cette dérive. Israel Beytenou a obtenu 12% des voix aux der­niè­res élections deve­nant la troi­sième force poli­ti­que du pays et son lea­der, Liberman, consi­dère les Arabes israé­lien­NEs comme des enne­miEs de l’inté­rieur et pro­pose d’expul­ser cel­les et ceux qui ne prê­te­raient pas ser­ment d’obéis­sance au sys­tème qui les opprime. Enfin, les bar­riè­res de clas­ses et d’ori­gine n’ont pas été abo­lies au sein de la société sio­niste. Ainsi, parmi les popu­la­tions jui­ves, on note que les des­cen­dan­tEs des Ashkénazes venus d’Europe sont lar­ge­ment favo­ri­sés par rap­port aux Séfarades [2] issus du monde arabe, sans par­ler de cel­les et ceux venus de la Corne de l’Afrique.

 


Contre tous les nationalismes

 

A ce stade nous pou­vons déjà répon­dre à la ques­tion ini­tiale, peut-on encore lut­ter contre le sio­nisme ? La réponse est évidemment oui. Luttant contre tous les natio­na­lis­mes, le sio­nisme ne peut faire excep­tion à la règle. C’est d’autant plus néces­saire que cette idéo­lo­gie est uti­li­sée pour oppres­ser les popu­la­tions pales­ti­nien­nes. Encore convient-il de pré­ci­ser, en lais­sant de côté la ques­tion de l’État, que tou-te-s cel­les et ceux qui y rési­dent, juifs ou ara­bes, ont la même légi­ti­mité à res­ter en Palestine. Ce posi­tion­ne­ment n’est cepen­dant pas aussi aisé qu’il pour­rait le paraî­tre. En pre­mier lieu parce que l’anti­sio­nisme est devenu pour cer­tains un para­vent pra­ti­que pour de réels déli­res anti­sé­mi­tes. D’autre part, parce que les orga­ni­sa­tions sio­nis­tes met­tent le paquet en terme de pro­pa­gande, en ten­tant sys­té­ma­ti­que­ment d’assi­mi­ler les cri­ti­ques contre l’État israé­lien à de l’anti­sé­mi­tisme. Depuis la guerre du Liban, le Mossad (ser­vi­ces secrets israé­liens) a ainsi créé un ser­vice de cyber-lutte – appelé GIYUS [3] - offrant plus de 100.000 logi­ciels pour per­met­tre aux “sup­por­ters” d’Israël de le défen­dre sur le net selon la méthode pré­cé­dem­ment décrite. Résultat : la crainte d’être asso­cié à un cou­rant anti­sé­mite et la par­ti­ci­pa­tion de struc­tu­res et d’indi­vi­duEs dou­teux à la lutte pro-pales­ti­nienne décou­ra­gent bon nom­bre de mili­tan­tEs. Nous refu­sons quant à nous de res­ter pri­son­nie­rEs du cadre étroit du pseudo conflit de civi­li­sa­tion et des entre­pri­ses de dés­in­for­ma­tion. Il n’est pas ques­tion de lais­ser pros­pé­rer aucun natio­na­lisme ni aucune oppres­sion.

 

Et c’est au sein même de la popu­la­tion israé­lienne que le sio­nisme doit être com­battu, car il imprè­gne tout. Les rai­sons en sont mul­ti­ples : mémoire du géno­cide ren­for­cée par les pogroms qui ont pu durer jusqu’aux années 1960-1970 en Europe orien­tale, sen­ti­ment d’encer­cle­ment au milieu de popu­la­tions voi­si­nes hos­ti­les, éducation, médias, classe poli­ti­que una­ni­me­ment sio­niste... L’armée jouant un rôle majeur puis­que tou­TEs les IsraélienNEs, à l’excep­tion nota­ble des PalestinienNEs de 1948, sont enrô­lés deux ou trois ans pour le ser­vice mili­taire, puis doi­vent ser­vir un mois par an en tant que réser­vis­tes. Affectées aux zones fron­ta­liè­res, ces recrues exé­cu­tent des ordres igno­bles - dic­tés par leur hié­rar­chie mili­tai­res qui trouve dans le sio­nisme sa prin­ci­pale rai­son d’exis­ter - et sont en retour très expo­sées à la révolte pales­ti­nienne. Dès lors, il n’est pas sur­pre­nant en période de guerre de voir les famil­les encou­ra­ger les métho­des les plus dures et les plus inhu­mai­nes (bom­bar­de­ment aérien notam­ment), qui sont également les moins dan­ge­reu­ses pour leurs enfants-bidas­ses. Dans ces condi­tions la lutte des IsraélienNEs pour la paix, les lut­tes conjoin­tes de PalestinienNEs et d’IsraélienNEs contre la colo­ni­sa­tion et le mur de sépa­ra­tion (et nom­ment l’action des Anarchistes contre le mur), le mou­ve­ment des Refuzniks (appe­léEs ou anciens sol­da­tEs qui refu­sent de ser­vir l’armée, tout du moins en ter­ri­toi­res occu­pés), même si elles res­tent ultra-mino­ri­tai­res et pas tou­tes diri­gées contre le sio­nisme, sont encou­ra­gean­tes.

 

NOTES :

 

[1] L’anti­ju­daïsme est la haine de la reli­gion juive et de cel­les et ceux qui la pra­ti­quent en ce qu’ils seraient les assas­sins de Jésus. Quoi que parés de tou­tes les tares (ava­rice, tra­hi­son, etc.) ils peu­vent être conver­tis. Au contraire, l’anti­sé­mi­tisme défi­nit une « race juive » extra euro­péenne « donc » inas­si­mi­la­ble bien vite appa­ren­tée à un « chan­cre », une « bac­té­rie » nui­si­ble aux autres « races ». L’anti­sé­mi­tisme est donc géno­ci­daire par essence.

 

[2] Sur cette ques­tion lire Ella Shohat : Le sio­nisme du point de vue de ses vic­ti­mes jui­ves (Les séfa­ra­des en Israël), 2006 pour la tra­duc­tion fran­çaise.

 

[3] Pour plus d’infos sur GIYUS (Give Israel Your United Support), le site : http://giyus.org/fr et une ana­lyse parue sur Indymedia Lille : « Cyber guer­riers et cyber guerre, giyus contre les sites alters » : http://lille.indy­me­dia.org/arti­cle1...

 


Antisionisme et antisémitisme ne sont pas synonymes !

Etre à la fois juif et antisioniste, est-ce une trahison ? Pour répondre à cette question, il faut d’abord s’entendre sur le sens qu’on donne aux termes « juif », « sioniste » et « antisioniste », car une grande confusion règne actuellement sur le sens de ces mots.


Par Michel Staszewski, mars 2008

 

 

Pour beaucoup de gens, les juifs (dans ce cas écrit avec un « j » minuscule) sont les adeptes du judaïsme, une religion monothéiste, un point c’est tout. Le problème est, particulièrement en Europe, que de nombreux Juifs ont perdu la foi ou n’ont jamais cru en Dieu mais continuent à se définir comme juifs. Comment l’expliquer ?

 

A la différence du christianisme ou de l’islam, la religion juive n’est pas prosélyte : les juifs ne cherchent pas à convertir les non-juifs à leur religion [1]. Car il s’agit, selon la bible, de la religion d’un peuple et non d’une religion universelle. Il y a donc, dans ce cas, un lien fort entre sentiment d’appartenance religieuse et sentiment d’appartenance nationale ou communautaire. Et si, dans de nombreuses familles juives, les parents voient encore d’un mauvais œil leurs enfants se marier avec des non-juifs, en Europe, c’est souvent plus parce qu’ils redoutent la disparition de leur communauté culturelle que celle de la religion que, souvent, ils ne pratiquent que très peu ou pas du tout. Même si tous ont conscience, dans une mesure variable, que la religion et l’hébreu ancien, langue sacrée, sont les seuls éléments culturels communs aux Juifs du monde entier.

En Europe, le sentiment d’appartenance à une « communauté de destin » a été considérablement renforcé du fait des persécutions et du génocide commis par les nazis et leurs alliés. Rappelons que les nazis ne considéraient pas les Juifs comme les adeptes d’une religion particulière mais comme les membres d’une « race inférieure » particulièrement nuisible. Cependant, leurs critères raciaux pseudo-scientifiques ne permettant évidemment pas de déterminer qui était juif, les nazis se basèrent, pour ce faire, sur les registres des consistoires [2] israélites ou sur des listes de membres d’associations juives, religieuses ou non. Etait de plus considérée comme juive toute personne dont les parents ou les grands-parents étaient eux-mêmes considérés comme tels [3]. Les persécutions antisémites concernèrent donc une population bien plus large que les seuls Juifs religieux. Ceci explique pourquoi, aujourd’hui encore, de nombreux agnostiques et athées, nés après la Deuxième Guerre mondiale, vivent intensément leur appartenance à cette communauté juive, en tant que descendants de personnes persécutées parce que désignées comme juives par les nazis et leurs complices. L’auteur de ces lignes en est un exemple.

Si, dans cet article, le nom « Juif » est écrit avec un « j » majuscule c’est donc parce qu’il y est question de l’ensemble des personnes se considérant comme juives, qu’elles soient croyantes ou non.

 

Sionismes

 

Pour « Le Petit Robert » le sionisme est un

« mouvement politique et religieux, visant à l’établissement puis à la consolidation d’un Etat juif (la nouvelle Sion) en Palestine » [4].

Denis Charbit a réuni dans un volumineux ouvrage de nombreux écrits et discours émanant de penseurs et de dirigeants sionistes [5]. S’y manifeste à la fois la diversité de la pensée sioniste mais aussi ce qui fait son unité :

« Le programme commun admis par tous les courants dits sionistes découle en premier lieu d’une affirmation de principe essentielle : les Juifs constituent une nation. »

 

Sur cette base, le sionisme

« se résume, toutes tendances confondues, par :

 

- L’aspiration au rassemblement national des Juifs sur un même territoire : la revendication d’« Eretz Israël » [6] comme le lieu unique, nécessaire et désirable, de ce rassemblement (…).

 

- La revendication d’un régime d’autonomie la plus large possible afin de permettre aux Juifs de déterminer leur destin collectif.

 

- Enfin, l’adoption de l’hébreu comme langue de communication quotidienne entre les Juifs installés en Palestine » [7]

 

Je fais mienne cette définition résumée.

Notons cependant qu’aujourd’hui, de nombreux partisans déclarés du sionisme le présentent comme le « mouvement de libération nationale du peuple juif ». Sur base d’une telle définition, tout opposant au sionisme peut être taxé d’antisémitisme puisque opposé à la « libération des Juifs ».

 

Antisionismes

 

Le Petit Robert ne comporte pas de définition de l’antisionisme [8]. On peut tout de même déduire de la définition qu’il propose du sionisme que l’antisionisme serait l’opposition au « mouvement politique et religieux, visant à l’établissement puis à la consolidation d’un Etat juif (la nouvelle Sion) en Palestine ».

Les sionistes définissent en général les antisionistes comme des partisans de la destruction de l’Etat d’Israël. Mais qu’entendent-ils par là ? Que les opposants au sionisme veulent « jeter les Juifs (israéliens) à la mer » comme on l’entend souvent dire ? En réalité les choses sont plus complexes.

 

Exemples :

 

- Dans son programme politique de 1969, le Fatah, parti dirigé par Yasser Arafat, prônait la fin de l’Etat d’Israël et son remplacement par un Etat palestinien « indépendant et démocratique dont tous les citoyens, quelle que soit leur confession, jouiront de droit égaux » [9]. Ceci signifiait une acceptation des Juifs établis en Palestine en tant que communauté religieuse mais non en tant que nation.

 

- À la même époque, le Front Démocratique pour la Libération de la Palestine, parti marxiste dirigé par Nayef Hawatmeh, proposait quant à lui « un Etat palestinien de démocratie populaire où vivront sans discrimination Juifs et Arabes, un Etat opposé à toute domination de classe et de nationalisme et dans lequel le droit des Arabes et des Juifs à perpétuer et développer leur propre culture sera respecté » [10]. Dans ce cas, même si, contrairement aux partis communistes, le FDLP ne prônait pas alors l’édification d’un Etat binational (c’est le cas maintenant), il reconnaissait tout de même une identité nationale et plus seulement religieuse aux Juifs de Palestine.

 

- Un mouvement comme le Hamas affirme encore aujourd’hui sa volonté de remplacer l’Etat d’Israël par un Etat palestinien islamique. Ce qui n’équivaut pas non plus à « jeter les Juifs à la mer » mais plus probablement à en faire des citoyens « de seconde classe ».

 

- Certains courants juifs religieux prônent la disparition de l’Etat d’Israël parce qu’ils le jugent hérétique. Ils estiment que sa fondation est en contradiction flagrante avec l’enseignement de la Torah [11] qui interdit toute proclamation d’un État juif. La Torah contraindrait les Juifs à rester en exil jusqu’à la délivrance divine (annoncée par l’arrivée du Messie) qui annoncera la paix éternelle à toutes les nations du monde. Notons que pour la plupart des Juifs religieux, l’exil n’est pas un concept géographique, mais spirituel. Selon eux, même si le mouvement sioniste parvenait à organiser le rassemblement de tous les Juifs du monde dans l’Etat d’Israël, les Juifs continueraient à vivre un exil intérieur car ce résultat aurait été obtenu contre la volonté divine. Les grandes difficultés dans lesquelles se débat aujourd’hui l’Etat d’Israël constitueraient des preuves de la non acceptation divine de la recréation, par des hommes, d’un Etat juif en Palestine [12]. Aucun de ces courants ne demande pour autant le départ des Juifs établis en Palestine. L’un d’entre eux, Lev Tahor (« Cœur pur ») a même fait sien le premier programme politique de l’OLP : une Palestine laïque et démocratique ou coexisteraient, sur pied d’égalité des citoyens adeptes de diverses confessions religieuses [13].

 

- Un peu partout dans le monde, d’autres personnes ou associations juives fondent leur opposition à l’idéologie sioniste non sur des convictions religieuses mais bien éthiques et politiques ; sans prôner pour autant la disparition de l’Etat d’Israël. C’est mon cas, sur lequel je reviendrai dans la dernière partie de cet article.

 

L’adhésion au sionisme et ses raisons

 

Dans le dernier quart du XIXe et au début du XXe siècle, les communautés juives d’Europe furent victimes de nombreuses manifestations d’antisémitisme dont les pires furent les pogroms perpétrés dans l’Empire russe, qui coûtèrent la vie à des milliers de personnes. Contemporain de ces tragiques événements, Theodor Herzl (1860-1904), journaliste juif hongrois, fut un témoin privilégié des violences antisémites qui ponctuèrent, en France, l’affaire Dreyfus [14]. Il en conclut que si même le pays de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 pouvait être touché à ce point par des manifestations de haine antisémite, il ne restait qu’une seule solution aux Juifs pour vivre en paix : la séparation d’avec les non-juifs par le regroupement des Juifs dans un Etat qui leur serait propre. Son ouvrage, L’Etat des Juifs, publié en 1896, fut le livre fondateur du sionisme politique. Le premier congrès sioniste fut réuni à Bâle en 1897.

Ce projet politique fut donc fondé sur la conviction qu’une cohabitation harmonieuse entre les minorités juives et les populations non juives majoritaires dans les Etats où ils vivaient était décidément impossible.

Mais jusqu’au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, l’idéologie sioniste resta minoritaire parmi les Juifs européens et quasi absente des autres communautés juives dont les membres vivaient généralement en bonne entente avec leurs voisins non juifs. Le sionisme n’est devenu l’idéologie dominante dans la plupart des communautés juives qu’après la Deuxième Guerre mondiale.

 

Comment l’expliquer ?

Beaucoup de gens sous-estiment les effets psychologiques à long terme que peuvent générer des persécutions graves visant une communauté humaine tout entière. Le ralliement à l’idéologie sioniste de la majorité des Juifs européens au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale s’explique avant tout par une vision du monde transformée par l’expérience traumatisante du judéocide. Et ces traumatismes transmettent une partie de leurs effets aux générations suivantes : tout Juif dont les parents ou les grands-parents ont vécu la guerre sous le joug nazi est, d’une manière ou d’une autre, psychologiquement « marqué » par cet atavisme. Ce qui explique, au moins en partie, pourquoi la vision sioniste du monde est encore dominante aujourd’hui dans la diaspora [15] juive européenne ou d’origine européenne. Le « complexe de Massada » ou de la « citadelle assiégée » [16] est caractéristique de cette vision du monde : les Juifs ne pourraient compter que sur eux-mêmes pour se défendre contre des populations non juives généralement hostiles. C’est ainsi que l’Etat moderne d’Israël est considéré par de nombreux Juifs de la diaspora comme « le dernier refuge », le lieu où l’on pourrait se réfugier « au cas où … ». D’où l’importance vitale, à leurs yeux, de le préserver en tant qu’Etat juif, ce qui implique que les Juifs y restent, à tout prix, majoritaires.

Ceci permet de comprendre pourquoi la majorité des Israéliens et un grand nombre de Juifs de la diaspora, pourtant partisans inconditionnels de la « loi du retour » qui permet aux Juifs du monde entier de devenir citoyens de l’Etat d’Israël, refusent d’admettre le principe du droit au retour des exilés palestiniens victimes des guerres successives ayant opposé Juifs et Arabes en Palestine-Israël depuis 1947. Le fait que les représentants palestiniens se déclarent depuis longtemps prêts à négocier la mise en œuvre de ce principe n’y change rien.

En réalité, depuis sa création, Israël est le pays où les Juifs sont le moins en sécurité. Ce constat ne semble pas ébranler la conviction qu’il constitue un refuge pour les Juifs. C’est même le contraire qui se produit : plus la politique de l’Etat juif se heurte à la résistance des Palestiniens et à la réprobation de l’opinion publique internationale, plus la majorité de l’opinion publique juive israélienne et diasporique, confortée dans le sentiment que les Juifs sont encore et toujours les victimes de l’hostilité des non juifs, se raidit dans une attitude intransigeante. Ce qui, d’une part, amène les électeurs israéliens à se choisir des dirigeants de plus en plus intraitables avec les Palestiniens et, d’autre part, fait grandir chez ceux-ci des sentiments de colère, d’humiliation, voire de haine et de désespoir, ce désespoir qui amène de jeunes Palestiniens, ne trouvant plus de sens à leur vie, à chercher à en donner un à leur mort, en perpétrant des attentats-suicides au cœur du territoire israélien. Nous sommes là dans un tragique cercle vicieux.

Mais aujourd’hui les descendants des victimes du judéocide sont devenus minoritaires parmi les Juifs israéliens. Il reste donc à expliquer pourquoi le raidissement décrit ci-avant concerne l’écrasante majorité de la population juive d’Israël.

Dans son livre Le Septième Million, l’historien israélien Tom Segev nous donne la clé de cette énigme. Il y montre comment les dirigeants israéliens ont utilisé la mémoire du génocide des Juifs par les nazis pour façonner une identité collective israélienne. Dès leur plus jeune âge, les enfants israéliens, quelle que soit l’histoire de leurs ancêtres, sont élevés dans le souvenir et le culte du passé tragique des communautés juives européennes. C’est donc l’ensemble de la population juive israélienne qui porte le poids du passé, qui se voit transmettre le traumatisme et ses effets secondaires, à commencer par le « complexe de Massada » [17].

 

Le « complexe de Massada » : un exemple

 

En juin 2004, quatre jeunes Juifs religieux sortant d’une école talmudique située à Wilrijk (banlieue d’Anvers) étaient agressés par plusieurs jeunes dont l’un blessa grièvement un des écoliers, d’un coup de couteau. Dès le lendemain, de nombreuses manifestations d’indignation témoignèrent d’une émotion partagée par une grande partie de l’opinion publique face à cette agression très vraisemblablement de nature antisémite [18]. Trois jours après le drame, une manifestation de protestation eut lieu à Bruxelles. Elle fut organisée par le Comité de Coordination des Organisations Juives de Belgique (C.C.O.J.B.) qui regroupe la majorité des associations juives de ce pays [19]. Cet événement se déroula au « Mémorial aux Martyrs Juifs de Belgique ». Ce monument, inauguré en 1970, est un lieu hautement symbolique puisqu’on y trouve, gravés dans la pierre, les noms de plus de 24.000 Juifs déportés vers Auschwitz au départ de Malines et qui n’en sont pas revenus. Le mémorial est situé au cœur d’un quartier populaire d’Anderlecht (commune de l’agglomération bruxelloise), où les familles de Juifs immigrés habitaient jadis nombreux ; actuellement ce sont des familles d’origine maghrébine qui constituent la majorité des habitants d’origine étrangère de ce quartier.

Bien que des policiers encadraient cette manifestation (un certain nombre de personnalités politiques étaient présentes, parmi lesquelles des ministres), les organisateurs avaient fait appel à un service d’ordre privé, composé de jeunes gens aux lunettes noires, communiquant apparemment entre eux par téléphones mobiles. Avant la manifestation, ces gardes privés prièrent de manière très insistante les participants de ne pas s’arrêter devant l’entrée du mémorial (il faisait particulièrement beau ce matin-là) mais d’y entrer sans attendre, comme s’ils redoutaient une agression. Pendant la manifestation, ils montèrent une garde vigilante tout autour du monument. Et à la fin de celle-ci, ils encadrèrent de près la sortie, en donnant la consigne aux personnes présentes de ne pas s’attarder aux abords de ce lieu.

Tout crime raciste, parce qu’il porte atteinte aux fondements mêmes du « vivre ensemble » dans une société multiculturelle et démocratique, devrait, à mon avis, susciter la protestation des citoyens, indépendamment de l’appartenance communautaire des victimes et des agresseurs. J’ai regretté que l’organisation de la principale manifestation publique de protestation fût laissée à des associations émanant de la seule communauté dont la victime était issue. A mon sens, auraient dû être parties prenantes de cette organisation, des associations citoyennes non communautaires comme la Ligue des Droits de l’Homme ou le Mouvement contre le Racisme, l’Antisémitisme et la Xénophobie (M.R.A.X.). J’aurais aussi préféré que cette manifestation fût organisée dans un lieu moins communautaire (même s’il témoigne d’un événement internationalement reconnu comme un crime contre l’humanité toute entière), plus central et symbolique non pas seulement d’une compassion envers la victime mais aussi d’une indignation générale en réaction à une agression contre un fondement de toute la société. Ce lieu aurait, par exemple, pu être le Palais de Justice.

Je ne connais pas les circonstances exactes qui ont abouti à ce que le C.C.O.J.B. organisa seul cette manifestation mais je sais que ni les dirigeants du C.C.O.J.B., ni aucun représentant d’autres organisations juives n’ont critiqué publiquement cette situation, comme si cela était dans l’ordre des choses. Le fait que cette action de protestation contre un crime raciste ait été organisée uniquement par des Juifs, dans un lieu spécifiquement juif, le fait surtout que les organisateurs aient cru utile de faire appel à leur propre service d’ordre (c’est devenu coutumier depuis quelques années dans la communauté juive organisée) et que celui-ci se soit donné pour tâche essentielle d’alerter les participants quant à la prétendue dangerosité des alentours, tout cela témoigne, selon moi, de ce qui est de plus en plus à l’oeuvre dans les communautés juives : le repli sur soi engendré par la peur de l’Autre.

Soixante ans après l’arrêt du judéocide, ses séquelles psychologiques restent importantes dans les communautés juives européennes. On peut même dire que la peur de l’Autre grandit. J’en vois pour preuve l’utilisation par de nombreuses institutions (écoles, synagogues, musées) et associations juives de dispositifs sécuritaires de plus en plus impressionnants pour protéger leurs lieux d’activités, qu’ils soient permanents ou occasionnels.

Cette évolution s’explique bien sûr en partie, pour ce qui concerne les relations entre les communautés juive et arabo-musulmane, par l’exacerbation du conflit israélo-palestinien et ses répercussions, en Europe et ailleurs. Mais elle ne peut être séparée d’une situation plus générale, qui ne concerne pas que les Arabes musulmans et les Juifs.

 

Les ravages du « sécuritisme »

 

Dans le contexte de l’« après 11 septembre 2001 » et de la « guerre contre le terrorisme international », cette tendance au repli sur sa communauté, au refus de rencontrer l’Autre ou certains « Autres » perçus comme inquiétants voire menaçants est un phénomène qui se développe, bien au-delà de la communauté juive. L’idéologie « sécuritaire » fait des ravages. Si au XIXe siècle, les nantis qualifiaient de « classes dangereuses » l’immense majorité pauvre de la population, la seconde moitié du XXe siècle a vu apparaître le concept de « quartiers difficiles » et aussi la réalité des quartiers riches séparés, parfois hermétiquement, de leur environnement plus « populaire ».

En ce début de XXIe siècle, le fossé entre riches et pauvres ne cesse de se creuser, tant au niveau de chaque pays qu’entre les différentes parties du monde. Avec son « axe du bien » et son « axe du mal », l’administration américaine transpose à l’échelle planétaire les concepts de « classes dangereuses » et de « quartiers difficiles ». Ces vocables témoignent d’une vision manichéenne de l’humanité qui, quand elle est le fait de dirigeants politiques et militaires, débouche inévitablement sur des affrontements armés. Un peu partout dans le monde, y compris dans l’Union Européenne, se retrouvent au pouvoir des dirigeants politiques qui partagent, avec des nuances, cette vision des choses. Elle implique que l’appareil d’Etat laisse au second plan la solidarité sociale, l’éducation et le dialogue pour privilégier la manière forte, que ce soit dans la manière dont il traite les jeunes, les pauvres, les minorités, ou les étrangers. Et depuis le 11 septembre 2001, dans le « monde occidental », les préjugés anti-arabes et anti-musulmans se sont considérablement développés.

L’évolution récente de la politique israélienne et de l’opinion publique dans les communautés juives s’explique aussi, en partie, par ce contexte international.

 

Antisémitisme et antisionisme : les raisons d’une confusion

 

Certains opposants au sionisme sont antisémites, cela ne fait aucun doute. Mais il existe aussi des sionistes antisémites. En effet, nombreux sont les non juifs qui se proclament sionistes et, depuis la naissance du mouvement sioniste, des antisémites ont souvent applaudi des deux mains à l’idée du regroupement des Juifs dans un Etat qui leur serait propre (« qu’ils rentrent dans leur pays ! »). Aux Etats-Unis, de puissants groupes de chrétiens fondamentalistes s’affirment sionistes et soutiennent l’Etat d’Israël … comme la corde soutient le pendu : ils militent pour le rassemblement de tous les Juifs en Palestine, préalable indispensable, selon eux, au jugement dernier auquel ils aspirent … mais à l’occasion duquel ne seront sauvées que les âmes de ceux qui auront adhéré au christianisme. Il est donc faux de considérer que tout partisan du sionisme serait l’« ami des Juifs ».

Il n’est pas vrai non plus que tout opposant à cette idéologie est leur ennemi. Certaines personnes ou courants se présentant comme antisionistes aspirent sans doute à ce que les Juifs soient chassés du Proche-Orient [20]. Mais ce n’est certainement pas le cas de la majorité d’entre eux. Ce que les opposants au sionisme ont en commun n’est pas l’opposition à l’existence de l’Etat d’Israël mais bien à sa définition comme « Etat juif » ou « Etat des Juifs » [21], autrement dit au fait que les Juifs du monde entier y soient les bienvenus alors que les Arabes palestiniens y sont ou bien tolérés (il s’agit des descendants de la minorité demeurée sur place après la première guerre israélo-arabe, celle de 1948) ou bien interdits de séjour.

Mais un grand nombre de Juifs considèrent de bonne foi que le fait d’être partisan de la transformation d’Israël d’un « Etat juif » en un « Etat de tous ses citoyens » est une manifestation d’antisémitisme. Comment l’expliquer ?

Tout simplement parce qu’ils sont imprégnés de l’idéologie sioniste. Rappelons qu’au cœur de cette doctrine on trouve la conviction que l’antisémitisme ne peut être éradiqué des peuples du monde. De quelque tendance qu’ils se réclament, tous les partis et mouvements sionistes de notre époque considèrent que la sécurité et même la survie des Juifs dépendent de l’existence d’un « Etat juif » en Palestine-Israël, considéré comme un refuge destiné à accueillir tous les Juifs du monde qui le souhaiteraient. Mais pour garantir le « caractère juif » de l’Etat d’Israël, il faut que les Juifs y détiennent le pouvoir politique. Et pour ceux des sionistes qui se veulent démocrates (la majorité d’entre eux), il est absolument nécessaire que les non-juifs y restent minoritaires de manière à ce que ne puissent être démocratiquement remis en question les fondements inégalitaires de cet Etat, à savoir la « loi du retour » qui permet aux Juifs du monde entier de devenir citoyens d’Israël, les mesures qui empêchent au contraire le retour des exilés palestiniens et de leurs descendants ainsi que les autres lois favorisant les citoyens juifs d’Israël aux dépens des autres, à commencer par celles qui concernent l’accès à l’usufruit et à la propriété immobilière et terrienne.

Notons que pour beaucoup de Juifs, l’existence d’un Etat juif constitue aussi une protection contre un autre « danger mortel » qui les guetterait : l’« assimilation ». Vivant au sein d’une population majoritairement non juive, les Juifs perdraient leur identité en quelques générations, du fait des mariages « mixtes ». Le judaïsme cesserait d’exister.

L’affirmation répétée depuis des décennies par les sionistes selon laquelle l’Etat d’Israël serait « la seule démocratie du Moyen-Orient » m’inspire les remarques suivantes :

 

- Ce jugement ne tient certainement plus face à l’évolution politique récente du Liban.

 

- C’est l’Etat israélien qui empêche, par son occupation militaire (non démocratique !), la naissance d’un Etat démocratique palestinien.

 

- Une particularité de la « démocratie » israélienne la différencie nettement de ce qu’en Europe l’on considère généralement comme une société véritablement démocratique. Pour les dirigeants politiques israéliens, la démocratie semble être comprise comme la domination de la majorité sur la minorité. Cet Etat est en effet dépourvu d’une Constitution qui garantirait à chaque citoyen des droits démocratiques individuels tels que l’égalité devant la Loi ou le droit à l’éligibilité :

 

« En Israël, personne n’a de droits acquis par le seul fait d’être citoyen. Les droits peuvent être abolis par un vote majoritaire : l’immunité parlementaire aux députés arabes, l’éligibilité de quiconque ne répond pas à certains critères politiques ou idéologiques (qui peuvent changer en fonction de telle ou telle majorité parlementaire), la légalité d’un parti qui considère dans son programme qu’Etat juif et Etat démocratique sont des notions contradictoires, la citoyenneté d’Arabes qui auraient des liens avec « le terrorisme », etc. » [22].

 

Pour que l’Etat d’Israël ne soit plus celui des Juifs du monde entier, pour qu’il devienne l’Etat de tous ses citoyens, traités sur pied d’égalité (autrement dit une démocratie digne de ce nom), il faudrait que soit abrogée la « loi du retour ». Dans ces conditions, il fait peu de doute qu’à moyen terme les Juifs israéliens deviendraient minoritaires dans leur pays. C’est cela que les sionistes ne peuvent accepter. Car ils sont obsédés par la démographie : dans leur vision du monde il y a les Juifs, très minoritaires (ils sont vraisemblablement aujourd’hui entre 15 et 16 millions) et les autres, au nombre approximatif de 6 milliards et demi, parmi lesquels les musulmans sont plus de 1,2 milliard et les chrétiens plus de 2 milliards. Selon Denis Charbit, les nationalistes juifs modérés, conscients de l’injustice qu’engendrerait pour les Palestiniens la création d’un Etat juif en Palestine ont, depuis longtemps, résolu leur dilemme moral en considérant que pour les Juifs, en dehors de la Palestine,

« il n’est « point d’autre centre ni d’autre patrie » alors que la nation arabe s’étend de Damas à Bagdad, et jusqu’à la Mecque. Autrement dit : « si nous perdons ce pays, nous avons tout perdu », ce qui n’est pas vrai pour l’autre camp : seule l’intégrité de la patrie et de la nation arabe en serait affectée, pas sa totalité ; à peine un vingtième du territoire et de la population. » [23].

« Si nous perdons ce pays, nous avons tout perdu » : cette idée est actuellement partagée par un grand nombre de Juifs de la diaspora. Imaginer le monde sans un Etat-refuge réservé aux Juifs les remplit d’angoisse … alors qu’en même temps de moins en moins de Juifs voudraient voir leurs enfants s’installer en Israël, persuadés qu’ils sont qu’ils y risqueraient leur vie !

Cette angoisse conduit de nombreux Juifs ne vivant pas en Israël à perdre tout esprit critique vis-à-vis de « leur » Etat et à fermer les yeux sur la politique qu’il mène « dans l’intérêt des Juifs du monde entier ». Ceci alors que le souci des dirigeants israéliens de maintenir à tout prix la domination juive sur un maximum de territoires de Palestine les conduit à mener une politique qui bafoue continuellement les résolutions de l’O.N.U., les Conventions de Genève concernant les obligations d’une puissance occupante vis-à-vis des victimes de cette occupation et les plus fondamentaux des Droits humains.

Au-delà de la question du « péril démographique », le fait de considérer les non-juifs comme potentiellement dangereux conduit les tenants de toutes les tendances du sionisme contemporain à prôner un « développement séparé » des Juifs et des Palestiniens. C’est largement le cas en deçà de la « ligne verte » [24] où la cohabitation de membres des deux communautés nationales dans les mêmes localités est rarissime. Et la séparation est totale dans les territoires occupés où règne un apartheid de la pire espèce matérialisé aujourd’hui par les routes réservées aux colons, les « check points » et la « clôture de sécurité ».

La « dangerosité » potentielle des Palestiniens implique aussi que les sionistes ne peuvent envisager leur existence étatique que désarmée. Si la « gauche » [25] sioniste défend ardemment l’« Initiative de Genève » c’est que ce plan de paix entérine la vision sioniste de la co-existence entre Juifs et non-juifs en Israël-Palestine : séparation physique, maintien du surarmement israélien et démilitarisation de l’Etat palestinien [26].

 

Mon antisionisme

 

Le sionisme a-t-il réussi ?

A première vue oui puisque son objectif était la création d’un « Etat des Juifs » en Palestine et que cet Etat existe et est reconnu par la Communauté internationale depuis plus d’un demi-siècle.

 

En réalité, si on y regarde de plus près, c’est un échec cuisant :

 

- Le but fondamental des sionistes était, par la création de cet Etat, de mettre les Juifs européens à l’abri de l’antisémitisme. Or l’endroit où les Juifs sont le moins en sécurité est, depuis sa fondation, l’« Etat des Juifs ».

 

- Les deux tiers des Juifs vivent hors de la Palestine/Israël et sont plus en sécurité que les Juifs israéliens.

 

- Tout en prétendant créer un « homme nouveau », le mouvement sioniste se voulait le garant de la préservation de l’héritage culturel juif, particulièrement celui des Juifs européens. Mais l’identité culturelle juive israélienne est très différente et surtout très diversifiée. Ce qui ne va pas sans de fortes tensions : sur le plan religieux, entre pratiquants et non pratiquants, entre ashkénazes (originaires de l’Europe non méditerranéenne) et sépharades (originaires des pays méditerranéens), entre Africains et Asiatiques. Des querelles interminables opposent différents groupes pour définir les critères permettant de décider qui est juif et qui ne l’est pas.

 

- La société israélienne se militarise : à l’exception des membres de certaines communautés religieuses, chaque jeune Juif israélien, qu’il soit fille ou garçon, est soumis, depuis l’âge de dix-huit ans, à de lourdes obligations militaires tandis que de plus en plus d’anciens militaires de carrière occupent des postes clés, particulièrement dans les domaines politique et celui de l’éducation. De sorte que les valeurs militaires d’héroïsme et de sacrifice patriotique imprègnent fortement la jeunesse [27].

 

-

 La société israélienne connaît un naufrage moral, souligné dès les années 1970 par Israël Shahak, alors président de la Ligue Israélienne des Droits de l’Homme [28] : discriminations, exploitation économique, oppression, tortures.

 

Depuis sa fondation, les choix politiques effectués par l’Etat d’Israël, au nom de la conception sioniste de « l’intérêt des Juifs du monde entier », l’ont amené à bafouer sans cesse la légalité internationale. Cela n’a été possible que moyennant la protection et le soutien indéfectible des Etats-Unis d’Amérique, tant sur le plan politique, qu’économique et militaire. Il ne fait aucun doute que, sans ce soutien, l’Etat israélien ne pourrait survivre qu’à condition de se conformer enfin au Droit International.

En février 2001, les Juifs israéliens se sont choisi comme premier ministre un général qu’ils avaient eux-mêmes chassé du pouvoir en 1982 pour sa responsabilité, en tant que Ministre de la Défense, dans les massacres de Sabra et Chatila. Ariel Sharon a mené une politique d’une agressivité jamais vue à l’encontre des Palestiniens des territoires occupés ; il n’a apporté aux Israéliens ni la paix, ni la sécurité ; la situation économique de l’Etat d’Israël n’a fait qu’empirer et la fracture sociale n’a cessé de grandir. Pourtant, durant les cinq années que Sharon a passées à la tête du gouvernement, les deux tiers des Israéliens, persuadés que leur pays était en guerre, ont continué à soutenir ce général « qui les protégeait des terroristes » … ou à le trouver trop conciliant vis-à-vis des Palestiniens.

Il fut un temps ou des militants sionistes (donc partisans d’un rassemblement national des Juifs en Palestine), défendaient le principe de l’égalité complète entre Arabes et Juifs vivant en Palestine. Ce fut le cas, dans les années 1920-1930, du mouvement Brit Shalom (« L’Alliance pour la Paix »), qui se battait avec acharnement pour « parvenir à un accord entre Juifs et Arabes sur la forme de leurs relations sociales en Palestine, sur base de l’égalité absolue des deux peuples culturellement autonomes » [29], autrement dit pour la constitution d’un Etat binational. Mais dès le début des années 1940, Brit Shalom avait définitivement perdu son combat. Il n’existe actuellement aucun mouvement ou parti se réclamant du sionisme et défendant l’égalité complète des droits des deux peuples vivant en Israël-Palestine.

 

Aujourd’hui, l’idéal sioniste d’un Israël, « Etat des Juifs » sert à justifier l’injustifiable :

 

- les nombreuses discriminations à l’encontre du million de Palestiniens qui sont citoyens de l’Etat d’Israël [30] ;

 

- l’occupation et la colonisation des territoires conquis en 1967 que sont Jérusalem-est, la Cisjordanie et le plateau syrien du Golan ;

 

- les confiscations de terres ;

 

- le pillage des ressources en eau ;

 

- les destructions de bâtiments ;

 

- les arrachages de dizaines de milliers d’arbres ;

 

- les couvre-feux ;

 

- les « bouclages » des villes et villages palestiniens de Cisjordanie [31] ;

 

- l’interdiction pour tout citoyen Israélien de se rendre dans ces villages et ces villes : cette mesure, officiellement justifiée par des raisons de sécurité, contribue efficacement à empêcher les rencontres entre Israéliens et Palestiniens de Cisjordanie ; rien de tel pour favoriser encore plus la peur de l’Autre et sa diabolisation ;

 

- la construction, en territoire occupé, d’une « barrière de sécurité » de plusieurs centaines de kilomètres au prix d’immenses destructions, d’encore plus de confiscations de terres et de réserves d’eau ainsi que de très sévères restrictions à la liberté de circuler pour les Palestiniens ;

 

- les arrestations et les emprisonnements arbitraires ;

 

- les mauvais traitements infligés aux prisonniers ;

 

- les assassinats « ciblés » et leurs « dégâts collatéraux ».

Les défenseurs de ces abominations soutiennent que c’est l’attitude agressive des Palestiniens à l’égard des Juifs qui ont amené les autorités israéliennes à de telles extrémités. Ils ajoutent souvent que rien de tel ne serait arrivé si les Palestiniens avaient accepté le plan de partage de la Palestine décidé par l’O.N.U. en 1947. Mais, outre le fait qu’il ne fait aujourd’hui aucun doute que les dirigeants sionistes n’avaient alors nullement l’intention de se satisfaire de ce plan de partage [32], quel peuple aurait pu accepter que plus de la moitié du territoire où il vivait devienne l’Etat d’un autre peuple venu d’ailleurs ?

Toujours au nom de ce qu’ils présentent comme une nécessité vitale pour les Juifs, les sionistes voudraient que les Palestiniens renoncent à ce que leur soit reconnu le principe du droit au retour des exilés (principe reconnu par le Droit International et, pour ce qui concerne le cas palestinien, par plusieurs résolutions des Nations Unies). Ils ne peuvent admettre que si les Palestiniens sont prêts, depuis fort longtemps, à négocier la manière de concrétiser la reconnaissance de ce droit (lieux d’établissement, compensations, dédommagements, …), ils ne pourront jamais accepter qu’il ne leur soit pas reconnu.

Cependant, même s’il s’est constitué sur base d’une profonde injustice commise envers le peuple palestinien, le peuple juif israélien est aujourd’hui une réalité incontournable. Mais 20 % des citoyens israéliens font partie d’un autre peuple. Cette réalité-là est également à prendre en compte. La co-existence égalitaire de deux peuples (ou plus) dans un même Etat ne constitue pas du tout un problème insoluble, comme le prouvent de nombreux cas existant dans des Etats démocratiques tels que … la Belgique.

Même si, d’accord sur ce point avec les militants sionistes de Brit Shalom, je crois qu’à terme, la solution politique la plus démocratique et la plus viable, économiquement et humainement sera l’Etat binational, je ne suis pas opposé, dans le contexte actuel, à la co-existence, sur le territoire de la Palestine mandataire de deux Etats, l’un à majorité juive, l’autre à majorité palestinienne. A condition que l’un comme l’autre renoncent à discriminer leurs minorités nationales. Mais dans les faits, depuis 1988 (année de la reconnaissance par le Conseil National Palestinien de l’existence de l’Etat d’Israël dans ses frontières du 4 juin 1967) les opposants les plus résolus à la solution à deux Etats sont les gouvernements israéliens successifs qui n’ont jamais cessé, depuis la conquête de la Cisjordanie en 1967, d’occuper ce territoire et d’y développer une colonisation de peuplement.

 

Conclusion

 

Je m’oppose à l’idéologie sioniste parce que, dans les faits, l’existence d’Israël comme « État des Juifs » ne met absolument pas les Juifs, qu’ils soient israéliens ou non, à l’abri des persécutions antisémites ; mais je m’y oppose aussi parce que, même si un tel « État-refuge » pouvait garantir un réel surcroît de sécurité aux Juifs du monde entier, ce bénéfice serait injustifiable dès lors qu’il se ferait sur le dos d’un autre peuple.

Je m’y oppose aussi parce que sa seule réponse à l’antisémitisme est le repli sur soi, concrétisé par l’appel au « retour » de tous les Juifs en « Terre promise ». Cette position s’accorde parfaitement aux discours xénophobes prônant le « chacun chez soi ».

Je ne suis pas opposé à l’existence de l’Etat d’Israël mais partisan de sa « désionisation ». Ceci implique qu’il renonce à être l’Etat des Juifs du monde entier pour devenir, comme toute démocratie digne de ce nom, un Etat traitant tous ses citoyens de la même manière.

Si je combats l’idéologie sioniste c’est parce qu’elle sert à justifier une politique contraire aux Droits de l’Homme qui a provoqué et aggrave sans cesse l’interminable malheur du peuple palestinien tout en conduisant à terme le peuple juif israélien tout droit vers l’abîme.

 

PS :

Ce texte a été publié une première fois sous le titre « Juif et antisioniste : une perversion ? », dans Les Cahiers du libre examen, revue du Cercle du libre examen de l’Université libre de Bruxelles, n° 43, mars 2006, pp 15 à 34, puis dans La Revue d’Etudes Palestiniennes, n° 102 - hiver 2007, pp. 73 à 84.

Notes :

 

[1] Ce ne fut pas toujours le cas. A l’époque de la décadence de l’Empire romain, le judaïsme se trouva en concurrence avec le christianisme mais aussi avec l’arianisme et le culte de Mithra. D’après Pierre Stambul (« Judaïsme : retour à quelle identité ?, conférence donnée à Marseille le 16 mai 2003, http://www.bibliotheque-sonore.org/judaisme/identite/index.html), il y eut également un mouvement non négligeable de conversions au judaïsme en Afrique du Nord, en Espagne et, plus tard au sein d’un peuple turc, les Khazars

 

[2] Consistoires : organismes, généralement reconnus par les pouvoirs publics, chargés de gérer les affaires religieuses.

 

[3] En Belgique, par exemple, une ordonnance allemande du 28 octobre 1940 déterminait qui était considéré comme juif de la manière suivante : « 1. Est Juif, toute personne issue d’au moins trois grands-parents de race juive. 2. Est regardée comme Juif, toute personne issue de deux grands parents juifs si elle : a) adhère au moment de l’entrée en vigueur de la présente ordonnance au culte juif ou y affecte son adhésion ultérieurement ou b) si son conjoint est Juif ou si elle contracte mariage avec un Juif ultérieurement. 3. Dans les cas de doute, est regardée comme Juif toute personne adhérant ou ayant adhéré au culte juif. Un grand-parent est regardé, sans condition ni réserve, comme Juif, lorsqu’il a adhéré au culte juif. » (GERARD-LIBOIS, J. et GOTOVITCH, J., L’An 40. La Belgique occupée, CRISP, Bruxelles, 1971, p. 460). Voir aussi, sur ce sujet, STEINBERG, M., L’Etoile et le fusil. La question juive 1940-1942, Vie Ouvrière, Bruxelles, 1983, en particulier les pages 65 à 67.

 

[4] Le Nouveau Petit Robert, Paris, 1995, p. 2096.

 

[5] CHARBIT, D., Sionismes. Textes fondamentaux, Albin Michel/Menorah, Paris 1998.

 

[6] Eretz Israël : « Terre d’Israël » ou « Pays d’Israël » : Ce terme couvre tous les territoires qui ont à un moment ou l’autre fait partie d’un des Royaumes juifs à l’époque du Premier et du Second Temple, c’est-à-dire en plus de la Palestine, une partie importante de l’actuelle Jordanie. Aujourd’hui, rares sont cependant les sionistes qui revendiquent encore l’ensemble de ces territoires.

 

[7] CHARBIT, D., op. cit., pp. II-III

 

[8] Il en est de même pour le Petit Larousse et pour le Littré

 

[9] Article 6 du programme de l’O.L.P. de janvier 1969, cité in PICAUDOU, N., Les Palestiniens. Un siècle d’histoire, Editions Complexe, 2003, p. 152

 

[10] Ibidem

 

[11] Torah : nom hébreu du Pentateuque, ensemble des cinq premiers livres de la Bible et base principale de la religion juive

 

[12] Cf. RABKIN, Y. M., Au nom de la Torah. Une histoire de l’opposition juive au sionisme, Les Presses de l’Université de Laval, 2004

 

[13] Ibidem, pp. 245-246

 

[14] En 1894, le capitaine Alfred Dreyfus, issue d’une famille juive alsacienne, fut injustement condamné à la déportation pour haute trahison par un tribunal militaire. Il apparut rapidement qu’il était innocent mais il ne sera réhabilité qu’en 1906. Une des causes principales de ce déni de justice fut assurément l’antisémitisme virulent régnant dans l’opinion publique française à cette époque.

 

[15] Diaspora (mot d’origine grecque) : dispersion à travers le monde antique des Juifs exilés de leur pays d’origine ; par extension : dispersion d’une communauté à travers le monde ; ensemble des membres dispersés.

 

[16] En 70 après J.C., après la chute de Jérusalem, un important groupe de révoltés juifs se réfugièrent dans la forteresse de Massada bâtie sur un éperon rocheux dominant la rive ouest de la Mer Morte. Après avoir défié les armées romaines durant plus de deux années, sur le point d’être vaincus, les derniers combattants juifs et leurs familles se suicidèrent plutôt que de se rendre.

 

[17] « Le Septième Million traite de la manière dont les amères vicissitudes du passé continuent à modeler la vie d’une nation. Si le Génocide a imposé une identité collective posthume à six millions de victimes, il a aussi façonné l’identité collective de ce nouveau pays, non seulement pour les survivants arrivés après la guerre, mais pour l’ensemble des Israéliens, aujourd’hui comme hier. » (Tom SEGEV, Le Septième Million, Editions Liana Levi, Paris, 1993, p. 19). Dans son livre La Nation et la mort. La Shoah dans le discours et la politique d’Israël (La Découverte, Paris, 2004), l’historienne israélienne Idith ZERTAL, confirme les thèses défendues par Tom Segev.

 

[18] Notons toutefois que l’enquête n’est pas close et qu’à ce jour l’auteur du coup de couteau n’a pas été arrêté.

 

[19] Mais l’Union des Progressistes Juifs de Belgique (U.P.J.B.), seule association juive de ce pays refusant toute allégeance à l’Etat d’Israël, pour cette raison, n’en fait pas partie.

 

[20] Cf. les déclarations en ce sens du Président iranien Mahmoud Ahmadinejad.

 

[21] La traduction exacte du titre original, Der Judenstaat donné par Herzl à l’ouvrage qui fut à la base du projet politique sioniste n’est pas L’Etat juif mais bien L’Etat des Juifs. C’est une nuance non négligeable car cela laisse entendre que cet Etat devait être celui de tous les Juifs du monde et non pas seulement de certains d’entre eux.

 

[22] WARSCHAWSKI, M. A tombeau ouvert. La crise de la société israélienne, La Fabrique, Paris, 2003, p. 103

 

[23] CHARBIT, D., Le sionisme et les Palestiniens, in U.E.J.F., Le sionisme expliqué à nos potes, Editions de la Martinière, s.l., 2003, p. 150.

 

[24] « Ligne verte » : seule frontière reconnue internationalement, depuis les accords d’armistice de 1949, entre l’Etat d’Israël et la Cisjordanie. Elle a été respectée par l’Etat d’Israël jusqu’au 4 juin 1967, date à laquelle a commencé la « Guerre des Six Jours ». A l’issue de celle-ci, toute la Cisjordanie fut occupée par Israël, ainsi que la bande de Gaza, le plateau syrien du Golan et le désert égyptien du Sinaï.

 

[25] Je me permets ici l’usage de guillemets parce que ce mot de « gauche » n’a pas le même sens en Israël qu’en Europe : on verrait mal, en Europe, des partis de gauche soutenir une politique ségrégationniste et prôner la séparation physique entre ethnies.

 

[26] L’« Accord de Genève » fut signé à Genève le 1er décembre 2003. Ses principaux artisans en étaient l’ancien ministre israélien Yossi Beilin et l’ancien ministre palestinien Yasser Abed Rabbo. Il s’agit d’une initiative privée n’engageant pas les autorités officielles. Pour une lecture critique de ce plan de paix : STASZEWSKI, M., « L’Initiative de Genève : une chance pour la paix ? » in Points Critiques (mensuel de l’Union des Progressistes Juifs de Belgique) n° 242, janvier 2004, pp. 23 à 25.

 

[27] Cf. ZERTAL, I., La Nation et la Mort …, op. cit.

 

[28] Cf. SHAHAK, I., Le Racisme de l’Etat d’Israël, Ed. Guy Authier, Paris, 1975.

 

[29] Extrait des statuts de Brit Shalom (rédigés en 1925), cité in ARON, J., Le sionisme n’est pas le judaïsme. Essai sur le destin d’Israël, Didier Devillez, Bruxelles, 2003, p. 151.

 

[30] L’obsession démographique a récemment amené le parlement israélien à amender la loi sur la citoyenneté et l’entrée en Israël en créant trois filières séparées d’acquisition de la citoyenneté en Israël : la filière pour les Juifs, la filière pour les Arabes, et la filière pour les « étrangers ». La filière arabe n’impose pas seulement une procédure échelonnée sur des années, comme pour les « étrangers », mais elle interdit, avec des exceptions des plus réduites, l’unification des familles quand un des conjoints est arabe palestinien et réside dans les territoires occupés. Par contre, la filière juive offre à tout Juif d’acquérir la citoyenneté israélienne d’une manière automatique, conformément à la « Loi du Retour ». Cette loi, votée par le parlement israélien le 27/7/2005, a été condamnée publiquement dès le lendemain par Amnesty International, pour son caractère discriminatoire. Un article récent offre un large aperçu des discriminations dont les Arabes israéliens sont victimes : ALGAZY, J., « Le traumatisme persistant des Arabes israéliens », in Le Monde Diplomatique, octobre 2005, pp. 16-17.

 

[31] Lire, à ce sujet, « La Palestine sous la botte » (in Revue d’Etudes Palestiniennes n° 83, printemps 2002, pp. 3-19) ; la journaliste israélienne Amira HASS y décrit en détails l’évolution de la politique de « bouclage » des territoires palestiniens et ses conséquences de plus en plus dramatiques pour leurs habitants, depuis ses débuts en 1991.

 

[32] Cf., par exemple, VIDAL, D., Le péché originel d’Israël. L’expulsion des Palestiniens revisitée par les « nouveaux historiens » israéliens, Editions de l’Atelier / Editions Ouvrières, Paris-Bruxelles, 1998 et GRESH, A. Israël, Palestine. Vérités sur un conflit, Fayard, Paris, 2001, pp. 102-103.

 

Parti de Gauche :

le difficile passage de l’antilibéralisme à l’anticapitalisme

 

 

Lors de son congrès constitutif, le Parti de Gauche (PG) a adopté une résolution « Pour une autre Europe », qui fixe le cadre politique de sa campagne pour les élections européennes. Ce document développe les thèmes principaux de l’antilibéralisme… et s’en tient là, sans avancer aucune mesure s’attaquant à la logique du profit et à la propriété privée des grands groupes capitalistes.

 

Bien loin des timidités de la gauche du PS (Emmanuelli et Hamon), et même du PCF, le PG déroule la cohérence des mesures proposées en vue d’une rupture avec le néolibéralisme. Tous les aspects sont abordés, salariaux, financiers, institutionnels. « L’Europe de l’emploi que nous voulons favorisera une relance de l’activité économique par l’augmentation des salaires et des investissements publics pour une croissance socialement utile, écologiquement responsable, créatrice d’emploi » ; « instauration de l’obligation d’un salaire minimum interprofessionnel dans chaque pays de l’UE en fonction du niveau de richesse par habitant. Une procédure de convergence vers le haut sera établie » ; « à cet effet, le pacte de stabilité sera dénoncé et il sera mis fin à l’indépendance de la banque centrale européenne, dont les statuts et les missions seront révisés ». La lutte contre le dumping fiscal et la suppression de toutes les directives type Bolkestein sont présentées comme centrales. La défense et le développement des services publics sont l’un des socles du programme.


Le PG engage aussi un approfondissement de son option écologique, avec la demande d’un moratoire sur les OGM et le refus des procédures de marchandisation de l’air notamment. On peut noter une certaine timidité sur le nucléaire, terrain sur lequel on sent que si le PG se prononce pour la sortie de cette forme d’énergie, il imagine cette évolution comme particulièrement lente (« planification d’une sortie progressive et réfléchie des énergies polluantes et productrices de gaz à effet de serre et du nucléaire »).
Sur tous ces thèmes donc, qui ont fait la base des combats antilibéraux de la dernière décennie en Europe, le PG se situe sur l’option radicale, qui impliquerait déjà une rupture profonde avec les politiques suivies jusqu’ici par les libéraux. Il n’y a pas de doute non plus que leur mise en œuvre exigerait un bouleversement du rapport de forces et qu’elle constituerait un progrès sensible par rapport à la situation actuelle.

Une vision datée, d’où l’anticapitalisme est absent

D’où vient alors le sentiment que ce discours, radical sur son terrain, apparaît singulièrement décalé par rapport aux nécessités de l’heure ? C’est qu’à l’évidence, le PG ne semble pas prendre la mesure de la gravité de la crise du capitalisme. Dès la première phrase, on en a la certitude. Le PG affirme : « la crise du capitalisme mondial est un révélateur impitoyable : l’Union Européenne devrait être la solution, elle est le problème ». Formule étonnante : ce n’est pas le capitalisme qui pose problème, mais seulement l’UE libérale ! Bien sûr, l’Union européenne fait partie du problème, mais il ne s’y résume pas. Pour le PG, tout se passe cependant comme si c’était le néolibéralisme qui était à la source de la crise capitaliste. Mais si son rôle est évident dans les mécanismes précis du déclenchement de celle-ci, il est tout aussi indéniable que cette option des classes dirigeantes était venue en réponse à un état de crise survenu déjà dans les années 1970, lorsque s’était manifestée une baisse sensible des taux de profit.
Surtout – et c’est ce qui importe en premier – la lecture de la résolution du PG confirme que, pour ces camarades, la solution aux problèmes actuels doit et peut être trouvée dans le retour aux politiques « keynésiennes » de « l’État-providence ». D’où la curieuse impression passéiste qui ressort de cette résolution. D’où aussi la timidité des solutions proposées aux problèmes pourtant les plus cruciaux, comme celui des licenciements. Voilà ce qu’en dit le PG : « une réduction simultanée du temps de travail permettra de créer des emplois, tandis que des dispositifs seront instaurés contre les licenciements collectifs et les délocalisations » ; « socle minimal européen de protection contre les licenciements collectifs : l’obligation sera affirmée de négocier, sur des propositions alternatives, avec les représentantes et représentants des travailleurs qui disposeront d’un droit de veto suspensif ». Au-delà de la portée inévitablement trop limitée de telles mesures, elles sont révélatrices d’une donnée centrale du texte : le PG ne propose aucune mesure proprement anticapitaliste, où le droit de propriété des grands moyens de production et financiers serait mis en cause.


Dans la plus pure lignée « antilibérale », il s’agit seulement d’en limiter les effets, des les encadrer par la puissance publique et, au mieux, de doter celle-ci de moyens concurrents (comme un pôle public financier). Or, toute l’expérience des années 1980 montre que le statut public ne protège nullement des mécanismes capitalistes plus globaux tant que le pouvoir des actionnaires continue de faire la loi. Pourtant, le PG n’envisage aucune nationalisation (ou « européanisation »), aucune expropriation. Rien n’est même dit sur le devenir des dizaines de banques désormais sous perfusion publique. Il n’est pas étonnant dans ces conditions que la liaison avec le combat interne à la France soit si peu abordé, et avec une formule des plus vagues (« cette élection sera donc aussi l’occasion de dire Non à Nicolas Sarkozy et à sa politique et de dire Oui à une politique de gauche »).

 

Des ambiguïtés


Sur d’autres terrains, des clarifications seraient nécessaires. Ici on se dit favorable à la sortie de l’OTAN, là on « s’émancipera du cadre de l’OTAN ». On se déclare hostile à la directive de la honte contre les immigrés, contre « les politiques européennes de fermeture des frontières », mais sans aller jusqu’à la conclusion logique qui serait la liberté de circulation et d’installation. On se prononce pour « le retrait des troupes françaises d’Afghanistan », mais il n’y a pas un mot sur la rupture des liens privilégiés avec l’État d’Israël (la Palestine est la grande absente du texte).

 

Un débat stratégique central


Mais le principal débat stratégique est ailleurs. D’une manière honnête et très intéressante, le PG aborde la question de la possibilité de faire avancer ses exigences. Il se déclare en faveur d’un « processus constituant », sans pour autant trancher entre un « nouveau traité préparé par les gouvernements et nourri par des propositions du parlement européen et des parlements nationaux », et la « désignation au suffrage universel, après un large débat populaire dans chaque pays, d’une assemblée constituante ». Là, le questionnement devient brûlant. Par quel miracle les « gouvernements » s’engageraient-ils dans cette voie ? La réponse est connue, par la nécessaire mobilisation citoyenne. Mais si celle-ci se présente, pourquoi ne pas aller jusqu’à une Constituante ?


C’est que le PG hésite. Il aimerait bien que des étapes « réalistes » se présentent sur la voie de ce qu’il dit être indispensable, comme « sortir du cadre des traités existants ». Mais « toute possibilité de mettre en œuvre une politique de transformation dans notre pays et d’agir pour commencer à changer l’Europe est-elle interdite sans la refondation globale préalable des traités ? Poser ainsi la question risque de déboucher sur deux impasses : d’une part, réclamer cette refondation globale et, en attendant de l’avoir obtenue, se soumettre aux règles en vigueur ; d’autre part, faute d’espérer obtenir une telle refondation à un horizon prévisible, considérer qu’il n’est d’autre issue que de sortir de l’Union Européenne. Dans le premier cas, c’est la politique de transformation sociale dans notre pays qui serait sacrifiée ; dans le second, c’est un message de repli national dangereux qui serait envoyé dans un contexte de crise globale propice aux tensions internationales (…) Pour dépasser cette alternative binaire improductive, un gouvernement de gauche digne de ce nom combinera bataille politique pour une refondation globale fondée sur de nouveaux traités et ruptures partielles sur des questions jugées vitales pour la transformation sociale. »

 

Sauf que l’expérience montre que partant comme ceci, on en vient vite à ce que les « ruptures partielles » envisagées soient particulièrement timorées. Le texte, significativement donne comme exemple celles du gouvernement de Gordon Brown… C’est là que l’on boucle sur la « révolution par les urnes » avancée par Jean-Luc Mélenchon. Celle-ci, par définition, ne modifierait pas le cadre institutionnel qui l’aurait rendue possible. Cadre duquel il faudrait s’accommoder, comme d’habitude, au nom du réalisme. Sauf à compter sur une mobilisation populaire extra-parlementaire à la mesure de la rupture souhaitée et qui deviendrait dès lors la donnée fondamentale. Mais si c’est le cas, que reste t-il de la « révolution par les urnes » ?

 

 

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Mouvement Romand anticapitaliste, féministe et écologiste pour le socialisme du XXIè siècle

Environnement

Le combat antinucléaire est-il dépassé ?


Question provocatrice pour entamer un entretien avec Anne-Cécile Reimann, présidente et militante connue de l’association genevoise ContrAtom…

Anne-Cécile: Allez dire ça aux 50 000 manifestant·e·s antinucléaires à Berlin ce 7 septembre ! Si seulement notre combat était dépassé… Mais, c’est le contraire ! L’actualité de la lutte antinucléaire est vive. On est à un moment où des centrales nucléaires vieillies et très dangereuses risquent de voir leur autorisation renouvelée, alors que le risque qu’elles représentent croit chaque année avec leur vieillissement et leur fragilisation… Objectivement, le risque d’un nouveau Tchernobyl s’accroît, comme la masse de ces déchets radioactifs, pour lesquels il n’y a, tout simplement, pas de « bonne solution ».

    En Suisse, on a le réacteur fissuré de Mühleberg qui devrait être fermé et qui risque de faire l’objet d’une autorisation d’exploitation illimitée. Nous avons participé le 26 avril dernier à une manif à Berne à ce sujet… et les Vaudois·e·s donneront leur préavis sous peu, à l’occasion d’un vote populaire, dont leur gouvernement cantonal a cherché abusivement à les priver.

    En France, il y a la centrale de Fessenheim, en bout de course - la plus vieille du pays - qui va être arrêtée pour sa troisième visite décennale. Cette inspection décidera de sa mise à l’arrêt ou de sa survie, pour un nouveau bail de 10 ans. Les militant-e-s de ContrAtom iront à Colmar, samedi 3 octobre, pour une grande manifestation exigeant la fermeture définitive des réacteurs de cette centrale. (Pour venir : contactez ContrAtom au 022 740 46 12. On prend le train à Cornavin à 9 h 10, retour le soir…)

Mais Mühleberg, Fessenheim… n’est ce pas de l’histoire ancienne ?

Ce sont en effet des réacteurs très anciens... et dangereux. Il faut les arrêter avant qu’ils ne rentrent dans l’Histoire, par la même porte que Tchernobyl. Le pire c’est que – parallèlement à la volonté de continuer à exploiter ces antiquités - on cherche à nous imposer de nouveaux réacteurs, comme l’EPR, dont Sarkozy fait la promotion, ou comme les trois nouvelles centrales que le lobby électronucléaire suisse a sur ses planches à dessin!

    Or ces « nouveaux » réacteurs sont un danger. Parce que, sous des emballages renouvelés, ils reposent sur les mêmes principes, avec les mêmes problèmes, dangers et risques, que leurs prédécesseurs... Risque d’un accident majeur, pollution radioactive tout le long de la chaîne du combustible, des mines d’uranium jusqu’au casse-tête des déchets... Production de plutonium, ingrédient essentiel d’armes potentiellement génocidaires… Exigences de flicage, de contrôle et de répression liberticides sous prétexte de « sécurité ».  Mais encore et surtout, risque que le mirage de ces installations projetées serve de « béquille » à un mode de consommation effréné de l’énergie, avec lequel nous devons rompre, radicalement et rapidement, si nous voulons que l’humanité survive!

    Ces « nouveaux » réacteurs sont vendus comme une des clés de la réponse à la catastrophe climatique, sous prétexte qu’ils ne produiraient pas de CO2. C’est faux ! Non seulement l’industrie nucléaire est bien génératrice de CO2, mais les milliards de francs investis dans une nouvelle centrale c’est de l’argent public détourné de l’urgence qu’il y a à investir dans le développement de l’utilisation rationnelle de l’énergie, dans la réduction des consommations et la production d’énergie renouvelable...

Ainsi la lutte antinucléaire s’inscrit dans un combat plus général ?

Bien sûr, ça a toujours été le cas. Dans ce sens, nous participons à Genève à la Coordination « Climat et Justice sociale », qui mobilise en vue de l’échéance de la Conférence de Copenhague sur le climat en décembre. Ce qui ne signifie pas que la lutte antinucléaire, en tant que telle, doive être délaissée. Nous allons en effet au devant d’une grosse confrontation d’ici deux ou trois ans, avec le référendum sur la première des nouvelles centrales atomiques helvétiques projetées. Les arguments antinucléaires doivent être affûtés, réactualisés et largement diffusés en vue de cette échéance déterminante pour la politique énergétique du pays. Or, faute de mobilisations massives - comme celles que nous avions menées à Genève contre le surgénérateur Superphénix - la « culture antinucléaire » risque de s’émousser...

    C’est donc un défi et une urgence pour ContrAtom de souffler sur ce feu et de transmettre notre héritage d’expériences et de mobilisations. A Genève, nous venons d’intervenir en direction de la nouvelle Assemblée constituante pour exiger qu’elle se déclare pour le maintien de l’article antinucléaire de la Constitution genevoise (art. 160e).

    Au quotidien, nous nous battons aussi pour le respect de ces droits démocratiques qui sont la condition de nos luttes. Comme le simple droit à l’affichage, support de la liberté d’expression, qui est menacé... Les services municipaux du radical Pierre Maudet ont par exemple osé soutenir que ContrAtom était interdit d’affichage « libre » quand il s’agissait d’appeler à une manif antinucléaire à Berne, parce que celle-ci n’était « pas sur le territoire du canton » et autres bêtises... Quelques semaines plus tard, le lobby électronucléaire se payait une campagne massive et insidieuse de dénigrement des énergies renouvelables et de promotion du nucléaire… Ceci sur les panneaux payants de la SGA, sans que ce magistrat ne pipe mot. De quoi enrager et réagir – comme nous l’avons fait en caviardant ces pubs!

Anne-Cécile Reimann
(Interviewée par Pierre Vanek)
La faute de
Monsieur
Hortefeux
Edito du 14 septembre 2009

Le Ministre de l’Intérieur (et accessoirement celui des cultes) s’est fait prendre en flagrant délire de blague raciste sur Internet. Il est coutumier du fait. Fadela Amara comme Azzouz Begag en ont fait déjà les frais. Mais là, c’est un peu plus gênant. Sa fonction actuelle l’oblige à respecter un minimum les convenances. Las, l’ami de 40 ans de Nicolas Sarkozy a pété les plombs dans la zone de non droit de l’Université d’été des jeunes de l’UMP, en se vautrant dans le racisme le plus abject à l’égard des arabes qui, comme le on le dit dans le triangle magique "Neuilly-Auteuil-Passy" : "quand il y en a un, ça va, c’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes".

La bêtise stigmatisante de monsieur Hortefeux ne doit pas être prise à la légère, elle incite à réfléchir au delà de la spontanéité désarmante d’une soirée de potaches :

 

1- La sémantique colonialiste perdure dans une grande partie de la classe politique près de 50 ans après la Guerre d’Algérie. De Frèche à Hortefeux, ces galéjades, ces blagues, sont révélatrices d’une plaie jamais refermée. Les "arabes" , les "musulmans", sont une communauté autre, pas vraiment "française" qui est envahissante parce que trop nombreuse, trop concentrée, trop "différente" de la bonne vieille France de souche, catholique, culturellement enracinée dans une histoire culturelle, religieuse et sociale , bien "d’chez nous" ; les bruits et les odeurs de Chirac, l’invasion de Giscard ... La guerre d’Algérie, qui n’a jamais été soldée dans les cœurs et dans les esprits par toute une génération, n’est décidément pas éteinte. Bien plus. A l’heure où les anciens appelés de cette guerre qui fit un million de victimes chez les algériens, partent à la retraite et reçoivent quelques subsides pour avoir participé aux tueries, tortures, fusillades, la plaie se ravive dans les familles où l’on a maintenu une omerta sur cette page noire de l’histoire de la République. Le même phénomène s’était produit à l’égard de Vichy. Durant des dizaines d’années, on a nié le rôle de "l’Etat français" dans la déportation des juifs, jusqu’à ce que les affaires Bousquet et Papon nous rappellent crûment le rôle de cette France là dans la tragédie de la Shoah. Combien de révélations atroces sur la Guerre d’Algérie faudra- t- il soulever pour que l’imaginaire collectif entame un travail de mémoire capable de dépasser les clichés racistes et les élucubrations ministérielles ?

 

2- Les jeunes issus de l’immigration ont reçu comme une claque de plus, l’envolée de monsieur Hortefeux. En soi, cette phrase n’est pas significative. pour eux c’est de la routine, comme la banalisation des contrôles au faciès, la surenchère des BAC, des polices municipales et nationale, qui font du chiffre en interpellant la "racaille" qu’il faut nettoyer au Karchër, au Taser et au flash-ball... Sauf que, cette fois- ci, la "beauferie" quotidienne des forces de l’ordre est paraphée par la signature de leur Ministre de tutelle. La déclaration filmée de leur patron, qu’il s’en défende ou non, se traduira dans les commissariats de quartiers, dans les postes de police de la moindre ville de banlieue par l’incitation, l’encouragement à la chasse à l’arabe. Si, maintenant, vous tentez d’appeler à en finir avec le tutoiement obligatoire, les insultes racistes et les humiliations, ne soyez pas étonné que les intéressés vous fassent remarquer que l’exemple vient du haut de la hiérarchie policière. Pour le flic de base, assurément, "c’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes"...

 

3- A force de jouer avec l’électorat du Front national, de le flatter pour le ramener à la maison , on finit naturellement par être contaminé par son discours. En politique, les mots sont importants. Ils sont même le nerf de la guerre sémantique. Le Pen ne s’y est pas trompé, il est le seul à droite à avoir assumé pleinement les déclarations du Ministre : "Face au tollé que soulève dans l’opinion la déclaration de Brice Hortefeux qui n’a aucune importance", le leader d’extrême droite y va de sa petite musique : "petit à petit, l’espace de liberté d’opinion des Français se restreint (...) C’est le temps de la Gepeou, la Gestapo, assez, jamais plus ça". Pour Le Pen, tout cela n’est qu’un détail. C’est ainsi qu’il a anesthésié la France pendant 30 ans, en distillant la haine tranquille des blagues du Café du Commerce où l’on rigole entre copains de beuverie des arabes et des noirs. J’attends avec impatience ce que dira de Villiers sur cette affaire. A force de vouloir ramener au bercail l’électorat d’extrême droite, de fréquenter des publics baignant en permanence dans cette boue nauséabonde de propos racistes, chaque jour répétés comme des évidences, on finit par se lâcher naturellement. Ce que l’on appelle le "politiquement correct" a deux volets : sa face publique où il s’agit de prôner "l’intégration", "la fraternité entre les français de toutes origines"... Et la face cachée, celle des militants et de l’électorat de l’UMP et du Front qui considèrent qu’un bon arabe est un arabe invisible ou bien encore un boy de Marrakech ou de Djerba. La lepénisation des esprits n’est pas simplement un slogan de campagne, mais une réalité une fois de plus soulignée par la désinvolture du Ministre de l’Intérieur.

 

4- Avant d’être Ministre de l’Intérieur, Hortefeux inaugura ce Ministère de la Honte qu’est le Ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale. Il faudra un jour faire le procès de cette époque de rafles au petit matin, de sans-papiers qui se défenestrent pour échapper aux camps de rétention où l’on enferme des enfants, de cette chasse à l’homme à Sangatte, de ces Roms marqués comme du bétail dans l’Essonne, de ces expulsions à répétition dans des avions d’Air France où des immigrés menottés et humiliés sont reconduits dans leur pays à côté de passagers qui baissent les yeux parce qu’ils ont honte pour leur pays... Nous n’avons pas fait grand chose pour empêcher cette descente en enfer qui a sali les valeurs inscrites au fronton de la République. Il a fallu attendre la "blague" de Hortefeux pour que son successeur, Eric Besson, annonce l’abandon de l’empreinte ADN, pour raisons techniques et non de principe ! Tout cela pour détourner l’attention de l’opinion et sauver le soldat Hortfeux ! Quelle bassesse. Mais aussi, quelle leçon pour cette gauche qui, des lois Chevènement en lois Vaillant, avait préparé le terrain à ce déferlement de pratiques et de propos orduriers.

Faut-il demander la démission de Hortefeux ? Ce serait logique, puisqu’il n’a pas moins fauté que le préfet Girot de Langlade mis à la retraite d’office pour des propos similaires. Mais là n’est pas l’important. L’important est justement de dresser l’acte d’accusation de cette période noire de la République. La gauche ne reviendra au pouvoir que si elle décide d’en finir avec la relégation d’une partie des classes populaires, celles qui ne sont pas blanches de peau. La lutte contre les discriminations doit devenir une caractéristique génétique de la gauche. On en est loin lorsqu’on entend les jeunes quadras, comme Manuel Valls, s’inquiéter du nombre de " blancs, white, blancos " dans sa bonne ville d’Evry, ou que l’on s’apprête à reconduire Frêche comme tête de liste dans le Languedoc-Roussillon... Hortefeux peut encore dormir tranquillement sur ses deux oreilles.


Noël Mamère, le 14 septembre 2009

 

PS. Conformément à ce que j’écrivais la semaine dernière, Nicolas Sarkozy a présenté son projet de taxe carbone en exonérant de fait les grandes entreprises polluantes, en donnant un prix ridiculement bas (17 euros la tonne), en laissant à une commission bidon le soin d’organiser les modalités de la compensation sociale tout en excluant le nucléaire de la taxe... Inefficace et inégale, cette taxe n’a rien à voir avec la nécessaire lutte contre le réchauffement climatique. Sarkozy a essayé de faire porter le chapeau aux écologistes, un de ses porte-flingues, Thierry Mariani, allant jusqu’à demander que l’on nomme "taxe Hulot", ce faux-semblant de contribution climat-énergie. La révolution verte dont s’est targué le président de la République n’est encore une fois que de l’esbroufe.

 

Déclaration du Conseil National de Gauche Unitaire :

 

 

Reconstruire une vraie gauche, voilà l’urgence !

 

 

Déclaration du Conseil National de Gauche Unitaire
05 septembre 2009

 

Cette rentrée 2009 place le monde du travail, le mouvement social, le peuple de gauche devant des défis aggravés.

 

À l’inverse de ce que prétendent gouvernements et experts médiatiques, la crise est loin d’être terminée.

 

Si, conjoncturellement, les plans de relance mis en place par les États pour sauver les banques et des branches entières d’activité ont permis une embellie des indices économiques pour les derniers mois, rien n’est pour autant réglé.

 

Le système financier international n’est pas assaini, le chômage s’accroît partout dramatiquement, actionnaires et grands patrons multiplient les plans de licenciements et exercent une pression à la baisse sur les revenus des travailleurs, les jeunes arrivent en masse sur un marché du travail en rétraction…

 

 

Leur crise n’est pas finie

 

Décidément, ce n’est pas la fin de la crise du capitalisme. Parce que cette crise est systémique, qu’elle est celle de toute une étape de l’histoire du capitalisme, qu’elle frappe en d’autres termes le mode d’accumulation qui prévalait ces dernières décennies, qu’elle entraîne avec elle un modèle néolibéral tendant à une marchandisation généralisée, des mots et des choses, des corps et des esprits, de la nature et de la culture. Parce qu’elle est globale, touchant tous les pays et tous les secteurs de l’économie. Parce que les classes possédantes se révèlent impuissantes à trouver une alternative à l’ultralibéralisme désormais en faillite patente. Parce qu’elle révèle l’âpreté d’une crise écologique qui menace la planète de nouvelles famines, voit l’eau se raréfier et le climat se réchauffer. Parce qu’elle s’accompagne de l’effondrement de l’hégémonie de l’hyperpuissance américaine, appelant de nouveaux rapports de force mondiaux et de nouvelles hiérarchies de dépendance, au prix de la montrée en puissance des concurrences et affrontements entre nations et multinationales. Parce qu’elle est annonciatrice de tensions et de guerres en divers points du globe, du sous-continent indien au Proche-Orient, du Caucase à l’Afrique. Parce qu’elle se traduit un peu partout par de nouveaux reculs de la démocratie, justifie les pires manipulations des opinions, entraîne atteintes aux droits sociaux et aux libertés syndicales, génère dérives racistes et sécuritaires.

 

Si l’avenir est menaçant pour les peuples, les profiteurs n’ont rien abandonné de leur rapacité. Finis les discours d’hier, au sommet du G 20, où les leaders des grandes puissances se posaient en moralisateurs de la finance : leur grande frousse de l’automne 2008 à peine surmontée, voilà que les banques provisionnent des bonus faramineux pour leurs traders !

 

Le scandale est énorme : les banques, pour être sauvées de la faillite, ont reçu en urgence des capitaux de la part des États, c’est-à-dire des fonds publics, sans nationalisations ni même prise de contrôle sur leurs directions. En dernier ressort, ce sont donc les salariés qui ont ainsi payé une première fois le prix de la crise. Ils la payent une seconde fois en subissant la multiplication des licenciements, le chômage et toutes les régressions sociales que génère la récession. Et ils la paieront une troisième fois, puisque, faute de réponse réelle à la crise, les pouvoirs en place ne sont capables que d’une fuite en avant : accroissement de l’endettement public, cadeaux aux plus puissants…

 

 

Mettre en échec Sarkozy et son gouvernement

 

En France, la politique de Nicolas Sarkozy et de son gouvernement, inébranlablement appuyée par le Medef, illustre cette volonté des possédants de faire payer la crise au plus grand nombre. Cette droite, qui s’est installée aux affaires voici deux ans, peut bien de temps à autres, pour calmer les inquiétudes et la colère de l’opinion, prétendre mettre au pas les banquiers et les spéculateurs. En pratique, elle poursuit sans relâche ses entreprises de refonte réactionnaire de la société et du champ politique. C’est plus que jamais une révolution néoconservatrice à la française qu’elle entend faire triompher.

 

L’ensemble des acquis sociaux, hérités de décennies de luttes progressistes, sont systématiquement remis en cause, du droit à la retraite aux services public, de la durée du travail au travail le dimanche, en passant par le droit du travail lui-même. Les inégalités sociales flambent comme jamais. Même la « taxe carbone », loin de répondre à la question écologique, sera l’occasion d’imposer à la population laborieuse de nouveaux prélèvements, dans le même temps où l’on épargnera les firmes pollueuses comme Total, où l’on poursuivra l’amputation des budgets sociaux et où l’on multipliera les cadeaux aux plus riches contribuables. Les libertés fondamentales sont remises en question, les principes de la laïcité sont attaqués, les droits syndicaux se révèlent de plus en plus bafoués, les immigrés se voient toujours davantage transformés en boucs-émissaires des maux de la société, la justice est mise au pas. La concentration des pouvoirs au sommet de l’État atteint un niveau inégalé sous une V° République pourtant congénitalement antidémocratique. La prétendue réforme des territoires et collectivités locales vise à éloigner toujours davantage les citoyens des centres de décision. L’information et les médias se retrouvent sous la tutelle de puissants groupes financiers alliés de l’Élysée. L’armée française réintègre le commandement de l’Otan et participe activement aux aventures guerrières de l’administration américaine, à commencer par celle d’Afghanistan.

 

Pour livrer cette guerre de classe tous azimuts et préparer dans les meilleurs conditions les rendez-vous électoraux à venir, Sarkozy continue de réorganiser la droite autour de lui. En élargissant sa majorité à de Villiers et à ses alliés du « parti des chasseurs », il cherche à conforter sa conquête de l’électorat d’extrême droite. Dans le même temps, occupant tout l’espace politique et profitant de la tétanie dans laquelle son opposition parlementaire se trouve plongée, il entreprend de casser une gauche écartelée entre son aile anticapitaliste, elle-même handicapée par ses divisions, et ses secteurs sociaux-libéraux qui cherchent leur salut au centre.

 

Tout doit être mis en œuvre pour faire reculer cette droite de combat et la battre. C’est parfaitement possible ! Si le pouvoir a su garder l’initiative et unifier son camp autour d’un projet cohérent de régression sociale et démocratique, il n’est pas aussi fort qu’il en donne l’image. Les gigantesques mobilisations des derniers mois ont amplement attesté d’une volonté bien plus puissante, potentiellement, que la sienne : le salariat, soutenu par une très large majorité de l’opinion, n’accepte pas la politique dont il est la victime désignée. Il sait qu’il lui faut se battre et il a démontré qu’il y était prêt. Malheureusement, en dépit des millions d’hommes et de femmes rassemblés dans la grève et dans la rue, le mouvement social a fini par butter sur deux obstacles qu’il est urgent de chercher à lever.

 

La constitution de l’intersyndicale, inédite depuis longtemps, a permis d’appeler aux confrontations massives et exemplaires du premier semestre. Elle n’a pourtant pu se traduire en une plate-forme de revendications unifiantes pour toutes les catégories de la classe travailleuse, ou en une stratégie de convergence vers le « tous ensemble » qui, seule, pourrait permettre de gagner. Les journées d’action à répétition ont fini par perdre leur force d’entraînement. À l’heure où le patronat en appelle à la destruction,« en urgence » dit même Parisot, de la retraite par répartition, et où un gouvernement à son service annonce une nouvelle attaque sur ce terrain pour l’année prochaine, le risque est grand que le monde du travail reste paralysé, sans perspective à la hauteur de cette provocation. Il serait dramatique que les travailleurs d’entreprises en butte aux plans de licenciements demeurent isolés, contraints à se battre le dos au mur, comme ils l’ont fait le plus souvent durant l’été. Ou que les échéances qui s’annoncent, par exemple le 4 octobre sur la question des services publics et de La Poste, ne s’intègrent pas à un plan de mobilisation global. Il appartient aux syndiqués et aux salariés de s’emparer maintenant du débat sur les revendications à mettre en avant, sur les modalités d’une action unifiante et prolongée, sur la construction d’une unité dynamique à même d’assumer l’affrontement avec le patronat et les gouvernants.

 

La levée en masse du salariat a pâti de l’absence d’alternative à gauche. La perspective politique qu’attendent les salariés et le peuple ne saurait consister à préparer 2012 en ne se préoccupant que de la désignation de celle ou de celui qui affrontera Nicolas Sarkozy au second tour de la présidentielle. Elle doit partir des problèmes que rencontre le plus grand nombre, des choix de société qu’ils révèlent au quotidien, des exigences qui montent de la société pour proposer une politique à même de donner confiance aux luttes, de favoriser l’essor d’un puissant mouvement social, d’affirmer une force apte à la faire triompher, dans la rue, par la grève et aux élections.

 

 

La gauche menacée de désagrégation

 

Tel n’est pas, chacun le constate, le choix vers lequel s’oriente la majorité du Parti socialiste.

 

Alors que la crise rend plus indispensable que jamais une réponse anticapitaliste cohérente, que les périls s’accumulent sur la scène internationale, que le sarkozysme ne tire sa capacité de nuisance que de la faiblesse de ses opposants et des difficultés du mouvement social, la voilà qui s’oriente vers une alliance avec le Modem, perspective également portée par Europe écologie et Daniel Cohn-Bendit. Dans le même temps, ses barons ne trouvent à s’entredéchirer qu’à propos de l’organisation de « primaires » pour 2012.

 

Cette évolution menace la gauche tout entière d’une authentique catastrophe.

 

L’alliance avec cette fraction de la droite qu’incarne Bayrou ne peut en effet se réaliser que dans la soumission aux exigences capitalistes. Elle générera de la confusion, divisera et désarmera cette majorité de la population qui a soutenu les journées des 29 janvier, 19 mars et 1° Mai. Elle ne peut répondre à aucune des attentes qui s’expriment au sein de la société. Elle conduira donc inévitablement à une défaite similaire à celle qui a vu la disparition de la gauche italienne face à Berlusconi.

 

Quant aux « primaires », loin de traduire un souci démocratique de nature à favoriser la prise en charge de la réflexion sur les perspectives politiques par le peuple de gauche, elles accroîtront la personnalisation du débat public, accélèreront les phénomènes de polarisation au centre et soumettront un peu plus la principale composante de la gauche aux travers présidentialistes, exacerbés sous Sarkozy, de la V° République. Autrement dit, elles induiront un nouveau glissement à droite majeur du PS et de la vie politique française.

 

C’est une spirale suicidaire dans laquelle se sont irréversiblement engagés les dirigeants du PS. Ils en viennent même à oublier que la crise qu’ils affrontent résulte d’abord de leur ralliement à ce néolibéralisme qu’ils ont appliqué avec constance à chaque fois qu’ils ont accédé aux affaires depuis 1981. Martine Aubry a pu, à l’université d’été de La Rochelle, infléchir à gauche son discours, la réalité l’aura vite rattrapée, le PS étant toujours aussi incapable de s’opposer sur le fond à la politique de Nicolas Sarkozy.

 

En procédant comme elle le fait, la direction socialiste pousse en réalité les feux de la mutation de son parti en une force démocrate qui, à l’exemple de l’Italie, de la Grande-Bretagne ou de l’Allemagne, tourne définitivement le dos à l’héritage du mouvement ouvrier et à la tradition du socialisme historique elle-même. Ce renoncement pur et simple au combat du changement social et à la défense des intérêts populaires mène le PS à n’être plus perçu, comme l’avouait durant l’été l’une de ses figures, que comme un « élément du système ».

 

Pour battre une droite sûre d’elle-même et arrogante, il faut au contraire une gauche déterminée, refusant les prétendues « ouvertures » au centre, défendant sans atermoiements une proposition de rupture avec le système. Une gauche qui tire sa force de son indépendance revendiquée envers un Parti socialiste qui ne peut nous mener qu’à des défaites en série. Une gauche qui s’emploie à faire renaître l’espoir.

 

 

Poursuivre, enraciner, élargir le Front de gauche…

 

La campagne menée par le Front de gauche à l’occasion des européennes est un point d’appui en ce sens.

 

Malgré les difficultés de la situation, en dépit de l’abstention populaire et de la division de la gauche de gauche, le Front de gauche a suscité un intérêt important, en particulier chez de nombreux animateurs du mouvement syndical ou associatif, ce qui lui a permis de mener une campagne dynamique et d’obtenir un résultat électoral non négligeable.

 

La démarche alors suivie par le Parti communiste, le Parti de gauche et la Gauche unitaire est à présent la seule à même de bouleverser les rapports de force au sein de la gauche, d’y contester la domination du PS, de réunir les conditions d’une majorité politique ouvrant la voie à une transformation radicale de la société.

 

Voilà pourquoi le Front de gauche doit devenir une réalité durable. Une force qui compte parce qu’elle rassemble des partis, des organisations, des courants, des secteurs du mouvement social, des citoyens et citoyennes en quête d’alternative, dans le respect des identités des uns et des autres.

 

Voilà pourquoi il lui appartient de se tourner vers l’ensemble du peuple de gauche et du mouvement social, de soumettre ses propositions pour les luttes et les élections à la plus large discussion publique, de faire ce faisant la démonstration qu’il existe à gauche deux approches opposées, donc que la réédition en pire des calamiteuses alternances du passé n’a rien d’inévitable.

 

Voilà pourquoi il doit lui-même s’enraciner et s’élargir : aux socialistes ou écologistes qui n’entendent pas renoncer à leurs valeurs ; au NPA et aux militants de l’extrême gauche qui constatent que la division de la gauche de gauche mène au désastre ; aux Alternatifs et aux composantes de la Fédération qui le souhaitent ; aux acteurs sociaux qui aspirent à disposer d’une perspective d’ensemble ainsi qu’aux citoyens ou citoyennes en quête d’alternative…

 

 

… dans les luttes et dans les élections

 

Voilà pourquoi il doit, d’un même mouvement, s’affirmer dans les mobilisations des prochains mois et faire des futurs rendez-vous électoraux, à commencer par celui des régionales de mars 2010, autant d’occasions de démontrer qu’il existe une nouvelle perspective à gauche, libérée des impasses du social-libéralisme.

 

Moins que jamais, pour cette échéance électorale, il ne sera possible de dissocier enjeux nationaux et locaux. Sarkozy cherchera à y obtenir un succès qui confortera sa légitimité, lui octroiera des marges de manœuvre supplémentaires pour mener ses entreprises réactionnaires, lui permettra d’accélérer la mise en œuvre de sa contre-réforme des collectivités territoriales et de l’État, lui dégagera la voie de sa réélection. Dans le même temps, à la tête de nombreuses régions conquises à gauche en 2004, se négocient d’ores et déjà de futures alliances de gestion entre le PS, Europe écologie et le Modem. Les choix politiques qui se confrontent à l’échelon national se répercuteront donc directement à celui des conseils régionaux.

 

Pour battre réellement la droite en mars 2010, il faut battre sa politique, donc offrir aux résistances sociales un point d’appui essentiel, se mettre résolument au service du bien commun et de la population, refuser de s’inscrire dans les logiques de la marchandisation et de la soumission aux intérêts dominants. Une vraie politique de gauche dans les régions devra, par conséquent, marquer sa rupture avec les gestions sociales-libérales de la mandature passée, lesquelles aboutissent à présent aux alliances contre-nature avec le centre. C’est au suffrage universel de trancher entre les deux orientations qui traversent la gauche.

 

Il est, pour cette raison, indispensable d’aboutir à la présentation, au premier tour de ces régionales, de listes autonomes du Front de gauche, constituées avec toutes les organisations qui, ne se retrouvant pas nécessairement au sein de celui-ci, convergeraient sur le même programme de rupture avec le libéralisme à la tête des régions.

Au second tour, dans l’objectif de battre la droite et de conserver à gauche la majorité des régions, celles-ci devront rechercher la fusion avec les autres listes de gauche, dans le respect de l’indépendance politique des unes et des autres, sur la base des résultats respectifs de chacune au premier tour, et sans accord avec le Modem.

Un débat est en outre ouvert, au sein de la gauche de gauche, à propos de la participation aux exécutifs des régions qui, à l’issue du scrutin, resteraient dominées par le Parti socialiste. Cette question ne saurait cependant constituer un préalable conditionnant la formation de listes unitaires au premier tour.

 

Affirmer une gauche de gauche, il n’y a pas de plus grande urgence !

 


ÉCOLOGIE POLITIQUE,


ANTICAPITALISME ET ÉMANCIPATION

 

lundi 24 août 2009

 

(1ère partie)

 

* La convergence fondamentale entre écologie politique et anticapitalisme

 

Un monde autodestructeur se profile depuis une cinquantaine d’années :

 

- destruction des équilibres écologiques jusqu’au risque de détruire l’environnement planétaire (climat, biosphère, écosystèmes, etc) qui permet la vie depuis la flore jusqu’à l’espèce humaine (pollution, épuisement des ressources naturelles, guerres, etc) ; - détérioration croissante de la santé humaine menaçant de sa dégénérescence biologique et physique (misère, pollution, manipulations génétiques, sida, virus, malnutrition, malbouffe, psychotropes, etc) est une tendance lourde désormais pesante ;
- destruction ou dégénérescence de la diversité des civilisations : relations, solidarités et luttes collectives, individualité psychique, droits sociaux et services publics. Ces deux derniers aspects font l’objet de combats du mouvement social. Mais au-delà, c’est tout le patrimoine culturel accumulé par l’humanité depuis son apparition qui est menacé d’une régression généralisée. Cette crise de civilisation est moins reconnue et combattue. Elle concerne directement la question écologique. Elle annonce une nouvelle barbarie ou un nouveau totalitarisme, dont la destruction de la nature est un des aspects.

 

N’en déplaise aux sinistres autruches du genre Allègre, il n’y a là aucun catastrophisme mais une réalité criante largement observable. Ces trois types d’autodestruction résument les grandes formes de rapports sociaux et humains : rapport transformateur des hommes à la nature et au monde matériel en général (production, création, destruction), et rapport des hommes entre eux à travers leurs institutions, leurs différence sociales et leurs échanges symboliques (« lien social », « reproduction des rapports sociaux »). Sans oublier le rapport ignoré de chaque homme à soi-même, dans ses structures psychiques conscientes, imaginaires et inconscientes. Ces trois types de rapports sont à la fois distincts et indissolublement interpénétrés dans la réalité humaine et sociale.

 

Le capitalisme est l’actuel et principal responsable de cette catastrophe annoncée. Mais il ne l’est pas uniquement. Le productivisme destructeur pourrait tout aussi bien appartenir à une autre forme de société, les pays dits socialistes l’ont largement montré. Bien des formes de domination, y compris celles de la nature (en « devenir maîtres et possesseurs », Descartes), ont préexisté au capitalisme, à commencer par celle de la domination de l’homme sur la femme. Par ailleurs, rien n’assure qu’une société plus juste dans la répartition des richesses et la recherche de l’égalité ne se livrerait pas à une production et une consommation, via une innovation technologique débridée, dangereuses pour la planète et l’humanité. Il n’est que de se reporter à la théorie marxienne du développement des forces productives comme moyen d’un communisme libérateur. Utopie productiviste et technologique que le capitalisme nous sert tous les jours et que les partis de gauche continuent de relayer d’une manière ou d’une autre, quelle que soient leurs crédos écologistes pour ratisser des voies vertes (telle M. Aubry évoquant un « post-matérialisme »).

 

La gauche anticapitaliste et les écologistes.

 

Il faut d’abord distinguer entre écologies scientifique et politique. A l’origine, l’écologie est une science créée par le biologiste E. Haeckel (1834 - 1919) qui étudie les interactions des êtres vivants avec leur milieu physique - naturel ou fabriqué, et aaussi entre eux. Cette totalité consiste en écosystèmes plus ou moins stables ou en équilibre. Vieille de plus d’un siècle, cette science s’est diversifiée en plusieurs sous-disciplines spécialisées. Elle intègre d’autres sciences comme la biochimie, la géologie, la géographie, la démographie,, la climatologie. Un minimum de connaissances dans ce domaine semble indispensable à qui se soucie d’écologie. L’écologie politique est née de l’alerte envoyée par l’écologie scientifique sur les menaces de détérioration ou de destruction des écosystèmes et de la biosphère. Elle a aussi pour origine des points de vue philosophiques et anthrropologiques de vie harmonieuse avec la nature (C. Thoreau – 1817 – 1862 - en serait le précurseur européen et aurait prononcé en premier le terme d’écologie conjointement à celui de désobéissance civile). En troisième lieu, est née une branche écologique de la discipline économique à partir de N. Georgescu-Roegen (1906 - 94), créateur du concept de décroissance, afin de contrecarrer un inévitable épuisement des ressources naturelles.

 

Une certaine humilité paraît indispensable pour les héritiers de la gauche anticapitaliste qui désirent intégrer la nécessité écologique à leurs luttes et à leurs projets de transformation politique et sociale. Sans perdre leur autonomie de pensée et sans hésiter à porter des critiques à la pensée écologique diverse, il serait peu crédible que les organisations qui ne se préoccupent de l’écologie que depuis quelques années se prétendent experts en la matière. Ainsi ne tirera t-on pas grand chose de Marx du côté des principes écologiques, guère plu de la littérature marxienne, à quelques exceptions prês, et pratiquement rien de celle des partis communistes. On ferait donc mieux d’aller puiser aux sources. Depuis N. Georgescu-Roegen jusqu’à S. Latouche, en passant par I. Illitch, R. Dumont ou A. Gorz, comme bien d’autres contemporains tels E. Beck ou P. Ariès, il y a de quoi puiser largement des points de vue critiques et politiques pertinents sans réinventer le fil à couper le beurre ni faire allégeance.

 

Les Verts radicaux, les objecteurs de croissance, et certains partisans de la décroissance militent depuis des décennies en liant l’écologie et l’anticapitalisme. Sans oublier les Alternatifs qui ont intégré l’écologie à leur combat pour la transformation sociale et politique depuis une vingtaine d’années. Par conséquent, avant de commencer par la critique des points de vue écologistes divers, il conviendrait plutôt d’étudier les idées et les propositions qu’ils partagent, et avant tout les plus fondamentales, comme l’abandon du productivisme et de la croissance économique. A cette condition, les anticapitalistes, marxistes ou non, seront légitimés à créer éventuellement leur propre point de vue de l’approche écologique en l’intégrant dans la rupture avec le capitalisme.

 

Avant d’aborder ce dernier point, j’esquisserai le fond commun de la pensée écologiste qui me semble indispensable à tous les anticapitalistes. Après moultes négations plus ou moins intéressées, il est aujourd’hui admis que la biosphère, les écosystèmes et donc les espèces jusqu’à l’homo sapiens sont menacés de destruction ou de dégradation irréversible. Composé de plus de mille scientifiques interdisciplinaires, le Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) a été créé en 1988. Répartis sur tout le globe, ils étudient les risques liés aux changements climatiques d’origine humaine, et les conséquences de ces changements. Leur quatrième rapport publié en novembre 2007 est sans appel : l’émission de gaz à effet de serre, principalement de CO2, engendrés principalement par la production industrielle et la consommation de masse d’un quart des pays du monde, augmentent dangereusement. Cela entraîne un réchauffement climatique qui menace la planète de cataclysmes et de destruction du vivant. Les vingt prochaines années sont l’horizon de ce risque irréversible pour prendre les mesures nécessaires afin de préserver les conditions d’existence bio-écologiques avec des températures soutenables.

 

A cette alerte la plus imminente s’ajoutent les travaux de centaines d’écologistes scientifiques qui font état des conséquences destructrices d’origine humaine par les pollutions et les productions toxiques ou pathogènes innombrables qui font d’ores et déjà disparaître des milliers d’espèces de la faune et de la flore, et en menace des milliers d’autres à court et moyen terme. Ce qui a déjà des conséquences désastreuses sur la santé et la vie des êtres humains. Les équilibres écologiques sont destructibles et donc menacés d’être rompus. Le meilleur résumé de cette tendance immédiate est qu’il faudrait quatre à cinq planètes terrestres pour faire supporter à toute celle dont nous disposons la production et la consommation actuelle d’un tiers de l’humanité. Et déjà, il en faudrait une et demi pour ce qui est produit et consommé aujourd’hui.

 

Les principes et mesures fondamentales issues d’une écologie anticapitaliste.

 

Depuis une cinquantaine d’années, les écologistes de tous courants politiques ou associatifs ont porté l’action contre ces menaces, souvent sans ou contre les partis de gauche. Il leur revient d’en avoir fait prendre conscience aux populations mondiales et de d’avoir contraint les multinationales et les gouvernements des pays industrialisés à prendre des mesures, même largement insuffisantes. Pour ne prendre que cet exemple, la lutte courageuse engagée contre les OGM s’est aussi faite par les écologistes sans et parfois contre les partis de la gauche dite plurielle. C’est aussi aux divers courants écologistes que l’on doit un ensemble de propositions pertinentes pour éradiquer ces dangers de destruction annoncée. On assimile trop souvent les courants écologistes à leur composante adaptatrice incarnée en France par les Verts et leur participation aux gouvernements sociaux-libéraux(sans s’y étendre ici, il semble que ce soit plus hétérogène en ce qui concerne les listes politiques et associatives d’Europe-écologie - voir Libération, 18/08/09). La plupart des écologistes sont conscients qu’il y a un lien entre le productivisme, les inégalités et la misère mondiale. Mais ils ne mettent pas en avant le capitalisme comme le principal responsable actuel de ces maux, ils ne proposent pas de mesures radicales susceptibles de rompre à la fois avec le capital et avec le productivisme, et ils privilégient soit la voie des réformes de compromis avec les pouvoirs établis de droite comme de gauche, soit celle du changement des comportements individuels.

 

L’alternative ne peut faire aucun doute pour la gauche anticapitaliste : il faut abandonner toutes les industries mortelles, polluantes et toxiques. Il faut transformer les modes de production, de distribution et de consommation, et il faut réduire ou bloquer tous les facteurs de réchauffement climatique, de pollution et de maladies : taxation puis recyclage des industries polluantes de la chimie et de l’agroalimentaire, notamment abolition des élevages hyperindustriels bovins, porcins, ovins et de volailles ; moyens financiers et humains redirigés vers la recherche et l’exploitation optimale des énergies renouvelables ; abandon de l’énergie nucléaire ; principe de précaution sur toutes les démarches biotechnologiques ; réduction drastique ou abandon des pesticides, nitrates et autres engrais toxiques ; promotion de l’agriculture biologique comme principale source de nourriture ; relocalisation des exploitations agricoles et abaissement considérable de leurs exportations et des distances de transport ; repeuplement des campagnes désertifiées, notamment par une augmentation des exploitants agricoles ; politique écologique urbaine, dont la construction de logements sociaux économes en énergie et le transfert du transport automobile sur les transports en commun sont une pierre de touche. Ce catalogue est loin d’être exhaustif et bien d’autres mesures sont avancées et nécessaires.

 

Depuis une trentaine d’années, l’écologie politique radicale – parmi lesquels des marxistes non dogmatiques - ne s’est pas contentée de combattre sur le seul plan écologique. Elle a affirmé le lien entre capitalisme et productivisme (ce qui permet le pluralisme de ces courants dans la Fédération, et au-delà dans un rassemblement anticapitaliste). Elle a avancé des mesures de rupture avec le capitalisme. J’en propose ici la synthèse de cinq principes partageables entre écologistes et anticapitalistes.

 

Le premier principe consiste à supprimer ou réduire la production et les consommations individuelles et collectives nuisibles pour l’environnement et la santé des êtres vivants. Par exemple, les populations nord-américaines et européennes consomment en moyenne entre 4000 et 2500 calories par jour, alors que 2000 sont de l’ordre de la moyenne diététique requise pour une alimentation normale. Parallèlement, la consommation des biens et des services serait diriger vers plus d’utilité sociale et de services publics. Une réflexion et un débat collectif serait engagé pour restructurer les modes de consommation individuelle qui privatisent et atomisent les individus et font obstacle aux solidarités et aux relations collectives. Ainsi, la transformation des modes de consommation vise à empêcher que le temps des satisfactions par les biens matériels et les loisirs n’envahisse la totalité du champ des activités humaines et du temps libre.

 

Le deuxième principe conduit à la réduction du temps de travail salarié qui dégage le temps libre nécessaire à l’épanouissement et à l’émancipation individuelle et collective. J. M. Keynes prévoyait que le lointain aboutissement de ses principes de régulation économique conduirait à un minimum nécessaire de 15 heures de travail hebdomadaire par personne adulte. A. Gorz a fait en 1972 la démonstration économique selon laquelle 20 heures hebdomadaires de travail également partagés en recyclant les industries nuisibles équivaudrait à une quantité confortable de biens et services produits.

 

Le troisième principe est celui d’un revenu d’existence pour toutes et tous déconnecté de l’emploi et d’un plafonnement des plus hauts revenus. Cela éliminerait la confusion entre la valeur du travail et la domination du marché de l’emploi par le capital. Cela ouvrirait la possibilité de partager les travaux sociaux nécessaires mais néanmoins peu intéressants, et celle de se former à des activités sociales ou individuelles émancipatrices. Le revenu d’existence est homologue de la revendication anticapitaliste de justice et d’égalité sociales, et au projet marxiste et libertaire d’abolition du salariat.

 

Le quatrième principe est celui des biens communs non marchandisables que sont l’air, l’eau, les énergies fossiles, les matières premières naturelles, les produits agricoles de base. Ces biens qui devraient être communs et également partagés sont aujourd’hui sous la coupe des industries multinationales qui en ont la propriété et qui en contrôlent les marchés avec l’aide des gouvernement libéraux et socio-libéraux. Il en va de même pour les institutions de santé et d’éducation nationale dont l’Omc préconise la privatisation (Agds). L’application d’un tel principe ouvrirait en outre un champ immense pour la démarchandisation des échanges sociaux et la gratuité de bien et de services partageables par tous les citoyen-ne-s. Décréter que tous ces biens et produits sociaux devraient être communs, gratuits et non marchandisables est homologue avec l’appropriation et la gestion collectives de ces biens et de leurs entreprises.

 

Le cinquième principe pose la nécessité d’une participation ou d’une intervention volontaires des citoyens dans l’administration publique de toutes leurs affaires à tous les niveaux, et dans l’élaboration et la décision politiques. Cela équivaudrait à une nouvelle forme de travail d’utilité sociale. Dégager le temps indispensable à une société autogestionnaire est à la condition pour que la démocratie ne soit pas détournée par la délégation de pouvoir à des politiciens professionnels, au capital et au marché. Cette création d’une démocratie « poussée jusqu’au bout » est homologue avec le projet anticapitaliste d’un pouvoir du peuple par le peuple.

 

Décroissance ou « acroissance » économique.

 

Que ce soient dans nos rapports à la nature, entre hommes ou avec soi-même, qu’attend-on, individuellement et collectivement, de l’humanité ? Que veut-on faire du monde, collectivement et individuellement ? Ce n’est pas d’abord une question économique ni écologique, mais une question politique et symbolique, c’est-à-dire celle de la façon dont les sociétés – ou une partie dominante d’entre elles - veulent s’organiser et donner du sens à leur vie, qui soit émancipateur pour l’humanité.

 

L’économie est un moyen indispensable pour servir ces fins, mais non une fin en elle-même. S’il est nécessaire d’abolir un grand nombre d’industries nuisibles, aucune science économique ne pourra décider de l’ampleur d’une nécessaire « désindustrialisation » et relocalisation de la production. L’écologie est une fin nécessaire mais pas suffisante. S’il est indispensable de respecter et préserver la nature, il n’en reste pas moins nécessaire de prélever des ressources énergétiques ou des matières premières, de couper des arbres ou de tuer des animaux pour la survie de l’humanité, à moins de revenir à une vie uniquement champêtre (voir le film « La belle bleue »). Aucune science économique ou écologique ne pourra décider jusqu’où on peut aller dans des destructions inévitables, avec un monde de dix milliards d’habitant-e-s et plus. Il s’agira toujours de décisions politiques, elles-mêmes déterminées à la fois par les conditions écologiques et économiques d’existence, par les rapports de forces politiques, et par les finalités que l’humanité - ou une partie dominatrice d’entre elle – voudra se donner. D’où la nécessité d’un débat public sur une visée ou un projet de société.

 

S’il est impérieux de réduire drastiquement l’émission de gaz à effets de serre, le maximum de pollutions et les facteurs pathogènes pour le vivant, faut-il pour autant viser une décroissance totale ? Deux ambiguïtés sont ici à lever. D’une part, aucun écologiste ni aucun anticapitaliste ne nie que les nuisances destructrices doivent décroître ou être abolies. Une forme et un niveau important de décroissance semble donc écologiquement requis. D’autre part, c’est d’abord contre le type de croissance du productivisme et de la marchandisation que l’idée de décroissance est née, à la fois pour protéger l’environnement et pour désaliéner la consommation marchande. Ce type de croissance est à bannir, mais il faudrait également cesser ou ralentir toute croissance économique.

 

Mis à part quelques intégristes nostalgiques des communautés de vie champêtre et artisanales, l’idée de décroissance est le plus souvent prise au mot et caricaturée. S. Latouche et d’autres ont précisé qu’il s’agissait moins d’un objectif totalisant que d’un slogan destiné à attirer l’attention et à « décoloniser les imaginaires ». Cocréateur du journal « la décroissance », P. Ariès a proposé le terme « d’accroissance » pour pallier à ses inconvénients symboliques. Les « décroissants » ne nient évidemment pas qu’il faudra augmenter la consommation pour les milliards d’êtres humains vivant au dessous ou au à peine au-dessus du minimum vital. Mais ils refusent d’appeler cela croissance économique. En même temps, ils attirent notre attention sur la surconsommation de millions de personnes appartenant aux couches moyennes supérieures. Il faudra bien que celles-ci réduisent sensiblement leur niveau de vie, à la fois pour protéger l’environnement et pour être solidaires des plus défavorisés.

 

Les décroissants dénoncent également la course aux profits et les inégalités sociales qu’elle produit, mais ils n’en font pas le point de départ de leur position, qui est celle de l’antiproductivisme. De même qu’ils ne nient pas que les moyens nécessaires à la protection de la planète et de la santé du vivant, ainsi de tout ce qui peut être utile au bien-être de l’humanité, devraient aussi croître . Enfin, ils attirent l’attention sur l’idée que le productivisme n’est pas l’unique apanage du capitalisme. Ils donnent les exemples des désastres écologiques produits par les pays à direction communiste, du productivisme subsistant dans la mouvance anticapitaliste, et du comportement consommatoire et non écologique de la plupart des militants politiques, syndicaux et associatifs. Enfin, ils sont pratiquement les seuls à critiquer l’aliénation symbolique produite par le marketing et la publicité.

 

A partir de cette base différenciée, le débat est plus que souhaitable avec les mouvements qui se réclament de la décroissance. Leur place dans un rassemblement écologiste et anticapitaliste est ouverte. La question va bien au delà de ce qui devrait « croître ou décroître », mais concerne le contenu et le niveau de la production industrielle, dont il paraît raisonnable de penser qu’on ne pourra la remplacer par un artisanat local unique. Elle concerne aussi l’énorme champ des biens et des services qu’une humanité libérée voudrait abolir, maintenir ou multiplier (d’autant plus que les choix de production et de consommation devraient devenir l’affaire d’un débat démocratique généralisé).

 

Autre mode de développement et/ou émancipation ?

 

Une ambiguïté similaire recouvre l’idée d’un « autre mode de développement » avancée dans les mouvements anticapitalistes et altermondialistes. « Un autre mode » signifie bien qu’il s’agit de rompre avec la croissance ou le développement du capitalisme. Mais la question du développement apparaît le plus souvent comme une évidence incontestable. Le développement est-il une nécessité ou une obligation pour l’humanité, ou tout au moins le développement économique ? Que veut dire un « développement humain » ? L’émancipation individuelle et collective requière t-elle de « développer les capacités humaines » ?

 

Deux significations du terme de développement se téléscopent. Dans son acception originelle, il signifie l’accession à la maturité de toute être vivant qui possède à la naissance les potentialités d’une maturation, tel la graine ou le nourrisson devant devenir plante ou adulte. Attribuée aux êtres humains, cette signification s’élargit à l’idée de création d’autre chose non originellement contenue dans les potentialités originelles de développement. Dans l’acception plus commune aujourd’hui, il avoisine l’idée de croissance mesurable, supposée entraînée une amélioration en qualité ou en contenu.

 

L’expérience politique nous a appris depuis longtemps que l’ambiguïté et la connotation commune des mots est loin d’être anodine. Parler d’un autre mode de développement peut aussi bien convenir aux libéraux, aux keynésiens, aux écologistes et aux anticapitalistes. Grâce à son acception floue, des productivistes impénitents peuvent se cacher au nom du rassemblement anticapitaliste. C’est pourquoi, S. Latouche et d’autres n’ont pas tord de rappeler la signification commune du mot au regard historique du désastre des « plans de développement » pour les pays dits « sous-développés » ou « en voie de développement ». Cette politique a couvert les pillages néocolonialistes, les « ajustements structuraux » du Fmi, les délocalisations d’entreprise, avec leur main d’oeuvre surexploité, et l’imposition forcée du mode de vie « occidental » et de la logique du profit. Cela aboutir finalement aux « pays émergents », c’est-à-dire conquis par la logique productiviste du capital. Avec toutes les conséquences mondiales qu’on connaît. Permettre que les milliards de miséreux et de pauvre puissent se donner les moyens de vivre, ce n’est pas du développement, c’est de la justice sociale.

 

On dira évidemment que l’ambiguïté du développement sera balayée par les mesures effectivement antiproductivistes que les différents courants d’un rassemblement anticapitaliste proposeront ou non. Mais au-delà des accords politiques, le débat public s’enlise souvent dans les méandres des ambiguïtés symboliques sous-tendant les manoeuvres politiciennes. On se heurte là à une tendance lourde des organisations politiques, syndicales, et associatives qui est celle de l’économisme dont le productivisme est le rejeton (voir partie 2).

 

Qu’on utilise le terme de développement économique et humain ou non, la question est posée du risque de privilégier essentiellement les conditions matérielles et sociales d’existence. Cela revient à postuler que tout le reste en découlerait quasi automatiquement, ou que cela suffirait à engendrer bien-être, égalité, justice sociale et émancipation individuelle et collective. Hors, combattre pour la rupture avec le capitalisme ne peut ni se réduire à des transformations économiques et écologiques, ni en faire les principales conditions du changement, bien qu’elles soient évidemment indispensables. Le combat pour l’avènement d’une autre société est celui de l’émancipation générale, c’est-à-dire l’élimination de toutes formes de domination de genre, de classe, de hiérarchie, d’ethnies, etc. Il est destiné à les remplacer par une société de coopération reposant sur l’autonomie individuelle et collective.

 

Le « développement des êtres humains ne veut rien dire ». Pour être libres et autonomes, ils doivent s’émanciper. L’émancipation est à la fois écologique, économique, politique, sociale, individuelle et symbolique. L’émancipation écologique ne revient pas uniquement à prévenir les menaces de destruction de la nature, elle consiste à instaurer un nouveau rapport de protection et d’harmonie avec l’environnement biophysique de l’humanité. Aucune de ces instances n’engendrent spontanément les autres, bien que certaines d’entre elles exercent ou non à certaines époques et dans certains espaces une fonction privilégiée et déterminante. La rupture exige l’émancipation à tous les niveaux. L’émancipation n’est pas du développement mais de la création individuelle et collective. Elle commence dès aujourd’hui du plus petit au plus haut niveau social. Plutôt qu’un autre mode de développement, peut-être faut-il plutôt évoquer immédiatement l’avènement d’un mode d’émancipation ?

 

 

ÉCOLOGIE POLITIQUE, ANTICAPITALISME ET ÉMANCIPATION

 

(2ème partie)

 

* Lutter contre les modes de vie marchandisés

Productivisme, capitalisme et marchandisation généralisée

 

Des centaines de millions d’individus poussent quotidiennement leur chariot dans les allées de la grande distribution ou fréquentent les grands magasins. Chaque jour, 80 % de la nourriture des pays « riches » est achetée dans les hyper et supermarchés, en provenance de cultures et d’élevages où l’exploitation agricole productiviste, côtoie la surexploitation violente de populations immigrées (voir Alméria en Espagne). Et la quasi totalité du commerce de proximité appartient à leurs enseignes. En cette rentrée, 80% des fournitures scolaires vont être acheté dans ces mêmes enseignes, qui nous font le baratin de la baisse des prix sur les « fournitures essentielles » (12 articles de qualité douteuse !). La plus grande partie des vêtements, des produits sanitaires, des appareils ménagers, de l’audiovisuel et de l’informatique, des outils, des jouets, y sont aussi « distribués » par les enseignes généralistes ou spécialisées. Une énorme partie de tous ces produits sont fabriqués dans des usines délocalisées à des milliers de kilomètres, et leurs « bas prix » relatifs repose sur la surexploitation de travailleurs payé dix à cent fois moins chers et aussi sur un management agressif et inhumain des salariés de la grande distribution. C’est principalement quelques centaines de marques d’industries multinationales (de deux à cinq par produit) sur des millions d’entreprises qui y sont vendues. Les centres commerciaux et leurs parkings gigantesques, rassemblant plusieurs hypermarchés généralistes et spécialisés n’ont cessé de se multiplier et se multiplieront encore. A tel point, qu’ils sont devenus les principaux lieux de loisir du week end. Tout le monde sait plus ou moins cela. Presque tout le monde accède ainsi au marché – y compris la plupart des militants anticapitalistes, au moins pour la bonne raison qu’il est presque impossible de faire autrement, mais peut-être aussi parce qu’ils sont eux-mêmes soumis à l’aliénation des modes de vie marchandisés... (550 000 salariés, management, flexibilité, individualisation, harcèlement, flux tendu, marges arrières, suroccupation de l’espace urbain et suburbain...)

 

Après avoir fait leurs achats dans ces conditions, ces mêmes centaines de millions de « consommateurs » cuisinent, mangent, font leur ménage, regardent la télévision, ont des loisirs et partent en vacances. les marchandises sont omniprésentes dans l’espace domestique des familles, sous forme de biens matériels, de services et d’activités individuelles,. Ce qui signifie simplement que les modes de vie, et en particulier les modes de consommation, ne se font pas dans des conditions naturelles ou normales. Ils se font en fonction de structures sociales, économiques, politiques, culturelles, symboliques et même psychiques. L’utilité des marchandises est une chose fort variable selon les sociétés et les époques. Elle n’est pas purement pratique ou matérielle, mais largement fonction de telle ou telle culture et univers symbolique. La fourchette (qui fût d’abord réservée pour passer du plat à son assiette) n’est pas apparue dans les cours européennes parce qu’il était malpropre de manger avec les mains. Ce fut un moyen de distinction et de valorisation de la nouvelle noblesse de cours vis-à-vis du « Tiers état ». Ainsi les nobles devinrent propres et éprouvèrent le sentiment de propreté, et naturellement, les gueux devenaient sales. La marchandisation généralisée de la vie quotidienne a rendu les « consommateurs » (qui sont aussi salariés ou chômeurs, et individus à part entière) totalement dépendants des produits industriels largement dominés et contrôlés par les multinationales et le capital mondialisé.

 

Les économistes critiques, marxistes, anticapitalistes ou antilibéraux ont généralement fait dériver la question de la consommation de masse des conditions de la production et des échanges marchands. Il en va de même de la plupart des organisations politiques de gauche et des syndicats. Pour faire court, cette question est réduite à celle du pouvoir d’achat, c’est-à-dire sans analyse critique et sans luttes dans l’espace des modes de vie marchandisés. L’impensé sur le type de mode de vie généré par le capitalisme, pour ne pas dire l’aveuglement des organisations de gauche et d’extrême gauche, a quelque chose d’ahurissant à première vue. Cette naturalisation pratique des modes de vie marchandisés touche même le plus grand nombre des militants anticapitalistes.

 

La majeure partie du mouvement social et politique ignore donc que les modes de vie marchandisés sont devenus coproducteurs de valeur et de domination pour le capital. La conscience de l’aliénation marchande apparaît depuis peu grâce aux alertes des écologistes pour qui la consommation expansive participe autant de la destruction de la nature et de la santé du vivant que la productivisme qui lui correspond. « Non à la marchandisation du monde » est devenu un slogan universel et populaire. Les porteurs de la décroissance, les objecteurs de croissance et certains mouvements altermondialistes mènent des combats sur ce thème dans l’espace public. Au delà de cette arène, les agriculteurs biologiques, des centaines d’associations telles que les Amap, les coopératives d’alterconsommation, ou les centrales citoyennes d’achat inaugurent sans attendre d’autres modes de consommation antiproductivistes. Elles rompent de fait avec la logique du profit et la marchandisation généralisée par le capital. Mais ces combats contre la dépendance aliénante aux modes de vie marchandisés sont encore loin d’être suffisants. Pour comprendre cette fusion de la production, de la distribution et de la consommation dans le capital total et global, on ne peut se passer de faire un rappel historique qui en retrace les principales étapes de formation.

 

L’avènement de la marchandisation du monde

 

En 1908, G. Ford pose les bases du productivisme et de la consommation de masse. Inspiré par F. W. Taylor et son « organisation scientifique du travail », il promet à ses salariés qu’ils pourront acheter une « Ford T » s’ils augmentent leur productivité pour fournir un marché en pleine explosion. Mais le patron ne fait pas que cela. Il est le promoteur d’une forme d’emprise managériale en créant ses propres services sociaux (inspiré ici par le paternalisme du siècle précédent), et surtout en initiant un corps « d’enquêteurs » destiné à étudié le comportement des salariés jusque dans leur vie quotidienne afin de s’assurer de leur soumission. Il engage des spécialistes des « relations publiques », technologie politique d’étude des comportements au travail et de communication de l’idéologie patronale dans l’espace public (voir le film – « Le siècle du moi » (Google) sur E. Bernays, inventeur des relations publiques). Évidemment, par l’intermédiaire d’espions et d’hommes de main, il fait la chasse aux syndicalistes, taxés de subversion et de communisme.

 

Ford donnera son nom à ce qui a été appelé le « compromis fordien », à partir du « New Deal » initié par Roosevelt aux États-unis après la grand crise de 1929. Le principe est simple : en échange d’une productivité sans cesse accrue, de la fidélité à l’entreprise et de l’obéissance à l’organisation patronale du travail, les salariés seraient assurés d’une augmentation correspondante de leur pouvoir d’achat pour accéder à la consommation des biens marchands et au confort de vie (mass consumption et american way of life), ainsi qu’à la sécurité de l’emploi, et à une très relative protection sociale, le tout arbitré par l’État fédéral (Welfare state – État en vue du bien-être). Les syndicats nord-américains passeront ainsi un pacte de paix sociale avec le patronat en échange de garanties économiques et sociales minimales mais soumises à son bon vouloir. Jusqu’à cette période, la grande masse des ouvriers et des paysans n’accédaient que faiblement aux produits industriels marchands.

 

Le modèle du compromis fordien et de « l’État providence » (traduction abusive du Welfare State) sera importé en Europe de l’ouest grâce au financement de la relève économique par le Plan Marshall. Avec ses « missions de productivité », prêt de 10 000 hauts-fonctionnaires, patrons, ingénieurs, syndicalistes (Fo, Cftc) et journalistes français sont allés aux USA, entre 1951 et 1953, pour s’initier aux nouvelles méthodes tayloriennes d’organisation du travail, au mass-marketing et aux publics relations. Ces technologies politiques et symboliques font apparaître une liaison fondamentale entre capital productiviste, articulation de la production avec la consommation, ainsi que communication marchande (explosion du marché publicitaire) et gestion idéologique et politique de « l’opinion publique » par le patronat et l’État. Compte-tenu de la proximité du « bloc soviétique », des trahisons proches du patronat collaborateur, de luttes sociales intenses, d’un syndicalisme puissant « de classe et de masse » et de la force des partis communistes en France et en Italie, la régulation économique (planification) et l’arbitrage social par l’État, ainsi que la protection sociale (Sécurité sociale, allocations familiales, retraites par répartition) ont pris plus d’ampleur en Europe qu’aux USA. Cette période a pris le nom de « Trente glorieuses » qui ne furent évidemment pas si glorieuses que ça pour la partie la moins fortunée du peuple. Le modèle économique keneysien fût alors tout entier fondé sur la croissance conjointe de la production et de la consommation de masse.

 

Durant cette période, c’est principalement l’État qui a promu le besoin de consommation marchande. Particulièrement en France, les gouvernements successifs ont créé le crédit à la consommation et ont instauré la croissance de type keynésien comme règle fondamentale avec les yeux rivés sur les baromètres conjoints de la production et de la consommation. Le secteur bancaire presqu’entièrement nationalisé en a été l’instrument. Sans oublier que la consommation globale peut croître lorsque la richesse augmente à un pôle, alors que la pauvreté augmente à l’autre (mais le tout dans un équilibre instable et dangereux). Depuis ce temps, l’endettement des ménages – qui nourrit les banques – n’a cessé de croître. C’est à ce moment là que la démocratie politique s’est pliée à la logique d’une soi-disante démocratie marchande : l’étalon de la démocratie devenait le marché (« démocratisation » de la consommation) et la souveraineté de la volonté générale se transformait en opinion publique gérée par le marché des sondages entre deux élections.

 

L’envahissement général de l’espace public, de la vie quotidienne et des mentalités par la consommation marchandisée.

 

Partis de gauche, syndicats et aussi ouvriers et salariés modestes ont été mis à ce moment là dans la confusion entre nécessité de meilleures conditions d’existence et mode de consommation marchande, pilotée par le capitalisme avec le soutien de l’État. En plus de l’exploitation de leur travail, la classe ouvrière et les salariés ont alors été enrôlés malgré eux dans les modes de vie marchandisés. Après des siècles de pauvreté, des millions d’individus ont légitimement accédé au confort matériel des logements sociaux, des premiers appareils ménagers et audiovisuels, ainsi qu’aux loisirs et aux vacances. Les partis de gauche et les syndicats ont alors privilégié la progression du pouvoir d’achat pour accéder à plus de consommation marchande. La séduction des plaisirs de la marchandise aliénante n’en était qu’à ses débuts, les inégalités reculaient, les services publics et la protection sociale limitaient l’expansion du marché. L’idéologie du progrès grâce à la production industrielle et des biens marchands était une évidence encore peu contestée. Pour les partis communistes et les syndicats de classe, les luttes contre l’exploitation du travail pour prendre le pouvoir au capital suffisaient. Cette position (plus théorique que réelle...) obérait la nécessaire critique des modes de vie marchandisés, malgré les avertissements d’intellectuels marxistes et écologistes (H. Marcuse, H. Lefèvre, R. Dumond, A. Gorz).

 

Après une courte période de correspondance entre la croissance économique et les progrès sociaux (non sans âpres luttes sociales), ce rapport a été rompu. Malgré toutes les résistances patronales, le taux de profit des entreprises baissait et la rémunération du capital financier stagnait sous l’effet de la progression du pouvoir d’achat et de la sécurité de l’emploi. Durant les années soixante-dix, le modèle keynésien de régulation économique par les États et d’un relatif partage des richesses est entré en crise (sans omettre que le patronat l’a sans doute torpillé avec la complicité active des gouvernements, en particulier sociaux-démocrates). La croissance a de plus en plus désigné l’augmentation des profits au détriment de celle du pouvoir d’achat, de la sécurité de l’emploi et de la protection sociale. Tels les vases communicants, le renversement de ce rapport économique est allé croissant entre la première et les secondes (20 % de transfert de 70 à 2000).

 

Progressivement à partir des années quatre-vingt et totalement dans la décennie suivante, s’est installé le modèle de la globalisation des marchés (appelé mondialisation en France). Le « socialisme réel » ayant disparu de la carte, le capital a imposé sa domination globale au monde entier, et la suraccumulation du capital financier est redevenue la règle absolue. Moins d’État social (et plus d’État économique et policier au bénéfice du capital), « liberté » du marché, règne de la concurrence (oligopolistique et faussée), ajustement structurel, licenciements massifs, privatisation des protections sociales et des services publics, telles furent les crédos indiscutables du néolibéralisme durant trente années (les « trente honteuses »).

 

A la charnière de ces deux périodes et ensuite, les mouvements sociaux et politiques ont sous-estimé trois facteurs essentiels de transformation du capitalisme : l’envahissement commercial par la grande distribution, la mécanisation puis l’informatisation des foyers domestiques, la généralisation du marketing et la colonisation symbolique des esprits.

 

Bernard Floris

sociologue, université Grenoble 3

 

2 septembre 2009


Philippe Marlière :

 

« Un Front de gauche PCF-PG-NPA a un espace »

 

 

Philippe Marlière, maître de conférences en sciences politiques à University College London, est spécialiste des mouvements socialistes et sociaux-démocrates contemporains. Il a publié récemment La mémoire socialiste 1905-2007. Sociologie du souvenir politique [1] et La social-démocratie domestiquée. La voie blairiste [2], et est membre du comité de rédaction de la revue Mouvements. C’est à tous ces titres qu’il était, à l’université d’été du PS à La Rochelle, l’un des intervenants de la table ronde consacrée à la crise de la social-démocratie.


Bien que membre du PS de 1989 à 2009, date à laquelle il a rejoint le NPA, il n’avait jamais assisté à une université d’été socialiste. Il m’a semblé intéressant de lui demander de nous faire part de ses impressions sur le rendez-vous de La Rochelle.

 

L’université d’été du PS est-elle vraiment un lieu de formation et de débat ?
Philippe MarlièrePhilippe Marlière : Il y a une mise en scène : on veut tenter de faire croire, en particulier aux médias, que c’est un lieu de débat avec l’organisation de nombreux ateliers et séances plénières. Le ban et l’arrière-ban du parti est là ; les leaders de premier plan animent des ateliers et se mettent au service des militants qui peuvent poser des questions... En réalité même si un certain nombre de sujets sont abordés, cela reste des sujets relativement convenus et l’on ne touche pas aux sujets les plus brûlants. Il y a aussi autre chose qui me surprend, pour un parti de gauche qui entend possiblement réunir la gauche, c’est le faible nombre d’autres partis de gauche.


Il y a eu tout de même, cette année, j’en suis l’exemple, une espèce d’ouverture à des chercheurs et intellectuels un peu plus critiques, une rupture avec cette espèce de ronron – tous les ans le PS invitait un peu les mêmes – qui ressortait les idées reçues un peu sociales-libéralisantes dans lesquelles le PS patauge depuis plus de 20 ans. Si ce ne sont que quelques personnalités perdues dans la masse, je pense que c’est quand même une mise en scène annuelle qui essaie de montrer que le PS est un parti qui n’évite pas le débat d’idées alors que l’on sait que ce n’est pas le cas.


Sur les primaires, par exemple, il y eu un tam-tam médiatique lancé par le think-tank Terra nova, relayé par les médias style Libération, qui ont amené des leaders, qui étaient contre, à se prononcer en faveur. Quand Aubry est arrivée, elle n’avait plus qu’à aller dans le sens. Mais il n’y a pas de débat là-dessus ! C’est un exemple qui montre que le débat est hyper-canalisé et que les militants ont très peu la parole.

 

Toute la presse semble satisfaite des annonces de rénovation faites par Martine Aubry. Le PS aurait enfin trouvé le remède qui va lui permettre de renouer avec les électeurs. Comment le chercheur et spécialiste de la social-démocratie apprécie ces mesures ?

Il y a déjà un aspect sympathique de sa personnalité : lorsqu’elle dit « moi je ne suis pas intervenue dans les médias parce que je ne suis pas aux ordres de ces médias en particulier les médias dominants », c’est plutôt une bonne chose et déjà une différence avec nombre de leaders socialistes. Elle est intervenue en son temps dans un long article dans Le Monde, où elle s’est juste prononcée en faveur des primaires. Et vendredi, devant les militants, elle annonce :


- des mesures anti-cumul des mandats. Il a dû y avoir des pontes qui ont blêmi, mais c’est en route maintenant. Je vois difficilement comment on pourrait faire marche arrière. Or c’est un très gros sujet la professionnalisation et l’accaparement des mandats par un petit nombre d’élus.


- Les primaires évidemment.


- Un long développement sur l’écologie. Mais je crois (c’est clair quand on lit ce billet d’opinion dans Le Monde) elle ne parvient pas à sortir de ce prêt-à-penser mou, social-libéral, qui a cours dans ce parti depuis une vingtaine d’années. Or aujourd’hui pour faire des réformes environnementales profondes, pour aller dans le sens d’une plus grande justice sociale, nous sommes arrivés à un point où il faut à gauche repenser le rapport au capitalisme de manière beaucoup plus critique et virulente, penser et imaginer ce qu’on appelait dans le temps des réformes de structure. Je ne les vois pas. On a des réformes qui restent à la surface des choses.
On l’a bien vu samedi matin dans la plénière sur la crise quand Susan George a proposé la nationalisation des banques, une mesure frappée au coin du bon sens. À voir le désarroi s’afficher sur les visages des socialistes présents, y compris certains qui s’affichent à gauche dans ce parti, on mesure l’incapacité culturelle et idéologique à revoir ce prêt-à-penser et ces idées reçues molles. N’oublions pas que ce sont encore les sociaux-libéraux, même s’ils adoptent un profil plus bas, qui mènent le jeu des idées. Terra nova n’est pas la gauche du parti loin de là. C’est eux qu’on a vu en avant sur la question des primaires. Montebourg qui était vu dans le parti (ce qui m’a toujours surpris) et par certains chercheurs comme incarnant la gauche du parti a finalement renié tous ses idéaux d’antan et est actuellement un cumulard. C’est très bizarre.
Malheureusement, je ne vois pas la gauche du parti avoir un ascendant. Après tout ce qu’a dit la gauche du parti depuis 10-15 ans, le moment serait propice pour qu’elle occupe le centre du parti. Mais, je ne vois pas choses se dérouler ainsi.

 

Vous n’avez aucun regret d’avoir quitté le PS pour rejoindre le NPA ?
Aucun. Mon départ est une réaction peut-être d’avantage d’intellectuel : il se trouve que j’habite à Londres et j’en avais assez, après 20 années d’appartenance au PS, de me retrouver dans un parti dont je partageais de moins en moins les orientations et surtout dont je ne me reconnaissais absolument pas dans les dirigeants, un parti qui, selon moi – je l’ai dit dans mon intervention –, a une image tellement brouillée qu’on se demande s’il veut encore continuer à être de gauche. Quand j’observe le gros débat qui s’annonce sur l’alliance possible avec le MoDem, un thème aussi moderne que la reconduction des alliances de troisième force sous la IVe République entre la SFIO et le MRP, si on en est là, non je ne veux pas en être. J’étais content de retrouver certains copains, des gens de gauche tout à fait honnêtes, mais je n’ai pas de regret.


Le NPA est clairement sur une position de gauche dans laquelle je me reconnais, mais je dois dire aussi que, du fait de cette dérive droitière du PS dont je ne perçois aucune marche arrière - il y a des effets d’annonce mais pas de revirement substantiels -, un Front de gauche incluant le PCF, le Parti de gauche et le NPA, a un espace. Il y a un espace en France pour une gauche radicale, une gauche qui puisse s’entendre non sur des réformettes déconnectées les unes des autres mais sur une ligne politique nouvelle qui engagerait le pays, si on revient au pouvoir, sur une ligne de gauche véritable et pouvant faire des réformes de structure pour reprendre au capitalisme ce qu’il a empiété sur nos vies et notre bien être. Là, il y a quelque chose à faire et je suis d’un œil intéressé les rapprochements au sein de la gauche de gauche.

 

Notes

 

[1] L’Harmattan, Paris, 2007, 26 euros.

 

[2] Les éditions Aden, Bruxelles, 2008, 176 pages, 19 euros.

 

Écologie
ou barbarie

L’actualité récente vient de nous apporter de nouvelles preuves des liens indissociables entre les questions que soulèvent les écologistes et les droits de l’Homme : la dernière condamnation de Aung San Suu Khuy, par la junte Birmane et le coup d’État institutionnel du président du Niger qui vient de trafiquer sa Constitution pour rester plus longtemps au pouvoir. Quel rapport avec l’écologie ? Regardons d’un peu plus près : ces deux pays sont riches de matières premières qui intéressent les pays du Nord au plus haut point et la France en particulier ; le bois et le pétrole en Birmanie, l’uranium au Niger. Deux sociétés françaises sont concernées au premier chef : Total, l’un des plus gros investisseurs en Birmanie, pour l’exploitation des hydrocarbures ; Areva au Niger, pour l’extraction de l’uranium nécessaire à l’alimentation des centrales nucléaires. Selon la fédération internationale des droits de l’Homme, Total verse chaque année 140 millions d’euros de royalties à la junte qui fait aujourd’hui l’objet de l’indignation mondiale. Quant à Areva, elle remplit les caisses d’un régime qui opprime ses opposants et mène une répression sanglante contre les populations Touaregs, là où se trouvent justement les gisements d’uranium.

Voilà qui explique sans doute la tartufferie du président Français qui, au lendemain de la condamnation de la « dame de Rangoon », appelait à des sanctions « tout particulièrement dans le domaine de l’exploitation du bois et des rubis »... Mais qui s’empressait d’oublier le pétrole, pour mieux protéger Total et nos approvisionnements en hydrocarbures si nécessaires à notre société de consommation à outrance. Après le référendum truqué du 4 août au Niger, silence radio. Le président Tandja peut tricher tranquillement, torturer ses opposants, nous avons trop besoin de son uranium pour nos centrales nucléaires et pour affirmer haut et fort, sans craindre le mensonge d’État, que grâce à elles, nous sommes indépendants.

 

Autrement dit, pour poursuivre un mode de vie et de consommation, pour assumer des choix -comme le nucléaire-, qui n’ont jamais été débattus démocratiquement par la société, nous nourrissons des dictateurs sanguinaires, qui tuent des moines, enferment un prix Nobel, font travailler des enfants et conduisent des guerres contre leurs minorités ; nous sacrifions la liberté des peuples à nos intérêts mercantiles et à notre mode de développement. Au nom de la préservation de notre confort, nous sommes prêts à sacrifier les idéaux des Lumières. L’égoïsme est devenue la valeur dominante qui efface toutes les autres. Et c’est ainsi que progresse l’apartheid planétaire qui ruine les sociétés et menace la Terre elle-même, soumise à l’appétit insatiable des prédateurs sans foi ni loi. C’est pourtant dans ce monde que nous vivons, où les plus pauvres, les « damnés de la terre », voient leurs libertés de plus en plus menacées et leur survie de plus en plus incertaine ; où les victimes des injustices sociales et les plus démunis sont aussi les premières victimes des injustices environnementales ; où 20% des habitants de la planète consomment 80% de ses ressources. À cause de ces inégalités de plus en plus insupportables, de plus en plus révoltantes, la vulnérabilité du monde prospère et, avec elle, la montée des incertitudes, des peurs, des violences, symboles de la fragilité d’une puissance que nous pensions capable de tout maîtriser.

 

Ce monde-là est en faillite. Si nous tentons de le préserver tel qu’il est, nous courons tous à notre perte, riches comme pauvres ; l’avenir radieux que nous promettaient les Trente Glorieuses et, aujourd’hui la « croissance verte » - nouveau logo du capitalisme aux abois - virera au cauchemar. On ne peut donc s’accommoder de « bricolages » sur une maison lézardée ou de pansements verts appliqués à un grand corps malade. Le rétablissement d’un monde plus juste pour nos générations et celles qui vont nous suivre est au prix d’une véritable révolution écologique et sociale. C’est bien ce que proposent les écologistes depuis des décennies, derrière des penseurs comme Illich, Ellul, Gorz, Fournier, Charbonneau, Jouvenel, Dumont... Qui se souvient de La Gueule Ouverte, premier journal écologiste français qui, dans la confidentialité militante de l’époque, prônait le modèle de société que nous avons défendu avec succès au cours des dernières élections européennes ? Nous n’avons rien inventé, nous n’avons rien dit d’autre que ce que nous répétons élection après élection, colloque après colloque, débat après débat... Mais, pour la première fois dans notre courte histoire politique, notre imaginaire a rencontré la société. En nous écoutant parler de notre projet, du monde dont nous rêvons pour nos enfants, les Français nous ont dit « chiche ! » et nous ont donné les moyens de peser beaucoup plus fort dans les débats politiques d’aujourd’hui et de demain. Nous devons saisir cette main tendue et nous battre avec les moyens de la démocratie pour que l’écologie ne soit plus considérée comme une figure politique de catégorie B, mais comme un outil de transformation politique et sociale à part entière, au même titre que le socialisme le fut au début du XXe siècle. Il ne s’agit pas de se lancer dans une bataille de concurrence qui serait suicidaire pour toute la gauche française, mais de montrer que la conversion écologique de nos sociétés est le passage obligé vers un monde moins injuste et plus respectueux de son environnement indispensable à la survie des hommes.

 

Voilà pourquoi les semaines et les mois qui viennent vont être déterminants pour l’avenir de l’écologie politique. Nous devons tenir et tenir encore sur la ligne du rassemblement, ne pas nous laisser emporter par nos petites querelles de chapelle. Chacun sait que le diable niche dans les détails et si nous avions dû en rester là pour la composition des listes aux élections européennes, jamais nous n’aurions pu présenter cette alliance des belles personnes qui, de Dany à Eva, de José à Yannick, de Jean-Paul à Michèle, a conquis les Français. Les Verts ont fait preuve d’une grande intelligence politique à cette occasion, qu’ils ne l’oublient pas au moment des élections régionales ! Nous devons rester les moteurs du rassemblement des écologistes et de tous ceux qui croient en notre projet de société mais qui ne veulent pas entendre parler de parti. C’est à nous, tous ensemble, de définir les contours de ce nouvel objet politique, si nous ne voulons pas qu’il reste dans l’histoire comme un joli météore qui traversa la galaxie politique en ce début d’été 2009 et disparut dans la magma des accords d’appareil. La profondeur de la crise écologique et sociale que nous traversons est telle que nous ne pouvons rater ce rendez-vous avec l’histoire. À nous d’être à la hauteur de cette lourde, mais exaltante, responsabilité.

 

Noël MAMERE 

 

14 août 2009

 



Le dogmatisme n’est

 

pas

 

un marxisme


 

 

Par Michel Husson

 

28 juin 2009

 

L’un des enjeux de la crise actuelle est la refondation d’un anticapitalisme moderne, d’un double point de vue, théorique et politique. Il s’agit de montrer que cette crise touche aux fondements mêmes du capitalisme, qu’il est dans une impasse dont on ne peut sortir que par une remise en cause des rapports sociaux essentiels de ce système. C’est une tâche urgente et prioritaire dans la conjoncture actuelle : avec la crise, une course de vitesse est ouverte entre la barbarie et la transformation sociale et cette alternative est d’autant plus centrale que la crise écologique surplombe l’ensemble.

 

Malheureusement, parmi ses nombreux dommages collatéraux, la crise suscite depuis quelques mois une série de contributions placées sous le signe d’un dogmatisme contre-productif et assez décourageant. Fidèle à un principe élémentaire d’économicité (l’allocation optimale des ressources rares) ce texte se dispensera d’une discussion détaillée ; il cherche plutôt à dégager les principaux points d’appui de ce nouveau dogmatisme et à montrer comment il débouche assez logiquement sur une posture politique incantatoire.

 

Le taux de profit baisse, c’est dans Marx

 

Le point commun des contributions en discussion (1) est de faire référence à l’interprétation orthodoxe de la loi de la baisse tendancielle du taux de profit. Plusieurs d’entre elles l’opposent frontalement à la thèse, baptisée «sous-consommationniste» selon laquelle la crise actuelle proviendrait au contraire d’un excès de profit.

 

Commençons par le côté pratique des choses. Depuis plusieurs années, un profond sentiment d’indignation monte chez les travailleurs, face aux «salaires» indécents des patrons, aux bénéfices extravagants des sociétés du Cac40, au comportement des entreprises qui licencient même quand elles font des profits. Que font les savants marxistes ? Ils leur expliquent doctement, œuvres complètes de Marx en bandoulière, que la crise provient de la baisse du taux de profit. Telle est la théorie qui permettrait aux travailleurs de mieux comprendre ce qui leur tombe dessus.

 

Si c’était vrai, il faudrait évidemment le dire, quitte à aller à l’encontre des perceptions spontanées. Mais, en l’occurrence, il y a plus de compréhension du capitalisme quotidien chez les salariés révoltés par la rapacité des possédants que chez les exégètes du Capital. Marx, Lénine ou Boukharine, pour prendre quelques noms fameux, passaient une bonne partie de leur temps à consulter les statistiques «bourgeoises» de leur époque. Plus près de nous, Ernest Mandel avait pensé utile de batailler contre les dogmatiques de l’époque qui s’obstinaient, contre toute évidence, à défendre et illustrer la thèse de la «paupérisation absolue».

 

Aujourd’hui, l’évidence est flagrante : le taux de profit augmente tendanciellement depuis le milieu des années 1980. Toutes les sources statistiques conduisent à un constat identique. Pour maintenir le dogme de la baisse tendancielle, il faut corriger ces statistiques de manière à restituer le «vrai» taux de profit, celui qui baisse. Mais ceci n’est possible qu’au prix d’erreurs conceptuelles. Ainsi Alan Freeman (2) n’exhibe un taux de profit en baisse qu’en oubliant que le capital constant transmet sa valeur au produit. Robert Brenner (3) liquide la théorie de la valeur à partir d’un modèle où les gains de productivité font baisser les prix et rognent le profit à proportion (4). Même Chris Harman (5), pourtant désireux de rétablir le dogme, est obligé d’admettre que «les taux de profit se sont rétablis à partir environ de 1982 - mais seulement d'environ la moitié du déclin qui avait eu lieu dans la période précédente». Cette réserve n’est même pas vérifiée dans le cas de l’Europe, si l’on se réfère aux évaluations de Duménil et Lévy (6).

 

Pourtant, les données brutes disponibles livrent un constat sans ambigüité. Si on rapporte l’excédent net d’exploitation au stock de capital net, on fait apparaître une très nette tendance à l’augmentation du taux de profit dans les principaux pays capitalistes. Cette évolution est suffisamment prononcée pour que l’on ne puisse pas espérer l’infléchir significativement par des correctifs plus ou moins appropriés (graphique 1).

 

D’un point de vue plus théorique maintenant, et quitte à paraître iconoclaste, force est de constater que la version classique de la loi de la baisse tendancielle pose problème : il y a en effet une tendance mais aussi des contre-tendances. La tendance découle de l’augmentation du capital par tête (de plus en plus de «machines» pour un nombre donné de salariés). Comme la plus-value est proportionnelle au travail exploité, elle tend à se réduire si on la rapporte au volume de capital engagé.

 

Mais, parmi les contre-tendances, il y a la productivité du travail qui permet de réduire le coût des «machines». Et cette contre-tendance peut compenser l’augmentation du nombre de «machines» de telle sorte que l’évolution de la composition organique est indéterminée. C’est exactement ce qu’écrit Marx quand il examine les «causes qui contrecarrent la loi» : «La même évolution qui fait s’accroître la masse du capital constant par rapport au capital variable fait baisser la valeur de ses éléments par suite de l’accroissement de la productivité du travail, et empêche ainsi que la valeur du capital constant, qui pourtant s’accroît sans cesse, n’augmente dans la même proportion que son volume matériel. Dans tel ou tel cas, la masse des éléments du capital constant peut même augmenter, tandis que sa valeur reste inchangée ou même diminue» (7).

 

Marx précise un peu plus loin que «les mêmes causes qui engendrent la tendance à la baisse du taux de profit modèrent également la réalisation de cette tendance». Mais, précisément parce qu’il s’agit des «mêmes causes» (la productivité du travail), il n’y a aucune raison a priori de penser que la tendance l’emporte systématiquement sur la contre-tendance. La productivité du travail est susceptible de compenser à la fois, de manière parfaitement symétrique, la progression du salaire réel et l’alourdissement du capital physique» (8). Ou bien, il faudrait postuler que la productivité du travail progresse systématiquement moins vite dans la section des biens de production que dans celle des biens de consommation, mais c’est la configuration inverse qui est la plus répandue.

 

 Autrement dit, le numérateur et le dénominateur du taux de profit peuvent rester constants, et par conséquent le taux de profit lui-même. Il faut donc restituer l’énoncé de Marx dans une analyse de la dynamique longue du capitalisme et présenter une version de long terme de la loi qui pourrait s‘énoncer ainsi : «Les conditions de fonctionnement du capitalisme peuvent être réunies pendant une période assez longue, mais les dispositifs assurant leur obtention ne sont pas stables ou en tout cas ne peuvent être reproduits durablement» (9).

 

Une crise absolument classique ?

 

En insistant sur le côté «classique» de cette crise de surproduction, les orthodoxes passent à côté de son caractère systémique. Le terme de crise est d’ailleurs trompeur parce qu’il désigne plusieurs niveaux qu’il faut en réalité bien distinguer. Pour simplifier, on peut repérer dans l’histoire du capitalisme - et dans l’analyse de Marx - trois types de crises :

 

- les crises cycliques qui correspondent au fonctionnement normal du capitalisme et dont l’on sort par le jeu de mécanismes «endogènes», autrement dit internes au système ;

 

- les grandes crises (pour reprendre l’image de Robert Boyer) qui marquent la fin d’une onde longue expansive (pour reprendre le concept de Mandel) : pour sortir de ces crises, il faut redéfinir, de manière «exogène» (non automatiques), les conditions de l’exploitation et de reproduction du système ;

 

- les crises systémiques, quand ce sont les principes mêmes de fonctionnement du capitalisme qui sont en cause.

 

Passer de l’un à l’autre de ces niveaux, c’est passer d’un marxisme simple voire simpliste à un marxisme complexe et radical. Au fond, les analyses ici qualifiées (sans doute à tort) d’orthodoxes ne dépassent pas le niveau de la crise cyclique et rapetissent la dimension de cette crise en la réduisant aux déterminants habituels du cycle, qui s’appliquent par exemple à la baisse du taux de profit aux Etats-Unis entre 1997 et 2000.

 

Pour franchir la seconde étape, il faut intégrer l’apport de la théorie des ondes longues et accéder à une compréhension historicisée du capitalisme, bref à une conceptualisation concrète. Elle fait la plupart du temps défaut aux «orthodoxes» qui accumulent les citations de Marx, comme si les changements intervenus dans le capitalisme étaient purement accessoires. Ou bien, ils se réfèrent plus ou moins explicitement à une périodisation «trotskiste» où, selon la formule fameuse, «les forces productives ont cessé de croître» depuis que Trotsky l’a dit.

 

Dans une polémique déjà ancienne mais très révélatrice, François Chesnais rappelait que, pour Marx, «l’élévation du taux général de plus-value est une propriété générale du système capitaliste pris comme tel ». Il en tirait argument pour soutenir que la récession de 1974-75 n’avait introduit aucune rupture dans l’évolution de la productivité et du taux de plus-value (10). Pourtant l’analyse du capitalisme contemporain doit intégrer, parmi d’autres, ces deux ruptures : à partir des années 80, les gains de productivité ralentissent et le taux d’exploitation se met à augmenter tendanciellement. Cette double rupture correspond au passage du capitalisme «fordiste» au capitalisme néo-libéral, autrement dit la fin de l’onde longue expansive d’après-guerre.

 

Toute analyse relevant d’un marxisme vivant est bien vite taxée de «régulationniste», dès lors qu’il cherche à dégager une périodisation fondée sur un agencement différent des schémas de reproduction. A ses débuts, l’école de la régulation avait pourtant apporté beaucoup quant à la compréhension du capitalisme contemporain, mais elle a ensuite bifurqué vers une sorte de recherche systématique d’harmonie (11). 

 

Mais le plus grave est sans doute l’incompréhension de la nature de la crise qui peut s’expliquer par une lecture partielle de Marx. Quitte à simplifier, c’est dans les Grundrisse, et assez peu dans Le Capital, qu’on trouve les éléments d’une analyse de la crise systémique, celle qui survient non pas seulement parce que le profit baisserait, mais parce que le mode d’efficacité économique propre au capitalisme apparaît comme «étriqué», compte tenu des progrès de la productivité. Le capitalisme, écrit Marx, «prétend mesurer les gigantesques forces sociales ainsi créées d'après l'étalon du temps de travail, et les enserrer dans des limites étroites, nécessaires au maintien, en tant que valeur, de la valeur déjà produite. Les forces productives et les rapports sociaux – simples faces différentes du développement de l'individu social – apparaissent uniquement au capital comme des moyens pour produire à partie de sa base étriquée» (12)

 

Du point de vue de la critique du capitalisme, l’un de ses traits les plus significatifs, et qui est à la racine de la financiarisation, est que le taux de profit monte, mais que le taux d’accumulation ne suit pas. Pour aller vite : le capitalisme préfère ne pas répondre aux besoins sociaux dès lors que cela ne lui garantirait pas une hyper-rentabilité.

 

Cette explication est balayée d’un revers de main par Isaac Johsua : «Au total, la thèse des profits abandonnant l’investissement pour la finance ne paraît pas très assurée. Celle d’une crise des débouchés non plus. Je crois plus juste d’attribuer la crise actuelle à l’instabilité chronique du capitalisme» (13). La tautologie est ici élevée au rang de théorie : il y a crise, en raison de la «foncière instabilité du capitalisme» et «la survenue d’une crise [me] paraît logique».

 

Patrick Artus, un économiste peu suspect de radicalisme ou de marxisme, est finalement plus proche de la compréhension de cette contradiction entre logique de profit et satisfaction des besoins sociaux quand il explique que le capitalisme devrait «accepter un rendement plus faible des placements, une rentabilité plus faible du capital» (Flash Natixis n°42, 29 janvier 2008), et la finance renoncer aux «actifs artificiels dont le sous-jacent n’aboutit pas au financement d’investissements utiles» (Flash Natixis n°87, 29 février 2008). C’est au fond très juste, et en même temps extrêmement naïf puisque, par nature, le capitalisme ne peut accepter une telle recommandation.

 

Surproduction ou sous-consommation : il faut choisir

 

Cette discussion démontre surtout que le dogmatisme est irréconciliable avec la dialectique et que là où Marx articulait de manière lumineuse la création de la plus-value et la nécessité de sa réalisation, nos marxistes arrivent très vite à un ultimatum. Soit vous affirmez que cette crise est une crise classique de surproduction et de suraccumulation, et vous êtes en droit de vous réclamer du marxisme ; soit vous insistez sur les difficultés de la réalisation, et vous n’êtes que de pauvres keynésiens. Il est lassant de répondre à ce déluge argumentaire fait de «copier-coller» de citations du Capital, très souvent interprétées à contre-sens, et on se bornera ici à renvoyer à un texte d’Ernest Mandel où il insiste sur le fait que les crises combinent toujours ces différents facteurs qu’il est absurde de séparer et surtout de hiérarchiser (14).

Tout récemment, deux textes d’Alain Bihr (15) et de Marcel Roelandts (16) plaident de manière convaincante et documentée pour une approche multidimensionnelle des crises, sans pour autant rien renier du cadre d’analyse marxiste, qu’ils contribuent au contraire à restituer dans toute sa richesse.

 

Les schémas étriqués de la mono-causalité conduisent à une analyse inversée de la finance. Elle serait parasitaire, prédatrice, etc. autrement dit ponctionnerait indûment la plus-value, empêchant ainsi le capitalisme d’accumuler du capital. Si l’on voulait être polémique, on dirait que cette analyse ne se différencie pas clairement du fier slogan de Sarkozy : «Au capitalisme financier il faut opposer le capitalisme des entrepreneurs» (17).

Cela donne lieu en tout cas à des développements théoriques étonnants dont on peut donner quelques exemples. Duménil et Lévy expliquent que « le taux d’accumulation est commandé par le taux de profit retenu» et que «la remontée du taux de profit, avant versement des intérêts et dividendes, fut confisquée par la finance»(18). Certes, le ciseau entre profit et accumulation disparaît si l’on raisonne sur ce taux de profit retenu par les entreprises. Mais c’est une explication tautologique, et c’est une curieuse conception de la dynamique du capital et du taux général de profit qui est normalement le déterminant de l’accumulation, indépendamment de sa répartition entre les différentes catégories de capitalisme.

 

On peut ici convoquer Marx qui expliquait très clairement pourquoi c’est précisément ce qu’il ne fallait pas faire : «C’est à dessein que nous présentons cette loi [la baisse tendancielle du taux de profit]avant d’aborder la division du profit en diverses catégories indépendantes. Que l’on puisse exposer cette loi indépendamment de cette répartition du profit entre diverses catégories de personnes prouve d’emblée qu’elle est, dans sa généralité, indépendante de cette division et des relations mutuelles entre les catégories de profit qui en découlent. (…) La baisse du taux de profit traduit donc le rapport décroissant entre la plus-value elle-même et la totalité du capital engagé ; elle est donc indépendante de toute espèce de répartition de cette plus-value entre les diverses catégories.» (19)

 

C’est en tout cas passer à côté de la véritable question : pourquoi le capitalisme contemporain n’investit plus à proportion de la plus-value qu’il dégage ? La réponse ne se trouve pas non plus du côté de la théorie marxiste du «capital fictif» que François Chesnais présente comme un concept essentiel à la compréhension du capitalisme financiarisé. Là encore, déluge de citations à l’appui, il est fait à certains (dont l’auteur de ces lignes) le reproche de ne pas saisir l’importance de ce concept. Or, il est intégré depuis longtemps aux analyses - dont les miennes - montrant que la valorisation des actifs financiers est une forme virtuelle de richesse, fictive si l’on tient à ce terme, dont la réalité n’est confirmée qu’au moment où s’effectue le grand saut périlleux dans la sphère réelle (20). De ce point de vue, les crises financières doivent être comprises comme autant de rappels à l’ordre de la loi de la valeur. Il ne devrait y avoir, et il n’y a, aucune divergence sur ce point entre marxistes.

 

La rupture, sinon rien

 

Il est des polémiques dont on aimerait se dispenser. Ainsi, dans un texte soumis au Groupe de travail économique du NPA, Robert Rollinat souligne une erreur que j’aurais commise en écrivant que : «A partir du moment où le taux de profit augmente grâce au recul salarial sans reproduire des occasions d’accumulation rentable, la finance se met à jouer un rôle fonctionnel dans la reproduction en procurant des débouchés alternatifs à la demande salariale» (21). On voit mal, explique Rollinat, «comment la «demande salariale», en baisse relative (et même absolue), compte tenu des processus décrits ci-dessus, pourrait constituer un «débouché» de la finance. Cette vision se rapproche en fait de celle développée pendant un temps par Michel Aglietta et d’autres sur le «capitalisme patrimonial» (on parlait aussi de «capitalisme actionnarial») : les salariés pourraient accéder, eux aussi, en achetant des actions, au marché boursier».

 

Cet amalgame fondé sur un contre-sens est décourageant. Quand on explique que la finance procure des débouchés alternatifs à une demande salariale dont on vient de montrer qu’elle est compressée, il se trouvera donc toujours un Rollinat pour comprendre que la finance va permettre aux salariés d’accéder à la Bourse pour compenser le gel de leurs salaires. Ce que je m’évertue à expliquer depuis pas mal de temps, c’est que la consommation de plus-value des rentiers contribue à assurer la reproduction du système. C’est parfaitement conforme aux schémas de la reproduction où Marx introduit la plus-value consommée comme débouché pour la section des biens de consommation. Quant à la théorie du capitalisme patrimonial, il se trouve que j’y ai consacré un chapitre critique dans un livre paru en 2000 (22).

Peut-être dira-t-on que c’est consacrer beaucoup de temps à un médiocre épigone. Mais Rollinat a le mérite de synthétiser une posture malheureusement commune dans la gauche radicale. Dans une autre note en bas de page, il cite cette «règle des trois tiers» que j’opposais à la «proposition baroque» de Sarkozy : «un schéma de sortie de crise fondé sur une augmentation de la part salariale [qui] pourrait obéir à une autre règle des trois tiers : 1/ revalorisation des salaires ; 2/ ressources nouvelles pour la protection sociale ; 3/ nouveaux emplois créés par la réduction du temps de travail. La viabilité d’un tel programme serait assurée par la baisse des dividendes et un recours accru au crédit pour le financement des entreprises, sans toucher aux capacités d’investissement, ni même à la sacro-sainte compétitivité».

 

Pour Rollinat, je «semble succomber dans [sic] les pires illusions» parce que «dans le contexte actuel de la crise, on voit mal comment ce «programme» pourrait être mis en œuvre sauf à rompre totalement avec la logique du capital». C’est à peu près du niveau de Denis Clerc qui, dans une autre polémique, découvre, ou feint de découvrir, que je «postule implicitement une société qui n'est plus capitaliste du tout » (23). Cette position est très grave, y compris les guillemets mis à programme. Imaginez un super-marxiste intervenant à la porte d’une entreprise en train de licencier. Que dirait-il aux salariés ? D’abord la théorie : vous allez être licenciés parce que le taux de profit des capitalistes baisse (tendanciellement) depuis 20 ans. On imagine l’air un peu effaré de l’assistance. Viennent ensuite les propositions qui tiennent en une formule magique : «rompre absolument avec la logique du capital». On aimerait être sûr qu’il s’agisse d’une caricature.

 

Les dogmatiques sont décidément les rois de la rupture : après avoir rompu avec la tradition d’un marxisme vivant, ils jettent par dessus bord toute réflexion stratégique et en particulier la logique transitoire, pour reprendre la terminologie trotskiste. De quoi s’agit-il ? C’est assez simple : toute la question est de mettre en avant des revendications qui répondent aux besoins majoritaires tout en portant en elles une remise en cause potentielle du capitalisme. Par exemple, l’idée de siphonner les dividendes pour financer les emplois créés par réduction du temps de travail est une idée juste qui désigne un objectif pratique. La question de savoir a priori s’il peut être imposé au capitalisme ou implique son renversement est d’une certaine façon secondaire. Ce qui compte, c’est la capacité de mobilisation et d’intervention active des travailleurs dont un tel mot d’ordre peut être porteur.

Relisons Rollinat pour bien comprendre ce qu’il énonce : «dans le contexte actuel de la crise, on voit mal comment ce «programme» pourrait être mis en œuvre». On peut retourner cette phrase dans tous les sens : elle veut dire que «dans le contexte actuel de la crise» on ne peut rien demander d’autre que l’éradication du capitalisme. Mais on tourne en rond chaque fois que l’on en revient ainsi à la pure incantation («A bas la propriété ! A bas le capitalisme !»).

 

On retrouve de manière sous-jacente une critique récurrente, développée notamment par Chesnais, selon lequel la perspective d’une autre répartition des richesses serait au fond la version moderne des illusions réformistes les plus classiques. Seuls les mots d’ordre mettant en cause la propriété capitaliste auraient un véritable contenu anticapitaliste. Il y a évidemment un lien avec la lecture théorique de la crise, comme si, en dehors de la vulgate «orthodoxe» (baisse tendancielle du taux de profit et suraccumulation), les autres analyses en restaient cantonnées - dans la sphère de la réalisation - à un simple problème de répartition des revenus.

 

C’est, encore une fois, ne pas comprendre que le refus de répondre aux besoins sociaux parce qu’ils ne sont pas suffisamment rentables constitue l’essence de cette crise et correspond à un dysfonctionnement fondamental du système. Le pointer ne débouche pas sur un programme «keynésien» de relance salariale, mais sur la remise en cause de la logique de profit à partir de l’affirmation de droits élémentaires. L’explication qu’il faut mettre en avant est assez simple : «nos vies valent mieux que leurs profits» et il faut organiser autrement l’économie et donc la société.

 

La stratégie doit consister ensuite à mettre en avant des revendications justes, à montrer que c’est économiquement possible et que ce sont des intérêts sociaux minoritaires qui s’y opposent. C’est une méthode en somme expérimentale : demandons ce qui est légitime et possible, mais demandons le jusqu’au bout et avec énergie. On verra bien si le capitalisme est capable de répondre à nos revendications (nous nous pensons que non).

Pour sortir du cercle vicieux (le capitalisme n’a rien à offrir, mais comment s’en débarrasser ?), il faut mettre en avant l’idée de contrôle. Comment de toute manière imaginer une irruption dans la propriété sans l’auto-activité des travailleurs décidant de contrôler sur le terrain les licenciements et les embauches ? Comment interdire les licenciements : par une loi tombée du ciel ou arrachée sous la pression des luttes sociales ? Seule la mobilisation peut décrocher une telle avancée, mais penser qu’on peut l’enclencher à partir de mots d’ordre abstraits dénués de tout objectif concret est une véritable régression qui redouble l’ossification théorique, tout en s’appuyant évidement sur elle. Tel est peut-être le fond du débat : faut-il s’attacher au purisme du mot d’ordre, plutôt qu’à sa capacité à enclencher les luttes sociales et à leur donner un sens et une cible ? Bref, comme le proposaient Marx et Engels dans L’idéologie allemande, il faut décidément appeler «communisme le mouvement réel qui abolit l'ordre actuel».

 

 

1. voir les contributions de François Chesnais et de Louis Gill ainsi que les réactions d’Alain Bihr sur le site A l’encontre : http://tinyurl.com/alencon ou sur cette page: http://hussonet.free.fr/capicola.htm

 

2. Alan Freeman, «The Case for Simplicity : a Paradigm for the Political Economy of the 21st Century» dans A. Freeman, A. Kliman, J. Wells (Editors), The New Value Controversy and the Foundations of Economics , Edward Elgar, 2004.

 

3. Robert Brenner, «The Economics of Global Turbulence», New Left Review n°229, 1998.

 

4. Michel Husson, «En surfant sur l’onde longue», http://hussonet.free.fr/brenner2.pdf version française de 
« Riding the long wave » publié dans Historical materialism n°5, 1999, http://hussonet.free.fr/surfing.pdf 

 

5. Chris Harman, «Le taux de profit et le monde d'aujourd'hui», traduit de International Socialism, n°115, 2007, http://gesd.free.fr/harman7.pdf

 

6. Gérard Duménil et Dominique Lévy, Crise et sortie de crise, PUF, 2000, p.35

 

7. Karl Marx, Le Capital, Livre 3, Tome 1, Editions sociales, 1957, p.248-249.

 

8. pour une présentation synthétique, voir Michel Husson, Sur la baisse tendancielle du taux de profit, http://hussonet.free.fr/tprofbis.pdf 1996

 

9. Michel Husson, Misère du Capital, Syros, 1996, http://hussonet.free.fr/mdk.pdf 

 

10. François Chesnais, « Quelques éléments de réponse aux remarques de Claude Serfati », Carré rouge n°3, 1996 ; voir aussi Michel Husson, «Contre le fétichisme de la finance», Critique communiste n°149, 1997, http://hussonet.free.fr/finance97.pdf


11. Michel Husson, «L'école de la régulation, de Marx à la Fondation Saint-Simon: un aller sans retour ?» dans J. Bidet et E. Kouvelakis, Dictionnaire Marx contemporain, PUF, 2001, http://hussonet.free.fr/regula99.pdf

 

12. Karl Marx, Fondements de la critique de l'économie politique [Grundrisse], Editions Anthropos, 1968, tome 2, p.223.

 

13. Isaac Johsua, La grande crise du XXIe siècle, La Découverte, 2009.

 

14. Ernest Mandel, «L’explication des crises capitalistes», 1982, http://gesd.free.fr/mandel82.pdf

 

15. Alain Bihr, «Pour une approche multidimensionnelle des crises de la production capitaliste», site A l’encontre, juin 2009, http://tinyurl.com/bihr69

 

16. Marcel Roelandts, «Le cadre méthodologique de la théorie des crises chez Marx et sa validation empirique», juin 2009 (ou http://tinyurl.com/methodo)

 

17. Nicolas Sarkozy, discours de Toulon, 25 septembre 2008, http://gesd.free.fr/sarkotoulon.pdf

 

18. Gérard Duménil et Dominique Lévy, Crise et sortie de crise, Paris PUF, 2000.

 

19. Karl Marx, Le Capital, Livre 3, Tome 2, Editions sociales, 1957, p.131.

 

20. Michel Husson, «Pour une poignée de trillions», Regards, décembre 2008, http://hussonet.free.fr/25000.pdf

 

21. Michel Husson, Un pur capitalisme,  Editions Page Deux, Lausanne, 2008, p.20.


22. Michel Husson, Le grand bluff capitaliste, La Dispute, Paris, 2000, http://hussonet.free.fr/bluff.pdf


23. Denis Clerc, «Réponse à Michel Husson» L'Economie politique n°42, Avril 2009, http://hussonet.free.fr/dc2mh.pdf

 

 

GRAPHIQUE 1

Israël est l’opium du peuple, et autres tabous arabes

 

dimanche 4 janvier 2009, par Mona Eltahawy

 

Une intellectuelle arabe en colère contre l’hypocrisie et les tabous du monde arabe. Elle la crie en rappelant certains faits enfouis au nom d’une cause palestinienne que tous les pays arabes, d’une façon ou d’une autre, ont contribué à démolir, tout en maintenant une posture de circonstance, bien utile aux dictateurs pour se maintenir au pouvoir. Aujourd’hui, Mona Eltahawy sera haïe un peu partout et qualifiée de traître. Comme tous ceux, d’où qu’ils viennent, qui font la part des choses, qui préfèrent le critique à l’apologétique et pour qui la réalité n’est pas monochrome

 

« Pourquoi vous, une Arabe, n’écrivez-vous pas sur Gaza ? »

 

Les messages ont commencé à arriver peu après que les bombardements israéliens sur Gaza eurent tué près de 300 Palestiniens. Implicitement, on me pressait de tracer la ligne : le Hamas, c’est bien, Israël, c’est mal. Dites-le ! Dites-le ! Sinon, vous n’êtes pas assez arabe, pas assez musulmane, pas assez !

 

Mais que dire d’un conflit qui, depuis 60 ans, nourrit le sentiment des Arabes et des Israéliens d’être des victimes et leur attente que tout s’arrête et qu’on fasse attention à eux, car que vaut un massacre ailleurs, au Congo ou au Darfour, comparé à leur sort ? Tout n’a-t-il pas été déjà dit ?

 

Et puis, le suicide d’un cycliste en Irak a déclenché quelque chose en moi qui m’a décidé à écrire, pour pleurer la faillite morale née de l’amnésie qui sévit au Moyen-Orient.

 

Dimanche dernier, un homme sur une bicyclette s’est fait sauter lors d’une manifestation anti-israélienne dans la ville irakienne de Mossoul. Cette technique, légitimée par des dirigeants religieux dans le monde arabe en tant qu’arme contre Israël, s’est détraquée et s’est retournée contre des Arabes qui manifestaient contre les bombardements israéliens sur Gaza.

 

Ce cercle vicieux, qui se termine dans les rues de Mossoul, ne peut être compris qu’en paraphrasant Karl Marx : Israël est l’opium du peuple. Comment expliquer autrement l’amnésie collective qui frappe le Moyen-Orient ?

 

Tzipi Livni, la ministre israélienne des affaires étrangères, a-t-elle oublié qu’il y a à peine un an, elle avait failli se débarrasser de son premier ministre Ehoud Olmert pour sa gestion catastrophique de la guerre d’Israël de 2006 au Liban, déclenchée dans des circonstances furieusement similaires à celles qui ont précédé le bombardement de Gaza ? Et pourtant, elle fait le tour des médias américains en expliquant pourquoi Israël devait agir contre le Hamas. Israël veut-il faire du Hamas des héros, comme il l’a fait avec le Hezbollah ?

Tiens, et en parlant du Hezbollah : Hassan Nasrallah a-t-il oublié que, alors qu’il fulmine contre l’Egypte qui contribue au blocus de Gaza, il vit dans un pays (le Liban) qui garde plusieurs générations de réfugiés palestiniens dans des camps qui sont des prisons virtuelles ?

 

Et les manifestants en Jordanie et au Liban ? Qui leur rappellera qu’en 1970, la Jordanie a tué plusieurs dizaines de milliers de Palestiniens en tentant contrôler des groupes palestiniens (épisode connu sous le terme de Septembre Noir, ndt), forçant ainsi l’OLP à s’exiler au Liban où, en 1982, les milices phalangistes, des Libanais chrétiens, ont massacré 3 000 réfugiés palestiniens dans les camps de Sabra et Chatila ?

 

Pas un seul phalangiste n’a répondu de ce massacre. Une commission d’enquête israélienne, en 1983, a reconnu Ariel Sharon, alors ministre de la défense, indirectement responsable des tueries perpétrées lors de l’invasion du Liban par Israël en 1982. Mais vous pouvez être tranquilles : il n’y aura pas d’enquête arabe. C’est Israël qui donne un sens à notre victimisation. Les horreurs que nous nous infligeons les uns aux autres ne comptent pas.

Il est difficile de critiquer les Palestiniens au moment où tant d’entre eux ont trouvé la mort ces derniers jours, mais les maîtres du Hamas de Gaza ne sont que les derniers d’une longue liste de leaders à démolir leur cause. Pour ceux d’entre nous qui regrettons que la religion ne soit pas séparée de la politique, le Hamas a confirmé nos craintes : les islamistes se soucient davantage d’un affrontement avec Israël que du sort de leur peuple. Où était la colère quand deux fillettes palestiniennes ont été tuées à Gaza quand des roquettes du Hamas, dirigées contre Israël, sont tombées trop près, la veille du début des bombardements israéliens ?

 

Quant à l’Egypte, le président Hosni Moubarak, au pouvoir depuis 1981, est responsable d’une politique désastreuse qui, d’un côté, maintient en vigueur un traité de paix signé en 1979 par Anouar Sadate avec Israël et, de l’autre, laisse les médias d’Etat exprimer leur furie contre Israël en suscitant ainsi une haine quasi hystérique contre ce pays chez l’Egyptien moyen.

 

Oui, l’occupation par Israël de terres arabes met en colère les Egyptiens, mais il n’existe absolument aucun espace dans les médias égyptiens ni dans les cercles intellectuels permettant de discuter d’Israël autrement que comme d’un ennemi. M. Moubarak tire les marrons du feu d’une politique qui consiste à monter les camps les uns contre les autres, de manière à se rendre indispensable.

 

Mais ma question est : où est la colère des Egyptiens et des autres, partout dans la région, contre les violations des droits de l’homme et contre l’oppression dans leurs pays ? Si de si grosses foules s’étaient rassemblées chaque semaine dans chacune des capitales arabes, cela fait longtemps que leurs dictateurs auraient été renversés.

 

C’est un déshonneur suprême fait à la mémoire des Palestiniens tués ces trois derniers jours que d’appeler à davantage de violences. Cela a échoué depuis 60 ans.

 

Nous honorons les morts en frappant, jusqu’à nous heurter aux tabous, et continuons à frapper. Parler au Hamas ? Israël doit le faire s’il veut en finir avec la violence. Se concentrer sur les questions intérieures dans chaque pays arabe en ignorant l’opium qu’est Israël ? Les Egyptiens, les Jordaniens, les Libanais et les Syriens doivent le faire, avant que leurs pays n’échouent au nom de la Palestine.

 

Les Palestiniens n’ont pas encore leur Etat. Quelle honte ce serait si les pays arabes, les uns après les autres, tombaient au nom de la Palestine.

 

Mona Eltahawy est d’origine égyptienne et habite New York. Après avoir écrit pour le quotidien londonien en langue arabe Asharq al-Awsat, elle publie régulièrement des tribunes dans Al Masry Al Youm (Egypte) et Al Arab (Qatar).

 

 

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BELLACIAO - Israël est l'opium du peuple, et autres tabous arabes ...

7 août 2009 ... Israël est l'opium du peuple, et autres tabous arabes vendredi 7 août 2009 (09h45) 1 commentaire. Israël est l'opium du peuple, et autres ...

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Taxe carbone ou taxe pétrolière ?

 

Pour une taxation des compagnies pétrolières



On parle de plus en plus de la mise en place de la taxe carbone, taxe destinée en priorité aux énergies fossiles dont le pétrole. L’idée, défendue depuis quelques temps par Nicolas Hulot ou Jean-Marc Jancovici, vise à renchérir le prix de l’énergie pour le consommateur afin de faire évoluer ses comportements. Un double avantage est attendu de la mesure : diminution des émissions de CO2 et préparation de la population à la raréfaction de la ressource pétrolière. Mais qui oserait parler de la taxation des compagnies pétrolières ?

 

Car la crise que l’on connaît paraît-il en ce moment et pour encore un bon bout de temps ne touche pas tout le monde de la même manière… Les constructeurs automobiles et les banques ont connu l’année dernière et cette année certes un léger passage à vide, mais l’ordonnance du docteur Etat a permis aux traders et autres incompétents de l’industrie automobile de continuer à faire n’importe quoi sans se soucier de l’avenir.

 

Du côté des compagnies pétrolières, vous savez ces gangs internationaux qui vous fournissent périodiquement votre dose de pétrole raffiné pour faire avancer votre cercueil en métal et plastique, la crise est passée semble-t-il quelque peu inaperçue l’année dernière….

 

En effet, le magazine américain « Fortune » vient de publier son classement des 500 premières entreprises mondiales selon le chiffre d’affaires pour l’année 2008, c’est-à-dire pour l’année où la crise des subprimes puis la crise automobile ont donné le meilleur de leur jus.

 

Et surprise, les compagnies pétrolières occupent 7 des 10 premières places mondiales du palmarès (Shell, Exxon, BP, Chevron, Total, Conoco, Sinopec). Et dans ce top 10, apparaît The China Petroleum and Chemical Corp, plus connue sous le nom de Sinopec, jusqu’alors 16ème.

 

Mieux encore, la Royal Dutch Shell passe même de la troisième place mondiale à la première place, détrônant le géant américain de la grande distribution Wal-Mart… avec un chiffre d’affaires supérieur à 450 milliards de dollars, assorti de plus de 26 milliards de profits. Shell se place ainsi juste devant le pétrolier américain Exxon Mobil et renvoie à la 3ème place le précédent leader du classement Wal-Mart Stores.

 

Du côté de la France, la première entreprise classée est sans surprise Total. Au 6ème rang (contre 8ème dans le classement précédent), le pétrolier a engendré des profits à hauteur de 15 milliards de dollars et a profité de ses bénéfices pour réduire une partie de sa dette. Dans le même temps, le pétrolier français licenciait en masse, en particulier en Grande-Bretagne où les salariés avaient eu le culot de faire grève sans prévenir… Ce bouleversement du classement mondial des plus grands exploiteurs de la planète n’a rien d’étonnant. En 2008, le prix de l’« or noir » n’a cessé de flamber, faisant la part belle aux sociétés pétrolières.

 

Et que font les compagnies pétrolières de tout cet argent ? Elles compensent leurs émissions de CO2 ? Elles financent des projets alternatifs pour anticiper la fin du pétrole ? Elles distribuent à leurs salariés de copieux dividendes ? Elles embauchent en masse, conscientes de leur rôle social durant cette période de crise ? Euh, non…

 

En fait, elles réduisent pour certaines une partie de leur dette. Elles investissent des centaines de milliards de dollars dans l’extraction extrèmement polluante des sables bitumineux du Canada afin de fournir les dernières gouttes de pétrole que vous pourrez mettre dans votre réservoir. Et pour l’essentiel, elles rémunèrent grassement une poignée d’actionnaires qui roulent tous en 4×4 et qui se foutent complétement de l’avenir du climat ou de la planète… Mais je vous rassure, ils regardent quand même le film “Home” de Yann Arthus-Bertand et même parfois les émissions de Nicolas Hulot sur le lecteur DVD de série de leur 4×4 dernier cri…

 

Mais heureusement, la taxe carbone fera participer aussi les actionnaires et autres cols blancs à la lutte contre le réchauffement climatique… Avec quelques centaines d’euros à payer pour leur 4×4 énergivore, cela va sans aucun doute représenter un effort financier énorme pour ces actionnaires dans le besoin…

 

Ils auront en plus la bonne conscience d’avoir apporté leur écot à une noble cause, l’environnement, qui en outre s’avère de plus en plus être un formidable facteur de croissance et de profits. Au détriment de… l’environnement, mais bon, on ne peut pas tout avoir et l’essentiel, c’est quand même de maintenir les taux de profit !

 

Marcel Robert Carfree France

 

HNS-info 14/07/2009

 

PS :

la spirale sociale-démocrate...

 

 

 

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Les derniers déboires de la première secrétaire du PS, Martine Aubry, illustrent la crise dans laquelle son parti est plongé. La nécessaire indépendance vis-à-vis du PS n’en est que plus évidente. 

 

 

Après le spectacle affligeant du congrès de Reims et la défaite des européennes, la spirale de la crise interne du PS prend un tour épistolaire. Les échanges d'amabilités entre Martine Aubry et Manuel Valls n'échappent pas à la règle générale du débat interne au PS: un maximum de rivalité, un minimum de divergence politique. Obsédés du pouvoir pour le pouvoir, les socialistes s'empoignent pour le leadership, se déchirent sur le type d'alliance à nouer. Quand ils manient (rarement) l'antisarkozysme, c'est uniquement pour la forme : le PS n’émet aucune critique radicale et globale de la politique du gouvernement et ne formule aucune contre-proposition.

 

Henri Weber (membre du bureau national du PS) se penche sur les raisons pour lesquelles, en Europe, la « vague bleue » a succédé à la « vague rose » : « Ce reflux a des causes multiples, mais la principale est l'échec relatif […] des politiques sociales-démocrates face à la mondialisation libérale. […] Le peuple de gauche [en] a surtout retenu la colonne négative: l'augmentation du chômage et de la précarité, la stagnation du pouvoir d'achat, l'affaiblissement et/ou la privatisation des services publics.»1 Rien n'indique à la masse des salariés et des jeunes la différence entre la droite et la gauche ou les contours d'une alternative susceptible de mobiliser pour le changement. Weber ne propose aucun remède à cette situation. Rompre avec le système est la seule alternative possible, mais cela n'est pas dans les canons de la pensée des dirigeants socialistes.

 

Quant au débat sur les alliances, il demeure ouvert au sein du PS. Certains demandent de se tourner vers le Modem – parti de droite, comme en témoignent certains de ses accords électoraux. Ce n'est pas, dans l'immédiat, la voie prônée ouvertement par Martine Aubry, qui vient d'adresser un courrier à toutes les formations de gauche – mais pas au NPA2 – dans le but de reconstituer un nouvel avatar d'Union de la gauche.

 

A gauche, la question est posée: que peut-on faire ou non avec le PS? La direction du PCF tente régulièrement de convaincre qu'il faut rassembler la gauche sur un «programme réellement ancré à gauche». Elle appelle souvent le NPA à la « responsabilité », lui qui se complairait dans une posture protestataire et minoritaire. En réponse à l'invitation de Martine Aubry, Marie-George Buffet cultive ainsi l'ambiguïté: «La question, c'est de rassembler le plus largement possible la gauche sur un projet audacieux au niveau des régions. » Elle propose d'élargir le Front de gauche, sans préciser à qui. Ces zigzags permanents génèrent des divisions internes, dont l’épisode des municipales partielles d’Aix-en-Provence en est la dernière illustration : au second tour, alors que la liste PCF-NPA-PG ne donnait, à juste titre, aucune consigne de vote, la fédération des Bouches-du-Rhône, contre l’avis de sa section, a appelé à voter pour la liste PS-Modem-Verts-Divers droite, comprenant d'anciens adjoints de la mairie UMP.

 

Ce pseudo-réalisme a amené le PCF à gouverner à maintes reprises avec le PS, que ce soit au sommet de l'Etat ou dans les collectivités territoriales. Au lieu de tirer le PS vers la gauche, c'est le PCF qui s’est retrouvé dans la position d'avaler des couleuvres. Pour conserver une chance de rebattre les cartes, il faut choisir l'indépendance, populariser un projet anticapitaliste et œuvrer ensemble au changement du rapport de forces. Dans la rue, dans les urnes, dans les institutions. 

 

Frédéric Borras 

 

1. Tribune libre publiée par Le Figaro du 16 juillet.

 

2. En n'adressant pas son courrier au NPA, Martine Aubry souligne une réalité : il n’y a pas de dénominateur commun entre le programme du PS et celui du NPA.

 

Les éco-tartufferies continuent allègrement...

 



Centrale éolienne de Sidi Daoud

 

On a échappé à la nomination au gouvernement de Claude Allègre, qui de l'aveu de tous les observateurs, jusqu'à Nicolas Hulot - pourtant peu suspect de sectarisme - aurait été un « bras d'honneur » à la communauté scientifique à la veille du sommet de Copenhague.

 

On n'échappera pas en revanche à celle de Christian Jacob, désormais président de la toute nouvelle Commission « développement durable » à l'Assemblée nationale.

 

Ce proche de l'agrobusiness, ancien président du Centre National des Jeunes Agriculteurs, avait organisé la destruction de l'amendement "Chassaigne" sur les OGM qui garantissait le respect « des structures agricoles, des écosystèmes locaux et des filières de production qualifiées "sans OGM" et en toute transparence ». Voilà qui nous garantit des débats en toute indépendance...

 

Par ailleurs, on apprend que l'énergie ne relèvera pas de cette commission mais restera du ressort de la commission des affaires économiques. Comment ? L'énergie ne relèverait donc pas des problématiques du « développement durable » mais uniquement du domaine économique ? Etrange.

 

Au même moment, Christine Lagarde se fend d'un communiqué officiel pour se féliciter de l'entrée à hauteur de 15% d'actionnaires privés dans le capital d'Areva ! La privatisation de l'énergie se poursuit... Et ce, au moment même où EDF réquisitionne ses agents, qui précisément exercent leur droit de grève pour dénoncer les dérives liées à la libéralisation et à la sous-traitance dans les centrales nucléaires.

 

On le voit une fois de plus, l'énergie est considérée par la droite comme une source de profits et un « produit » monnayable et exportable, et non comme un droit fondamental. Une fois de plus, les intérêts économiques priment sur le respect des individus et des éco-systèmes.

 

Claude Allègre, toujours lui, vient d'ailleurs d'annoncer le lancement de sa « Fondation pour l'écologie productive », qui « bénéficiera du soutien de grandes entreprises ». Voilà qui a le mérite d'être clair. Aucune remise en cause du système, du capitalisme vert, encore et toujours.

 

Le Parti de Gauche rappelle que l'urgence écologique n'est pas soluble dans le capitalisme et le productivisme, et que l'accès à l'énergie est un droit fondamental, à préserver des logiques du marché et de la libre concurrence.

Nous nous prononçons pour un pôle public de l'énergie, seul capable de réduire la fracture énergétique et de planifier de manière démocratique la nécessaire transition énergétique face aux risques du nucléaire, à la nécessaire diminution des émissions de gaz à effet de serre et à la raréfaction des ressources naturelles.

 

L’Histoire vue par
Sarkozy,
arme de
destruction
massive
de l’imaginaire

Décidément Nicolas Sarkozy aime l’Histoire nationale. Après Jaurès, Blum, Guy Môquet, il nous a fait le coup la semaine passée du Conseil National de la Résistance et de Mitterrand.

Le recyclage permanent des icônes de la gauche française par cet héritier des droites nationales et anglo-saxonnes, est devenu un classique du style de gouvernance qu’il prétend incarner. Mais, crier au scandale face à la cascade de références au combat émancipateur de la gauche qui fut mené, d’abord, contre tous les Sarkozy de toutes les époques, ne suffit pas. Il faut s’interroger sur les raisons et les effets de cette stratégie de la tension historique que les discours d’Henri Guaino nous infligent. Cette confusion, voulue et assumée par le sarkozysme, s’apparente à un empoisonnement de longue durée. Il vise à détruire les résistances immunitaires de la gauche. Dans une nation, le lien social est constitué par la géographie, la langue, la culture et l’histoire. Sans ces éléments interdépendants, nous ne sommes plus que des êtres virtuels, flottant sur l’océan sans aucune boussole. En nous faisant perdre nos repères historiques, en transformant l’histoire en une bouillie pour les chats, le sarkozysme prend à témoin la majorité de la population pour lui dire qu’il n’y a plus besoin ni de fidélité à un camp, ni de respect des valeurs... Bref, que tout se vaut dans un monde où tout s’achète. En achetant comme un nom de domaine, le patronyme « F.Mitterrand.fr », Nicolas Sarkozy se comporte en contrebandier de l’Histoire ; il s’approprie un peu de l’aura de celui qui, venu de la droite, construisit l’Union de la gauche, abolit la peine de mort, fit adopter la retraite à soixante ans et la cinquième semaine de congés payés, créa les radios libres... Il annexe l’histoire de la gauche au moment où sa politique consiste à anéantir les conquêtes du CNR en détruisant le service public, en insufflant le débat sur la retraite à soixante-sept ans, en contrôlant l’audiovisuel public et privé, du sol au plafond. Cette perversion ressemble à la stratégie de la triangulation de Tony Blair qui s’appuyait sur les valeurs de droite pour « moderniser » la gauche. Sarkzoy modernise la droite en utilisant les valeurs de la gauche, pour la faire disparaître . Peu importe, dès lors, qu’il ne soit pas parvenu à faire entrer un nouveau socialiste dans son gouvernement. L’arrivée de « F.Mitterrand.fr » au Ministère de la Culture est suffisante pour brouiller les cartes.

 

L’enfumage continue, il n’y a plus ni gauche ni droite, mais un pays anesthésié, abruti par le désordre des esprits, entretenu volontairement par la cellule de communication du marionnettiste de l’Elysée. La gauche officielle a beau crier au voleur, elle n’est pas entendue, mais discréditée par ses atermoiements. Elle vient écouter le discours de Versailles, mais au lieu de répondre, elle s’en va. Comme les Verts et les communistes, elle aurait pu faire de son boycott une arme politique. Au lieu de cela, elle rajoute du trouble au confusionnisme ambiant. Billancourt n’existe plus mais elle continue à désespérer les enfants des ouvriers de Renault. Elle dit « respecter les institutions », pourtant, Mitterrand et Mendès-France les combattirent et les refusèrent des années durant sans que personne, à gauche, ne trouve à y redire. En fait, la gauche se comporte avec les institutions comme avec ses valeurs fondamentales, l’égalité et la justice sociale : Elle les conserve dans la naphtaline de l’histoire, les gèlent dans la nostalgie pour mieux s’en détourner lorsqu’elle accède au pouvoir. Sarkozy les embaume pour mieux s’asseoir dessus. Que les salariés, les classes populaires, les jeunes et une partie des classes moyennes, victimes du précariat, se réfugient dans le radicalisme ou l’abstention, se détournent de la politique, personne ne s’en étonnera. Sarkozy se nourrit des abandons successifs de cette gauche-là , de ses petites et grandes trahisons, de son immobilisme et de son conservatisme. Il apparaît - et c’est un autre des traits de sa stratégie de récupération historique - comme au-delà des traditions de la gauche et de la droite, comme un passeur entre deux mondes : j’adapte d’autant mieux la France aux canons de la mondialisation libérale que je suis le seul dépositaire de l’Histoire nationale, transformée en bandes dessinées à ma gloire. Oyez, fils de la République, vous me croyez vaticaniste, je suis laïc. Oyez, fils de la Sociale, vous me croyez libéral, je suis keynesien. Oyez, les écolos, vous me pensiez productiviste, je suis le chantre du développement durable... Et ainsi de suite. Le sarkozysme pourrit tout ce qu’il touche, car il transforme en farce l’histoire et les idéologies, produits de la tragédie humaine. Pour Sarkozy, l’Histoire, c’est un peu comme Second Life : cela ressemble à la réalité, cela a l’image de la réalité, mais elle est tellement reconstituée qu’elle se transforme en une succession d’images pixelisées sans rapport avec la réalité. Ce faisant, le sarkozysme tue ce qui restait de lien social sans faire réapparaître une histoire européenne, ni même une histoire locale. En fait, chez Sarkozy, l’histoire n’est qu’un alibi, elle n’existe pas. Elle n’est qu’un habillage, un montage désincarné. Elle ne vise qu’à annihiler l’adversaire. Elle a pourtant une deuxième fonction, démontrée par le discours de Versailles : Elle sert de présentoir, au sens propre, à un Sarkozy qui écrit la première page d’un nouveau livre à sa gloire. Avant lui, il n’y avait rien, hormis des personnages désincarnés lui servant de faire-valoir. Après lui, sans doute, il n’y aura rien non plus, sinon peut être son propre fils, donc une dynastie qu’il aurait fondée un soir de bringue au Fouquet’s.

 

Qui n’a pas de passé, n’a pas d’avenir. Lorsqu’on joue avec l’histoire en la brûlant comme un pompier-pyromane, on atteint l’âme même du pays. On désintègre ce qui se trouve enfoui au plus profond d’une nation, son rapport aux générations passées et futures, ce qui fait sens et société, au-delà des contingences du temps présent. En fin de compte, Nicolas Sarkozy n’aime pas l’histoire. Il l’instrumentalise pour la dépolitiser, pour neutraliser ses symboles historiques. Ce nouveau syncrétisme historique est une captation d’héritage par un voleur de grand chemin.

 

Accepterons-nous plus longtemps de voir Blum, Jaurès, Guy Môquet, la Résistance et tous ceux qui se sont battus pour les valeurs de la République, être assassinés une seconde fois, au petit matin, par un usurpateur ?

 

Noël Mamère, le 29 juin 2009

 

SARKOFRANCE Blog politique d'un Citoyen vigilant

 

110ème semaine de Sarkofrance :

Sarkozy, monocrate mais minoritaire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   

 

 

 

  

Nicolas Sarkozy a démarré sa 110ème semaine à l'Elysée triomphant: il avait soit-disant gagné les élections européennes. Qu'importe si 6 millions de votes s'étaient évaporés depuis 2007. L'UMP reste en tête dans un paysage politique désolant et abstentionniste.

Minoritaire


Les élections européennes ont renforcé le dispositif élyséen en vue de la réélection du monarque en 2012. Rien n'est perdu pour l'opposition, mais le chemin est encore long. Lundi, Sarkozy ne s'est pas trompé en saluant le "succès" de l'UMP au scrutin de dimanche. Qu'importe si son camp est rétréci à un niveau inégalé au sein des grandes démocraties européennes (Allemagne, Espagne, Italie, Royaume-Uni) ! Le président a expliqué que : "ce succès aux élections européennes commande d'aller plus loin. L'Europe doit changer. Les réformes doivent continuer. Le président de la République prendra dans les jours qui viennent des initiatives ouvrant de nouveaux chantiers". Jeudi, le président français a rencontré à nouveau Angela Merkel. Ont-ils comparé leurs scores respectifs (38% pour la CDU, 28% pour l'UMP) ?

Lundi, Sarkozy souriait donc. Il avait brillamment neutralisé l'élection européenne : abstention record (surtout parmi les classes populaires, les plus touchées par la crise), UMP en tête, PS et Modem KO. Que du bonheur ! Il pouvait même laisser Fadela Amara déclarer que Daniel Cohn-Bendit, l'autre vainqueur du scrutin, avait toute sa place au gouvernement lors du prochain remaniement, et Brice Hortefeux draguer Marielle de Sarnez. Le résultat de dimanche est le signal d'une offensive sarkozyenne. Le président a rapidement fait savoir qu'il convoquait les parlementaires en Congrès à Versailles le 22 juin prochain. Il pousse le cérémonial au maximum pour ouvrir la seconde partie de son mandat. Combien de parlementaires de l'opposition auront le cran de boycotter cette allocution à sens unique ? Sarkozy se saisit de ce pouvoir, offert à lui depuis la réforme constitutionnelle de juillet 2008. Il convoque, les députés et sénateurs godillots doivent accourir. Tout au plus, pourront-ils débattre, sans vote, une fois que le Monarque aura quitter la salle. Aux Etats-Unis, le président américain peut également s'adresser aux élus du Congrès. Mais la séparation des pouvoirs a une sacrée valeur là-bas. En son temps, Bill Clinton à peine élu avait lamentablement échoué à convaincre le Sénat et la Chambre des Représentants à voter sa loi sur la protection sociale. Le président doit s'exprimer pour convaincre. En France, Sarkozy est un petit monarque qui vient faire le fier devant des députés et sénateurs UMP qui tiennent leurs élections que de lui. Boycottez-le !


Le 23 juin, Nicolas Sarkozy devrait ensuite annoncer son remaniement gouvernemental. Il cherche toujours l'ouverture et les symboles. A défaut de trouver des "gros poissons", il se rabattra sur du menu fretin, comme Paul Giacobbi, député radical de gauche de Haute-Corse, ou encore Christophe Girard, adjoint de Bertrand Delanoë qui a déjà dit qu'il était d'accord. Côté symbole, Sarkozy aurait trouvé ses nouvelles Rachida Dati Nora Berra, eurodéputée UMP, et Fatine Layt, une ancienne associée de Jean-Marie Messier. Dans quelques années, on expliquera à ces débauchés de l'ouverture qu'ils n'ont été que les suppositoires d'une casse sociale sans précédent.

Hypocrite


Mardi, faux hasard, le monarque se déplaçait en Savoie pour parler "énergies renouvelables". Qu'importe si le Monarque parle davantage qu'il n'agit. Cela ne l'empêche pas de s'auto-proclamer premier écolo de France : «La croissance durable, j’ai fait campagne sur ce thème avec Jean-Louis Borloo, nous avons inventé le Grenelle de l’environnement». On n'oubliera pas la grève de la faim, à l'automne 2007, pour faire craquer le gouvernement sur le moratoire d'un maïs transgénique, la liberté de produire OGM, le rejet à l'Assemblée Nationale de deux projets de lois écolos, l'un sur "l’empreinte écologique de la France," (en janvier), l'autre sur la "transformation écologique de l'économie" (en avril); le compromis minimaliste sur l'engagement européen de réduction des émissions carbone à l'horizon 2020 (autrement dénommé "Paquet Energie Climat"), ou le circuit de formule 1 de Flins dans les Yvelines à proximité d'une zone de collecte d'eau potable.

Le plaidoyer écolo de Nicolas Sarkozy est d'une hypocrisie sans bornes : son propre plan de relance, voté il y a à peine quelques mois, est minimaliste en matière d'environnement (600 millions d'euros sur 26 milliards). Ainsi, les fameuses énergies renouvelables ne recueillent-elles que 10% des investissements supplémentaires d'EDF. Le plan contient même une trentaine de mesures "Grenello-incompatibles", comme la construction de 3 nouvelles autoroute pour 800 millions d'euros (contre 220 millions d'euros pour les TGV), ou la prime à la casse en faveur des voitures polluantes (160g de CO2 par km alors que l’objectif européen pour 2012 est de 120g).

Mardi, donc, Sarko l'écolo nous a vendu que la France dépenserait désormais autant pour les énergies renouvelables que pour le nucléaire. On pourrait lui rappeler que son propre plan de relance le contredit sur ce point. Deuxième (et dernière) proposition concrète: la création d'une taxe carbone. L'ennemi est dans le détail, Sarkozy veut taxer les pollueurs plutôt que le travail ou les entreprises. On objectera que cette nouvelle fiscalité (1) sera de moins en moins rentable à fur et à mesure que les comportements deviendront vertueux; et (2) frappera sans équité les foyers les plus modestes.

Autre lieu, autre jour, autre hypocrisie. Vendredi aux "24 heures du bâtiment", Nicolas Sarkozy était ovationné par quelques centaines de chefs d'entreprises du bâtiment. Le secteur est l'un des grands bénéficiaires du plan de relance. Devant eux, le monarque s'est déclaré en faveur de « l'allègement du droit de l'urbanisme et la simplification du droit juridique » : toutes ces règles censées protéger paysages et cadres de vie, définir des normes de construction ou d'habitation, quel fatras ! « C'est trop long, c'est trop lourd, c'est trop paralysant. Ça ne protège pas l'environnement, ça ne protège pas le paysage, ça a conduit à un certain nombre d'horreurs».

Sarko écolo ? La belle affaire.

Escamoteur


Le président français veut surtout escamoter les mauvaises nouvelles de Sarkofrance. Non seulement le monarque est ultra-minoritaire dans l'opinion, mais en plus le contexte social est désastreux: premier problème, le pôle emploi est submergé. Le président du du comité d'évaluation de Pôle emploi a violemment critiqué cette semaine le nouveau service issu de la fusion des Assedics et de l'Anpe : service surchargé, équipes bousculées, directeur incompétent. La charge est rude. Autant que les destructions d'emplois : 2 000 par jour depuis janvier... Quelques 187 800 emplois ont été détruits au premier trimestre 2009 d'après l'INSEE (175 000 d'après le pôle emploi). Tous les secteurs ont souffert (industrie, tertiaire) comme tous les statuts (intérim, CDD, CDI). Pour faire face, le pôle emploi embauche 500 CDD pour renforcer les plates-formes téléphoniques de son service, avant d'installer une sous-traitance privée dès septembre.
Seconde inquiétude, le Revenu de Solidarité Active est menacé de surchauffe budgétaire à peine en vigueur, : c'est " l'embouteillage à la CAF !" rapporte l'Express. Et l'emploi n'est pas là. Conçu pour les périodes de croissance, le RSA dépasse les prévisions. En septembre 2008, le plan gouvernemental tablait sur 1,1 millions de bénéficiaires, antérieurement tous au RMI. Plus de 3 millions de travailleurs pauvres, subventionnés de quelques centaines d'euros, seront bientôt disponibles "à bas coût". Attention à l'effet d'aubaine ! Le Mouvement national des chômeurs et précaires rappelle que le RSA va renforcer la précarité des allocataires les plus démunis.
Autre nouvelle de la semaine, les prix en France ont ... baissé en France, pour la première fois depuis 1957: -0,3% sur 12 mois glissants. Christine Lagarde parle de "repli de l'inflation", plutôt que de déflation. Sacrée Madame la ministre ! Tout pour rassurer ! Selon un expert, cette stabilité à la baisse, sur plusieurs mois, «est le signe tangible d'une déflation». Or le risque est là: les prix qui baissent démotivent les entreprises à investir, les salaires n'augmentent plus, la consommation chute, le chômage enfle. De fait, les producteurs de lait s'impatientent, l'immobilier s'effondre un peu plus.

Le déficit de la Sécu, lui, explose à plus de 20 milliards d'euros. Mais Nicolas Sarkozy a son idée : Trois jours avant le scrutin européen, il avait annoncé l'une de ces casses sociales volontaires qu'il affectionne : transférer la prise en charge des maladies longues aux mutuelles, pour alléger la charge de la Sécurité Sociale. Espérons que l'électorat âgé du monarque soit aisé. Cinq millions de foyers français n'ont aucune mutuelle. Combien d'entre eux votent encore en conscience pour l'UMP ? Autre sujet de préoccupation, le SMIC n'augmentera que du strict minimum le 1er juillet prochain : +1,05%. Brice Hortefeux nous avait prévenu il y a 2 mois. Il n'y a que les émoluments de Sarkozy qui peuvent encore bénéficier d'une augmentation à deux chiffres ! Les salaires stagnent ou baissent en période de crise. L'État subventionne l'apprentissage, les stages, les "contrats de professionnalisation". Vendredi, lors des "24 Heures du Bâtiment", Martin Hirsch se réjouissait de ces exonérations au micro de BFM: "ces emplois ne coûtent presque rien aux entreprises !". Il croit bien faire. A la faveur de la crise, le gouvernement entend bien réajuster à la baisse le coût du travail. Quand l'entreprise Osram, filiale de Siemens Eclairage, menace 108 employés de licenciement économique s'ils ne réduisent pas leur salaire, personne ne bronche au gouvernement. Chez Hertz, les cadres ont cédé, et accepté une baisse temporaire de leur salaire.

Menaçant


Côté libertés publiques, ce n'est pas mieux. La France glisse tranquillement vers un état autoritaire. Lundi dernier, l'Assemblée Nationale étudiait en effet ces nouvelles dispositions de la loi de programmation militaire 2009-2014, proposée par Hervé Morin. Un débat à l'image de notre pays. Alors que l'Amérique tente de faire le bilan de 8 années d'administration Bush marquées par un rétrécissement des libertés publiques sous couvert de lutte contre le terrorisme, Nicolas Sarkozy engage la France, avec retard, sur le même dangereux chemin: fusion des services de renseignement (2008), préparation de la loi Loppsi 2 en matière de cybersurveillance (2009), exemption au secret des sources journalistiques (2008), installation des peines planchers (2007), et maintenant renforcement du secret défense. La Sarkofrance aime la manière forte. Le projet d'Hervé Morin comble un vide juridique: un juge devra demander l'autorisation au Parquet de perquisitionner tout lieu sensible "abritant un secret de la Défense Nationale". Après des débats houleux, le compromis est tombé : ces "lieux sains" ne le seront que pour 5 ans, et leur liste sera connue.


Laquais


Mardi prochain, Nicolas Sarkozy ira saluer la dépouille d'un autre monarque. Omar Bongo était l'ami de la France, un président à vie, corrupteur et corrompu. L'an passé, il avait fait virer l'idéaliste Jean-Marie Bockel, éphémère secrétaire d'État à la Coopération qui croyait pouvoir en finir avec la Françafrique. Alain Joyandet, son successeur, s'était précipité au Gabon prêter allégeance. Toujours sous le coup d'une colère, Omar Bongo ne le reçu même pas ! Bernard Kouchner sera aussi du voyage, mardi prochain. Il ira rendre hommage à un ancien client. En France, on ne sait pas encore si ce décès si nationalement célébré libèrera les procédures judiciaire en cours sur les avoirs détenus en France par la famille Bongo, suspectée de détournements de fonds, qu'ils auraient par la suite investi en France. La morale peut attendre. Elle n'a rien à faire dans les affaires africaines de la France.

Nicolas Sarkozy apparaît tel qu'il est: un monocrate, mais minoritaire, qui a solidemment conforté sa position, tant politique, institutionnelle que sécuritaire. Le 22 juin, clou du spectacle, il aimerait qu'on l'écoute, lors d'une cérémonie bonapartiste ridicule dont seule une certaine France est encore capable.

 

Iran : une élection sans grand espoir 

 

46 millions d’électeurs iraniens sont appelés aux urnes, le vendredi 12 juin, pour élire leur président. 

 

Même si le Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, est le personnage le plus puissant de la République islamique, l'« élection » présidentielle revêt une importance particulière. Trois candidats, autorisés par le régime, affrontent le président sortant, Mahmoud Ahmadinejad. Comme toujours en République islamique, les candidats sont des caciques du régime, qui représentent des intérêts différents. Il s’agit d’une lutte d’influence acharnée entre les factions au pouvoir. L’enjeu est le contrôle de la rente pétrolière, de l’import-export et de l’économie plus largement.

 

Ainsi, à Ahmadinejad, il faut rajouter Mohsen Rezaï, actuellement membre de l'Assemblée des experts, chargée de superviser l'activité du Guide suprême. Rezaï a dirigé, de 1981 à 1997, le corps des Pasdaran (gardiens de la révolution), l’armée d’élite de la République islamique. Il est visé par un mandat d’arrêt international lancé par l’Argentine pour son rôle présumé dans l'attentat à la bombe commis en 1994 contre le siège de l’organisation juive Amia (85 morts). Autre candidat, Mehdi Karoubi a été président du Parlement à deux reprises (1990-1992 et 2000-2004). Enfin, le challenger le plus sérieux, Mir Hossein Moussavi a été Premier ministre de 1981 à 1989, en pleine guerre Iran-Irak, puis conseiller des présidents Akbar Hachemi Rafsandjani (1989-1997) et Mohammed Khatami (1997-2005). Il a le soutien du camp dit « réformateur ». C'est le candidat le plus bienveillant à l’égard des intérêts occidentaux. Une partie de la jeunesse issue des classes moyennes et citadines sera tentée de voter pour Moussavi, afin d’en finir avec Ahmadinejad qui, durant son mandat, n’a pas hésité à réprimer les mouvements étudiants et à interdire les journaux critiques à l’égard du pouvoir.

 

Cependant, les chances de victoire d’Ahmadinejad sont réelles. Il conserve, notamment par sa rhétorique pieuse, nationaliste et populiste, une capacité de mobilisation importante au sein des couches les plus pauvres de la population. Il dispose de véritables soutiens au sein des Pasdarans, dont il est le garant des intérêts. Enfin, il est le candidat du Guide suprême. Ce dernier élément indique clairement que tout sera fait pour qu’Ahmadinejad puisse remporter ce scrutin.

 

Bien entendu, ces élections n’ont rien de démocratique. Les tricheries sont monnaie courante et la victoire ira au camp qui aura le plus bourré les urnes. D’où un désintérêt important des Iraniens et l’enjeu pour le régime d’afficher un taux de participation conséquent. A tel point que, pour la première fois, le pouvoir a organisé des débats télévisés entre les candidats.

 

Avec près de 40% de chômeurs, 30% d’inflation, 12 millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté, la grande majorité de la population voit son pouvoir d’achat chuter. Les Iraniens n’attendent pas grand-chose de ce scrutin. Aucun des candidats ne s’attaquera au chômage massif, à l’inflation ou à la corruption. Aucun des candidats n’accordera aux travailleurs le droit de se syndiquer et de lutter. Aucun des candidats ne condamne la répression à l’égard des femmes, de la jeunesse, des intellectuels ou des travailleurs. Tous entendent maintenir le régime dictatorial et patriarcal en place.

 

Ces élections se déroulent dans un climat de tension important. Tensions dont en témoignent les arrestations de travailleurs, pour avoir osé organiser des initiatives le 1er Mai, ou d’enseignants en lutte pour obtenir le paiement de leurs salaires. D’autres événements, comme l’attentat de la mosquée de Zahedan (sud-ouest de l’Iran), qui a coûté la vie à 23 personnes, montrent l’instabilité qui règne dans certaines régions peuplées par les minorités nationales et religieuses réprimées par la mollahrchie. Dans ces circonstances, les résistances multiformes qui s’expriment en Iran sont le seul espoir dans le combat pour la justice sociale, la démocratie, l’égalité et la laïcité.

 

Droits de l'Homme... version mollahs...

 

Parti socialiste : grande claque et gueule de bois... 

 

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Avec 16,48% des votes, le PS se retrouve talonné par les Verts, et à 11 points de l'UMP. Il n'incarne en rien une opposition crédible à Sarkozy. 

 

Le score du PS est historiquement bas, mais pas qu'en France : la social-démocratie recule, en particulier dans les pays où elle est au pouvoir, au Royaume-Uni, où la gifle est magistrale (15,30% contre 28,60% pour la droite), au Portugal (26,6% contre 40,1%), dans l'Etat espagnol (38,51% contre 42,23%). Même constat en Allemagne, où les sociaux-démocrates obtiennent un de leurs scores les plus faibles (20,8% contre 30,7% pour la droite). Le PS semble s'effondrer donc en France, même dans les régions qui lui sont historiquement acquises. L'électorat socialiste a fait défaut, cette fois, s'abstenant ou glissant aussi en partie chez les Verts de la liste Europe écologie. Pourquoi ces résultats, que les socialistes n'ont pas entièrement vu venir, même si des dirigeants, dont Martine Aubry, avaient pris les devants en expliquant qu'un score autour de 20% serait honorable ?

 

Dans une campagne atone voulue par l'UMP, on ne peut pas dire que la campagne du PS ait été particulièrement vigoureuse! Dans le contexte de la crise, et dans lequel l'Europe n'apparaît pas pour une majorité protectrice mais au contraire porteuse de dérégulations et de casse sociale, le PS a été inaudible, lui qui a participé à la mise en place de cette Europe-là, comme l'ensemble des partis sociaux-démocrates européens.

 

Fini le bénéfice du vote sanction ou du vote utile, le PS n'a pas pu faire oublier qu'il dirigeait lors de la signature des traités libéraux, qu'il était un ardent partisan du « oui » en 2005, qu'il s'est assis comme la droite sur le vote majoritaire du « non » à la Constitution européenne et qu'il s'est « opposé » plus que mollement au pouvoir de Sarkozy depuis deux ans. Ce que retient l'opinion, ce sont les divisions intestines, les guerres de clans et de chefs, et le catastrophique congrès de Reims à l'automne dernier.

 

Alors, au PS, on cherche des responsables, des explications à cet échec cinglant : la faute à Martine Aubry, il faut « rénover », se débarrasser des éléphants, donner plus de place aux quadras, changer de langage. E,t bien sûr, si « la gauche a échoué », c'est parce « qu'elle était divisée »! La vieille tarte à la crème de la division et du syndrome du 21 avril !

 

Mais on n'a pas entendu de dirigeants socialistes tirés le bilan de la politique du PS, de son accompagnement du capitalisme, de l'appui aux politiques libérales au sein des institutions européennes, au détriment des peuples et du monde du travail. Non, décidément, cela n'est pas l'habitude de la maison. Alors, même si la claque a été magistrale et la gueule de bois douloureuse, au vu de l'abstention, il faut être prudents quant à la recomposition du paysage politique à gauche, même si le PS est certes affaibli à l'issue de ce scrutin, et qu'il va sans doute traverser, en interne, une zone de turbulences pour un bon bout de temps.

 

Élections européennes

7 juin 2009 :

Voter anticapitaliste, agir dans l’unité

 

Marxistes Unitaires

 

Depuis 2005, et la campagne victorieuse contre la constitution européenne, des aspirations unitaires sont nées à la gauche du PS. Si le "non" l'a emporté, c'est en bonne part parce que la gauche antilibérale s’était fédérée face à la mise en concurrence des salariés, au démantèlement des services publiques et des droits sociaux, à la stigmatisation des étrangers que cette Europe met en oeuvre.

L'aspiration à l'unité portée par tant de militants anticapitalistes lors des présidentielles a ensuite été mise en échec. Ces derniers mois, l'unité dans les luttes - soutenue par les trois quarts de la population - et la soif d'une vraie alternative à gauche face aux ravages de la crise auraient dû faire naître une liste unitaire de la gauche radicale pour les élections européennes de juin. Pourquoi les directions des partis politiques ne l'ont-elle pas souhaitée ? Les raisons invoquées sont-elles fondées ? Et si on pense l'unité nécessaire, comment y contribuer ?

La soif d’unité est grande

Un front unique électoral, composé du PCF, du Parti de Gauche (PG), du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA), et des autres forces altermondialistes aurait clairement permis d'élever la confiance de classe. L'arme la plus puissante des classes dominantes contre nous est la division. C'est pourquoi, dans nos quartiers, dans les luttes et aux élections - qui ne sont pour nous qu'un porte-voix, nous devons nous unir.

Un bon score aurait permis de crédibiliser davantage l'anticapitalisme. Une campagne unitaire aurait entraîné de nouvelles forces dans la bataille politique. Quoique laborieuse, elle aurait y compris permis aux révolutionnaires d’argumenter auprès de militants proches dans les luttes quotidiennes. Nous aurions pu ainsi construire une bipolarité dans la gauche, contre des partis socio-libéraux qui ont édifié l'Europe libérale avec la droite.

Le PG et le PCF ont proposé de rassembler autour du "Front de Gauche" tous les partis à la gauche du PS, écoutant ainsi les demandes d'unité réitérées par leurs militants et sympathisants. Le NPA s'est simultanément construit sur la volonté de fédérer un maximum de militants de tous horizons, au détriment d'ailleurs d'une identité clairement révolutionnaire.

Pourquoi l’unité n’a pas eu lieu ?

Les directions du NPA et du PCF ont respectivement et à leur hauteur une responsabilité dans l’absence d’unité. Lors du congrès fondateur du NPA, une résolution adoptée à une large majorité affirmait "la volonté de rassembler tous les anticapitalistes"... Quelques jours plus tard, son premier Conseil Politique National décide de ne pas y donner suite. Il a en premier lieu considéré impossible de s'allier avec un PCF qui, attaché à ses élus, continuera aux élections régionales suivantes à faire cause commune avec le PS.

Il donne deux arguments :

- “ L'unité doit porter un projet anticapitaliste au contenu précis ” ; en l'espèce, la mise en avant de la question du nucléaire, bien que juste, représente-elle un motif de rupture pertinent ?

– L'unité ne doit pas être “ un cartel électoral sans lendemain ”. Cet argument n'a jamais été utilisé auparavant lors d'innombrables alliances électorales faites par la LCR. Cela sent l'argument de circonstance. D'autre part, notons que les Alternatifs, avec qui le NPA espérait s'allier, ont aussi cogéré des exécutifs municipaux avec le PS, comme à Nantes.

Cet apparent souci de fermeté, pour l'instant plébiscité par les nouveaux militants du NPA, ne pouvait que rendre l'alliance impossible. La direction du NPA espère qu'avec ce positionnement, il atteindra un bon score électoral qui aidera à construire le parti. C'est probable, mais il y avait une autre voie, plus utile pour la lutte de classe.

De son côté la direction du PCF si elle se présente comme unitaire, c’est avant tout dirigé contre le NPA. Depuis l’appel à la constitution du Front de Gauche, la Fédération (qui regroupe des militants individuels ainsi que des organisations et associations comme les Alternatifs, Alternative Démocratie Socialisme, la Coordination Nationale des Collectifs Unitaires antilibéraux, les Communistes Unitaires, les alterekolos, Ecologie Solidaire et le Mouvement Utopia) a répondu positivement mais s’est vu opposer un refus catégorique du PCF. En effet la direction buffetiste a refusé en particulier la présence des Communistes Unitaires au PCF par crainte du développement d’une opposition à sa politique sur sa gauche. La Fédération a tenté à plusieurs reprises des discussions pour rejoindre le Front de Gauche et si le PG n’y était pas opposé, le PCF à coupé court à ces tentatives.

La concurrence électorale tue la fraternité du débat

Des débats fermes mais fraternels au cours d'une campagne commune auraient permis de tirer devant un public beaucoup plus large le bilan des participations du PCF à la gestion des régions avec le PS : elles ne servent pas les intérêts de notre classe. La question doit être expliquée politiquement, plutôt qu'être lancée comme un anathème entre militants. Le PCF aurait davantage payé son très probable ralliement au PS dans le cadre d’un front électoral commun. Le PG de Mélanchon est dans une situation un peu plus incertaine ; il n'a scissionné du PS que récemment. Même si ses dirigeants sont ouvertement réformistes et qu'ils envisagent de changer le système depuis les institutions existantes, ses militants, notamment les nouveaux, auront plus de difficulté à s'allier avec le PS.

Les luttes et les débats doivent être au centre de la stratégie des anticapitalistes. S’il est assurément plus confortable de rester entre mêmes sensibilités que de prendre les risques d'une campagne unitaire, ce n'est pas à la hauteur des enjeux. Même si à moyen terme, une alliance vraiment durable est difficilement possible, car lors d'une crise sociale majeure, la direction du PCF ne fera jamais les mêmes choix que les révolutionnaires, l'enjeu est de préparer une force pour renforcer la combativité et élever la conscience politique.

Une lecture de classe du vote : des aspirations convergentes

Le Front de gauche et le NPA, en s'opposant à Sarkozy, à l'Europe capitaliste et au traité de Lisbonne, sont sur des créneaux très proches. Notre lecture de ce vote doit être une lecture de classe. Malgré la participation de Mélanchon ou Buffet à un gouvernement avec le PS, et l'inscription dans une longue tradition de gestion du capitalisme, ceux qui voteront pour cette liste le feront pour défendre radicalement les droits sociaux. Dans le tract du Front de Gauche distribué dans les cortèges le 19 Mars, M.-G. Buffet déclare : “ La seule issue à la crise c'est l'appropriation sociale des marchés et la prise de pouvoir des salariés dans les entreprises ! ”. Pour mesurer le degré de résistance des travailleurs, il est pertinent d'additionner les votes pour ces deux listes. Ce regard global ne doit pas pour autant gommer une divergence fondamentale sur les moyens d'arriver au même but.

Le socialisme par les urnes ou par les luttes ?

Le NPA se construit sur une base anti-institutionnelle : l'assurance de ne jamais se compromettre avec le PS pour participer à des exécutifs. Il y a une grande différence entre présenter des militants pour porter les revendications des mouvements dans les instances et le fait de devoir assumer une solidarité de gestion avec le PS. Même s'il est possible d'obtenir quelques nouveaux droits (par exemple, les élus alliés au PCF au